L'ASILE INVULNÉRABLE
Malheur à moi 1 Fallait-il vivre pour voir la ruine de mon peuple ?
(Gravé^sur le monument des soldats français au cimetière de Mets.)
Il y a des soirs où tout vous abandonne. Le voyageur, à Metz, passe par ces extrêmes désolations. La nuit tombe et augmente l'impression d'isolement et de détresse que l'on ressent dans une ville occupée par des garnisaires. L'allemand que Ton entend résonner autour de soi prend des inflexions menaçantes. Les rues sont pourtant animées, mais la vie des étalages n'est qu'une façade menteuse, derrière laquelle on en devine une autre, mystérieuse et refoulée. Les trompettes dans les casernes sonnent le couvre-feu. C'est lugubre. Une ou deux notes traînardes et plaintives. On dirait que le clairon est à bout de souffle et ce n'est pas le gai bonsoir de nos sonneries de régiment.
Alors, si des lumières brillent derrière les vitres de la cathédrale, lieu d'asile, il faut y entrer. Dans la solitude de la grande église, toute peuplée de souvenirs, on se sent moins désemparé qu'au milieu de la rue où le brouillard tombe. Les murs épais nous protègent et cette ogive élancée, qui fait l'admiration des artistes, redresse notre courage. On songe avec plaisir que, depuis le quatorzième siècle, ses parois sont debout. La gloire de Metz s'est réfugiée là-haut, sous ces clefs de voûte qui
bouclent le plus téméraire et le plus impressionnant des vaisseaux gothiques, dans ces verrières où Ihistoire de Metz et de ses princes-évêques est écrite en couleurs de feu. Les murailles ne transigent pas. On peut les barioler d'ornements postiches, l'arc de la grande nef de la cathédrale de Metz avec ses heureuses proportions et sa folle hardiesse exprimera toujours une pensée, une prière française, un élan de générosité, d'amour, d'abnégation.
L'air qu'on respire ici, tout parfumé d'encens, est moins étouffant que l'atmosphère de contrainte et de mortel ennui qui pèse sur la ville. C'est un soulagement d'entendre parler latin. Puis, dans cette réunion de fidèles, tous se connaissent, on met un nom sur chaque visage. Quelquefois, un prédicateur monte en chaire. Les prêtres ont gardé une ancienne (açon de prêcher, courte et substantielle, la harangue ne dure pas plus de huit minutes, mais on entend de fortes vérités, dites simplement et dans un magnifique langage. C'est le catholicisme qui sert encore de faisceau et de talisman aux Messins et l'église est redevenue, comme au temps des barbares, le temple où l'on préserve de vieux trésors.
La cathédrale de Metz date du moyen âge. Elle fut bâtie au quatorzième siècle par des architectes venus de Champagne : plusieurs parties de l'édifice rappellent les églises de Troyes et de Châlons-sur-Marne. Elle est donc française du pied de ses colonnes jusqu'à la pointe de ses ogives. Elle a les proportions audacieuses et mesurées de nos grandes cathédrales. Cependant, elle se distingue à la poussée élégante de ses voûtes vers le ciel, à la mâle sobriété de ses murailles, peu sculptées, d'allure militaire. C'est la cathédrale de la frontière.
II règne dans cette belle église un air de piété. Personne n'y
entre avec indifférence. Les paysannes lorraines, après le marché, passent y dire une prière; les femmes, presque toujours en deuil, fidèles aux couleurs noires, s'agenouillent avec ferveur devant la Vierge de Bon-Secours et la nef n'est jamais solitaire. Même en dehors des heures d'office, les chapelles, où brillent des cœurs d'argent, reçoivent des milliers de visiteurs. On est si bien dans les flancs du vaisseau, si loin de la ville et des bruits discordants.
Sur la pourpre des vitraux, les yeux se reposent et relisent, en haut de la grande nef, en lettres de flamme la devise des Montmorency : « Espérance. » Asile invulnérable, refuge des souvenirs et de l'histoire de Metz, la cathédrale a reçu dans son cœur de pierre plus d'un blessé qu'elle a guéri.
L'ombre de Monseigneur Dupont des Loges est encore présente et vivante dans ces murs où sa voix courageuse, écho des douleurs d'un peuple, a tant de fois résonné et fait jaillir des larmes. L'évêque qui incarna, de 1871 à 1885, la résistance au vainqueur repose sous une dalle de marbre noir dans une basse chapelle du chœur. Tout près de sa sépulture, le fauteuil de saint Clément, premier évêque du diocèse, dompteur du Graouli, et la statuette d'airain de Charlemagne, bienfaiteur de l'église de Metz, témoignent de l'antiquité de cette cathédrale, qui fut détruite par Attila et rebâtie par les grands évêques mérovingiens. Le gentilhomme breton qui occupa avec tant de fermeté après la guerre le siège de saint Arnould et se montra vraiment, dans la tourmente, le pasteur d'un troupeau mutilé supporte ces glorieux voisinages. Si le clergé messin résiste encore, à l'heure actuelle, aux tentatives d'embrigadement, aux sourires et aux menaces qui lui viennent d'outre-Rhin, c'est à l'influence de Monseigneur Dupont des Loges qu'il faut attribuer
cette étonnante fidélité. Par ses hautes vertus, par son exemple et par ce prestige aristocrate que dégageait sa fluette personne, l'évêque sut former une équipe de prêtres indépendants, rebelles aux honneurs et qui mettent encore au dessus du bien-être matériel et d'une existence comblée de profits la foi patriotique et le respect des traditions.
Il faut entrer à la cathédrale de Metz un matin d'avril. Le soleil ruisselant sur les vitraux inonde l'intérieur des nefs d'une nappe de clarté flamboyante. Les saints patrons de l'église de Metz, la fière lignée des évêques, si longtemps maîtres de la Cité, resplendissent dans les hautes galeries sous les feux de l'aurore. Ces verrières sont anciennes. La plupart datent du quinzième siècle. Elles sont compliquées et fastueuses. Celles du seizième siècle où le grand maître alsacien Valentin Busch a mis la main sont comme de grandes toiles décoratives où les pourpres et les violets chantent à l'unisson. Mais les plus beaux morceaux sont encore les plus vieux, ceux du treizième qui ne valent que par les couleurs exquises de leurs verres, gouttes de sang, rubis, émeraudes et topazes jetés comme des poignées de pierreries à travers l'océan des fonds bleus. En dépit des restaurateurs, engeance de singes maladroits, cette parure de verre, robe de fête rayonnante, est la plus grande merveille de la cathédrale de Metz. On est stupéfait de la trouver si haute et si lumineuse. On s'étonne, devant ces glorieuses fenêtres, de retrouver, après tant de siècles et d'événements désastreux, les diamants dans l'écrin.
Le soir, à dix heures moins dix, en haut de la tour de Mutte, une clochette se met à tinter. Tous les Messins con-
naissent cette voix argentine, si pure dans les nuits froides. « Ecoute la Marie Turmel qui te dit d'aller te coucher. » Comme ils la maudissaient, étant petits, cette cloche qui sonnait la retraite.
On l'appelle aussi la cloche des honnêtes gens, parce qu'elle les avertit de l'heure du sommeil. Sa voix claire et perçante passe les fortifications ; elle dit au promeneur attardé dans la campagne qu'il est temps de regagner le logis, au liseur qui s'oublie sur un beau livre qu'il faut souffler la chandelle.
« L'on m'a imposé le nom de Marie-Jeanne lorsque je fus donnée à l'hospice de Sainte-Catherine, à Verdun, l'an Xde la République française, par le citoyen Hugin, maire de cette ville. Je fus donnée à la ville de Metz, l'an 1816, par M. de Turmel, maire, pour sonner la retraite des bourgeois. Le peuple messin me donna le surnom de Mademoiselle de Turmel. J'ai été refondue en 1875, M. Besançon étant maire de Metz ; adjoints : Gantiez, Humbert, et Jeandelize. » C'est tout ce qu'on lit sur son flanc.
Cette cloche limpide, qui résonne dans la nuit, devait forcément éveiller autour d'elle un cercle de légendes. Elle est trop parlante pour n'avoir pas une histoire.
Une belle jeune fille de Metz avait un fiancé qui, trop énamouré, allait rêver la nuit au bord de l'eau. Un malfaiteur qui l'avait suivi, profitant de sa distraction, guetta le malheureux au tournant d'une rue mal éclairée et lui coupa la gorge. La fiancée inconsolable fit fondre une clochette d'argent qui devait, dans son idée, sonner la retraite à dix heures et préserver les amantes d'un sort aussi cruel que le sien. Voilà pourquoi, tous les soirs, la petite voix émue et persuasive se fait entendre. Tourière vigilante, elle sonne le couvre-feu. Depuis longtemps les grosses cloches sont endormies quand
la petite remuante se réveille tout à coup et fait vibrer les pierres. C'est la dernière note nocturne qui tombe de la cathédrale. A dix heures juste la cloche s'arrête. Mademoiselle de Turmel a fait son devoir. Les honnêtes gens sont avertis. Il ne reste plus dans les rues désertes que les mauvais sujets, les rôdeurs de nuit et les désespérés.
La voix grave de la cathédrale domine la cité. Sur tous les quartiers qui l'entourent en contre-bas, son horloge est entendue, elle règle l'existence, elle chante les heures. Sonneries du matin, si belles dans la brume et qui étouffent le triste appel des clairons allemands. Sonneries de midi, rumeur joyeuse des ateliers dont les oiseaux s'échappent. Sonneries cristallines du soir, du salut et du couvre-feu.
Mais surtout quand les cloches sonnent un mort, elles ont une voix sourde et profonde qui fait trembler les murs. Toute la ville apprend qu'un service funèbre est célébré à la cathédrale. On demande pour qui. C'est un vieux Messin que l'on enterre et chacun, même l'infirme dans sa chambre, remué par le glas, dit une prière pour lui. Cette musique religieuse est la seule qui parle encore au cœur des habitants. Ils écoutent leurs vieilles cloches qui remuent en eux un monde de souvenirs et de regrets.