I. Chateaubriand, Études historiques, i. IV, p
(( Il ne gouvernait pas son dict royaume, mais il étoit gouverné et mis comme à néant < . »
La folie du roi comportant quelques rémissions à périodicité irrégulière, il a toujours profité de ces lueurs de raison, quand elles étaient assez prolongées pour qu'il pût se retrouver un peu, pour remédier autant qu'il le pouvait aux exactions commises en son nom par les grands ducs et pour soulager les maux du peuple. Il fit dans son royaume des voyages signalés par des mesures utiles.
Il n'y a pas, parmi les chroniqueurs du temps, une note discordante sur le compte de l'infortuné monarque. « Il était bon et affectueux pour son peuple. )) A sa mort, tous pleuraient et sanglotaient : <i Oncque ne fut plus aimé de son peuple qu'il l'étoit » {Chronique de Perceval de Clagny, p. 127).
Aurait-on, pendant les cinq cents ans qui nous séparent de cette époque, mis au jour quelque pièce nouvelle qui démente cette afQrmation de la bonté du roi et de l'afTection de son peuple pour lui? Loin de là, tous les documents n'ont fait que les confirmer, et tous les historiens modernes nous présentent Charles YI comme un roi très aimé et justement aimé de son peuple. Ici quelques citations.
Guizot (que M. Dezeimeris aime tant à citer à propos de Charles YI) : « Ce roi était populaire, avait des manières courtoises et douces ; il était fidèle à ses amis et accueillant pour tous. Le peuple aimait à le voir passer dans les rues, et s'était toujours dit que les maux publics provenaient de l'état de maladie où était tombé le roi Charles ; la bonté qu'il laissait voir dans ses intervalles lucides avait fait de lui un objet de tendre pitié. Quelques semaines avant sa mort, quand il était rentré dans Paris, les habitants, au milieu de leurs souffrances, avaient vu avec joie le pauvre roi fou revenir parmi eux, et ils l'avaient accueilli de mille cris de Noëlsl 2. »
Henri Martin {Histoire de France, t. Y, p. 442.) : « A partir de cette époque (1392- iSgS), la vie de Charles YI n'est plus
I. Monstrelet, dans Recueil des Mémoires pour servir à l'Histoire de France, par Michaud et Poujoulat, t. II, p. 685.
a. Guizot, Histoire de France racontée à mes petits-enfants, p. a 83-84.
D' ARMAIKGAL'D. t »
qu'une succession de longs accès de frénésie et d'idiotie entrecoupés d'intervalles où il retrouvait assez d'intelligence pour comprendre son malheur et celui de son peuple, et parfois assez de volonté pour essayer d'y porter remède. Mais à peine avait-il commencé d'agir que le mal impitoyable ressaisissait sa proie. Plusieurs fois, des instants lucides furent signalés par des ordonnances utiles et populaires, mais les détenteurs habituels de son autorité attendaient que son esprit recommençât à s'obscurcir pour lui arracher la révocation de ses mandements, ou rendre en son nom des édita funestes au pays. »
Michelet {Histoire de France, Bourguignons et Armagnacs,
p. i49-i5o) : (( Hélas! s'écriaient les bonnes gensi Âhl s'il
avait sa tête, la ville et le royaume s'en seraient bien mieux trouvés. Chaque fois qu'il revenait à lui, il tâchait de remédier à quelque mal. Il avait essayé de mettre de l'ordre dans les finances, de révoquer les dons qu'on lui surprenait dans ses absences d'esprit. Visiblement, il aimait le peuple; il aimait, mot immense ! Le peuple le lui rendait bien. »
Charles VI n'a donc jamais été un tyran ni pour ses contemporains ni dans l'opinion de personne. Ce sont les oncles qui furent des tyrans. Or, dans la thèse de M. Dezeimeris, c'est bien Charles VI qui est le tyran; il soutient, nous allons le voir, que les traits du tyran du Contr'un s'adaptent un par un à ceux de Charles VI. Nous montrerons qu'il n'en est rien; mais il nous faut établir d'abord que le gouvernement des oncles, si tyrannique fût-il, ne ressemble en rien à celui qui soulevait l'indignation du Conlr'un.
II. Le GOUVERNEMENT SOUS ChARLES VI RESSEMBLE-T-IL A CELUI DU TYRAN DÉCRIT DANS LE CONTR'UN ?
Il suffît de lire le texte du Contr'un pour reconnaître que les procédés de gouvernement qui y sont si vigoureusement et si éloquemment représentés, ne sont à aucun degré ceux du règne de Charles VI.
Dans le Contr'un, le tyran gouverne par ses favoris qui sont
ses dociles instruments. Ils sont «cinq», «six», qu'il a appelés auprès de lui, pour être communs aux biens de ses pîlledes et « pour être, sous le grand tyran, tyranneaux euxmêmes ». U est impossible d'assimiler à ces complices de la tyrannie les oncles de Charles YI, princes du sang, frères de son père ou de sa mère, ayant chacun son royaume de Bourgogne, d'Anjou, de Berry. Ils ne gouvernent pas, ne tyrannisent pas pour le compte du roi et pour partager avec lui; ils gouvernent pour eux-mêmes, en dehors de lui et contre lui; ils le gouvernent; ils le tyrannisent. Ils ne sont pas, comme dans le Contr'un, des favoris, « compagnons de ses plaisirs, pourvoyeurs de ses voluptés. » On ne peut dire d'eux « qu'il faut pour la société » (c'est-à-dire pour leur intérêt commun) « que le roi soit non seulement méchant de ses méchancetés, mais des leurs. »
Tous les caractères que le Contr'an attribue au règne du tyran, et qui s'adaptent avec une parfaite précision à Henri III et à ses mignons, sont des non- sens si on les applique à Charles YI et à ses oncles. « Cette interposition du nom du roi, dit Etienne Pasquier i , n'était qu'un masque qui, non seulement ne profite au public, mais y nuit davantage, parce que les princes (d'Anjou, Bourgogne, Berry, Orléans) se donnent la main l'un à l'autre, s'en faisant croire comme ils voulaient pour ne pouvoir être contrôlés du roi ; et néanmoins donnaient ainsi plus de voie et franchise (facilités) à leurs actions, y employant l'autorité de son nom. »
Les grands-ducs qui tyrannisent sous le couvert du nom du roi n'ont rien de commun, non plus, avec « ces perdus», ces « abandonnés de Dieu » qui sont les complices du tyran du Contr'an, lesquels finissent eux-mêmes « par tant souffrir de sa tyrannie » , qu'en les voyant ainsi « naquettant » le tyran (le flattant lui faisant servilement la cour) l'auteur prend en pitié leur grande sottise et les engage « à se regarder eux-mêmes, pour voir clairement que les villageois, les paysans qu'ils foulent aux pieds tant qu'ils peuvent, sont au prix d'eux fortunés et aucunement libres ». A qui fera-t-on croire qu'en
I. Pasquier, Les Becherches de la France, édition in-folio des Œuvres^ t. I» p. 5i6.
parlant ainsi, c'est aux oncles du roi, à des vice-rois, beaucoup plus rois que le roi lui-même, que pensait Tauteur du Contr'an?
Je pourrais entrer dans les détails du règne des Bourguignons, des Orléans et des Armagnacs; je montrerais facilement que l'auteur du Discours de la Servitude, ayant voulu, comme le dit avec raison mon contradicteur, « faire honte au peuple qui oublie ses devoirs et ses droits, » qui supporte passivement la servitude, n'a pas pu prendre pour exei^ple un règne souvent troublé par des mouvements populaires.
En i38o, révolte des Parisiens assemblés, réclamant le rétablissement des libertés nationales. En i38i, révolte du Languedoc. En i382, grande insurrection des Maillotins, — le peuple refuse Timpôt et force l'hôtel de ville au cri de «Liberté». Insurrections dans la plupart des provinces. En i38a-83-84, nouvelle sédition en Auvergne et dans le Midi; révolte dés Tuchins. En i4ii-i4i3, grande révolte des Cabochiens, (t Le duc de Bourgogne croit mener le peuple, dit Michelet, il verra bientôt qu'il le suivait. » La responsabilité des princes et des rois est proclamée ; la Commune de Paris s'organise; la Bastille est assiégée par les bouchers qui, alliés à l'Université, obtiennent la grande Ordonnance de réforme de i4i3, monument remarquable d'administration qui pouvait changer la face de la France. Cette ordonnance fut cassée par la victoire des Armagnacs, mais n'en resta pas moins le fonds où la législation viendra puiser sans cesse, et un remarquable témoignage des revendications du peuple contre les procédés tyranniques du gouvernement.
M. Dezeimeris cite un passage d'Etienne Pasquier et un . fragment de la Satyre Ménippée, où les événements dont ils sont contemporains sont comparés à certains événements du règne de Charles YL Mais encore ici, il fait fausse route; Pasquier I et les auteurs de la Ménippée parlent des troubles de là Ligue ; il n'y a aucun doute sur ce point. Et il n'y a non plus aucune ressemblance entre ces troubles (années i58oi584 et suivantes) et les faits qui, en. 1574-76, avaient inspiré les éditeurs du Contr'un.
I. Pasquier, Les Recherches de la France, édition in-folio des Œuvres, t. I, p. 639.
M. Dezeimeris cite aussi comme caractérisant par des détails précis le misérable état du peuple sous Charles VI, et comme un touchant écho de ses doléances, quelques vers d'une Complainte du pauvre commun- et gauvres laboureurs, qu'il extrait de la Chronique de Monstrelet (p. 525 et suiv. de l'édition Buchon). Gela est sans doute fort intéressant, mais nous n'arrivons pas à comprendre quel rapport a cette citation avec la discussion actuelle. M. Dezeimeris, avec son flair d'érudit, ajustement apprécié que cette complainte ne fait pas partie de l'œuvre de Monstrelet; et, en efTet, dans l'édition de cette Chronique qu'a publiée la Société de l'histoire de France, la complainte n'est plus imprimée dans le corps du livre, mais en appendice dans les pièces additionnelles au dernier volume. De quelle époque est-elle? On n'en sait rien. Il plaît à M. Dezeimeris de la dater du règne de Charles YL Mais Michelet la place au règne de Charles YII, en i438 (à la dernière page de son volume sur Jeanne d'Arc). Fût-elle du règne de Charles VI, que nous apprendrait -elle? Que le peuple souffrit sous le despotisme des oncles de ce malheureux roi ? Qui en doute? Et quel argument tirer de là pour établir que c'est aux souffrances du peuple d'alors que fait allusion le Contr'un?