‹ La Boétie, Montaigne & Le contr'un: Réponse à M.R. DezeimerisChapitre 6 sur 8 · III. Les traits du tyran décrit dans le Contr'un · texte numérisé non relu

III. Les traits du tyran décrit dans le Contr'un

SONT- ILS CEUX DE GhARLES VI?

L'auteur du Contr'un a fixé la physionomie de son tyran dans le portrait que voici (copié, avec l'orthographe du temps, dans le texte primitif') :

« Quel malheur est cestuy-là? Ou quel vice, ou plustôt quel malheureux vice? Voir un nombre infini, non pas obéyr mais servir, non pas être gouvernez mais tyrannisez, n'ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie mêsme qui soit à eux? Souffrir les pilleries, les paillardises^ les cruautéz, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare, contre lequel il faudroit dépendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'une armée, non pas d'un Hercule ne d'un Samson,

I. Mémoires de V Estât de France som Chûrles IX, 1876, t. III, p. 1 16 et suiv.

mais d'un seul homeau, et le plus souuêt (souvent) du plus lasche et femenin de la nation ; non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand peine au sable des tournois; non pas qui puisse par force. commander aux hommes, mais tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette. »

J'ai reconnu dans cette esquisse le portrait d'Henri IIL M* Dezeimeris en voit un autre.

« Il s'est rencontré un homme, » dit-il, « un roi, auquel s'adaptent avec précision les traits constituant le portrait du tyran tracé par La Boétie. Ce roi c'est Charles VI. »

Passons donc en revue chacun de ces traits :

"i . Charles VI est-il « un hommeau » ?

Oui, dans le sens d'enfant, petit homme, si on le prend dans les deux ou trois premières années de son règne, de douze à quatorze ou quinze ans. Mais puisqu'il s'agit d'un roi qui a régné quarante-deux ans et en a vécu cinquante-six, il faut, pour que la qualification ait un sens, qu'il ait continué, malgré l'âge, à être un hommeau dans un autre sens, un homme chétif, mal développé, malingre. C'est d'ailleurs ce dernier sens qui s'impose à tous points de vue. Dans cette phrase : (( Quel malheur... de voir un nombre infini souffrir les pilleries, les cruautés non pas d'un Hercule, ni d'un Samson... mais d'un hommeau, » il s'agit évidemment d'un homme physiquement inférieur, sans vigueur, sans force.

Ce premier trait, lequel — je crois l'avoir démontré — s'applique fort bien à Henri III, est inapplicable à Charles VI, que tous les auteurs du temps dépeignent comme un beau jeune homme, doué de toutes les grâces du corps et de tous les avantages physiques d'une vigoureuse jeunesse. Voici en quels termes la Chronique du religieux de Saint-Denis (t. I, p. 565) s'exprime sur son compte : Sa taille, à ce moment (il a vingt ans), a surpasse la taille moyenne; il a les membres sains et robustes, la poitrine large, le teint clair, les joues couvertes d'une barbe naissante, les yeux vifs; son nez n'est ni trop long, ni trop court; l'ensemble de la figure est embelli par une chevelure blonde. Aux grâces de sa per-

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sonne se joint une grande force de corps, et la nature semble lui avoir prodigué ses dons d'une main généreuse. Il est fort adroit à tirer de l'arc et à lancer le javelot... » La Chronique de Perceval de Clagny (p. 127) : « En son jeune âge, n'avoit en son royaume chevalier, escuyer ou homme de quelque état qu'il fût mieux formé de beau corps gent, beaux bras et jambes de grande force et de grande légiéreté en ses esbastements... » Ces deux citations suffisent. Non, Charles YI n'était pas un (( hommeau ».

2. Pouvait-on dire de lui qu'il fût « le plus lasche (mou, sans énergie) etfemenin de la nation »?

Autant ce trait s'adapte à Henri III, un des hommes les plus efféminés et les plus féminins qui aient existé^ autant il est impossible de l'adapter à Charles VI. Quand Michelet, cité par M. Dezeimeris, dit de lui : « Jamais plus faible roi..., » il ne l'entend pas dans le sens de mou, efiTéminé; il fait allusion à sa faiblesse d'esprit et de volonté, conséquence de sa folie, car il parle, dans ce passage, de l'ensemble du règne. S'il l'eût entendu autrement, il se fût mis en pleine contradiction avec tous les auteurs, soit contemporains de Charles, soit modernes. Henri Martin', qui nous parle de la « mâle beauté » du roi, de « l'impétuosité de son caractère », résume l'opinion des chroniqueurs du temps. On verra plus tard Henri III, ridiculement passionné pour les ornements et les colifichets, s'habiller en femme ; mais les vieux chroniqueurs nous apprennent qu'on reprochait à Charles VI de ne pas aimer le luxe des vêtements ni les parures, « de n'avoir pris que rarement et avec répugnance les ornements royaux, c'est-à-dire le manteau et la robe traînante» (Chronique du religieux de Saint- Denis) ^. Henri III n'aura aucun goût, aucune force pour les exercices physiques ; Charles VI les aimait avec passion, s'y adonnait avec turbulence, remportait le prix dans l'exercice du javelot et dans tous les sports. Non, non, Charles VI ne pouvait être représenté comme « le plus lasche et le plus féminin de la nation ».

I. Henri Martin, Histoire de France, t. V, p. 616 et 618. 3. Chronique da religieux de SainUDenis, t. I, p. 667.

3. Pouvait-on dire qa'U était « non pas accoustumé à la poudre des batailles, mais encore à grand peine au sable des tournois » ?

Il semble qu'il ait fallu à M. Dezeimeris, pour le soutenir, oublier son histoire, et tenir pour non avenus les faits les plus avérés. Examinons d'abord ce qui concerne les tournois; c'est sur ce point qu'il s'étend le plus. Sous aucun règne, il n'y a eu autant de tournois, les Chroniques sont remplies de leurs descriptions. Aucun roi de France — Henri II excepté — n'a autant aimé les joutes et les passes d'armes que Charles VI, et n'y a plus souvent pris une part personnelle et active. Si active, si passionnée, qu'on le lui reprochait souvent. Dès i385, il se fit admirer par sa force et son adresse en descendant dans la lice, et en fournissant neuf courses contre GoUard d'Espinoy, chevalier du Hainaut * . Bien qu'il n'eût encore que dix-sept ans, « les plus sages trouvèrent à redire à la part qu'il prit au tournoi de cette année comme une chose peu convenable pour la dignité royale^ et contraire aux usages des anciens rois; ils étaient charmés néanmoins que, dans ce premier essai des forces de sa jeunesse, le roi eût obtenu un si glorieux succès, et qu'il se fût attiré par là l'affection et Testime des étrangers a. » Les mêmes remontrances, naturellement, lui furent adressées quand il fut un peu plus âgé. « Le roi Charles VJ se mêlait trop souvent aux tournois et autres jeux militaires dont ses prédécesseurs s'abstenaient dès qu'ils avaient reçu l'onction sainte 3. ]» Il est le seul roi, à cette date, qui ait fait exception à cette règle.

Il est donc impossible de s'expliquer que M. Dezeimeris ait cru pouvoir appliquer. à Charles VI le passage où le tyran est représenté comme étant « à grand peine accoustumé au sable des tournois :» .

Le seul tournoi dont mon critique ait fait mention est celui de Saint-Pol, en 1889. Il y eut dans la seule année de 1889 deux grands tournois. Celui de Saint-Denis, tenu à l'occasion de la chevalerie des deux fils du roi, fut l'un des plus beaux

I. Chronique du religieux de Saint-Denis, 1. 1, p. 353. Tournoi de Cambrai, a. Ibid., t. I, p. 353-54.

3* Ibid; t. I, p. 567.

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du Moyen -Age; Henri Martin dit même « le plus magnifique tournoi qu'il y ait jamais eu» ».

ft Les fêtes de Saint-Denis, ditMichelet, d'après les Chroniques, eurent lieu avec une magnificence extraordinaire et un concours de monde incroyable, toute la noblesse de France, d'Allemagne était invitée a. Le roi y figure brillamment et remporte le prix. Pourquoi M. Dezeimeris passe-t-il sous silence ce tournoi, plus célèbre que celui de Saint-Pol ? C'est qu'il en ignore jusqu'à l'existence. Ce tournoi, cependant, est non seulement mentionné, mais décrit avec un soin particulier par les historiens de l'époque et par les historiens modernes. Je crains que, parmi les chroniqueurs, M. Dezeimeris n'ait lu que Froissart, lequel ne parle pas de cette fête militaire. Lire Froissart, tout en jetant un coup d'œil distrait sur une page de Juvénal des Ursins, c'est insuffisant, quand on s'est aventuré à soutenir sur la personnalité de Charles VI une thèse aussi nouvelle que celle de M. Dezeimeris. Je crains encore qu'il ait mal lu même Froissart, car il n'a pas vu que celui-ci explique que dans les premiers mois de 1889 il était absent de Paris et accompagnait le duc de Berry aux fêtes de son mariage avec la fille du comte de Boulogne^. Induit en erreur par cette lacune de plusieurs mois, M. Dezeimeris a confondu en un seul deux tournois : celui de Saint-Denis qui eut lied au mois de mai, et celui de Saint-Pol qui eut lieu au mois d'août 4.

Comment s'y prend-il pour soutenir qu'au tournoi de Saint- Pol, Charles VI, auquel les dames décernèrent un des prix, se

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