X. Henri Martin^ Histoire de France, t. V, p. lati
a. Voir la description de ce tournoi dans I,â Chronique du religieux de Saint-Denis, t. I» p. 589 et suiv., et dans Juvénal des Ursins.
3. Froissart, Chronique, éd. du Panthéon littéraire, t. Il, p. 759-61, et t. III, p. i, 2, 3.
4. Ce qui s'explique moins, c'est que M. Dezeimeris, qui cite, pour ce tournoi de Saint-Pol, Juvénal des Ursins (p. 367, édition du Panthéon littéraire), n*ait pas vu que dans cette même page le chroniqueur donne aussi une description du tournoi de Saint-Denis. Bien plus, l'inadvertance de mon critique est telle, qu'il cite (p. 19 de son Mémoire, en note) une remarque importante de Juvénal, dans cette page 367, comme se rapportant au tournoi de Saint-Pol, alors que c'est encore de celui de Saint- Denis que parle le chroniqueur; et que, de plus, ce passage sur le tournoi de Saint- Denis est cité par M. Dezeimeris en faveur de la thèse qu'il soutient sur le caractère du tournoi de Saint-Pol. Voici cette remarque de Juvénal : « Et estoit commune renommée que des dites joutes (de Saint-Denis) étoient pro venues des choses déshonnestes en matière d'amourettes, et dont, depuis, beaucoup de maux sont venus. » Et, dit uqi chroniqueur, que de ces dites joutes « Lnbricafacta siunt »«
l6 LE TTRAN DU DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
montra « peu accoustumé à la poudre des tournois »? M. Dezeimeris prétend prouver que le tournoi de Saînt-Pol était une joute « à l'eau de rose », faite par pur apparat. Charles, prétend-il, n*y fut pas un jouteur sérieux; et comme, pour lui, le tournoi de Saint-Pol seul existe, la conclusion est simple : Charles VI n'a jamais jouté que dans un tournoi pour rire. Froissart, je l'ai dit plus haut, ne parle pas du tournoi de Saint- Denis, mais il parle beaucoup de celui de Saint-Pol, étant rentré à Paris quelques jours auparavant. C'est dans Froissart, et peut-être aussi dans Juvénal des Ursins, que M. Dezeimeris en a. lu la description. Dans ces récits où les auteurs célèbrent la vaillance et l'adresse du jeune roi, deux observations seulement l'ont frappé. « Plusieurs gens de bien furent très mal contents qu'on fît jouter le roi, » dit Juvénal, « car en telles choses peut avoir des dangers beaucoup et disaient que c'était là mal fait. » De cette observation « des gens de bien » , mon critique conclut que le cas n'était pas ordinaire (c'est-à-dire qu'il n'était pas ordinaire que le roi joutât). Cette induction ne pouvait être hasardée que par qui veut ignorer, comme M. Dezeimeris, les nombreux tournois auxquels le roi a participé. J'ai déjà donné l'explication de ce passage de Juvénal : on reprochait au roi de prendre part aux tournois et d'y exposer sa personne royale, contrairement aux usages suivis par ses prédécesseurs. Cette première erreur de M. Dezeimeris l'a conduit à une seconde. Si Ton redoutait les tournois pour le roi, (( c'est sans doute, pense-t-il, parce que le jeune roi, livré dès l'enfance à l'abus de tous les plaisirs physiques, commençait à fournir les- indices de défaillance précurseurs de l'afiaissement cérébral qui le guettait, et devenait déjà un piètre homme d'armes. » Hypothèse laborieusement imaginée, mais pas heureuse. C'est précisément à cette date que les chroniqueurs contemporains nous représentent le roi dans toute sa force, dans sa beauté mâle, dans sa vigueur et sa puissance physiques, dans son ardeur et son habileté, dans l'exercice des armes; c'est dans les années suivantes qu'il eut trois enfants; c'est à cette même date qu'il faisait effort pour régner par lui-même, ayant sa volonté propre, assez d'énergie pour
renvoyer ses oncles, et, peu de temps après, pour décider la guerre malgré eux. En cette même année 1889, enfin, il entreprend et exécute son grand voyage dans le midi de la France.
• Il y a mieux. Pour prouver que la phrase « à peine accoustumé au sable des tournois » a bien été inspirée par l'attitude de Charles VI au tournoi de Saint-Pol, M, Dezeimeris cite cette phrase de Froissart : « Le premier jour de ces joutes, il y avoit trop de poussière ; le roi ordonna qu'on y pourveust ; si furent pris deux cents porteurs d'eau qu'arrosèrent la place et amoin-
. drirent grandement la poudrière. Mais nonobstant les porteurs d'eau, encore y en eust-il assez. » (Froissart, t. III, p. 10, édition du Panthéon littéraire). Et M. Dezeimeris ajoute (p. 18-19) : (( l'arrosage de la lice de l'hôtel des joyeux esbattements montre que cela s'arrangeait à l'eau de rose, pour le plaisir de la reine et des femmelettes de la cour. » Très ingénieux! Seulement, il y a un malheur, c'est que les joutes durèrent quatre jours, le mardi, le mercredi, le jeudi et le vendredi; or, c'est à partir du second jour, du mercredi, que l'on arrosa la lice, pour satisfaire aux réclamations des jouteurs des jours suivants, et c'est le mardi que le roi avait jouté; le mardi, eh pleine pous* sière (poussière si forte que les concurrents ne voulurent pas s'y exposer) ; c'est le mardi, veille de l'arrosage, que le roi s'était comporté si brillamment et avait obtenu le prix. Qui nous apprend cela? Mais c'est Froissart, dans cette page même où se lit la phrase citée par M. Dezeimeris. Celui-ci a bien lu les dix dernières lignes de cette page; elles lui ont permis d'observer que le sable des tournois gênait les jouteurs, que ceux-ci ont demandé à en être débarrassés, ce qui préparait admirablement la conclusion sur les tournois a à l'eau de rose » ; mais il n'a pas lu le commencement de la même page, où Froissart explique que « le roi de France, tout appareillé pour jouter, lequel métier il faisait moult volontiers, entra dans le
champ et commencèrent les joutes et esbattements grands
et roidës ». Il n'a pas lu la page immédiatement précédente où le chroniqueur marque très nettement encore que c'est bien ce jour, mardi, « que jouta le roi, comme les autres forains pour conquérir le prix par armes ».
l8 LE TYBAN DU DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
Des cinq traits de la physionomie du tyran du Contr'un, en voici déjà trois qui ne peuvent s'appliquer à Charles VI. Avant de passer à l'examen des deux autres, écoutons une leçon d'histoire que veut bien me donner M. Dezeimeris.
(( Il est absolument naturel, dit-il, que La Boétie ait pu parler des tournois en faisant allusion au xv' siècle; mais après la mort d'Henri II, en admettant même qu'on eût essayé encore un ou deux tournois ou simulacres de tournois (comme je crois l'avoir lu quelque part), ce n'étaient plus choses du temps, l'heure était passée, et un contemporain de Montaigne ne se serait plus avisé de reprocher sérieusement à un tyran du jour de n'être pas accoutumé au sable des tournois. Ce détail seul, ajoute-t-il, s'il n'y en avait beaucoup d'autres, suffirait à rendre évidente la discordance d'application à Henri III de la phrase du Contr'un où se trouve l'allusion aux joutes d'armes; c'est comme un anachronisme dénonciateur de la non-justesse de la conjecture paradoxale. »
Brantôme ï nous apprei^d qu'au tournoi de Fontainebleau, en i564, le jeune Charles IX brilla par sa belle allure de combattant; que son frère, le futur Henri III, se montra faible, « et que du depuis on jugea toujours les armes belles entre les mains de Charles, et non tant entre celle de Monsieur qui de son naturel n'aimait point les exercices violents que le roi. » Donc, en i564, un tournoi, et un tournoi où l'on remarque que le duc d'Anjou ne brille pas. Autre tournoi encore en iByS-iByA; Agrippa d'Aubigné, dans la partie de ses Mémoires qui a trait à cette période, s'exprime ainsi : « En un tournoi où le roi de Navarre, les deux Guisards et l'escuyer du roy (d'Aubigné) parurent, Diane de Talcy assista, lors promise à Limeux, les premiers accords étant rompus à cause de la religion». » En 1576, Tambassadeùr vénitien Jean Michel, traçant, dans le Rapport qu'il adresse à son gouvernement, la physionomie d'Henri III, constate que le peuple lui reproche de n'avoir aucun goût pour les exercices fatigants « tels que la chasse, le manège, les joutes, les tournois et autres choses semblables, étant, en cela, l'opposé de
I. Brantôme, Œuvres, édition Lalanne» t. V, p. 276. 9. Mémoires de d'Aubigné, édition Lalanne, i854, p. 3a.
son père et des princes ses frères ^ » II y avait donc des tournois au temps de Charles IX et de son frère Henri. Henri III a pu être très naturellement visé par Fauteur du Contr'un comme ne prenant pas part à ces tournois, ou comme n'y brillant pas, puisque le même reproche lui était fait par son entourage au moment de la publication du Contr'un^. L'anachronisme dénoncé par M. Dezeimeris d'une manière un peu tranchante n'existe pas. Son argument tombe, et, du même coup, « la conjecture paradoxale » change de bord.
En somme, Topinion de mon contradicteur sur la question des tournois se résume ainsi : L'auteur du Contr'un ayant fait allusion à un tyran qui n'aime pas les tournois, M. Dezeimeris refuse d'appliquer cette allusion à Henri III auquel son peuple reprochait effectivement, à la même date, son éloignement pour ces fêtes militaires, mais il ^'empresse de l'appliquer à Charles VI, à qui son peuple reproche de trop les aimer !
Cette longue discussion sur le trait relatif aux tournois nous permettra d'être plus court sur l'allusion à la poudre des batailles... La méthode de M. Dezeimeris est ici la même. Il ne tient aucun compte des documents historiques, il passe simplement sous silence les récits des chroniqueurs du temps et de tous nos historiens qui, unanimes à vanter l'impétuosité, la fougue du jeune roi, le représentent comme aimant à l'excès les armes et la guerre.
Charles, dit la Chronique du religieux de Saint- Denis ^ est « passionné pour la guerre, bon cavalier et témoignant une impatiente ardeur toutes les fois que les ennemis le provoquent. Froissart, Juvénal des Ursins le montrent toujours prêt à monter à cheval, impatient de signaler sa vaillance et de commander son armée. En i382, à douze ans, il assiste à la première guerre de Flandre; à la reprise
I . Relations des Ambassadeurs vénitiens, traduct. Tommaseo. Imprimerie Royale, i838, tome II, p. aSy.
3. Je n'oublie pas que si le texte entier du Contr'un a paru en 1576, le portrait qui contient le passage relatif au tournoi avait d^jà paru en 1674 dans le Réveillematin (texte français), le seul dont nous ayons à tenir compte ; mais il est évident que l'ambassadeur vénitien, écrivant en 1575 sur Henri III et faisant'allusion aux traits de sa vie et aux habitudes caractérisant sa personnalité, ne veut pas parler des tournois de 1675, mais de ceux des années précédentes.