CHAPITRE SEIZIEME
A Prague, on ne parlait que des fêtes de Neuhaus, de l'aventure de Wenzel, de la dame blanche. Le fantôme, disait-on, n'était qu'un jésuite. Sur son indication , Slawata avait trouvé un trésor; les pères en demandaient leur part; quoique trèsardent catholique, il niait de l'avoir trouvé.
Les utraquistes, ne voyaient pas sans humeur et sans alarme cette réunion de princes catholiques. « L'Allemagne, disaient-ils, envahit la Bohème. Le papisme vient conspirer contre la coupe. Il se trame quelque projet sinistre. » On parlait de la formation d'une ligue catholique, pour l'opposer à Vw
Ai/o/iévangélique; l'arrivée de Ferdinand, arcliiduc de Graetz, qui venait de Vienne, donna nn nouveau poids à toutes ces conjectures. Tandis que les princes allemands, la plupart ecclésiastiques, s'amusaient, il y avait un comité peu nombreux, de soi-disant hommes d'état, qui travaillait et délibérait pour leurs altesses. Il était présidé par Hanniwald; un conseiller de l'électeur de Saxe, connu par quelques écrits de controverse, y tenait la plume. On eût presque dit un congrès. Le secret y était si bien gardé que les utraquistes n'étaient pas encore parvenus à le pénétrer. L'archiduc Ferdinand, l'électeur de Cologne et le duc de Brunswick partirent pour Vienne. Les alarmes des ulraquistes redoublèrent.
Un jour, le comte Thurn entra chez Catherine, et lui dit, en tenant un papier à la main : Ce grand secret est enfin connu, .l'ai fait arrêter, sur la route de Vienne, un courrier de l'évéque Klesel, adressé à Hanniwald. On a pris copie de sa dépêche. La voici. La réunion des princes allemands à Prague avait pour objet, de mettre un terme aux divisions existantes dans la maison d'Autriche, et de réconcilier Rodolphe et Malhias. Le roi consentait à ne pas révoquer la désignation de son frère , pour lui succéder à la couronne de Bohême, moyennant qu'il lui rendît la Moravie et l'Autriche. ■Mathias offrait de reconnaître Rodolphe comme
chef de la chrétienté, de la maison d'Autriche, de hii donner annuellement cent mille florins, deux mille eimers de vin de Hongrie, dont dix de Tokai , et de lui faire faire des excuses solennelles pour les offenses dont il se plaignait. Les princes, que la réunion avait députés à Vienne , conseillaient à Rodolphe d'accepter.
Cette découverte rendit de la sécurité à la plupart des utraquistes , à qui cette querelle de famille était assez indifférente. Hanniwald ne douta pas que l'arrestation du courrier ne fût un coup monté par eux. Il n'y avait pas de remède; il n'en dit rien, et se promit seulement de profiter pour l'avenir de cette leçon. Dans le comité , on fut d'avis que, pour le bien de la paix, Rodolphe acceptât les propositions deMalhias. Quand on lui en fit la proposition, il se réserva d'y réfléchir pendant quelques jours.
Hanusch, lui trouvant un air encore plus soucieux qu'à l'ordinaire, l'aborda sans parler et lo fixa entre les deux yeux:
— Insolent! lui dit Rodolphe, qu'as-tu à me regarder ainsi?
— Je vois que vous avez du chagrin; je n'ose pas vous en demander la cause; je cherche à deviner.
— Toute cette compagnie étrangère m'ennuie.
— Messeigneurs les princes évèques sont poui-
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tant de bons \ivans, amis du plaisir et de la joie.
— C'est pour cela que leur vue seule me fatigue. 11 n'y a pas un de ces petits électeurs qui n'ait l'air plus heureux que son empereur.
— Il fallait faire comme eux : ils prennent le temps comme il vient, jouissent du présent, et ne s'inquiètent pas de leurs successeurs.
— Tu crois donc que je m'en inquiète beaucoup?
— On ne parle pas d'autre chose dans votre palais, dans les quatre parties de votre capitale, et jusque dans la ville des juifs.
— C'est une sottise. Que dit-on ?
— Que vous en voulez toujours à votre frère Mathias ; que vous désignez pour votre successeur, un jour, l'archiduc Ferdinand, le lendemain l'évéque de Passau.
— Lequel des trois préférerait-on ?
— Parmi les grands, je n'en sais rien. Le peuple est comme moi tout-à-fait indifférent.
— Supposons que ton frère t'eût pris deux pièces de terre, et qu'au lieu de te les rendre, il t'offrît de te donner par an la centième partie du revenu en argent et en vin , que ferais-tu ?
— Simon frère m'avait volé, je lui ferais un procès. IN'y a-t-il pas une justice et des lois?
— Si tu n'avais pas cette ressource?
— C'est impossible. La Bohème n'est pas la Turquie.
— Réponds toujours.
— Eh bien! si je ne pouvais pas faire rendregorge au voleur, j'accepterais: cela vaudrait mieux que rien; mais rancune tenant. Du reste, je ne cours pas ce risque. J'ai des frères; dans notre famille , nous ne sommes que d'honnêtes gens.
— Tout le monde n'en peut pas dire autant.
— Vous , par exemple.
— Qu'appelles-tu, maraud?
— Vous venez de me le dire. Dans la supposition sur laquelle vous me faites l'honneur de me consulter, croyez-vous que je ne reconnaissepas les masques? C'est encore du Mathias. Certes, vous ne le prenez pas pour un honnête homme, et vous avez raison. Buvez son vin de Tokai; et si vous pouvez lui jouer un bon tour, ne le manquez pas.
— Un bon chrétien ne doit pas se venger.
— A la bonne heure; mais pas plus de son fils que de son frère.
— Que veux-tu dire?
— Parce qu'on vous cache soigneusement ce qui se passe, vous autres rois, vous croyez qu'il ne se passe rien. Le monde est pour vous une lanterne sourde; et, quand le hasard vous découvre la chandelle, vous êtes tout étonnés de la voir allumée.
— Laisse-là tes sots apophtegmes. Explique-toi.
— C'est assez clair. Vous dissimulez : je me tais.
— Je t'ordonne de parler.
— Vous pouvez m'en empêcher ; m'y forcer, ce n'est pas chose si facile.
— Hanusch, faudra-t-il que je t'en prie?
— Si vous le prenez sur ce ton-là, je ne saurais résister; mais je crains pourtant de vous faire de la peine.
— Au point où j'en suis venu, je doute qu'il y ait encore la moindre petite place pour le chagrin. Ils m'en ont tant abreuvé. Parle !
— On dit que vous avez voulu vous défaire de...
— De qui?
— De votre fils Wenzel.
— Mon fils! Wenzel!... Je n'ai point d'enfans.
— Il est vrai qu'il vous avait menacé, dans cette nuit où j'accourus si à propos pour arrêter son bras.
— Ce n'est pas mon fils.
— Mais il vous reprochait la mort de sa mère , les rigueurs exercées envers lui; il avait perdu la tête, sa fureur était excusable, vous l'aviez pardonnée.
— Je te le répète, ce n'est pas mon fils...
— Et cependant on a voulu l'assassiner. On vous accuse...
— L'assassiner! Je n'y suis pour rien. M'en croistu capable? Au contraire, je m'y suis opposé; le ciel m'en est témoin.
— Je vous rapporte ce qu'on dit dans toute la villçî.
— Ce n'était pas assez de faire de moi un assassin; pour me noircir encore plus, on suppose que la victime est mon fils. Quelle atroce calomnie!
— Hélas ! oui ; on s'obstine à appeler Wenzel le fils de Rodolphe.
— Quelle audace !
— On ajoute que c'est votre portrait , tel que vous étiez à l'âge de vingt-cinq ans.
— Le hasard peut produire ces ressemblances. -\s-tu vu ce jeune homme ?
— Je l'ai aperçu. Ma foi, je ne sais trop qu'en dire. C'est toujours un bel homme et d'une jolie figure.
— Un mauvais sujet, sans mœurs....
— Pas du tout ; on ne parle que de son esprit , de ses bonnes qualités. On en fait cas dans la haute compagnie; il plaît au peuple , les femmes lui portent beaucoup d'intérêt; on n'en dit que du bien.
— Un aventurier que Catherine Schlick , une folle, a tiré de la poussière ; elle a inventé tout ce roman, mes ennemis l'ont adopté. Wenzel est la marotte des utraquistes; ils savent bien qu'en penser ; mais, pour arriver à leur but , des sujets rebelles , des hérétiques factieux sont capables de toutes les suppositions , de toutes les calomnies.
— On ajoute qu'il a la preuve de sa filiation , un portrait , une lettre ; et que vous-même , lors qu'il parut dans votre appartement , vous lui ave? avoué que vous étiez son perc. .
— Dans celte fatale nuit, entouré d'assassins, le couteau sur la gorge, sais-je seulement ce que j'ai pu dire?
— Si c'est un imposteur, dénoncez-le à la justice; s'il est votre fils....
— Eh bien ?
— Conduisez-vous envers lui comme un père. Et Rodolphe gardait le silence.
— Vous ne dites rien , reprit Hanusch.
— Je ne t'écoutais plus, je pensais à autre chose.... Chut ! j'entends quelqu'un.
C'était le médecin Jessenius. Hanusch sortit.
— Votre majesté, ditle docteur, ma fait appeler; je me rends à ses ordres. Ce matin je vous ai trouvé bien portant , qu'est-il donc arrivé depuis ?
— J'éprouve une faiblesse générale.... un dégoût de la vie....
— Votre majesté, reprit Jessenius, après lui avoir tâté le pouls , paraît au contraire singulièrement agitée ; elle a de la fièvre. Je ne puis l'attribuer qu'à une vive affection de l'ame ; ici l'art est impuissant.
— Il faut donc mourir ; tant mieux ! Je vais faire appeler mon confesseur ; du moins celui-là , s'il ne guérit pas mon corps, sauvera-t-il mon ame.
— Votre majesté n'en est pas encore là ; elle csl trop instruite pour ne pas distinguer entre la
science du médecin et le pouvoir du prêtre.
— Il y a des momens où je suis presque tenté de n'avoir pas plus de confiance en l'un qu'en l'autre.
— Je ne défendrai pas le prêtre ; quant à moi , nous sommes d'anciennes connaissances , je suis accoutumé à vos épigrammes et je ne m'en fâche jamais.
— Docteur , vous éludez adroitement la question ; il ne s'agit ici ni de remèdes ni d'oremus. L'évêque Klesel m'a trahi pour servir Malhias , et mon médecin est un des chefs utraquistes ; ils ne savent qu'inventer pour m'abreuver d'amertume. Les voilà qui me jettent aux jambes un aventurier, un soi-disant fils naturel; que prétendent-ils enfin?
— Sire , vous contrevenez à nos conventions ; ces choses-là ne sont pas du domaine de la médecine , et vous m'avez fait appeler comme médecin.
— Nos conventions ! vous épiloguez sur les mots ; si mon mal vient d'une affection morale , du moins me sera-t-il permis de vous en confier la cause ?
— Et à moi , dans ce cas , de prier votre majesté de mettre toute dissimulation de côté.
— C'est juste. Eh bien ! cet aventurier.... Wenzel....
— Encore sire ? C'est inutile , votre secret est divulgué ; jusqu'à présent, dans Wenzel, dans vo-
tre fils, la plupaitdes utraquistes ne voient qu'un jeune homme digne d'intérêt par ses qualités et les rigueurs de son père. Catherine Schlick l'avait recueilli sans le connaître, elle et sa famille l'avaient adopté orphelin.
— Il faudra peut-être, pour leur plaire , que je le fasse asseoir à côté de moi sur le trône ?
— Je ne le pense pas.
— Ou du moins que je le reconnaisse ; que je lui donne pour épouse celle qui vit avec lui en concubinage ; que je les reçoive à ma cour , que je les loge dans mon palais, que je me mette sous la tutelle d'un fils envieux , d'une femme ambitieuse. A ce prix peut-être consentira-t-on à me laisser vivre.... ils m'égorgeraient plutôt. O Tycho- Brahé ! ô grand homme ! je ne ferai point cet outrage à ta cendre ; tu m'as montré l'abîme ouvert sous mes pas; ces enfans ignorés , je les vois, une fois reconnus , armés de poignards , assaillir ma vieillesse, se disputer ma vie.... docteur , vous ne me le conseilleriez pas; vous étiez l'ami de Tycho.
— Sire , je ne vous ai rien conseillé ; vous m'avez interrogé , je vous ai répondu ; j'étais l'ami de Brahé , je m'inclinais devant la profondeur de son savoir ; cependant , l'homme de génie n'est point exempt d'erreurs ou de faiblesses....
— Vous êtes un homme très-savant , mais vous n'êtes pas astronome.
— C'est vrai , et ma raison ne concevra jamais comment on peut lire dans les astres les bons ou les mauvais sentimens d'un fils envers son père.
— Cependant Wenzel a levé l'épée sur moi.
— Il n'est pas besoin de recourir aux étoiles pour expliquer cet accès d'égarement ; il croyait venger sa mère et lui obéir.
— Mes craintes sont peut-être chimériques , mais mon esprit en est tellement frappé.... un père qui n'aurait rien à se reprocher envers ses enfans, ne les redouterait pas.
— Sire , vous êtes sur la voie qui peut calmer votre ame et vous rendre la santé : ayez la volonté d'y faire quelques pas.
— Qu'entendez-vous ?
— Reconnaissez Wenzel , donnez-lui un état -, vous regagnez son cœur. Catherine l'épouse ; tous les Schlicks sont à vous. Cet acte de justice aura l'approbation générale.
— Ensuite il faudra que je reconnaisse tous les autres. Eh ! bon Dieu , y pensez-vous ?
— Si Wenzel était comme eux resté dans l'obscurité , ignoré du monde , s'ignorant lui-même , moine , soldat ou bien ouvrier , laissant de côté les lois de la nature et de la morale, je vous parlerais autrement. Mais Wenzel se connaît , on sait qu'il est votre fils; c'est le seul dont l'origine se trouve ré-
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vélée. Le scandale est fait ; la réparation est sans conséquence; c'est un cas tout particulier.
— Non , dit Rodolphe, après avoir quelque temps gardé le silence. Depuis plus de trente ans , je me suis fait à cet égard un plan de conduite , bon ou mauvais , n'importe , je n'y changerai rien ; il est trop tard. Je suis sur le bord de ma fosse ; du côté de la conscience , je me suis mis en règle. J'ai eu le tort de ne pas me marier; celui-là est irréparable. Un souverain ne doit pas s'avouer père , quand son fils ne peut pas être son successeur. Arrive que pourra de Wenzel ou de tout autre.... Mon cher docteur , jetez un voile sur mes faiblesses et mon malheur.
— Sire , vous savez....
— . Oui , oui ; aussi vous le voyez , malgré nos dissentimens , vous n'avez rien perdu de ma confiance.
Tous lés efforts d'Hanniwald, du champion de la stabilité , tendaient à sauver le principe de la légitimité et par conséquent à assurer la successibilité de Mathias à la couronne de Bohême ; pour en finir, il avait réuni in pleno les électeurs et les princes de l'empire; sur son avis, ils avaient décidé llodolphc à accepter les offres de son frère. On n'attendait plus que les archiducs Ferdinand et Maximilicn , députés par Mathias ; ils arrivèrent de Vienne. Rodolphe les reçut dans la salle du trône
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en présence des électeurs , des princes et de sa cour. Lorsqu'ils se furent approchés , ils voulurent se mettre à genoux pour faire des excuses.
et Relevez-vous, leur dit Rodolphe, en descendant de son trône. Chef de la maison d'Autriche, je ne souffrirai point cette humiliation ; si le cœur est sincère , la forme n'y fait rien; je vous dispense même des paroles que vous aviez préparées. Le passé est oublié. Qu'à l'avenir mon frère me respecte ! car on ne viole pas impunément les droits sacrés du trône ; après ma mort puisse-t-il ne pas l'éprouver ! Plus que jamais l'union est nécessaire , dans notre famille, entre tous les princes catholiques. Pour la maintenir , pour sauver les apparences , j'ai fait de grands sacrifices ; Dieu veuille qu'ils ne soient pas perdus ! Messieurs les électeurs et princes du saint empire, je suis reconnaissant de l'esprit de paix et de conciliation que vous avez apporté dans cette affaire. Allons remercier Dieu de ce qu'il a bien voulu la terminer à sa plus grande gloire et à notre satisfaction commune!
Rodolphe se rendit, suivi de l'assemblée, dans la chapelle du château , où fut chanté un Te Deum. Il donna ensuite à dineraux électeurs, aux princes, aux archiducs. La journée se termina par un concert. Il s'éleva une vive discussion sur la musique italienne , allemande, bohème ; les princes raisonnaient et déraisonnaient à l'envi ; Rodolphe écou-
tait en bâillant j ils le prièrent de dire son sentiment ; il avait celui de la musique , comme celui de tous les arts.
— Le Bohême, dit-il sans s'échauffer, a reçu de la nature au plus haut degré le sentiment elle goût de la musique. Pour la composition, il peut aller de pair avec l'Italie et l'Allemagne; la musique instrumentale est son triomphe , il n'a point d'égaux. Pour la voix , le chant , la palme appartient à l'Italie. Le talent natif, le génie musical du Bohême , se montrent dans ses premiers instrumens, le kobza , le bondesska , une cruche, des verres plus ou moins remplis d'eau et quelques crins de cheval ; dans le hackbrett (cimbales), le triangle, la guimbarde , le claquebois , le petit cor des bergers ; dans les instrumens à vent que l'art a inventés ou perfectionnés. Chez lui, de tout temps , la musique préside à tout, à la rehgion, aux plaisirs, aux cérémonies publiques, aux fêtes domestiques, depuis les palais jusqu'aux chaumières. Ma chapelle est toute bohème pour les instrumens ; j'y ai aussi de jolies voix indigènes, mais les voix harmonieuses d'Italie , c'est un don de son beau ciel , comme la musique instrumentale en est un de ce pays.
Et chacun d'applaudir , même ceux qui n'étaient pas de l'avis du roi.
Il congédia ses illustres hôtes et parens; recul gracieusement leurs adieux, et leur donna force
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jîoignées de mains. Ils se retirèrent enchantés. Dès qu'ils eurent le dos tourné: a Bon voyage! dit Rodolphe, resté seul avec Waldbourg. Enfin, m'en voilà délivré! Huit jours de plus, ils auraient dévoré mon royaume. »
— Ils partent, ravis de Prague, de la Bohème , de vous. Votre discours de ce matin , les a remplis d'admiration. Quelle générosité! disaient-ils , quelle éloquence! Il est vrai que jamais je ne vous avais vu si sublime. C'était le langage de l'ame.
— Je n'en pensais pas un mot. Voilà le talent. Tu le sais bien, vieux renégat. Ah! ils s'imaginent que j'aurai la bonhomie de pardonner à cet indigne spoliateur. Vienne seulement une occasion où je puisse me venger, ils verront beau jeu, eux, et Mathias! Parce que je suis bon catholique, on croit m'outrager impunément; je montrerai qu'avant tout, je suis roi et empereur. Vas, je t'en prie, presser le départ de tout ce monde-là. Que demain , quand je me lèverai, ils soient tous hors de Prague!
Ainsi que Rodolphe, les utraquistes virent avec plaisir le départ des princes catholiques de l'empire et des archiducs, dont la réunion les offusquait toujours. Ils ne pouvaient se figurer qu'elle n'eût eu pour but que la réconciliation des deux frères, et pour résultat un ridicule replâtrage. Ils étaient persuadés qu'Hanniwald en avait profilé
pour jeter les bases d'une ligue, en opposilion à l'union évangélique. Les défenseurs se tenaient sur leurs gardes, exploraient les alentours de Rodolphe, et surveillaient sans relâche le maintien de la lettre de majesté. Du reste, chaque secte exerçait librement son culte. Jamais, depuis la réforme religieuse, la Bohême n'avait été plus tranquille.
André Schlick apprit à Catherine , sa sœur, que les tentatives, faites par Hanusch et Jessenius, en faveur de Wenzel , avaient échoué ; cependant , d'après le rapport du docteur, il ne fallait pas perdre l'espérance. Rodolphe lui avait paru un instant ébranlé. Avec un homme aussi faible qu'inconstant, tout dépendait d'un mouvement de nerf, d'une circonstance imprévue.
« En attendant qu'elle se présente, dit Catherine, je ne resterai point ici. L'orage s'est apaisé, tout est retombé dans un calme plat. Je quitte la capitale. Je vais à Friedland. J'ai tout abandonné pour la chose publique. Il est temps que je donne un coup-d'œil à mes affaires personnelles. »
Catherine annonça son projet à Wenzel. « Je ne reverrai point , dit-elle, sans une tendre émotion, cet atelier où je te rencontrai pour la première fois, cette salle où tu remportas le prix de l'éloquence, ces appartemens, ces montagnes, où mon cœur se livra pour toi de si rudes combats, où, malgré
moi, je reconnus mon vainqueur. Mais à des cœurs comme les nôtres l'amour ne suffit pas.^ De grands destins nous appellent ; qu'il nous serve à les atteindre; qu'il les embellisse quand nous y serons parvenus ! 3Ion ami , vois ce qu'était Wenzel quand il se présenta à Gehrard ; vois ce qu'il est aujourd'hui. Compare, et juge ! Alors, élève obscur et timide des moines de Braunau ; maintenant fils d'un roi. En vain, Rodolphe te ferme ses bras, il n'ose te méconnaître. Ma famille, nos amis, la nobles.se, la voix publique t'ont reconnu. Au tournois de Neuhaus, tu t'es montré aux princes de l'empire; ils ont été témoins de ta victoire; nos amis, nos ennemis, ont pu juger de ta valeur. Nous nous sommes trop avancés pour retourner sur nos pas. Tu ne peux t'arréter sans déshonneur. Poursuivons notre carrière! Nous ne quitterons point la capitale pour aller à Friedland, amollir nos cœurs au sein de l'amour, et nous éteindre dans la solitude. T'aimer, quand lu n étais que Wenzel, c'était tout pour moi; mais pour le fils du roi, je veux une cour, un grand éclat, une couronne.
— Il me serait doux, répondit Wenzel, de revoir ce château témoin de nos premières amours, ces lieux chéris où rien ne pouvait nous distraire,
où tout entiers l'un k l'autre Catherine que les
temps sont chai^gés! Tout conspire contic moi. Eh
bien! j'abjure mon sentiment intime. Puisqu'on le veut, puisque tu l'exiges, je m'élance hors de moimême. Loin de moi tout scrupule, toute faiblesse. Plus de soupirs, de tendresse, ni d'amour; du mouvement, de l'agitation, du tumulte, des combats, des dangers, la guerre ; oui, la guerre! le trône, le pouvoir, la gloire, la mort ! Allons à Friedland! partons! Catherine es-tu contente?
— Oui, je reconnais enfin le fils de Rodolphe.
Elle donna l'ordre du départ. Christophe, son fils, le docteur Stransky, quelques jeunes nobles furent du voyage.
La comtesse était fière d'avoir converti. Wenzel. Mais le dépit d'avoir été repoussé par Ohla Kolor wrat n'était pas étranger à sa subite conversion.
Dans son raccommodement avec l'archiduc Maihias , Rodolphe avait trompé tout le monde : il méditait de se venger de son frère ainsi que de Tarchiduc Ferdinand, et voulait à tout prix les priver de la couronne de Bohême. Un seul de ses parens avait trouvé grâce auprès de lui , c'était l'archiduc Léopold , évêque de Passau , qu'il avait l'intention de désigner pour son successeur : ils étaient d'accord. Pour couvrir ce projet , Léopold devait , sous prétexte de la succession du duché de Julieis , lever des troupes ; des princes allemands étaient convenus de lui en fournir. Rodolphe se doTiait de la noblesse , de ses conseillers.,
qu'il soupçonnait d'être vendus à Malhtas. Il n'avait admis dans sa confidence qu'un petit nombre de personnes de rang qui lui étaient bien dévouées et encore plus au pape , et quelques électeurs ecclésiastiques. L'intrigue paraissait fortement liée et conduite avec un grand secret; pour le mieux garder , deux allemands, Kahii et Schmid , officiers de sa domesticité, mais adroits, étaient, avec Tengnagel, conseiller intime de l'évéque de Passau , les intermédiaires de toute cette affaire. Malgré le voile dont elle était environnée , les chefs des ulraquistes la pénétrèrent. André Schlick se rendit à Friedland pour en conférer avec sa sœur.
— La situation des choses , lui dit-il , est très compliquée: elle exige beaucoup de circonspection. INos défenseurs , les états , tout le parti utraquiste, seront d'accord pour repousser Léopold ; il n'y a pas un baron, un chevalier, qui reconnut pour roi un évéque , un capitaine du pape; s'il ose se présenter, il sera chassé honteusement; mais on se vengera sur Rodolphe, son complice; il ne résistera pas à l'indignation publique.
— La circonstance , lui répondit Catherine , ne peut pas être plus favorable pour Wenzel.
— Si Rodolphe l'avait reconnu; mais Mathias viendra réclamer ses droits , et à la tête d'une armée. Parmi les défenseurs, il en est qui lui sont dévoués , peul-être le plus grand nombre lui don-
neia-t-il la préférence. Thurn et Budowa ne m'inspirent aucune confiance.
— Les deux colonnes de notre parti !...
— Thurn est ambitieux ; s'il n'aspire pas pour son compte au trône, il espère, en servant Mathias, exercer un grand pouvoir. Je le soupçonne fort de s'être arrangé. Budowa est un honnête homme , résolu en paroles et peu courageux en actions ; l'homme de guerre a un grand empire sur l'orateur.
— Il faut démasquer Thurn ; alors son crédit est perdu.
— Ne pouvant pas le convaincre , on lui préparerait un triomphe; il n'est déjà que trop populaire : c'est à lui seul une puissance. Dissimulons. Je l'observerai ; je sèmerai secrètement la défiance.
— Cela ne suffit pas. Les circonstances exigent des résolutions plus sérieuses ; la guerre est inévitable entre les archiducs ; armons contre Léopold et Mathias et pour Rodolphe. Repoussons les usurpateurs , et défendons le roi légitime !
— Ton langage me surprend.
— Avec Rodolphe , il doit se présenter des chances favorables à nos projets ; si nous laissons Mathias monter sur le trône, tout est perdu , la maison d'Autriche triomphe.
— Dans ce moment , les défenseurs ne consentiront pas à faire ini armement. La nécessité n'en
est pas assez démontrée ; le danger n'est pas présent. Ils craindront d'être accusés de révolte contre Rodolphe , d'ambition personnelle , de fournir un prétexte à Léopold , à Mathias , et d'allumer l'incendie ; j'essaierai pourtant. Léopold ne peut être prêt que dans quelques mois.
— 11 sera bien temps de courir aux armes quand l'ennemi nous aura envahis. Prenons nos précautions d'avance; organisons militairement nos sujets et nos vassaux ! Wenzel et Christophe en prendront le commandement. Distribuons des armes et des munitions! Quand le moment sera venu , nous pourrons du moins apporter dans la balance un peu plus que des espérances et des vœux ; il est temps d'ailleurs que Wenzel se montre l'épée à la main ; il faut maintenant qu'il paie de sa personne. Les qualités civiles sont stériles sans la gloire militaire; elle éblouit, elle impose, elle entraîne. Le guerrier fait le destin des étals.
— C'est une entreprise délicate et qui exige de la discrétion.
— Quoi ! mon frère , un Schlick , un des premiers barons du royaume , se montre si timide ! A. quel degré d'abaissement nous a réduits la maison d'Autriche ! Que sont devenus ces temps où chaque seigneur avait sa forteresse , ses bandes , son armée? H ne reste plus' à la noblesse que deux
47i LA BOHÊME.
cents cliâleaux-forts. IN 'avons-no us j^as les même;» droits que nos ancêtres ? On ne peut nous les contester , tant que nous restons sur nos terres. Lorsque le moment sera venu d'entrer en campagne, et qu'on appellera des forces, on me remerciera de ma prévoyance. Je te conseille d'en agir ainsi dans l'Egerland ; c'est une précaution que doit prendre toute notre famille; je la recommanderai à nos amis; je ne doute pas qu'un bon nombre n'imite mon exemple. S'il le faut , Wenzel marchera sous les oidres de Thurn pour combattre Léopold , et quand l'évéque sera chassé de la Bohême , on se conduira suivant le parti que prendra notre général.
A ces conditions, André Schlick approuva le plan de sa sœur, et lui promit de travailler aussi en secret à l'armement de ses sujets.
Catherine fit part de ses projets à Wenzel et à son fds. Christophe était dans l'enthousiasme et s'enivrait d'avance des fumées de la gloire. Wenzel était plus calme. Ils appelèrent quelques officiers instruits. Czernowick recruta d'anciens militaires qui avaient fait, ainsi que lui, la guerre en Hongrie. Le château était comme une place d'armes: on n'y respirait que la guerre. Wenzel fut ébloui par l'état militaire. Si l'amour vivait encore dans sou cœur, ce n'était plus pour Catherine; du reste, elle ne s'en inquiétait guère: son a.mc
jOj
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élait plus sensible au bruit des armes, des tambours, des trompettes.
Le jour, la nuit, Wenzel était presque toujours au milieu des soldats : il commandait, il maintenait une sévère discipline; il s'occupait de tous les détails; il pourvoyait à tous leurs besoins. 3Ialgré la rigueur de la saison , il tenait les troupes campées. Il y eut d'abord quelques murmures: il parvint à les apaiser par su sévérité et son exemple : « Je veux, leur dit-il, qu'on revoie en vous ces fameuses bandes noires qui ont immortalisé le nom Bohème, en combattant au service de Mathias Corvin, roi de Hongrie. Ces guerriers étaient toujours exposés à l'air, au soleil, aux frimats; voilà comment la peau de leur visage, blanche comme la vôtre, s'était rembrunie, leur corps endurci, leur ame fortifiée. Ils se seraient crus déshonorés en partageant les toits et les maisons avec les vieillards , les enfiins et les femmes, lis n'avaient pas toujours, comme vous, des habits neufs, des peaux de mouton pour se couvrir et du bois à discrétion pour se chaufl'er. J'ai de bonnes chambres au château, je couche au milieu de vous sur la dure et je ne m'en trouve pas mal. Que ceux qui se croient plus délicats que moi sortent des rangs et se montrent: je les renverrai chez, eux filer et lisser de la toile. »
— Non, non, s'écrièrenl-ils, il n \ en a pas un.
Vive Wenzel! vive notre gênerai! C'était le nom qu'ils lui décernaient. Christophe, leur seigneur, leur donnait l'exemple de l'obéissance : il commandait seulement la cavalerie; Wenzel avait le commandement en chef.
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