CHAPITRE QUINZIÈME
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Satisfaits de la lettre de majesté, les états s'étaient dissous. Le gouvernement du roi, bon gré malgré, en procurait l'exécution. Les défenseurs la surveillaient, et travaillaient à la mise en activité de tous les articles de la confession bohème. Excepté quelques nobles et prêtres fanatiques , ou qui se servaient de la religion pour le succès de leurs plans politiques, les catholiques, tout en rechignant contre la liberté des cultes, s'y accoutumaient. La paix régnait entre les divers partis et dans tout le rovaume.
La scène nocturne du château, entre Rodolphe et Wenzel, lentement divulguée, s'était enfin répandue de la cour à la ville, des nobles aux bourgeois , des bourgeois aux juifs , et des juifa à tout le monde. On se demandait pourquoi Wenzel avait osé lever son épée sur Rodolphe? pourquoi le roi l'avait laissé impuni? Si ce jeune homme était son fils, comment avait-il conçu le projet criminel de tuer son père? On savait que Rodolphe avait toujours eu grand soin de mettre ses enfans hors d'état de paraître devant lui et de jamais connaître leur origine. Au milieu de toutes ces conjectures, Wenzel était devenu un objet d'intérêt, ou de curiosité. On ne le voyait pas en public sans qu'on se dît : « Voilà le fils du roi! » La tentative d'assassinat, méditée contre lui par Waldbourg, et dirigée par Slawata, avait excité au plus haut point l'attention publique. Si c'eût été un individu obscur, ordinaire, le roi l'eût livré à la justice. On avait voulu s'en défaire par un meurtre; c'était donc un personnage important dont l'existence incommodait, c'était par conséquent le fils de Rodolphe. Il ne pouvait pas le renier. Wenzel était en beau le portrait du roi dans sa jeunesse; cependant, il avait quelques traits slaves, ceux de sa mère. Il était le chevalier, l'amant de Catherine Schlick, le commensal de toute la famille, admis dans la société de la noblesse. On n'accorderait pas cet lion-
neur à un inconnu, à un aventurier. Voilà les raisonnemens qu'on faisait dans toute la ville. La comtesse avait soin de les fortifier par des demi-confidences qu'elle mettait adroitement en circulation sur l'origine de Wenzel, ses aventures , les dangers qu'il avait déjà courus et la valeur personnelle qu'il avait montrée.
Bâtard ou légitime, aux yeux du vulgaire le fils d'un roi est plus qu'un autre homme. Dans mainte occasion , on avait donc pour Wenzel des égards , des attentions. Les gens du peuple baisaient son habit aussi humblement que le manteau violet de l'archevêque ; les bourgeois le saluaient avec respect , et il ne manquait pas de nobles qui lui faisaient politesse. La comtesse voulait qu'il brillât par sa tenue, par ses équipages, et qu'il fit de la dépense. Elle tenait des cercles et donnait des fêtes pour le mettre en évidence, rapprocher de lui la jeune noblesse, et lui former insensiblement une cour et des partisans. Quand le fils du roi n'aurait été qu'un sot, il est probable que tous ces petits moyens n'auraient pas été sans effet. Mais , favorisé de la nature, Wenzel avait des qualités et des manières propres à lui gagner les cœurs. Les femmes surtout prenaient un vif intérêt à un jeune homme, à un joli garçon , que le mystère de son origine semblait rendre encore plus recommandable aux cœurs sensibles, aux imaginations romanesques.
Malgré son dégoût des grandeurs et sa modestie, Wenzel , sans cesse combattu par les discours de Catherine, par la voix éloquente de l'amour , n'était pas insensible à tant de prévenances j de caresses, de séductions. Puisque tout conspirait à lui donner de l'importance, il était impossible qu'il ne finît pas par croire qu'il en avait.
Pour parvenir au but de son ambition , la comtesse jugea que les circonstances étaient favorables.
« La lettre de majesté, dit-elle à son frère André, a coûté cher à la conscience de Rodolphe; mais la tranquillité dont il jouit a bien affaibli ses scrupules. La haine des utraquistes s'est affaiblie dans son cœur. 11 ne pense plus qu'à se venger de 31athias, à le priver de la couronne de Bohême, à se choisir un autre successeur, à le faire agréer par les états. Instruit des intentions de son frère, Mathias aspire à le dépouiller vivant de la seule couronne qui lui reste, sous le prétexte que, par un mauvais usage du pouvoir, il nuit de plus en plus h la maison d'Autriche. Cette division est heureuse pour les utraquistes, et favorable à l'accomplissement du plan que j'ai formé. »
— Quel est-il ?
— Il est fort simple, c'est d'amener Rodolphe à légitimer Wenzel et à le désigner pour son successeur. Je l'épouse, et notre famille règne sur la Bohème.
— Quelle chimère !
— Ce que tu regardes maintenant comme une chimère peut bientôt te paraître, comme à moi, une chose toute simple. Nos lois permettent, à celui qui ne s'est point marié, de transmettre ses biens et son nom à son enfant naturel. Dans des pays où les lois le défendent, les princes et les roisj en vertu de leur souveraine puissance, ont exercé ce droit, pour satisfaire leurs affections personnelles et leur politique. L'histoire est pleine de ces exemples. Si Rodolphe peut écarter du trône Mathias, son frère, son successeur légitime, pour y appeler un archiduc de la ligne de Styrie, Ferdinand ou Léopold, pourquoi n'y appelleraitil pas Wenzel? 11 est son fils, par conséquent du sang autrichien: né en Bohême, d'une mère issue de la race royale des Slaves , élevé parmi ses compatriotes, formé à l'école de l'adversité, dévoué au nouveau culte, à la cause nationale. En lui tout se trouve réuni pour concilier les intérêts les plus opposés.
— Excepté ceux de la maison d'Autriche.
— (1 s'agit de ceux de la Bohème. Si Rodolphe avait un fils légitime, les archiducs ses frères et ses cousins ne seraient-ils pas légalement exclus de sa succession? Que Wenzel soit légitimé, alors s'écrouleront leurs droits et leurs prétentions. Il ne partagera pas leurs principes; il ne servira pas
la politique de l'Autriche; il en sera l'ennemi. C'est pour cela qu'un roi tel que Wenzel convient à notre pays. Quel Bohême n'est pas convaincu que tous nos maux nous sont venus de l'Autriche? que, sous son sceptre de plomb, il n'y a plus pour nous ni bonheur, ni gloire, ni liberté, ni patrie? Résolus que nous sommes à briser son joug, ironsnous chercher un roi étranger? Confesserons-nous à la face du monde que, parmi nos belles tiges slaves, il n'est aucun homme digne du trône? Lorsqu'à l'extinction de la race mâle de Przeraisl, nos pères dorinèrent la couronne à la maison de Luxembourg, ils portèrent un coup funeste à nos mœurs, à nos lois, à notre caractère, à notre existence nationale. Nos rois sacrifièrent la Bohème à l'Allemagne, à l'Italie, à la France.
— J'en conviens. Les folies du roi Jean nous ont été fatales, et il est douteux pour moi que son fils Charles nous ait fait autant de bien que de mal. Mais la maison d'Autriche ne se laissera pas enlever tranquillement la couronne de Bohème. Pour résister à sa formidable puissance, il nous faut des alliés ; un roi , choisi parmi les princes réformés, les aurait tous pour le défendre.
— Déjà l'union évangélique les a tous liés contre les princes catholiques. Le roi bohème que nous choisirons est assuré d'être soutenu par \ Union. Wenzel opposera aux archiducs d'Autri-
che les droits qu'il tiendra à la fois de la nation et de son père.
— Jamais Rodolphe ne consentira à légitimer un de ses fils, encore moins à le désigner pour son successeur : il l'étoufferait plutôt s'il le pouvait. D'ailleurs, Wenzel trouverait parmi les Bohèmes des rivalités que n'exciterait pas un prince étranger.
— Porté au trône par sa valeur et le suffrage des barons, Georges Podiebrad n'eut point de rivaux. Que Wenzel y parvienne, s'il s'en présente, il saura leur imposer silence. Rodolphe, depuis qu'il a vieilli et qu'il a été dépouillé, a bien changé de sentiment. Il attribue ses malheurs à son isolement; il regrette de ne s'être pas marié, de n'avoir pas des enfans légitimes qui auraient défendu leur héritage et leur père ; il éprouve même des remords de la rigueur dénaturée avec laquelle il a traité ses enfans naturels. Il le dit à Wenzel dans cette nuit où ils se reconnurent. Depuis, il a refusé de prendre part à son assassinat : c'est le crime de quelques courtisans , le fruit de la fureur jalouse de Slawata. A ces nouvelles dispositions de Rodolphe se joint la haine qu'il porte à son frère Mathias,^ à presque tous les archiducs. Les chances sont favorables , il y aurait de la folie à n'en pas profiter. Le but auquel peut nous conduire une tentative vaut bien la peine qu'on la risque. Quand Rodolphe ne ferait que légitimer Wenzel , lui donner un état,
un nom, ce serait déjà une assez grande victoire. — Sans doute ; mais comment aborder Rodolphe? Qui charger de cette négociation déHcate ? Ses conseillers sont nos ennemis jurés ; il en est de vendus à Matlîias. Ici le secret est nécessaire. C'est dans sa domesticité qu'il faut chercher.
— J'y ai pensé ; je n'y connais que deux hommes sûrs, deux honnêtes gens, le fou et le médecin, Hanusch et Jessenius. Le premier est catholique, le second utraquiste. 11 est Hongrois, mais pour lui la Bohême est une seconde patrie. Voilà notre négociateur.
— Hanusch est un bon homme, obligeant, et qui a toujours blâmé son maître de ne s'être pas marié pour avoir des enfans. Sans le charger d'une mission spéciale, il suffit de le mettre adroitement sur la voie; et, à la première occasion, croyant rendre service à Rodolphe, il abordera la question. J'ai quelqu'un qui disposera le fou. Le médecin du roi est un républicain, je doute qu'il consente à se mêler de cette affaire. Cependant on peut essayer; nous avons pour cela notre homme, le docteur Slransky , son élève et son ami.
— N'oublie pas qu'il s'agit seulement delà légitimation de Wenzel.Ce premier point une fois obtenu, il sera toujours temps de s'occuper du reste.
Endoctriné par \ndré Schlick , Stransky se rendit chez Jessenius.
Après avoir fermé la porte et regardé partout: « Je viens , lui dit-il , vous entretenir d'une affaire extrêmement importante. »
— Je vous écoute , répondit le médecin continuant d'écrire une dissertation qu'il avait commencée.
Stransky lui déroula le plan conçu par la comtesse pour la légitimation de Wenzel. Quand il eut achevé, Jessenius levant la tête et quittant sa plume lui demanda très-froidement: « Savez-vous bien ce que vous venez me proposer? » Et, sans attendre sa réponse, il ajouta: « C'est tout simplement de faire un roi. On veut d'abord que Wenzel soit légitimé ou reconnu, ensuite on travaillera plus facilement auprès de Rodolphe pour qu'il le nomme son successeur. »
— Vous croyez?
— J'en suis sur comme si je le tenais de la bouche même de la comtesse. Eprise en secret de Wen zel, avant qu'elle eût percé le mystère dont sa naissance était couverte, elle affiche son amour pour le fils naturel de Rodolphe, et trahit maladroitement l'ambition dont elle est dévorée. Femme , amoureuse, avide d'honneurs, de pouvoir et de gloire, elle ne se contentera pas d'un demi-succès. Tout ou rien , voilà sa devise. Dut son pays s'abîmer, peu lui importe, pourvu qu'elle règne un jour, une heure. Vous ne connaissez pas comme
moi ce caractère bizarre, qui réunit à la fois les faiblesses de son sexe et les qualités du nôtre. Elle tourmente Wenzel et le pousse malgré lui vers le trône. Enlacé dans les filets de cette syrène, lour-à-tour tendre et menaçante, suppliante et impérieuse, il ne pourra lui résister; il succombera.
— Et c'est moi qu'on a osé charger de seconder ces infâmes projets ! Et je venais vous proposer de concourir à cimenter l'esclavage de la patrie! Oubliez que je vous en ai parlé. Je cours auprès de Wenzel. . .
— Non, reprit Jessenius, après avoir réfléchi, calmez cette sainte colère, restez, écoutez-moi. Habilement employées, les passions les plus funestes à la liberté, peuvent la servir, comme les poisons administrés sagement sont utiles à la santé. Je ne partage point l'avis de plusieurs de nos frères , le vôtre peut-être. On me croit républicain : oui, je le suis. La république est le meilleur de tous les gouvernemens, ou le moins imparfait que jusqu'ici l'homme ait conçu. Mais si je tenais dans mes mains le sort de la monarchie en Bohême, je ne sais si je la renverserais. Ce trône abattu, que resterait-il? Une noblesse altière richement dotée en biens, en privilèges; une bourgeoisie sans considération; un peuple esclave et ignorant. Qui contiendrait ces élémens toujours prêts à s'entrechoquer? Nous aurions, sous le nom de
liberté , une sanglante anarchie, qui finirait peutêtre par un despotisme plus odieux. En Bohême, la royauté est encore pour le présent un mal nécessaire, non telle que l'ont faite les princes autrichiens, bigote, intolérante, absolue. Il nous faut, comme transition, une royauté nationale balancée par des conseils, où soient mieux représentés tous les intérêts ; une royauté qui se mette à la tête de la réforme civile et religieuse, qui la dirige pour en tempérer les secousses , et en prévenir les excès.
— Dans ce cas, mon digne maître, il n'y a plus rien à espérer, car la royauté ne se suicidera pas.
— Voilà bien la jeunesse, ardente, enthousiaste, ne mettant péril à rien! Quand vous aurez, comme moi, observé de près la cour, les grands, le peuple, les rouages compliqués de cette grande machine, qu'on appelle état, vous rabattrez un peu de votre empressement à réaliser la moins imparfaite des théories. Croyez-en l'expérience d'im homme aussi passionné que vous pour le bien de l'humanité; mais qui préfère la royauté à une république gouvernée par des nobles, ou déchirée par des serfs, passés de l'esclavage à la liberté. La maison d'Autriche est en proie à une guerre intestine, elle prête le flanc, conspirons sa ruine. Non , que je veuille trahir Rodolphe; loin de moi cette pensée. J'ai sa confiance , je lui serai fidèle. Le
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pauvre homme, qu'il achève en paix son règne! Mais qu'il soit le dernier roi de sa race! Sans que nous nous en mêlions, il ne l'achèvera point, on peut s'en reposer sur Mathias. Dans ce conflit qui s'élève pour la couronne, Wenzel se présente, pourquoi ne le prendrions-nous pas? C'est un prétendant qui peut embarrasser l'Autriche, et, dans un moment décisif, jouer son rôle comme un autre. S'il réussissait, d'après ce que je connais de lui, et ce que vous m'en avez dit, ce serait un événement heureux pour la Bohème. Un roi qui a le trône en horreur, est un assez rare phénomène.
— En horreur! De loin. S'il y était assis, il s'y accoutumerait bien vite. Le trône est corrupteur.
— Il y apporterait du moins des sentimens généreux. Avant son avènement, on stipulerait les libertés nationales, on limiterait étroitement le pouvoir. Je m'emploierai donc en sa faveur auprès de Rodolphe. De votre côté, loin d'entretenir Wenzel dans le dégoût du trône , faites-le lui entrevoir comme le moyen d'affranchir sa patrie et d'acquérir une gloire immortelle.
— Mon maître, je soumets ma faible raison à votre profonde sagesse.
Stransky tint sa promesse. Écho fidèle de son maître Jessenius, il changea peu à peu de langage avec Wenzel, et parvint non sans peine à en ob-
tenir, qu'an moins il laissât ses amis et les frères bohèmes travailler à son élévation.
L'archiduc Maximilien d'Autriche , les électeurs de Mayence, de Cologne et de Saxe, le duc de Brunswick, les landgraves de Hesse , les ambassadeurs du duc de Bavière et de l'électeur ■de Trêves, arrivèrent à Prague. Il y avait longtemps qu'on n'avait vu dans la capitale de la Bohême une réunion de personnages aussi importans. Rodolphe , qui avait invité ces hôtes illustres, se fit quelque violence, et sortit un peu de sa solitude pour les héberger de son mieux. Mais bientôt ennuyé de la représentation, il se fit suppléer par les hauts fonctionnaires du royaume, et les grands seigneurs de sa cour. C'était tous les jours des repas, des spectacles, des jeux, des fêtes. On citait celles de Catherine pour le bon goût et la magnificence. Quand leurs altesses électorales et archiducales furent saturées des plaisirs de la ville, on les mena se divertir à la campagne, dans les parcs royaux , dans les guinguettes autour de la ville, ensuite dans des seigneuries plus éloignées. Elles inondaient leurs estomacs de vin , et se baignaient dans le sang des bêtes fauves qu'on leur amenait par milliers entre les jambes. C'est ainsi que les seigneurs bohèmes pratiquaient le plaisir de la chasse. Heureuse condition du paysan condamné à traquer, à pousser sous le fusil de ses
maîtres, le gibier qui dévorait ses moissons! Messeigneurs les électeurs récapitulaient à qui mieux mieux leurs exploits. L'électeur de Saxe , pour son compte assez modeste, leur ferma la bouche, en leur lisant un extrait du livre de la vénerie de la cour de Dresde, d'après lequel son aïeul, de glorieuse mémoire, avait tué, de sa propre main, dans l'espace de trente ans, cent quatorze mille bêtes , savoir: 17, 853 cerfs, 3o, 4o3 sangliers, 174 loupscerviers, 216 ours, Sy castors, 65,3^4 loups, renards, bléraux et lièvres. Quant aux bétes à plumes , on n'en tenait pas compte.
La plus brillante de toutes les fêtes fut donnée à leurs altesses , à Neuhaus , jolie ville , bien bâtie , appartenant aux barons de ce nom, et où ils avaient un superbe château. Ils étaient de l'antique race que les uns faisaient descendre des Witkons, les autres des Ursins d'Italie, et qu'on appelait depuis long-temps Rosenberg. Les ISeuhaus reconnaissaient ces derniers pour les chefs de la famille , et portaient aussi une rose d'or dans leur écusson. lis avaient toujours été zélés catholiques. Adam avait fondé dans sa ville un établissement pour les jésuites. La descendance mâle venait de s'éteindre par la mort d'Ulrich Joachim, laissant pour unique héritière Luzia Ottilia. Le seigneur le plus digne, par l'antiquité de sa noblesse, et son ardeur pour le culte de ses pères, de consoler Rome et l'Autri-
clie de l'extension des Neuhaus, était Guillaume Slawata. Il épousa leur héritière, et Rodolphe lui transféra leurs armes et tous leurs privilèges. Les jésuites en tressaillirent de joie. Ils ne manquèrent pas, à l'arrivée de leurs altesses électorales, de venir les complimenter en vers latins, que la plupart ne comprirent pas. Slawata n'avait rien épargné pour recevoir dignement ses illustres hôtes.
Le premier jour, festin magnifique. Au dessert , on remarqua un paon d'or, dont la queue étincelait de pierres précieuses. Slawata ouvrit avec une clé d'or les flancs de l'animal , il en sortit un vin rare et délicieux, qui fut servi à la ronde. Le deuxième jour, chasse au milieu de la forêt. Slawata fit lâcher quatre des ours qui étaient toujours dans la ménagerie des Neuhaus, en mémoire des Ursini, leurs soi-disant ancêtres. Les électeurs, les princes, les seigneurs, trouvant la plaisanterie fort mauvaise, se dispersaient et prenaient la fuite. Mais Guillaume les rassura par la fermeté de sa contenance. Quatre de ses chasseurs accoutumés à cet exercice, se jetèrent sur les ours, et les terrassèrent. Le troisième jour, combat de coqs. Il y eut pour cent mille florins de paris. Le quatrième, combat à la romaine, à la lutte, au pugilat, et contre des bêtes féroces. Le cinquième, courses à pied, à cheval, en char. Le sixième jour, il y eut un tournois. Une semaine d'avance, il avait été annoncé dans tous les châ-
teaux, avec invitation aux seigneurs de venir y combattre. La plus ancienne noblesse catholique ou utraquiste y était accourue; on y voyait les Rosenberg, les Swihowsky, les Guttenstein, les Kunstadt, les Smirzizky, les Berka de Duba, les Hasenbourg, les Stenberg, les Lobkowitz, les Penstein, les Sclilick, les Kolowrat, les Tliurn, les Raedern. Divisés en plusieurs troupes de différentes couleurs , les chevaliers brillaient par la richesse de leurs habits, et l'éclat de leurs armures. Chacun d'eux était distingué par son écusson. Des prix étaient destinés aux vainqueurs, et, suivant l'usage, devaient être décernés par des dames. On commença par courir la bague , Thurn triompha. On se battit au sabre, la victoire resta à Christophe de Raedern. On rompit les lances, Guillaume Slawata l'emporta sur tous les combattans. Comme à Friedland, aux jeux présidés par Catherine, le fier vainqueur restait dans l'arène, et semblait dire : « Est-il encore quelque audacieux qui veuille éprouver la vigueur de mon bras? » Soudain s'élance un cavalier, la visière baissée, qui s'arrête à vingt pas et le provoque. Il est simplement vêtu ; il n'a point d'armoiries. Slawata fond sur lui; le cavalier l'évite, et se représente au combat. Plusieurs fois ils se heurtent, ils se choquent, ils se portent des coups terribles, et n'en paraissent pas ébranlés. Les spectateurs attentifs, encouragent
Slawata par leurs applaudissemens. Mak le chevalier revient à la charge , l'atteint de sa lance au cou , le désarçonne, le fait rouler dans la poussière et veut disparaître. Il est entouré, pressé de recevoir au moins le prix de sa valeur. Il y consent enfin', descend de cheval , et s'approche de la dame qui tenait à la main une écharpe verte brodée en or. Slawata s'est ramassé, il exige qu'auparavant le chevalier relève la visière de son casque, ainsi que l'ont fait les autres vainqueurs. Il refuse; on insiste.
a Puisque Slawata le veut, dit Christophe, chevalier, montrez lui les traits de son vainqueur. » Il lève sa visière.
« Wenzel! s'écrièrent avec étonnement tous les spectateurs. » C'était en effetle fils de Rodolphe. Slawata entre en fureur, il s'indigne de ce qu'un aventurier ait osé entrer en lice avec les plus illustres barons du royaume, s'oppose à ce qu'on lui décerne le prix, et veut le faire honteusement chasser. Plusieurs voix l'appuient. Des cris contraires se font entendre. On se divise, on se groupe les catholiques d'un côté, les utraquistes de l'autre; on s'injurie, on se menace, on est prêt à en venir aux mains. Christophe est auprès de Wenzel, jurant qu'il faudra passer sur lui avant de toucher à son ami. Les femmes effrayées jettent des cris, les électeurs ecclésiastiques, craignant de se trouver dans une mêlée , disent que leur fait n'était pas de se battre de leurs
propres mains. Les princes laïcs même, ajoutent qu'on n'est pas venu en partie de plaisir pour se livrer bataille. Cette réflexion succède bientôt partout à un premier mouvement, mais c'est à qui cédera. Rosenberg s'était avancé entre les deux camps. « Qu'il juge, qu'il prononce! s'écria-t-on de toutes parts, w
— Chevaliers, barons, dit Rosenberg, vous le voulez. Eh bien! de par les lois de la chevalerie, je décide que, Slawata ayant librement accepté le combat du chevalier bleu , le vainqueur a le droit de recevoir le prix de la victoire. »
Les utraquistes accueillirent ce jugement par un houra qui fit retentir la voûte du ciel , les catholiques, bon gré, malgré, s'y soumirent; Slawata, en fureur, rentra dans son château. L'ordre se rétablit. Les trompettes célébrèrent le triomphe de Wenzel. Il s'avança vers la dame qui devait lui donner le prix. A son aspect, il tressaillit de joie, comme un homme qui retrouve inopinément un objet précieux; par une transition rapide, il fut frappé de confusion, et baissa les yeux. Saisie d'une émotion qu'elle ne dissimulait pas, la dame rougit. C'était la belle Ohla Kolowrat, que Wenzel avait sauvée de l'incendie, du château de Krakowetz. « Approchez, lui dit-elle, noble chevalier à qui je dois la vie! Enfin, je vous revois! Vous n'échapperez pas à votre triomphe. Que ce moment est
doux à mon cœur! Puisse la main qui vous décerna le prix en rehausser pour vous la valeur !
— Olîla ! répondit W enzel , fiappé de l'éclat de sa beauté, et pénétré du doux accent de sa voix , il n'a de charme pour moi que par la main qui le donne.
Il y imprima un baiser brûlant, au moment où Ohla lui passait l'écharpe.
« Elle ne me quittera plus , dit-il. »
Se redressant avec fierté, Ohla lui répondit. Quoi ? Le bruit des fanfares ne permit pas de l'entendre. Wenzel sauta sur son cheval, salua Ohla avec son épée, et se mit au galop. L'écharpe flottait au gré du vent, étalant sa frange d'or et ses brillantes couleurs. Il disparut. Christophe, André Schlick, et d'autres amis le suivirent. Le reste du jour, l'aventure de Wenzel fut, pour les électeurs et leur noble société , le sujet de la conversation et de toutes sortes de conjectures.
Le soir, il y eut un bal masqué nombreux et brillant. Au milieu d'une foule de costumes, éclatant d'argent, d'or et de pierreries, parut tout-àcoup, une grande femme, vêtue d'une simple robe blanche, avec de beaux cheveux noirs qui tombaient jusqu'à terre, coiffée d'un voile blanc; un paquet de clés pendait à sa ceinture de cuir noir.
— La dame blanche! s'écria-t-on de toutes parts;
et l'ëpou vante s'empara d'une partie de l'assemblée.
— Pourquoi cette frayeur? dit le fantôme. Prichta de Rosenberg, la dame blanche, n'a jamais fait de mal à personne.
— C'est vrai, répondit Slawata; je ne partage point cet effroi. O illustre aïeule des Rosenberg,^ soyez la bien venue! Charme, esprit, beauté, vertus, la dame blanche réunissait tout. Lorsque veuve de Jean Lichtenstein, qui ne la méritait pas , car il était laid et bête. . .
— • Respectez sa mémoire, il fut mon époux.
— Vous revîntes ici, chez votre frère Henri IV: il avait besoin d'une ménagère, vous consentîtes à l'être.
— Sans doute , j'étais la première levée dans la maison. Je commandais les gens, je distribuais les récompenses, et les punitions. Au temps des récoltes je surveillais les ouvriers et la rentrée des fruits. 11 n'y avait à cela nul mérite; ce n'était pas comme aujourd'hui. Alors, les plus grandes dames en agissaient de la sorte.
— Ce n'est pas tout, votre frère fit rebâtir son château, tel que le voilà; et l'appela Heinrichs- Graetz; vous lui en donnâtes le plan; vous en dirigeâtes les travaux ; il s'éleva comme par enchantement; ce fut votre ouvrage.
— ^ Je me sentais mourir. Je voulais qu'il fût liai de mou vivant.
— Dame blanche, autrefois yous y reveniez plus souvent. Depuis que vous apparûtes, quelques jours après la naissance de Peterwok Rosenberg^ on ne vous a plus revue. Protectrice des Rosenberg, n'abandonnez pas l'héritier des Neuhaus , et leur antique manoir.
— Non , et je veux t'en donner une preuve. Lorsque, deux nuits de suite, je vins baiser Peterwok à son berceau, sa nourrice me repoussa. Cet enfant, lui dis-je, m'appartient par les liens da sang; tu n'es, toi, qu'une mercenaire. Je ne reparais que pour lui rendre un service important. Et m'approchant du mur près duquel était son berceau, j'y fis une croix et je disparus. Mais Peterwok a trahi la foi de ses pères et déshonoré son nom. Il s'est fait utraquiste, et rendu indigne de mes bienfaits. La branche des Neuhaus s'est éteinte. Peterwok, sans héritier, s'approche du tombeau. Bientôt va disparaître la race des Rosenberg, la première parmi les barons bohèmes, l'alliée des princes et des rois, digne du trône, et qui n'en voulut pas. Leurs vastes domaines , depuis les sources de la Lusnicz à celles de la Moldau , vont se trouver sans maîtres et retourner à la couionne. Elle fera des Rosenberg postiches. Plus de Rosenberg de race, plus de dame blanche. On ne me reveria plus. Slawata, toi, digne héritier des Neuhaus , songe à la croix que, il y a soixante dix ans, je
traçai sur le mur de ce château! Ce n'est point un vain signe. Sois généreux! IS'oublie pas les colonnes de la foi !.. .
— Dame blanche, vous m'expliquerez ce mystère.
— Non, tant pis pour toi, si tu ne le comprends pas. Ce n'est pas tout. Il y a huit jours que tu fêtes royalement une illustre société. Il appartient au successeur des Neuhaus de faire aux princes d'Allemagne les honneurs de la Bohême. Mais on ne doit pas négliger, pour les plaisirs des vivans, ses devoirs envers les morts. Tu as laissé passer l'heure de mon dîner. . .
— Pardon , Dame blanche. Demain. . .
— IN'y manque pas. J'y serai, mais invisible. Adieu. . .
Comme la dame blanche se retirait, Slawata la suivit, a Arrête, dit-elle en se retournant. Sous peine du plus grand malheur, que chacun reste à sa place !.. » Elle disparut.
11 y avait quelques minutes qu'elle était sortie du château; l'assemblée était toujours immobile et comme pétrifiée. Slawata se hasarda le premier à faire quelques pas; et, peu à peu, tout se remit en mouvement. Etait-ce la véritable dame blanche de Neuhaus, un revenant, ou bien un être vivant qui en avait pris le masque? Chacun raisonnait, et déraisonnait à plaisir, sans pouvoir résoudre la question. Slawata alla aux informa-
lions sur les traces de la dame Ijlanche. On les avait perdues aux portes des salles du bal. Audelà, personne ne l'avait vue. Lorsqu'il fut terminé, Slawata se rendit dans la chambre où avait été élevée l'enfance de Peterwok : elle n'était plus habitée. Il regarda attentivement les murailles et découvrit la croix faite par la dame blanche.
Le lendemain, dès la pointe du jour, tout fut en mouvement, pour le dîner anniversaire de celui qu'elle avait donné, après la reconstruction du château de INeuhaus, à tous ceux qui y avaient mis la main. Le but de cette fondation était de former un lien de plus, entre le seigneur et ses sujets; riches ou pauvres , tous y venaient. Cent tables de douze personnes , furent dressées dans les vastes cours du château. Sur chacune d'elles , on servit une soupe, des légumes, des farinages, du poisson , et le fameux kasche , plat de douceur, inventé par la dame blanche. Il y avait un mas de bière pour chaque convive. Quand douze avaient mangé , ils faisaient place à douze autres. On donnait en outre aux pauvres , pour l'emporter chez eux , une ration de bière et de poisson. Ce jour-là, 8,000 personnes furent. régalées, et bénirent la mémoire de la dame blanche, croyant qu'elle les entendait, car elle ne se montra pas.
Wenzel était sorti du tournois de Neuhaus, moins fier de son triomphe que d avoir été cou-
ronné par Ohla Kolowrat; ses dernières paroles avaient fait une profonde impression sur lui. Les souvenirs de Krakowetz s'étaient réveillés dans toute leur force. Ohla, veuve, libre, n'était plus ce fardeau frêle et léger qu'il avait porté dans ses bras pour l'arracher à l'incendie; cette jeune fille qu'il avait vue sur son lit, affaiblie par une violente secousse, malgré sa timidité, la rougeur sur le front, tendant les bras à son sauveur ; c'était une femme encore jeune, d'une beauté régulière, parfiaite, de formes accomplies, pleine de santé, de force, dévie; c'était une blancheur éblouissante; de longs cheveux blonds, une taille souple, une langueur touchante, et par-dessus tout, un ange de douceur et de bonté.
Les beaux jours de Friedland étaient déjà bien loin. Si la fleur du sentiment était jamais éclose dans le cœur de Catherine, l'ambition l'avait desséchée. Le charme, qui, malgré la différence d'âge, l'avait unie à Wenzel , s'était affaibli par le temps. La beauté de Catherine déclinait. Wenzel était dans toute sa vigueur, dans tout son éclat. Pour la comtesse, il n'était plus cet amant sans nom, pour qui sa fierté s'était abaissée. Elle ne voyait plus en lui que le fils de Rodolphe, un marchepied du trône. Elle l'y poussait sans cesse, elle l'y traînait malgré lui. Il était las de son obsession, il en était blessé. Ohla! Quelle différence! C'était les deux antipodes;
« Si je pouvais reculer! se disait Wenzel. Hélas, c'est impossible. Aux projets de Catherine, à son destin, par la reconnaissance, par l'honneur je suis à jamais enchaîné. Ohla ! La reverrai-je! Ne m'y a-t-elle pas engasjé? Le puis-je sans devenir coupable?.. En douter, c'était d'avance s'absoudre. Il hésita, il combattit, il céda, et alla en tremblant chez la fdle de Kolowrat. En se retrouvant près d'elle, seul, plein de trouble, d'embarras, il bégaya, s'excusa.
— Wenzel, lui dit Ohla, se remettant de l'émotion , oii l'avait elle-même jetée cette visite imprévue, avez-vous pu douter un instant de l'accueil que je ferais à mon libérateur?
— Ce temps est loin de nous , répondit Wenzel.
— Rien ne peut me faire oublier que je vous dus la vie , et le regret de D'avoir pas trouvé l'occasion de m'acqu tter envers vous n'est jamais sorti de mon cœur.
— Cet aveu est doux pour moi. Lorsque je me dévouai pour vous, je vous sauvai sans vous connaître; vous passâtes de mes bras dans ceux de vos serviteurs et de votre père. Quand je vous revis, comment aurais-je accepté le prix qu'il m'offrait? Qu'étais-je alors , pour avoir la témérité d'aspirer à votre main ? Pouvais-je espérer qu'elle serait accompagnée du don de votre cœur?
— Dans ce gouffre, où nous avait plongés l'in-
là
cendie, les rangs avaient disparu. J'avais vu les flammes, prêtes à confondre nos cendres. Un lien formé par un péril commun me parut sacré, quand je fus rendue à la vie. Mon père me présenta mon libérateur pour époux. Mon cœur ratifia sa promesse. Vous disparûtes... Pourquoi dissimuler? Wenzel m'abandonna pour courir aux pieds de Catherine. Il ne se trouvait pas indigne d'elle.
— En vous voyant, en admirant la créature céleste que j'avais sauvée et que je pouvais posséder, un combat violent s'éleva dans mon âme. Je l'avouerai, Catherine triompha. Elle m'avait accueilli , consolé dans ma misère. J'adorais ma bienfaitrice ; je brûlais .pour elle en secret, sans espoir. Elle m'aimait, je l'ignorais.
— Cette liaison m'était tout-à-fait inconnue. Votre conduite généreuse et bizarre fut pour moi une énigme inexplicable. Je ne rougis point de l'avouer, j'en éprouvai à la fois de l'humiliation et du chagrin. Décidée à donner ma main à celui qui m'avait sauvée, j'aurais été heureuse de vous consacrer ma vie. Loin d'altérer ce sentiment, les outrages de Slawata l'exaltèrent. 11 m'offrait son hommage, je le repoussai avec indignation. Je cédai aux instances de mon père et je pris un époux de son choix. En l'appelant à lui. Dieu m'a rendu ma liberté. Je vous ai revu au tournois de Neuhaus.... Votre triomphe m'a rappelé trop vivement peut-
être le service signalé que vous m'aviez rendu. 11 m'a été doux d'honorer en vous le vainqueur à qui je devais la vie.
— Vous êtes libre... Si je l'étais aussi...
— Je ne veux, je ne dois pas le savoir. 11 est des obstacles insurmontables. Songez à tout ce qui nous sépare.
— Je ne pense plus dans ce moment qu'au passé ; il pouvait , il devait nous unir. Cruelle ! pourquoi, à ISeuliaus, me l'avez-vous rappelé? pourquoi vous'ai-je revue ?
— M'acquitter envers vous, conquérir votre eslime, vous prouver que j'en étais digne, c'était un besoin pour moi.
— Il y a de la barbarie à rouvrir une plaie mal fermée.
— Pure galanterie ! langage obligé d'un aimable cavalier! Votre plaie est trop ancienne pour qu'elle ne se soit pas cicatrisée.
— Il vous sied bien de plaisanter. Que ne pouvez-vous lire dans mon cœur? Ai-je , par ma conduite, mérité cette injure? M'a-t-on jamais compté parmi ces hommes légers qui ne cherchent que le plaisir et se jouent de leurs sermens? Je croyais que ma réputation vous était mieux connue,
— Je sens tout ce qu'a de flatteur pour une femme l'hommage d'un homme de votre noble caractère. Mais Ohla Kolowrat se respecte trop pour
être ramante de l'époux de Catherine, d'un des chefs utraquistes, d'un homme qui aspire au trône de la Bohême. Ma famille tout entière fut toujours dévouée à la vraie religion, à ses princes légitimes. Que penseriez-vous de moi si je désertais la cause de mon Dieu, celle de mes pères?
— Souvent les apparences sont trompeuses.... Pour me juger, attendez que je vous ouvre mon âme.
— Non : un mur d'airain , l'enfer nous sépare. Vous flatteriez-vous de m'y entraîner avec vous? Jamais. Ne l'espérez pas. Plutôt mourir que de renier mon Dieu. Ah! vous-même, revenez à lui. A ce prix... Olila... peut-être...
— Quelle femme! quel être bizarre! Je n'en puis douter, vous répondez à mon amour; et, pour un scrupule religieux, vous me sacrifieriez, vous vous sacrifieriez vous-même! Moi vous convertir! je n'en eus jamais la pensée. Que m'importe de posséder votre cœur avec la coupe ou la ihiare? Gardez, gardez votre foi. Mais vous ne brûlez pas du même feu qui m'enflamme. Mon Dieu, c'est vous; mon paradis, votre amour; l'enfer, c'est cette barrière que, pour mon malheur et pour le vôtre, votre fanatisme élève entre nous. De quel excès est-il donc capable dans l'àme la plus tendre, la plus pure? Il me ferait haïr ce que j'adore. Non, je ne trahirai point mes engagemens, mes devoirs. Et, se jetant
^ ses pieds : Ohla , rappelez- vous Krakowetz. Alors votre cœur, votre main...
— Les temps sont changés; vous-même... Wenzel, relevez- vous.
— Non : écoutez-moi.
— Je ne vous ai que trop écouté. Je vois l'abîme ouvert devant moi. Je n'y tomberai pas, la main de Dieu m'arrête; il me prend en pitié. Sainte- Vierge, Jésus, ne m'abandonnez pas!
Ohla agita une sonnette. Adleta, sa demoiselle de compagnie, entra. Wenzel resta interdit.
« Madame, dit-il en se relevant avec fierté, je sais sentir et pardonner une injure. Je ne la méritais pas. » Et il sortit.
— Ma chère Adleta, dit Ohla en se jetant sur un fauteuil, il était temps que tu vinsses et qu'il sortît. Que de noblesse et de charme dans sa taille, dans ses traits, dans son maintien, dans le son de sa voix! A quel danger je suis échappée! Un instant de plus, je me sentais entraînée, je succombais. Oui, la nature l'a fait pour régner; il règne en tyran sur mon cœur. Il se plaignait que j'eusse r'ouvert sa blessure : depuis que je l'ai revu, la mienne est saignante. Fatale visite! 11 est parti, irrité. Reviendrat-il ? Oh ! non. Tant mieux ! Qu'il ne reparaisse plus ! Mon Dieu, que je suis malheureuse! Cependant, si je pouvais sauver son ame de l'enfer, et enlever à l'hérésie ce dangereux appui! Pour moi quelle
gloire ! quel mérite aux yeux de Dieu , de l'Eglise et de nos princes légitimes! Une si noble fin ne justifierait-elle pas tous les moyens , n'efTaceraitelle pas tous mes torts, ne m'absoudrait-elle pas du péché ? En cédant à l'amour, servir à la fois son amant, sa religion, sa patrie , conçoit-on mon bonheur!
Adleta, en fille experte, l'assura que le dépit de Wenzel ne tiendrait pas contre son amour, et qu'il reviendrait implorer sa grâce. Ohla, moins confiante, en perdit l'espoir.