CHAPITRE PREMIER
Le Baron Melchior de Raedern tomba malade au siège de Papa; lorsqu'il eut pris cette forteresse, Rodolphe II, roi de Bohême et empereur d'Allemagne , lui ordonna de quitter l'armée et de revenir à son château de Friedland, en Bohême,pour soigner sa santé. Il mourut à Deutschbrod sur la frontière de ce royaume.
Catherine , née comtesse Schlick, attendait son époux; les bourgeois de la ville, les vassaux, les sujets de la seigneurie, se disposaient à lui faire une
brillante réception; une vedette placée sur la plateforme de la grande tour signala un cavalier; on courut au-devant de lui à la première porte du château : c'était le capitaine Rébisch, premier adjudant du baron , il était triste et abattu , on n'osait l'interroger.
— Son excellence... le baron ? demanda l'inspecteur Raudnitz.
— J'ai, répondit Rébisch, perdu mon brave général; vous ne reverrez plus votre bon seigneur.
Ces paroles répandirent la consternation parmi les employés de la chancellerie et les gens du château.
Catherine tenait trop à sa dignité et à l'étiquette pour aller au-devant de Rébisch; elle s'avança seulement jusque dans la salle des Raedern, accompagnée de son fils Christophe, du gouverneur Gétrich, de Sidonie, vieille gouvernante, et de Niissler, sur-intendant du Consistoire. L'adjudant entra, ne put trouver une seule parole, et baisa la main de la comtesse en poussant un profond soupir.
— Je vous entends, dit-elle, en pressant Christophe contre son sein : mon fils, j'ai perdu mon époux... tu n'as plus de père.
— Excellence , interrompit Niissler, Dieu l'a voulu , soumettons-nous.
A ces mots, Catherine, qui avait la tète penchée sur la blonde chevelure de son fils, se redressant
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avec fierté, répliqua : — Une femme du noble sang des Schlicks ne se laisse point abattre par le sort, et ne se livre point à une vaine douleur... Christophe, il n'y a plus de Raedern que toi , en toi seul vit leur illustre race; je remplirai les devoirs que m'imposent mon titre de mère, le nom de ton père et sa gloire... Capitaine, vous avez entendu ses dernières volontés et reçu son dernier soupir; racontez-moi... Sa mort, j'en suis siire, a été digne de sa vie.
L'adjudant obéit, et remit à la comtesse le testament de son époux.
— Christophe, écoutez, dit la comtesse à son fils, après l'avoir lu :
— Catherine, je vous recommande l'éducgtion de notre fils; il suivra la carrière de son père; je la lui ai aplanie par quelques succès; il y sera soutenu par le souvenir que le roi conservera, je l'espère, de mes services.
L'esprit de faction, né du fanatisme religieux , n'est point éteint dans notre pays. Le feu couve sous la cendre, le moindre souffle peut y allumer im incendie; enseignez àChristophe que la première vertu d'un gentilhomme, d'un guerrier, est d'être fidèle à sa religion, de verser son sang pour...
Christophe baisala main desamèreen pleurant.
— Pourquoi cette phrase n'est-elle pas achevée, demanda la comtesse à Rébisch ?
— L'agonie du baron, répondit-il, l'cmpêclia de continuer; une heure après il n'était plus.
— Allez, continua la comtesse à Rébisch, prendre quelque repos; vous repartirez bientôt pour rendre les derniers devoirs aux dépouilles mortelles de mon époux; dans quelques heures je vous donnerai mes ordres.
A un signe de Catherine , chacun se retira ; elle resta seule avec sa gouvernante Sidonie, et se rendit avec elle dans l'office.
— Donne-moi, lui dit-elle, de la cannelle, du girofle, du macis , de l'huile de citron, et allume un fourneau.
— Eh! Jésus, quel breuvage veut faire votre excellence? elle va se mettre le feu dans le corps; mon Dieu! serait-ce un poison? pourquoi ce désespoir ?....
— hisensée! me crois-tu donc assez faible ?.... je veux, avec ces ingrédiens, composer luie préparation pour embaumer le corps du baron.
— Ah! vous me rassurez; mais votre excellence pourrait bien laisser ce soin à son chef d'office.
— Y penses-tu? chez les Slaves, les femmes ne se sont jamais déchargées de ce devoir sur des mercenaires.
— Cela peut être; mais en Cohéme je n'ai pas encore vu une seule veuve...
— Donne, te dis-je.
Sidonie rassembla les drogues et alluma un fourneau, tandis que la comtesse faisait sa mixture.
— Va, ajouta-t-elle à sa gouvernante, chercher dans la garde-robe du baron son pourpoint, sa veste, son manteau, son bonnet de velours noir; et dans mon trésor, une chaîne, des bracelets, deux anneaux d'or et la couronne d'immortelles et de laurier que j'avais commandée pour la lui offrir.
Après avoir achevé toutes ses dispositions , la comtesse fit appeler le chapelain du château et l'adjudant.
— Voilà, leur dit-elle, une préparation que vous remettrez au docteur. Lorsque le corps sera embaumé , on le revêtira de ces habits ; on lui mettra celte chaîne autour du cou, ces brasselets aux poignets, et ces anneaux aux doigts; on placera cette couronne sur la tète du baron ; on déposera ensuite son corps, avec son pseautier garni en vermeil , et son épée de combat, dans un cercueil de bois de Mélèze; l'épidémie qui règne autour d'ici ne permettant pas de le transférer avec la solennité convenable dans le tombeau de famille, on déposera provisoirement le cercueil dans l'église de Reichenberg.
L'adjudantsuivitlechapelain dans son logement, où ils allèrent faire leurs préparatifs de dépari.
— Vous paraissez bien fatigué, pour vous remettre de suite en route, lui dit le chapelain.
— Lafatiguen'estrieu, répondit Rébisch; mais je suis indigné du sang-froid de la comtesse; au château la consternation est générale; je ne sais pas si elle a versé une larme; je n'ai pas osé la regarder.
— Vous ne la connaissez donc pas ?
— Je ne l'avaisjamais vue; mais, d'après l'attachement que montrait pour elle le général , je la croyais \nie bonne femme ; au premier abord sa belle figure m'avait prévenu.
— Capitaine, sous ces dehors séduisans, c'est un diable. La comtesse est instruite, savante, supeistilieuse, passionnée pour la controverse, fière de son antique noblesse et de ses grands biens, impérieuse, dure, inexorable pour ses sujets. Elle a la lète frappée d'un trait de notre histoire, et ne peut pas supporter la supériorité de Ihomme; vous pensez bien qu'elle n'avait pas d'amour pour le défunt baron; cependant il faut être juste, quand il était ici , elle avait pour lui Jes plus grands égards, et ne le lendait pas malheureux. Comme à son grand regret elle ne pouvait pas commander les armées , le rang de son mari flattait sa vanité et son ambition. Elle rendra, j'en suis sûr, les plus grands honneurs à sa mémoire.
— C'est donc une folle?
— C'est du moins un caractère bizarre et fort extraordinaire.
— vS'ii n'y avait que des femmes comme celle-là.
le pauvre genre masculin serait bien à plaindre ; heureusement elles sont rares.
Rébisch et le chapelain se mirent en route pour Deutsclîbrod.
A leur arrivée, des ordres de Rodolphe y étaient parvenus pour rendre à la dépouille du feld-maréchal les honneurs dûs à son rang. Jusqu'àReichenberg il fut reçu sur toute la route au son des cloches, et accompagné par les ministres utraquistes, les chefs des écoles et le peuple.
Parmi les personnes qui étaient parties avec lui de Papa, se trouvaient: i^'Czernowik qui, de sergent, était devenu valet de chambre, barbier, en cas de nécessité chirurgien, et qui en campagne maniait alternativement le rasoir et le sabre. Ce serviteur pensionné resta au château sans emploi fixe, sans travail obligé, pour ainsi dire ad honores^ jusqu'à ce que le jeune baron eut de la barbe; i^ le médecin Héroldsky, un de ces Bohèmes de la vieille roche, qu'on appelait Stock- Boemisch ^ un peu frondeur, parfois satirique, aimant l'indépendance, plus connu dans les hôpitaux et les galetas des pauvres que dans les palais et les châteaux des barons. La comtesse lui proposa de rester à Friedland où il aurait un traitement honnête et la liberté d'exercer son art dans toute la contrée. Il préféra, après deux ans d'absence, d'aller à Prague retrouver ses pauvres, son hôpital , ses amis.
— Je le conçois bien , lui dit l'inspecteur Raudnitz; le caractère de la comtesse vous épouvante. Ah! si vous saviez tout ce qu'il m'a fallu supporter pendant les absences du défunt baron! A présent la place ne sera pas tenable. Le brave homme! il n'avait qu'un défaut: il voulait être aimé de ses sujets. Ce n'est pas celui de la comtesse, il faut lui rendre justice; elle a sur ce point les nobles sentimens d'unehaute et puissante dame; mais le baron, quand il vivait, revenait quelquefois au château. Il voyait clair dans ses affaires ; en un jour il approuvait mes comptes de plusieurs années. Car, malgré l'empire que la comtesse avait sur lui, il avait toute confiance en moi pour l'administration de ses terres. J'en étais digne. J'ai ramassé quelques capitaux; comment? à force d'économies, en me privant de tout. En faisant bien mes affaires, je n'ai pas mal fait celles du baron. Feu son père avait laissé ses terres dansimétat si déplorable! C'est pourtant moi, oui, moi seul qui les ai remises sur un si bon pied. D'ailleurs, cet argent n'est vraiment pas à moi ; les vassaux qui en ont besoin. M, le baron, lui-même, lorsqu'il était gêné, ont toujours trouvé ma petite chatouille ouverte, et je suis encore en avance avec lui de trois mille ducats que je lui ai comptés à son départ pour la dernière campagne. J'en ai environ autant éparpillé parmi les paysans et les vassaux des trois seigneuries. Voilà madame la com-
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tesse tutrice de son fils; elle prend les rênes du gouvernement, et je m'attends à être cruellement tourmenté. J'y tiendrai tant que je pourrai, par respect pour la mémoire de M. le baron , pour les intérêts de ce malheureux mineur; mais, mon cher, je serai bien à plaindre; vous me plaindrez bien, n'est-ce pas ?
— Moi? lui répondit le docteur, impatienté de toutes ces doléances. Moi , que je vous plaigne? Comment, vous êtes ici logé comme un prince; vous avez une excellente table; les plus beaux chevaux des écuries sont à votre service , le paysan vous apporte les prémices de ses champs , et se trouve
honoré que vous daigniez convoiter Vous êtes
plus respecté, plus craint des sujets que le seigneur lui-même.Depuis douze ans que vous étiezpetit scribe, vous vous êtes élevé au premier emploi; vous avez fait votre fortune à un âge où d'autres l'ont à peine commencée, et vous voulez que je vous plaigne! Je réserve ma pitié pour une meilleure occasion... Madame la comtesse criera , menacera , vous la laisserez dire; et quand elle aura le dos tourné, vous en rirez, et vous n'en irez pas moins votre train. Elle aura beau faire, elle sera prise dans vos filets comme feu son mari, et elle ne pourra pas s'en dépêtrer plus que lui. Messieurs de l'économie (administration des seigneuries), vous êtes une puissance plus forte que celle de vos mai Ires. Vous leur
êtes un mal nécessaire. Puisqu'ils n'ont pas l'esprit de faire leurs affaires eux-uièuies, \olez... volez à la fortune.
La comtesse annonça son projet de faire ériger un superbe mausolée à son mari; on s'en réjouit à la chancellerie; une dépense, de grands travaux , c'était une bonne fortune pour les principaux employés. Raudnitz proposa l'architecte du roi, artiste très-accommodant; la comtesse choisit Gehrard, d'Amsterdam, sculpteur à Breslau, qui jouissait d'une réputation méritée dans toute la Silésie. Baudnitz ameuta d'avance tout son monde, toute la valetaille du château contre Gehrard.
L'épidémie qui ravageait la contrée ayant cessé, on s'occupa des obsèques du baron; son cercueil fut apporté dans la chapelle du château et déposé dans un sarcophage d'étain fin. Sur la couverture étaient fondus un crucifix, les armoiriesdesRaedern, une inscription latine contenant les noms, titres et hauts-faits du défunt, et divers textes de la Bible sur la mort et la résurrection, tout cela de la composition ou du choix de la comtesse. Le convoi accompagna le corps à l'église de la ville de Friedland, où était la sépulture des seigneurs; on y déploya toute la pompe féodale et chevaleresque.
Le surintendant iNùssler prononça l'oraison tuiubte; il commença par l'hisloirc des anciens
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seigneurs de Friedland, les Bercowecz et les Biberstein, pour amener un éloge pompeux de Joachim Biberstein qui, en i534, avait introduit dans ses domaines la religion réformée. Ensuite vint celui du défunt baron de Raedern, l'illustre Melchior ; c'était à sa piété que l'église de Friedland devait sa bonne discipline et son éclat; par ses sages réglemens il en élait le législateur; il avait établi les synodes annuels, amélioré les écoles, créé la place de surintendant, qu'il avait daigné confiera l'orateur; enfin rétribué les pasteurs en froment, en avoine, en bétail, en jardin , en argent, de manière à ce que le fidèle ouvrier pût vivre de son travail et conformément à son rang. Passant ensuite aux vertus chevaleresques et militaires du défunt, il le prit dès son enfanceetle suivit surles champs debataille, à Pisseck, où, avec 4,5oo hommes, il avait baîlu .20,000 Turcs, au siège de Grosvvardin, qu'il avait défendu contre le grand-visir; à celui de Papa, où il avait pris la maladie dont il était mort. Il énuméra les distinctions et les honneurs par lesquels avaient été récompensés ses glorieux exploits. Nommé feldmaréchal et président du conseil aulique de la guerre, Melchior avait été reçu chevalier par le roi Rodolphe en personne.
— Le brave, pieux et loyal gentilhomme, dit pour péroraison Martin JNùssler, ce bon et humain seigneur, ce guerrier renonmié par sa prudence dauii
ies conseils et sa vaillance dans les combats; cet homme incorruptible, si digne de sa devise: nec auro , nec ferro , n'était cependant pas pur comme un ange, et ne parlait pas comme un saint. Il ne s'enivrait que trop souvent, et il s'abandonnait à la colère. Malgré cela, prions Dieu , in his ruinîs impérioruni et omnium ordinum, de vouloir bien donner au monde beaucoup d'hommes de cette espèce; amen...
A ce discours succédèrent des chants et des prières , pendant lesquels on reconduisit la veuve au château. Le corps fut descendu dans la sépulture des Raedern, au bruit des timbales et des trompettes , suivant le vœu du défunt.
La mort du baron avait répandu la consternation dans toute la contrée. Le jour de son enterrement fut un véritable jour de deuil pour tous ses vassaux et ses sujets. Ils perdaient un protecteur, un ami, un père; les travaux vaquèrent; toute la population, hommes, femmes, enfans, vieillards, était accourue, se pressait dans l'intérieur et autour de l'égHse, et se confondait en prières, en regrets, en gémissemens, en sanglots. — Oui, disait l'un , il s'enivrait; mais il avait le vin bon — Oui, disait l'autre, il était quelquefois en colère; mais cela ne durait pas, et il n'y avait pas un de ses courts accès qui ne fut suivi d'un bienfait. — Oui, s'écriaienl-ils tous, on iiinvoquail pas en vain
son humanité, sa justice; que le ciel lui fasse paix, miséricorde !
— Oui, murmurait tout bas un employé de la chancellerie , si on avait voulu le croire il aurait fait grâce des Robolh ( corvées ) , et il ne nous aurait pas permis de donner un seul coup de bâton à toute cette canaille.
Le sculpteur Gehrard arriva à Fiedland.
— Je veux, lui dit la comtesse, ériger , à feu mon époux, un monumenttel qu'il n'en existe point dans toute la Bohême, et qui transmette à la postérité la plus reculée son nom, sa renommée et mon respect pour sa mémoire. Je confie ce travail à un artiste qui a fait ses preuves, dont les talens et la probité sont honorés en Silésie, comme dans tous les états voisins. L'argent ne vous manquera pas : pour commencer, dix mille florins sont à votre disposition; vous me ferez un projet d'après ces idées :
Au centre du mausolée, la statue du baron de grandeur naturelle, en habit de chevalier avec la cuirasse, sans casque, tenant à la main son bâton de commandement; un peu en arrière, à droite, la statue de sa veuve, tenant tout simplement un mouchoir à la main ; à gauche la statue de son fils Cristophe, aussi de grandeur naturelle, en habit de chevalier, tête nue, montrant de la main droite les victoires de son père, qui seront représentées. Je veux que mon épitaphe et celle
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(Je mon fils y soient gravées. La dale de noire décès sera remplie lorsque Dieu nous appellera à lui , et (ju'on réunira nos cendres à celles de notre famille. Je m'en rapporte à vous pour les détails, les décors et tous les accessoires. Je désire qu'on y emploie des marbres de toutes couleurs , de la Silésie, de la Bohème et surtout des carrières de Kriedland; une collection de pierres précieuses de la montagne des Géans , qu'avait fait ramasser Frédéric de Raedern, père du défunt.
Gehrard fit son plan, le soumit à la comtesse, le discuta avec elle et l'arrêta définitivement 11 visita les carrières de marbre de la contrée; il examina les ressources quepouvait lui fournir le pays; il établit ses ateliers, et mit tous les travaux en train. La comtesse les surveillait, les encourageait; leurs progrès flattaient sa vanité; ils n'avançaient pas assez au gré de son impatience.
— Excellence, lui répétait souvent Gehrard, je ne peux pas aller plus vite ; je n'emploierai ni plus ni moins de temps que je vous en ai demandé.
— C'est bien long, répliquait la comtesse; je crains toujoius de n'en pas voir la fin.
— Comment, excellence, à la fleur de votre âge?
— Oui , j'ai un pressentiment que je ne verrai pas finir ce mausolée, ou que si je le vois achevé, mon corps n'v rejîosera jamais.
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— Des pressentimens, des pressenlimens, se disait en lui-même Gehrard, Yoilà bien les femmes; elles désirent vivement, et le moindre retard leur fait craindre que leurs désirs ne s'accomplissent jamais ; elles appellent cela des pressentimens. Tout en faisant ces réflexions , Gehrard allait son train , et ne s'en pressait pas davantage.
Ces travaux donnaient une grande vie au château et au pays. Outre les ouvriers de toute espèce qui y étaient occupés, les amateurs de tous les lieux voisins venaient visiter les ateliers et admirer ces merveilles de l'art, peu connues dans la contrée.
Raudnitz avait inutilement tourné autour de Gehrard, pour lui faire gonfler ses mémoires, et partager ce qu'un inspecteur appelle des bénéfices. Le sculpteur avait fait semblant de ne pas le comprendre.
— C'est un sot, ou un adroit fripon , dit Raudnitz au receveur; il n'y a rien à faire avec lui. Mais qu'il y prenne garde, je l'observerai de près, et si je ne le trouve pas en défont, je lui jetterai tapi de bàtons^àhs les jambes que je l'empêcherai de marcher. En effet, lorsqu'il fallait dix mille florins , Raudnitz n'en payait que cinq mille, et il ne commandait jamai§ que la moitié des paysans nécessaires pour extraire ou transporteries matériaux par corvée.
Gehrard se plaigiiil à la comtesse. — Excellence, lui dit-il, si je ne vais pas plus vite, ce n'est pas ma faute , je ne suis pas secondé par vos employés ; un jour c'est le marbre qui manque, une autre fois , c'est l'argile.
Catherine manda Raudnitz. Il s'excusa sur ce qu'on accablait les sujets de travail et de corvées, tandis que feu M. le baron avait toujours recommandé de les ménager.
— Maintenant, lui dit-elle, vous n'avez d'ordre à recevoir que de moi , ni de conseils à prendre que de votre devoir. Le paysan est fait pour servir son seigneur. Vous avez tous les moyens d'être obéi. Si les travaux souffrent un seul instant par votre faute, c'est vous, vous seul que j'en rends responsable. Vous m'entendez, allez....
Raudnitz fit tant qu'il ameuta tous les employés; les domestiques, la vieille Sidonie, Christophe, son gouverneur, tous répétaient, sur la parole de Raudnitz, que ce maudit sculpteur était un homme intraitable, un médisant, un envieux, un voleur.
Un jeune homme se présenta che* Gehrard p^r avoir de l'ouvrage.
— Que savez-vous? lui demanda le sculpteur.
— Un peu de dessin.
— Vous n'avez jamais modelé, ni manié le ciseau?
— Non ; mais avec de la bonne volonté, et à votre école, peut-être parviendrais-je....
— Il ne s'agit point ici d'apprentissage, il me faut des gens en état de travailler.
— Je vous ai dit que je dessinais.
— Je n'ai pas besoin de dessinateur.
— J'aurais bien besoin d'ouvrage.
L'accent avec lequel ces mots furent prononcés émut Gebrard.
— Qui étes-vous? demanda-t-il au jeune homme; d'où venez-vous?
Il hésita un moment et répondit: — Je suis malheureux; c'est la première fois que je cherche du travail; si cela ne vous suffit pas, je me retire.
— Malheureux? Restez! restez ! Pouvez-vousdans ce moment dessiner quelque chose pour que je puisse juger?
— J'essaierai.
— Tenez. Placez-vous là! voilà du crayon, du papier.
Le jeune homme se mettait à l'ouvrage, Gehrard reprenait le sien, lorsque la comtesse entra: elle s'entretint environ un quart-d'heure avec lui en parcourant l'atelier et en examinant les différens travaux. Quand elle fut sortie.
— Nous vous avons dérangé, dit-il au jeune homme. A présent nous serons plus tranquilles, travaillez.
1R LA IK)HEiVIE.
— J'ai fini, répondit-il, en lui remettant son papier, c'est une faible esquisse.
— Comment! madamela comtesse! Ce n'est pas mal, de la hardiesse, du sentiment.,.. C'était en effet ses traits. — Que voulez-vous gagner?
— Eprouvez-moi, ensuite vous jugerez.
— Eh bien ! revenez demain , je vous préparerai de l'ouvrage. Le jeune homme se retirait — A propos, et comment vous appelez-vous ?
— W enzel.
— Wenzel! Pas d'autre nom?
— Pas d'autre.
— Eh bien! Wenzel, allez, et revenez demain. Quand il fut sorti. — Cela ressemble tout-à-fait
à un roman , se dit Gehrard ',il y a là-dessous quelque mystère. Wenzel, pas d'autre nom ! il se cache Pourquoi? c'est la première fois qu'il cherche de l'ouvrdge! En effet il n'a pas l'air d'un ouvrier: une figure noble, des manières aisées, un air décent, vingt ou vingt-deux ans tout au plus. C'est quelque fils de famille , un cavalier qui se sera brouillé avec ses parens; il aura fait un coup de tête. Mais, s'il était coupable.... Non, cet extérieur ne peut cacher une vilaine âme. Nous autres artistes nous sommes physionomistes; on ne noustrompe pas facilement. Au premier abord, il m'a intéressé. Je suis curieux de savoir.... Attendons à demain.
Le lendemain Wenzel revint, (iehrard, en lui
donnant de l'ouvrage, voulut le faire causer; mais il ne s'y prêta pas. Wenzel, comme tous les ouvriers, sortait, rentrait au son de ia cloche, exécutait ce que le maître lui commandait, et ne lui parlait que de son travail. Au bout de quelques jours, Gehrard lui témoigna sa satisfaction, et lui offrit un salaire qu'il accepta.
Wenzel n'était pas un simple manœuvre; il avait du goût, d'heureuses dispositions, de l'émulation, de l'activité. Gehrard conçut de l'estime et de l'attachement pour lui et voulut lui apprendre la sculpture; Wenzel de son côté, sensible aux bons procédés, et enthousiaste des talens de son maitre, le respectait et l'aimait comme un père.