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CHAPITRE DEUXIEME

Chaque année on fêtait, à Friedland, l'anniversaire de la victoire de Sisseck, Pour rendre un hommage éclatant à la mémoire du baron , Catherine ordonna que cette solennité fut célébrée avec la plus grande pompe. Secondé par Wenzel, Gehrard en fit tous les préparatifs. Les nobles vassaux , les seigneurs voisins et les plus notables sujets se rendirent, le matin, dans l'arène disposée en dehors du château. On y remarquait, à cheval et armés de toutes pièces, Eberhard d'Uttersdorf, Jean Frankenberg, Bernard Gersdorf, Jean Nostitz , Georges Bubna, Guillaume Slavata et plusieurs

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autres. Au fond de la cour s'élevait un trône couvert d'une peau d'ours et surmonté d'un dais d'acier formé de lances, d'épées et de javelots. Pour commencer, on n'attendait plus que la comtesse; elle parut, avec son fils, précédée par les fanfares de douze trompettes et le roulement des timbales; elle traversa la foule, et alla s'asseoir sur le trône; des témoignages d'admiration éclatèrent autour d'elle.

Exaltée par l'histoire de Libussa, Catherine était une amazone bohème, ayant en antipathie le sexe masculin, passionnée pourle noFTi slave, aspirant à affranchir son pays de l'influence des Allemands et du joug de la maison d'Autriche.

Elle avait de la beauté, de la fraîcheur, et la dignité d'une reine; elle savait adoucir la sévérité habituelle de son front et la dureté qu'imprimait à son resrard la fierté de son âme. Vêtue de l'habit slave, qn'elle aimait à porter dans ces cérémonies, comme le costume national et sa plus belle parure, elle avait une jupe courte de velours noir brodée en or, des bottines de maroquin rouge, ses cheveux débène tombant en longues tresses , un bonnet de velours bleu garni de fourrure, et autour de son cou des chaînes d'or enrichies de diamans et de pierres précieuses.

Apiès une année d'un deuil sévère et lugubre,

. la comtesse , parée avec autant d'éclat , éblouissait

tous les yeux; semblable, disaient les beaux esprits,

à l'aurore, lorsque, resplendissante de mille feux,^ elle sort des ombres de la nuit.

Le signal est donné, les jeux commencent: huit jeunes paysans s'exercent à la lutte, et les trompettes proclamentàchaquefoisletriomphe du vainc[ueur. Adalbert à déj à renversé six de ses rivaux, il 1 ui en reste encore un à combattre, un aussi robuste, aussi terrible, aussi agile que lui, c'est Zlatowsty. Ils s'élancent, se pressent, se quittent, se reprennent, se quittent encore, se cherchent, s'évitent , se rencontrent, se saisissent, font long-temps d'inutiles essais et de force et de ruse; l'assemblée est. divisée, les Allemands font des vœux pour Adalbert, les Slaves pour Zlatowsty ; c'est lui qui l'emporte, il terrasse son adversaire, et lui arrache la victoire. Des hou ras bruyans et le son des instrumens retentissent dans les airs; Catherine sourit , car, Slave au fond de l'âme , elle est heureuse du triomphe de sa nation. Zlatowsty s'approche du trône, et, un genoux en terre , reçoit humblement de la main de sa noble maîtresse le prix de son adresse ou de son bonheur.

C'est maintenant le tour des gentilliommes ; ils vont rompre des lances; un prix attend aussi le vainqueur. Par elle-même une simple écharpe n'est rien; mais la main qui la décerne lui donne une valeur inestimable. Catherine est veuve, riche et belle; qui n'aspirerait pas à son cœur? qui ne

regarderait pas comme un heureux présage d'obtenir un prix façonné de ses nobles mains? qui ne serait pas heureux et fier d'avoir, devant elle et en son honneur, vaincu des rivaux?

Les coursiers semblent partager l'ardeur et l'impatience de leurs maîtres; ils frappent du pied la terre, hennissent et rongent leur mors; l'écume jaillit de leur bouche , leurs narines sont en feu , et de l'œil ils dévorent la cari'ière. Elle s'ouvre , la trompette sonne, ils s'élancent; le premier choc est terrible; les cuirasses étincellent; les chevaux se cabrent, les cavaliers chancellent, se redressent, se représentent au combat, se heurtent , sont renversés et roulent dans la poussière. Un seul a résisté aux chocs violens de tous les autres; son armure en désordre offre les traces des coups qui lui ont été portés; mais, inébranlable comme le rocher qu'a frappé la foudre, il dédaigne les rivaux qu'il a terrassés, et s'indigne de n'en avoir plus à vaincre; seul à cheval, un instant immobile, pour ainsi dire insensible aux acclamations qui célèbrent sa victoire, il promène ses regards autour de lui et provoque tout ce qui l'entoure au combat. Personne ne se présente. Cet heureux chevalier est Guillaume Slavata, le plus bel honnne, le seigneur le plus orgueilleux de toute la contrée, et qui brûle d'amour pour Catherine; il descend de clunal, s'avance aux pieds de la comtesse, et reçoit

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de sa main cette écluupe, objet de tant de vœux. Après les exercices du corps viennent ceux de l'esprit; aux simulacres des batailles succèdent de plus paisibles combats. Catherine quitte son trône et remonte au château. On accorde quelque temps aux chevaliers pour se remettre de leurs fatigues et changer de costume. Slavala seul conserve celui sous lequel il a triomphe'. Il n'en trouve point de plus galant, de plus glorieux , de plus propre à toucher le cœur auquel il aspire. On se réunit dans la salle des Chevaliers; Gehrard et Wenzel l'avaient décorée. C'étail un temple des Muses rempli de devises et d'emblèmes ; à un bout de la salle, sur un cype entouré de trophées d'armes et de drapeaux, étaitle bustedu défunt baron, couronné de lauriers; à l'autre extrémité un trône pour la comtesse, entouré de feuillages et de fleurs , et au-dessus duquel étaient représentés les attributs de la déesse de la Sagesse et de la mère des Amours.

Catherine n'est plus la fille slave , la descendante des Czecks, elle a changé de parure. Ses cheveux sont relevés deirière sa tête par une simple aiguille d'or; une robe de lin, blanche comme la neige , descend en plis légers jusque sur ses pieds ; un manteau bleu d'azur est jeté- néghgemment sur son épaule et fixé par une agrafe ornée de camées ; une ceinture écarlate , attachée par deux pierres précieuses, embrasse sa taille; elle a dédaigné l'éclat

emprunté d'une plus riche parure; les chevaliers, épris de ses charmes, font autour d'elle assaut de galanterie. Uttersdorf et Fi-ankenberg parlent du nombre des bêtes fauves qu'ils ont tuées à leur dernière chasse; Gersdorf et Bubna de la quantité de bierre, de vin deMelnick et de Hongrie bue au repas magnifique que Slavata leur avait donné; mais celui-ci, d'un air capable, vante sa force, son adresse et son courage, pousse un soupir qui est entendu de toute la salle, se plaint d'avoir enfin trouvé son vainqueur, et jetant des regards enflammés sur la comtesse, se compare modestement à Hercule filant auprès d'Omphale.En effet, Catherine s'étant placée sur son trône, il va s'asseoira ses pieds. Quoiqu'elle ne parût pas très-sensible à cet hommage, on se disait tout bas, qu'elle pouvait bien être déjà lasse de son veuvage; et le surintendant Niïssler trouvait tout simple que la nouvelle Andromaque fût tentée de donner un protecteur à son Astyanax. Gehrard souriait de ces efforts d'esprit en regardant Wenzel qui ne s'occupait guère de ces ridicules propos.

A un signe de la comtesse, Nussler toussa, cracha, se moucha, salua Catherine, se tourna vers le buste du guerrier, prit la parole, et d'un ton nazillard et monotone il répéta, resserrée seulement dans un cercle plus étroit, l'oraison funèbre dont il avait, pendant une grande heure, fatigué son auditoire aux obsèques du baion.

— Que c'est beau! quelle éloquence! disaient tout haut les gentilhommes et les ministres du saint Évangile.

— Que c'est plat et ennuyeux! disait tout bas Gehrard.

Alors le gouverneur du jeune Christophe s'avança au milieu du cercle, et d'une voix glapissante débita , sans prendre haleine , une amplification bardée de grec et de latin , d'images et de comparaisons tirées de la Mythologie et des temps héroïques, et, tout couvert de sueur, finit heureusement sa péroraison au moment où la respiration allait lui manquer tout-à-fait.

— Magnifique! bravo! s'écria Raudnitz. — Bravissimo, ajouta d'un ton encore plus élevé son compère le receveur; tous les employés et tous les officiers du château, jusqu'à la vieille Sidonie, entourèrent l'orateur, et l'accablèrent de félicitations; Gehrard seul levait les épaules.

Chacun attendait qu'on décernât le prix. L'assemblée était divisée en deux partis, l'un pour le surintendant, et l'autre pour le gouverneur.

— Votre excellence, dit alors Gehrard en élevant la voix (chacun se tut et se tourna du côté de la comtesse, craignant qu'il ne voulût influencer son jugement), veut-elle permettre à un timide enfant d'Apollon de payer son faible tribut à la mémoire d'un héros, et d'ajouter modestement une feuille à

la couionne de lauiier que vieiinenl de lui liosser deux grands mai 1res?

— Comment ! un sculpteur oserait se mesurer...? murmuraient les gentilhommes, les ministres, les employés et toute la valetaille.

— Oui, répondit la comtesse, saisie d'une émotion dont elle ignorait la cause , parlez.

Gelirard alla prendre parla main Wenzel, qui se tenait modestement dans un coin, et l'amena au milieu de la salle. — Parlez, lui dil-il, puisque son excellence le permet; parlez^ que le sentiment et le Dieu des arts vous inspirent!

L'assemblée fut encore plus étonnée en voyant un jeune ouvrier assez audacieux pour oser entrer dans la lice, devant un auditoire aussi respectable, et après deux athlètes aussi vigoureux. Il ne fallait pas moins que la volonté prononcée de la comtesse pour contenir les rires moqueurs prêts à éclater de toutes parts.

Wenzel, pâle, déconcerté, tremblant, osj-'.it à peine lever les yeux; il rencontra ceux de la comtesse, sentit comme par enchantement renaître son courage, et d'une voix à la fois sonore et touchante déclama cette prose poétique en langue bohème. « Ombre d'un héros, de ma Muse novice daigne écouler les timides accens ! Dieu de la guerre, pour chanter ses hauts-faits, prète-moi ta voix mâle et ton tonnerre! huuuuiilé, <|ue tes douces inspira-

lions m'aident à célébrer ses vertus et ses bienfaits! Amour, Hyménée, par qui sa vie fut embellie, rallumez vos flambeaux, faites passer dans mon âme une étincelle du feu sacré dont la sienne fut embrasée !

« Tombez, crêpes funèbres! disparaissez, tristes cyprès, vains fantômes! fuyez, douloureux souvenirs des tombeaux! loin d'ici porte ton borrible faulx , spectre horrible de la mort ! Dieux infernaux , rentrez dans vos ténébreux abîmes! Muse de l'histoire, prends tes pinceaux ! peuples , écoutez ; postérité, lève-toi, la Renommée embouche sa trompette.

a II vit toujours pour vous, le héros qui succomba pour son roi, pour sa patrie. Le laurier arrosé d'un noble sang reverdit sans cesse, prodigue de couronnes. Présentes aux batailles, les Filles de mémoire recueillent les exploits. Qui périt dans la gloire, revit dans l'immortalité.

(f Elle y vit avec lui l'épouse du guerrier qui tombe au champ d'honneur; il y vit à jamais, l'orphelin qu'a privé de son père le destin des combats. Qu'ils paraissent, on s'écrie: voilà les héritiers de la gloire la plus pure! voilà la digne mère, le noble rejeton, par qui se perpétue la race des héros!

« Fille des Czecks , fière de ton époux , sois hère de ton veuvage! Dans tes châteaux, sur ces monts sauvages, devant tes sujets, auprès du trône,

lève une tète ahière! Que ta présence anime nos jeux, que ta grâce et ta beauté éclatent dans nos fêtes! Tu n'as rien perdu. Sur la fleur qui vit encore, celle qui meurt à ses côtés reflète ses couleurs.

« Illustre fils d'un père chéri des braves, ne consume point tes jours en d'inutiles regrets! préparetoi plutôt à marcher sur ses traces! vois ses trophées et ses armes; Ils ses exploits écrits sur ces murailles; d'une main assurée saisis le glaive des combats; va, jure devant son image, de le tremper comme lui dans le sang des Barbares.

« Ministres des autels qu'honora le héros, serviteurs fidèles, peuples, vassaux, vous tous qu'il combla de bienfaits, avec moi tombez à ses pieds!... Relevez-vous! d'immortelles sur sa tète plaçons une couronne. Du haut des deux où plane sa grande âme, qu'il laisse tomber sur nous un sourire de bonté. Crions, et que nos voix, dans l'avenir le plus éloigné, retentissent : honneur au vainqueur de Sisseck! gloire éternelle à sa mémoire! «

Aux derniers mots de Wenzel, Christophe courut se jeter dans ses bras. Cette scène inattendue déconcerta la cabale, enleva les suffrages des spectateurs impartiaux , et attendrit Catherine déjà favorablement disposée pour Wenzel.

— Approchez, lui dit-elle, venez recevoir le^prix.

Wenzel s'avança, accompagné de Christophe qui ne Tavait pas quitté, mit im genou en terre, reçut

lacouTonnede laurier et d'immortellesj et imprima fortement ses lèvres sur la main que Catherine lui donna à baiser. Sa fierté en fut blessée, elle fit un mouvement de surprise ; personne ne s'en aperçut, excepté Slavata dont la jalousie ouvrait les yeux et empoisonnait l'âme. La plupart des assistans, pour faire leur cour k la comtesse, s'empressèrent de féliciter Wenzel ; les trompettes proclamèrent sa victoire. Gehrard pleurait de joie.

On se rendit dans la salle à manger où étaient dressées deux tables, une pour la comtesse, les gentilhommes et les vainqueurs. Slavata , comme noble, y avait déjà sa place; mais un roturier comme Wenzel, un paysan tel que Zlatovvsty, à la table de la noblesse, à la table de la comtesse! quel scandale! Catherine fit asseoir à sa droite Slavata, et à sa gauche Wenzel. L'autre table était destinée aux ministres du saint Évangile et aux employés de la seigneurie. L'envie, les petites rivalités, la violation de l'étiquette, glacèrent d'abord la plupart des convivjes; mais cette froideur commença bientôt à se dissiper devant les mets qu'apportèrent les laquais, et elle se fondit tout-à-fait dans les flots de bierre et dans les rasades de vin de Melnick et de Hongrie versées à la ronde. On ne s'occupa plus de la brèche faite au cérémonial. L'un vantait le fumel du chevreuil, la délicatesse du faisan el le

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parfiiiii tie laclioiicroùk' .^lll• laquelle il était servi; l'autre la carpe de Benatck nageant dans la sauce noire, relevée par la fleur de sureau; celui-ci la chair tendre du jeune oison, le cygnede la Bohême; celuilà la peau croquante du cochon de lait à la sauge; Ebehrard d'Utterdorf, la graisse succulente des pattes d'ours; mais un houra général éclata à l'arrivée des knedel, mets national inventé dans la cuisine de Czeck et de Krock, et dont la délicatesse n'est comparable qu'au son harmonieuxdeces deux noms. Le bonheur et la joie régnaient sur tous les visages. Niissler, Gétrich et Raudnitz seuls restaient Iroidscommedes chefs de complot et ne mangeaient (jue du bout des dents. Slavata, partagé entre sa passion jalouse et son appétit , jetait des regards enflammés sur la comtesse, furieux sur Wenzel; dévorait à la fois sa belle, de bon morceaux, celui qu'il regardait comme son rival, et noyait insensiblement dans le vin sa rage, sa raison et son amour. Ivre de son triomphe et de l'honneur d'être assis auprès de Catherine , Wenzel était inlerdit, levait à peine les yeux, n'osait ouvrir la bouche, ni pour manger, ni pour parler^ et tremblait de tous ses niembres. La comtesse se renfermait dans sa dignité.

i*endant le repas, des virtuoses exercèrent leurs talens sur divers instrumens nationaux , le dudelsack , le hackbrett, le kobza.

Depuis une heure ou était à table, et le repas (tait à peine commencé. La comtesse piétexta une légère indisposition, se leva , dit aux convives de ne pas se déranger, fit une révérence aux gentilhommes , un signe de protection à Wenzel qui en fut ravi , et elle se retira dans son appartement. Les convives , à qui la présence de la noble dame imposait quelque gêne, ne mirent plus de frein a l'excès bruyant de leur joie bacchique. Le jour, qui les trouva encore à table, quelques-uns endormis , la plupart faisant bonne contenance , les avertit enfin qu'il était temps de finir.

Oehrard et Wenzel avaient aussi quitté le repas peu de temps après la comtesse.

— Que cet air frais et pur me fait de bien! dit Wenzel, quand ils furent dans la cour du château; l'odeur de ces mets, la vapeur de ces boissons et le vacarme de tous ces gens-là, me brisaient la tète, obscurcissaient ma vue, et oppressaient mon cœur; cette journée m'a causai tant d'émotions diverses et qui m'étaient inconnues ! Ah î j'avais grand besoin de respirer librement, de respirer en paix ! »

— Respirez, répondit Gehrard, respirez le doux parfum de votre gloire! vous avez remporté un beau triomphe. J'espère qu'il aura une hemeuse influence sur vos destinées.

— Vous crovez ?

— Pourquoi non ?

— Ah 1 mon maître, le suffrage de son excellence est bien flatteur; mais le votre est au-dessus de tout. Ce que j'ai été aujourd'hui, c'est votre ouvrage; sans vous je n'aurais jamais osé disputer le prix.

— Ce que j'ai commencé, la comtesse l'achèvera.

— Me protégera-t-elle contre les envieux, les jaloux ?Ils empoisonnentdéja mon premier succès. N'avez-vous pas vu la mine que faisaient l'inspecteur, le surintendant, le gouverneur? Slavata,

avec quelle fureur ! Que leur ai-je fait pour

exciter leur haine ?

— Mon cher, la médiocrité ne réveille point l'envie, elle obsède le talent, le suit, l'accompagne, lui barre le chemin ; il faut vous y attendre. C'est le contre-poids nécessaire de la vanité, autre compagne du talent , bien plus dangereuse. Que vous importe cette tourbe de reptiles qui lèvent la tète contre vous ? Ils ne m'épargnent pas non plus : n'est-ce pas assez pour vous d'avoir été couronné, et couronné par la comtesse , d'avoir conquis et entraîné son fds.

— Àh ! quel plaisir il ma fait !

— Je le crois bien ; cet élan d'une belle âme , cette naïveté, celte franchise de l'innocence et du sentiment; ce sont vos paroles, votre accent, qui les on! fait éclater. Dans ce moment vous n'avez pas

\u comme moi la comtesse. Son émotion perçait à travers sa fierté.

— On ouvre une fenêtre : une femme... c'est elle!

— Peut-être. Eh bien ?

— Oui.... c'est elle.... nous a-t-elle entendus? Fuyons! il est tard...

Us sortirent de la cour; Wenzel tendit la main à Gerhard; ils se séparèrent.

En effet la comtesse, retirée dans sa chambre à coucher avec Sidonie , lui avait ordonné d'ouvrir une fenêtre pour savoir qui parlait dans la cour. La gouvernante reconnut Wenzel et Gerhard. La comtesse s'approcha , ils avaient disparu. Elle resta quelque temps immobile.

— Votre excellence, lui dit Sidonie, la nuit est fraîche, vous ferez bien de rentrer ; il est déjà tard, vous devez avoir besoin de repos.

— Oui, le tumulte bruyant de cette journée....

— Vous avez été l'objet de tant d'hommages!...

— Ne m'en parle pas.

— Pourquoi? à votre âge, belle, noble, vous ne voulez pas sans doute passer vos plus beaux jours dans le veuvage , et vous enterrer toute vivante. Quel dommage! faite pour plaire, pour avoir des succès, du bonheur! En vérité, je ne vois pas pourquoi vous ne songeriez pas....

— Que veux-tu dire !

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— Que si votre excellence tiouvail un parti....

— Jamais !

— Jamais? il ne faut pas jurer de ces choijes-là.

— Jamais! te dis-je. Malgré mon estime pour la mémoire du baron , victime d'un stérile dévouement que je ne puis m'expliquer , je ne sacrifierai pas ma vie à des cendres inanimées ; subir le joug d'un homme, une fois, c'est assez. J'ai recouvré mon indépendance, je conserverai ma liberté.

— Votre excellence, j'ai connu d'autres femmes qui tenaient aussi ce langage. Plus d'une fois, j'ai entendu prononcer de ces grands mots; et un hasard, une rencontre, un instant, un regard, ont suffi pour faire évanouir ces beaux projets.

— Tu ne me connais pas encore.

— Jeconnais mon sexe , et vous n'êtes pas d'une autre pâte.

— Eh bien ! dit la comtesse, les yeux enflammés, et saisissant Sidonie par le bras.

— Votre excellence m'effraie, en vérité, je ne l'ai jamais vue ainsi.

— Eh bien! apprends à me connaître; en me créant, la nature se trompa; sous ces formes de femme, je sens battre un cœur d'homme; par mon sexe, condanniée à l'obéissance, la soif de commander me dévore; contre les institutions qui régissent la société mon àme se révolte. Les convenniices <|ui nous enchaînent , les lois (]in nous op-

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priment , je les abhorre. Ramper sous l'empire d'un homme, depuis ma plus tendre enfancej'en ai frémi. Ces disposi lions naturelles, mon éducation les a développées ; elles se sont fortifiées par ma pro[)ie expérience. Elevée avec plusieurs filles de mon âge, par des femmes, loin des hommes," sans Icuv secours, je sentis de bonne heure que nous n'en avions pas besoin pour être quelque chose, et que nous étions ca])ables, sans eux, de nous élever à leur hauteur. J'ai étudié, j'ai appris ce qu'ils savent; je sais ce que leplusgrand nombre ignore, Toutesleurs fatigues de corps,je puis les endurer; tout ce que peut concevoir leur esprit, j'ose l'entreprendre. Tu m'as vue gravir nos montagnes, courir dans nos vallées, supporter le froid et le chaud, braver les intempéries des saisons, affronter les dangers, administrer mes biens, gouverner mes sujets et mes vassaux. Tu sais si jamais j'ai fléchi sous les peines de l'âme , et si les coups au sort m'ont jamais ébranlée. Dans la controverse, j'ai confondu le jésuite Balbinus et son orgueilleuse érudition. Je lui ai prouvé que je connaissais aussi bien que lui le texte et l'esprit des saintes Ecritures, et que j'étais faite pour figurer dignement dans les chaires de l'Université , aussi bien qu'aucun de leurs docteurs. Que signifie donc cette supériorité tant vantée de l'homme ? Sur quoi est-elle fondée ? Sur leur sot orgueil et notre lâche tolérance.

Sidonie, revenue de sa frayeur, mais encore fort étonnée de cet étrange langage, profita d'une pause que fit la comtesse, et lui dit:

— Pourquoi votre excellence s'était-elle donc mariée ?

— Je te l'expliquerai, répondit Catherine, et elle continua. Ma grand'tante Lobkowitz venait souvent me voir. Mon père était au service de l'empereur, et ma mère , tu le sais, une de ces femmes comme il y en a tant, faible, remplie de préjugés, aveuglémentsoumiseàson mari.En se déchargeant de mon éducation sur des personnes qu'ils jugeaient plus capables qu'eux, ils se croyaient tout les deux quittes envers moi. Ma tante, richehéritière, dans son tems passablement jolie et recherchée parles cavaliers les plus distingués, n'avait jamais voulu se marier. Elle me portait beaucoup d'amitié; elle prenait plaisir à nourrir en moi cette fierté que je laissais éclater toutes les fois qu'on parlait des hommes , à relever notre sexe de son abaissement, et à m'exalter à mes propres yeux; j'aimais aussi beaucoup ma tante; elle était très-instruite, je trouvais du charme dans ses entretiens; nos àmos étaient en parfaite harmonie. Un jour, j'avais alorsdouze ans, elle me remit un petit livre, et m'en recommanda la lecture ; je mourais de curiosité; à peine fùt-elle sortie que, renfermée dans ma chambre, je me mis à le lire. C'était la

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Guerre des Filles ^ de ces illustres compagnes de Lîbussa ; tu connsiis Liàussa?

— Libussa? Certainement, c'est-à-dire, sonliistoire ; elle est fort belle ; mais la guerre des Filles ! Pour une fm aussi déplorable, ce n'était pas la peinte de faire tant de bruit, ni de tuer tant de braves hommes; si Wl as ta et ses compagnes avaient tout simplement, comme Libussa, pris des maris, les choses n'en auraient pas été plus mal.

— Je n'avais pas besoin de cette histoire, reprit la comtesse, pour m'inspirer des sentimens que je tenais de la nature et des leçons de ma grand'tante. Cette lecture exalta encore plus et ma tète et mon âme. C'était mou rêve en réalité, ma tliéorie en action.

Quand je revins dans la maison paternelle, je fis mon entrée dans le monde. Entourée d'hommages, je les dédaignai. Ma tantejouissait de son ouvrage, et me soutenait dans ma résolution. Elle mourut, et me fit héritière de tous ses biens. Je n'oublierai jamais les recommandations qu'elle me fît. à ses derniers momens. — Katschinka, me dit-elle d'une voix expirante, je te laisse mes richesses, tu ne te marieras jamais; je n'en ai point fait une condition de mon testament, tu me le promets... Tout éplorée, je couvrais une de ses mains de baisers et de larmes ; je crus la sentir agitée d'un mouvement convulsif; n'entendant plus parler, je

levai la tête, j'allais jurer... Ma tante était inanimée, elle n'était plus; je pousssai un cri, on accourut, on m'arracha d'auprès de son lit, on m'entraîna hors de la chambre; j'éprouvai une vive douleur. L'hiver suivant je reparus dans le monde, aussi belle, plus riche; la succession de ma tante eut aussi ses adorateurs. Toute cette brillante jeunesse, mal élevée, ignorante, avait des goûts, des habitudes si peu nobles, qu'elle augmentait ma répugnance naturelle. Paimile petit nombre d'hommes qui faisaient exception, j'en distinguai un, un seul, le baron de Raedern. Ce n'était plus un jeune homme, il avait près de trente ans. Les archiducs avec leurs familles vinrent visiter notre roi Rodolphe. Plusieurs princes voisins s'étaient aussi rendus à Prague. H y eut des fêtes brillantes , des jeux , des tournois. Le baron s'y fit remarquer par sa grâce et son adresse. Il était très-assidu auprès de moi ; je ne pouvais lui refuser de l'estime ; mon père avait de l'amitié poiu- lui , et lui permit de prétendre à ma main. Les qualités personnelles du baron , et la considération dont il jouissait à la cour et dans le monde, méritaient trop d'égards pour que je ne craignisse pas de l'offenser par im simple refus, .le lui parlai franchement de mes principes , de mes sentimens, des dernières volontés de matante. 11 n'en persista pas moins, il étaitpassionnément amoureux. Mon père

v\ ma mère, flatlës de celle alliance , me cuiijiirèrent d'y consentir; il y allait, me disi^ient-ils, du bonheur de leur vie; je résistai tant que je le [)us; mais, ne voyant pas d'autre moyen de faire cesser une situation qui troublait la paix de ma famille, et qui empoisonnait ma vie, je devins faible, je cédai, je me sacrifiai aux convenances de mes parens.

Au Thiergarten, on donnait une fêle magnifique, la cour y était dans tout son éclat. Le baron, dont les femmes recherchaient un regard, n'avait des yeux que pour moi, fut tendre, pressant, plus (jue je ne l'avais encore vu. Entraînée par ses mérites, par un mouvement de vanité, surtout parle désir de plaire à mes parens ; — Vous le voulez , dis-je en souriant au baron, vous vous en repentirez. Sans me répondre il me serra la main; je ne sais trop si elle ne lui répondit pas; il fut au comble de la joie; je repris mon sérieux , j'éprouvai tout de suite des regrets. Mais je ne pouvais plus reculer, j'avais prononcé moi-mérae mon arrêt, je devins son épouse. Tu sais comment nous avons vécu ensemble; son amour et son indulgence pour moi, ma raison, et mes égards pour lui, ont rendu notre union aussi heureuse qu'elle pouvait l'être.... Juge maintenant, ajouta la comtesse après une courte pause, si je puis être tentée de contracter un nouveau lien.

Comme la nuit était dëjà avancée, elle congédia Sidonie, qui, loin d'être convertie, se disposait à reprendre la conversation.

Autrefois gouvernante de la mère de Catherine, et, suivant l'usage, maîtresse de son père, elle tenait le premier rang dans la domesticité du château. Comme la langue française était la langue commune des peuples, celle de la diplomatie, de la haute société, et par conséquent de rigueur pour les seigneurs , il était de bon ton d'avoir des gouvernantes françaises. C'était une véritable industrie pour les pauvres demoiselles dont l'éducation et l'humeur romanesque effrayaient les épouseurs. Les provinces frontières fournissaient de sémillantes pédagogues à l'Allemagne, à l'Autriche, à la Bohème, à la Pologne et jusqu'à la Moscovie. Elles enseignaient aux jeunes demoiselles la langue, la géographie, un peu d'histoire , de petits ouvrages manuels, et leur formaient le cœur et l'esprit; car les élèves ne voyaient leurs parens qu'une ou deux fois par jour pour leur baiser la main, et passaient ■ tout le reste du temps avec leurs gouvernantes. Elles formaient une classe intermédiaire entre les maîtres et les valets; on exigeait d'elles les vices des uns et les vertus des autres; elles avaient à remplir les devoirs les plus saints, et on les traitait en mercenaires. Dans la capitale de la Bohème, elles formaient une petite colonie qui avait ses tra-

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tlîtions conservées et transmises par de vieilles dignitaires qu'on écoutait comme des oracles. Dans des réunions, on passait en revue les parens et les élèves; on faisait la chronique scandaleuse de l'intérieur des familles; on s'expliquait avec la plus grande liberté, tout juste comme les domestiques s'amusent de leurs maîtres.

Après avoir passé par tous les grades et par toutes les vicissitudes de son métier, la vieille Sidonie avait gagné ses invalides. Pensionnaire du père de la comtesse, elle la servait pour s'occuper, et par habitude. Il n'y avait point d'harmonie entre elles ; souple dans ses jeunes années , Sidonie était devenue hargneuse en vieillissant. Elle aimait toujours les caquets, les petites intrigues, à régenter, à se mêler des affaires de tout le monde. La comtesse la supportait comme un vieux meuble de famille dont on se sert encore quelquefois par habitude, et que, par respect humain, on n'ose pas reléguer au grenier ou envoyer à la friperie.

Libussa, dont Catherine rafollait et qu'elle se proposait pour modèle, était la fille de Krock, chef des Slaves , qui, dans la grande migration des peuples, vinrent, au VIP siècle, habiter la Bohême abandonnée par les Marcomans. Il ne laissa point d'enfant mâle; les Slaves choisirent Libussa pour succéder à son père. Elle justifia leur suffrage par sa justice et sa bravoure; le peuple

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fut heureux sous ses lois. Son règne fut le triomphe de son sexe; les jeunes filles , élevées au maniement des armes , aux exercices du corps, à la Huigue, à la discipline, au mépris du danger, à l'amour de la gloire, composèrent sa cour, sa garde, son armée. Humiliés d'être réduits à des travaux paisibles et à des emplois civils, les hommes conspirèrent contre Libussa; elle triompha de leurs complots; pour les satisfaire, elle consentit à prendre un époux. Elle lâcha son coursier, promettant de donner sa main au premier homme près duquel, il s'arrêterait.

Ce fut un laboureur, nommé Przemisl ( trèsprudent ), du village de Staditz. Les envoyés de Libussa le saluèrent en lui annonçant sa vocation; il détela ses bœufs, planta son bâton de coudrier en terre; il en jaillit une fontaine. Il se rendit avec ses sabots près de Libussa , l'épousa , et ordonna qu'à l'avènement de chaque chef, on les lui représentât afin de lui rappeler la haute estime qu'il devait avoir pour les laboureurs; il partagea avec son épouse le gouvernemenl ; mais elle en fut toujours l'âme. Elle fonda la ville de Prague, fit exploiter les mines d'or et d'argent , élever des monumcns aux dieux du pays, régna en paix, et laissa en mourant un fils nommé iNézamisl.

La mort de Libussa fut fatale aux femmes; Przemisl les dépouilla de tous leurs avantages,

leur ordonna de rentrer sous l'autorité des hommes, et de retourner à leurs fuseaux. Elles refusèrent de rendre leurs armes, et se révoltèrent sous la conduite de Wlasta, amie et compagne de Libussa; alors commença la guerre dite des Filles , qu'elles soutinrent avec gloire pendant sept ans, et qui se termina par une bataille sanglante dans laquelle elles succombèrent après des prodiges d'héroïsme.

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