Tome I
Le clergé avait supprimé l'hérésie avant d'être en mesure de prendre la direction des âmes qui demeuraient orphelines et exposées par là aux plus redoutables aberrations. Pendant presque tout le xvii^ siècle, de même que le pouvoir central, qui a confisqué toutes les libertés, se montre incapable d'organiser une administration protectrice, l'Église est impuissante à pénétrer jusqu'à la masse du peuple ; elle ne fonctionne que dans son propre intérêt et, absorbée par le souci de sa souveraineté, elle se complaît dans un vain étalage de puissance qui dissimule mal la fragilité de son autorité.
Quand, après le rétablissement de la paix, Harrach put se rendre compte de l'état de son diocèse, il s'aperçut que tout était en jachère : les trois-quarts des cures, dans certaines régions les quatre-cinquièmes ou même les sept-huitièmes, ne sont pas pourvues; dans cinq cercles, 23 1 cures sont vacantes sur SyS, et parmi les 142 que l'on regarde comme desservies, la plupart n'ont pas de titulaires réguliers; sur les domaines royaux, qui relèvent directement de l'archevêque, 34 cures sur 46 sont abandonnées; sur la seigneurie de Pardoubitse, qui comptait avant la guerre 18 cures et 21 églises filiales, il n'y a que 5 prêtres, presque tous Polonais ; certains prêtres administrent 9 et même i3 églises, c'est-à-dire qu'en réalité, dans la plupart des paroisses le service divin est suspendu '. Harrach avait compris dès la première heure qu'il n'aboutirait à rien s'il conservait la direction immédiate de son immense diocèse et il avait demandé la création de quatre nouveaux évêchés. Personne n'en contestait la nécessité; le siège de Litomierzitse ne date cependant que de i653, celui de Kralové-Hradets de 1660, et celui de Boudiéjovitse de i685; l'évêché de Plzein, qui, dans la pensée de Harrach, était destiné à compléter l'organisation ecclésiastique du royaume, n'a jamais
I. Sur cette situation, Bilek: l'état des cures dans les régions de Chroudim etc. (Pamatky, XIII); Zoubek, Études d'histoire ecclésiastique dans la région de Podiébrad (Journ. du musée bohème, 1877).
été fondé. Nous avons là un exemple assez frappant des difficultés auxquelles se heurte sa bonne volonté.
En i63i,'il avait divisé son diocèse en vicariats; les vicaires recevaient les rapports des curés de paroisses, et, chaque année, inspectaient leur circonscription et envoyaient à l'archevêque un rapport général sur la situation. Un temps assez long s'écoula avant que le système fonctionnât tout à fait régulièrement, mais à partir de 1672, les archives épiscopales prouvent qu'il est désormais partout en vigueur : on tient dès lors en partie double la comptabilité du Ciel. A l'époque de Pâques, les curés remettent à leurs paroissiens des billets de confession que ceux-ci présentent au propriétaire ou à ses intendants; ces derniers adressent aux capitaines du cercle un rapport où assignaient ceux des habitants qui ne se sont jamais approchés de la Table Sainte et qui seuls désormais sont désignés comme hérétiques, et ceux qui, après avoir fait publiquement profession de foi catholique, négligent leurs devoirs religieux et que l'on inscrit sous le nom de tièdes ou de défaillants; les rapports des capitaines sont centralisés à la Lieutenance de Prague qui envoie un relevé de la situation à la Chancellerie à Vienne. Ils sont contrôlés par les tableaux dressés par les curés, « consignationes pasclialiter psenitentium ».
L'archevêque suit ainsi de très près les fluctuations de la piété publique; il sait que dans un certain nombre de régions les assemblées secrètes ne sont pas rares et que les pasteurs du désert réunissent souvent autour d'eux des centaines de croyants ; il n'ignore pas que dans beaucoup d'autres villages, les paysans ne sont retenus que par la crainte et que partout l'ignorance et la grossièreté des mœurs sont extrêmes. Il connaît aussi la cause essentielle de la persistance du mal, l'insuffisance du clergé, trop peu nombreux et d'une très faible valeur morale. Il présente ses doléances à la Diète qui les accueille avec componction, reproche aux patrons leur négligence, les invite à restituer les biens de main-morte qu'ils ont usurpés ; quel-
quefois, dans un beau mouvement, elle nomme une commission des cures, qui à son tour désigne des inspecteurs et dresse une nouvelle statistique. Après que l'on a une fois de plus constaté la gravité des abus, le feu des premiers jours s'éteint; les seigneurs qui, à Prague, ont témoigné d'une bonne volonté si touchante, rentrés dans leurs domaines, oublient leurs résolutions généreuses ; leur piété est vaincue par leur avarice et ils trouvent toujours de bonnes raisons pour repousser les revendications de leurs prêtres ; beaucoup même, pour éviter des réclamations, n'usent pas de leur droit de patronat, et les paroisses demeurent « désolées ». Sur le territoire directement soumis à Tarchevêque, 102 cures sont vacantes en 1666, et 93 en 1672, c'est-à-dire que tout l'effort des autorités ecclésiastiques a abouti au relèvement de neuf paroisses en six ans.
Rézek a établi que l'Église ne réussit jamais à obtenir la restitution de l'immense majorité des domaines qui lui avaient appartenu : c'est une ironie assez savoureuse que le dernier terme de la restauration religieuse ait été la spoliation définitive des cures, et cela suffirait pour nous édifier, si nous en avions encore besoin, sur la sincérité de la plupart de ces nobles qui avaient mis une si sainte passion à dépouiller de leurs terres leurs parents hérétiques. Les plaintes de l'archevêque étaient d'autant plus fondées que le nombre des paroisses était déjà insuffisant : il n'y en a ainsi que 480 en Moravie (aujourd'hui 92 1 ), dans un pays très accidenté, au milieu d'une population assauvagie. Même parmi les localités que l'on regarde comme desservies, beaucoup ne voient que par exception le prêtre, qui a sous son administration trois ou quatre villages : comment acqucrrait-il quelque autorité, dans les contrées montagneuses surtout, où son action serait pourtant particulièrement nécessaire?
Les vocations ecclésiastiques sont rares, et le contraire serait extraordinaire. Depuis près de deux siècles, les patrons ont pris l'habitude de traiter comme un de leurs