APOTHÉOSE DE LA SOCIÉTÉ DE JÉSUS
Le prédicateur jette un regard d'orgueil sur la splendeur de la Compagnie avec ses Sy provinces, ses 578 collèges, ses 94 séminaires, ses 148 résidences, ses 2i5 missions. Bilek calcule que, de 1674 à 1691, elle a reçu en Bohême pour 1 ,084,000 florins de dons et acheté des domaines d'une valeur d'environ 760,000 florins '. Les princes du monde et de l'Église sont ses pénitents, et, quand l'archevêque de Prague veut obtenir une grâce de l'Empereur, il sollicite son intervention : elle a divisé le royaume en une série de circonscriptions dont chacune se groupe autour d'une chapelle miraculeuse ou d'un pèlerinage; elle inonde le pays de brochures d'une piété naïve, le Consolateur des Tchèques, le Médecin de l'âme, la Nouvelle croix au cœur rouge, la Fleur de mai, la Rose d'or, V Etoile du matin, du soir, du four, V Agneau d'or, etc., de récits de pèlerinages, de descriptions « de ces statues, qui ne sont pas belles, qui sont mêmes misérables et laides, et que Dieu a choisies par cela même pour accomplir des miracles par leur moyen ». \ En 1782, les Jésuites, au milieu d'un concours immense de spectateurs, couronnent Notre-Dame de la Sainte-Montagne, près de Przibram, comme s'ils voulaient donner au peuple qu'ils ont livré à des maitres étrangers une souveraine céleste dont ils seront les ministres absolus. De la Bohême, ils rayonnent sur la Slovaquie où, servis par les nobles et les souverams, ils bâtissent leur grandiose basili- "que de Trnava (Tyrnau), autour de laquelle s'élèvent une Université, des coTTèges, des cloîtres, des séminaires, des chapelles; la « Rome slave » répand sur le pays une légion d'émissaires, que protègent les magnats convertis, et qui, à cette extrême limite orientale du moiidîTlchèquc, mènent victorieusement la lutte contre les protestants de Hongrie. Les fêtes magnifiques qui furent célébrées du 9 au 1 6 octobre 1729 à l'occasion de la canonisation de Jean Népo-
sernion célèbre était un esprit mal équilibré qui rompit plus tard avec l'Ordre; mais, avec un peu plus de mesure, les autres prédicateurs développent les mêmes thèmes.
I, Bilck, Histoire de la Compagnie de Jésus, p. 527.
mucène, marquent l'apogée de la puissance de la Compagnie de Jésus en Bohême '. Pour avoir un saint qui fût bien à eux, ils l'avaient inventé de toutes pièces. — En i'5q3, Llji^ vicaire-général avait été envoyé à la torture par VenceslasTV^dont il contrecarrait les projets, et noyé dans la MtavarLa légende s'était emparée de ce fait et, un siècle et demi après les événements, les chroniqueuTs~JideR et Hajek, réunissant et développant les récits populaires, racontèrent que le vicaire avait été mls^aTmort pour avoir refusé de trahir le secret de la confession de la reine; la rivière, dans laquelle on avait jeté son cadavre, s'était desséchée et elle ne reprit son cours que quand le corps du martyr eut reçu une honorable sépulture.
A peine arrivés en Bohème, les Jésuites, qui cherchaient à remplacer dans rimagination populaire le souv^nir de Hus, s'intéressèrent à cette légende et, dès lejcvilglècle^iiode leurs élèves, Pontanus, demandait que Népomucène fût placé parmi les patrons du pays. Pendant la révolte de 1618, son tombeau fut profané, ce qui lui permit de manifester sa puissance. La grande-maîtresse d'Elisabeth avait eu la malencontreuse idée de dire qu'il fallait déterrer le saint et brûler ses restes : à peine avait-elle achevé ces paroles, qu'une tempête s'éleva, si effroyable que tout le monde crut que la cathédrale allait s'effondrer et se précipita vers la porte, la grande-maîtresse en tête : elle broncha, s'abattit sur le sol et le vent souleva ses vêtements, non pas seulement ceux de dessus, mais tous, nous raconte le pieux chanoine qui nous a laissé ces détails édifiants ; ses servantes accoururent, essayèrent en vain de réparer le désordre de sa toilette, et elles en furent réduites à la transporter ainsi dans cet état humiliant, jusqu'au moment où le saint, dont les rancunes étaient plus vives que longues, s'apaisa et où le vent tomba.
I. Berghauer, Protomartyr pœnitentiae. 2 vol. lySô-iyôi ; — Dobrovsky, Recension iind Kritisclie Anmerkungen ilber Dédiants von Scliœn/eld Lobrede auf den Ii. Johann von Nepomnk, 1783, article décisif et qui montre toute la pénétration critique de l'illustre savant. — Reimann, dans l'Hist. Zeitschrift 1873. - Herben(i893).
426 SAINT-JEAN NltPOMUCÈNE
Après 1621, l'archevêque Lohélius lui consacra un autel dans la cathédrale et les Jésuites s'attelèrent à sa gloire; un des leurs, Georges Férus, persuade aux habitants du village de Népomouk de présenter à leur seigneur une requête où ils le supplient de s'intéresser à la béatification de leur bienheureux compatriote, et le seigneur, touché de la requête des Népomuciens, élève une église à Saint-Jean. Népomouk avait déjà sa spécialité : il protégeait ceux dont la bonne renommée courait quelque péril. Peu à peu les récits se complétaient et les miracles se multipliaient. Balbin en 1670 prêta à ces étranges divagations l'autorité de sa candeur. Les grâces du saint se révélaient dans les cas les plus divers; on l'invoquait contre la peste, la sécheresse et les épizooties; la poudre de son tombeau était souveraine contre l'hydropisie, adoucissait les souffrances de l'accouchement et facilitait les confessions scabreuses. La Curie, avec sa prudence ordinaire, montrait beaucoup de réserve ; pour emporter ses doutes, les Jésuites firent sonner toutes leurs fanfares. Une bonne partie de la littérature du xviii* siècle est consacrée à l'apothéose du « Protomartyr de la Pénitence » ; il devenait le patron des amoureux et l'espoir des femmes stériles. Un forgeron avait tué sa femme, il invoque Népomucène et s'échappe pendant qu'on le menait en prison. Un autre meurtrier se fait apprendre une prière à Jean et il n'est condamné qu'à une amende. Un jeune gentilhomme avait eu avec sa servante un enfant qu'ils tuèrent; il y eut des commérages et la police ordonna une enquête; le pauvre jeune homme promit de faire un pèlerinage à la tombe du martyr s'il le tirait d'affaire, et en effet le tribunal oublia de citer les témoins les plus compromettants; le cavalier fit un beau présent au saint, — qui ne l'avait vraiment pas volé. — Une jeune fille demandait de l'argent à son amant, pour nourrir l'enfant qu'elle attendait. Colère du père, qui était un puissant seigneur : vite, une prière à saint Jean et voilà la servante disparue, et jamais plus on n'entendit parler d'elle.
En i683,les Jésuites installèrent en grande pompe une statue de Népomucène sur le pont de Prague, à l'endroit où des lueurs miraculeuses avaient dénoncé le crime de ses assassins. La Curie, incapable de résister plus longtemps, ordonna une enquête; on ouvrit le cercueil et on trouva dans le crâne desséché la langue rouge, « a3^ant toutes les qualités d'une véritable langue, telle qu'elle se trouve dans la bouche d'un vivant ou d'un homme qui est mort depuis peu de temps ». On éprouve quelque tristesse en voyant que les papes, que gagnait visiblement un funeste esprit de r scepticisme, eurent encore besoin de nouvelles réflexions. / Les Jésuites très habilement organisaient des processions magnifiques et de splendides cérémonies '; ils répandaient au loin le culte de leur protégé, en Stvrie par exemple, où ils l'introduisaient « comme saint des ponts et donneur d'enfants " »; ils faisaient intervenir des princes et des rois. Enfin, Benoît XIII prononça la canonisation du confesseur de la reine Jeanne et fixa sa fête au i6 mai. Il n'était que juste que la Compagnie de Jésus appelât au généralat François Retz, né à Prague et qui, provincial de Bohême et recteur du collège de Saint-Clément, avait été un des meneurs les plus actifs de la campagne : pour la première fois, un tchèque arrivait à la direction de la Société, le royaume était enfin purifié et réhabilité.
Les fêtes de la canonisation durèrent huit jours : le 9 octobre 1729, partit « de Strahov pour se rendre à la cathédrale une procession solennelle; en tête, les moines, puis les magistrats des villes de Prague, les doyens suivis de leurs facultés, les curés, les abbés, les chanoines, les prélats; alors s'avançait, porté dans sa litière à cause de son âge, l'archevêque de Prague; il tenait dans ses mains pour la plus grande consolation des milliers de fidèles présents, la langue intacte de saint-Jean Népomucène. Der
1 . Nous trouvons de curieux renseignements sur la manière dont ils chauffent l'opinion dans la Chronique contemporaine d'Hammerschmid, p. 179 et sq.