I. Gindely, Gegenreform., p
tenstein édifient leur fortune sur la ruine du pays et, pour remplir leurs poches, fouillent le cadavre encore chaud du peuple. Lamentable illustration du grossier sensualisme dans lequel sombre le Catholicisme à cette époque! Satisfait de la grimace de la soumission, mais implacable pour qui la refuse, poussant à ses conséquences extrêmes la doctrine de l'efficacité miraculeuse et suffisante du sacrement, son ambition impatiente, dédaigneuse de la libre adhésion des âmes, trouve une mesquine satisfaction dans la conquête du sol. Cette terre, dont les prêtres prennent àprement possession, c'est elle qui les saisit à son tour, tourne leurs âmes vers les réalités vulgaires, surexcite leurs convoitises, les dégrade jusqu'au niveau des agioteurs dont ils sont les complices.
Ils ne s'arrêteront désormais que quand l'œuvre de ruine sera consommée, quand ils auront chassé la noblesse bohème à peu près tout entière. Quelles qu'eussent été ses fautes, elle n'en demeurait pas moins la gardienne de l'âme nationale et comme l'organe de la pensée et de la volonté du corps social; en l'anéantissant, on mutilait le peuple, on réduisait ce qui avait été une personne morale, consciente et libre, en une masse inerte que des maîtres habiles façonneraient à leur guise. De fait, il n'a pas fallu moins de deux siècles pour qu'un douloureux travail de réparation reconstituât dans une certaine mesure cette élite sociale qui est comme la fleur du lent épanouissement d'une race. C'est là, plus que dans les cruautés individuelles, le crime inexpiable de l'Église en Bohême, tel qu'il n'en est guère de comparable dans l'histoire: par calcul à la fois et par imprudence, elle visa à la tête et elle sembla se soucier peu que la nation même disparût dans la tourmente.
Après les exécutions du 21 juin 1621, Ferdinand avait annoncé à Liechtenstein qu'il n'avait pas l'intention d'ordonner de nouveaux supplices : les coupables étaient trop nombreux; il n'était pas possible cependant de les laisser impunis: n'y aurait-il pas moyen de les frapper par catégories, sans procès ? — Liechtenstein se récria : ce serait injuste,
les esprits étaient déjà bien assez troublés, on avait besoin de calme et d'apaisement. — Précisément, c'est ce qu'on voulait; — et il fut invité à prononcer une amnistie générale: n'en seraient exceptés que ceux qui de près ou de loin avaient été mêlés à l'insurrection, avaient assisté aux assemblées des rebelles ou approuvé leurs actes, etc., en réalité tous les habitants, sauf ceux qui s'étaient enfuis pendant la révolte. Le prince manderait toutes les personnes qui rentreraient dans une des catégories visées par le décret du roi et les inviterait à lui remettre une confession générale de leurs ûiutes et un inventaire exact de leur fortune; on fixerait ensuite l'amende qu'on leur réclamerait '. Admirable procédé pour éviter toutes les réclamations et simplifier les actes! Liechtenstein traîna les choses en longueur; les catholiques n'étaient pas pressés de proclamer l'amnistie: la terreur vague qui planait sur le pays favorisait leurs desseins et puis Gabor menaçait la Moravie et il eût été dangereux d'agiter la population. Les Jésuites, qui avaient espéré soumettre les Magyars au même régime que les Tchèques, sentirent qu'à tout entreprendre en même temps, ils risquaient de tout perdre et ils ajournèrent leurs projets. La paix de Nikolsbourg avec le prince de Transylvanie (6 janvier 1622) sauva la Hongrie à qui elle laissa un demi siècle de liberté; la Bohême pa3^a pour elle.
Le 3 février 1622, l'Empereur signait le décret qui fut publié le 4 mai sous le nom d'Amnistie générale : il promettait la liberté et la vie à tous ceux qui n'avaient pas déjà été condamnés, à condition qu'ils avouassent leurs fautes et acceptassent les peines pécuniaires que prononcerait contre euxune commission présidée par Liechtenstein". Quiconque ne solliciterait pas le pardon royal et ne comparaîtrait pas dans les six semaines devant la commission, serait poursuivi suivant toute la rigueur des lois. Le procureur royal
1. 26 juillet 162 1, lettre de l'Empereur à Liechtenstein; d"Elvert, XVII, p. 106.
2 . Le décret du 3 février a été publié par Bilek, I, p. xliv.
se mit aussitôt à l'œuvre pour dresser une liste générale des coupables et la chancellerie royale somma toutes les personnes accusées d'avoir pris part à la révolte de confesser leurs erreurs ou de faire la preuve de leur innocence.
La commission commença par prononcer la peine de mort et la confiscation totale contre les rebelles qui ne se présentèrent pas ; puis elle instruisit le procès des inculpés morts pendant l'insurrection des États. Rodolphe en 1608 avait renoncé au droit de confiscation : Albert de Waldstein, le général célèbre, qui avait des prétentions sur un vaste domaine que le fisc convoitait, souleva cette exception juridique; on calma ses scrupules par une transaction et personne n'osa dès lors élever la moindre contestation.
On passa ensuite à la foule des comparses; leur influence était restreinte et leur rôle avait été des plus modestes; ils alléguèrent leur repentir, la contrainte qu'ils avaient subie, le peu d'appui qu'ils avaient prêté à la révolte. Ils prenaient une peine bien inutile et il ne s'agissait vraiment pas de cela. Nous avons une preuve de la manière dont procédait la commission. Bilek a trouvé dans les archives, le sceau encore intact, beaucoup des lettres de confession des accusés qui comparurent devant elle. Suivant les haines qui les poursuivaient ou les convoitises qu'inspiraient leurs domaines, les coupables étaient condamnés à la perte complète de leurs biens ou à une amende plus ou moins forte ; ce n'était d'ailleurs là qu'une différence théorique. Dans tous les cas, l'État mettait la main sur la terre du rebelle en s'engageantà lui rendre en espèces la somme qui devait lui rester; si les domaines étaient indivis, tant pis pour les co-propriétaires, ils avaient le droit de réclamer au trésor les sommes qui leur revenaient. La caution était noble, elle n'en était pas moins vaine! Le Conseil aulique avait autorisé, vu la gravité delà révolution et en invoquant l'exemple de Charles-Quint en Espagne, la confiscation des fidéicommis et des majorats. Les femmes réclamaient leurs dots, les prêteurs hypothécaires leurs créances ; le commissaire examinait leurs titres et leur donnait une déléga-
tion sur le trésor, qui naturellement ne payait pas. Les acquittés, — assez rares, — n'en étaient pas moins obligés d'abandonner les créances qu'ils possédaient sur les caisses publiques ou sur les domaines confisqués; ils n'étaient admis à conserver leurs propres biens que s'ils passaient à la religion romaine : sans cela ils étaient tenus de les vendre à des catholiques pour qu'il ne restât dans le pays aucune semence de troubles et de discordes nouvelles '.
Bilek a étudié procès par procès cette œuvre d'expropriation, probablement la plus gigantesque qui ait jamais été accomplie, et son livre est un réquisitoire accablant pour la poignée d'escrocs qui, au mépris des droits les plus sacrés, dévalisèrent les plus honorables et les plus anciennes familles et les réduisirent à l'indigence, à l'exil et à la mort. Il s'était constitué autour de Liechtenstein un syndicat de voleurs, qui se composait de quelques seigneurs, de fonctionnaires et de colonels; autour d'eux s'agitait une nuée d'agents véreux qui leur servaient d'intermédiaires et de prête-noms et péchaient les épaves en eau trouble. Les généraux présentaient des comptes fantastiques et, pour les couvrir, on leur abandonnait ou on leur vendait à vil prix d'immenses domaines : c'est à ce moment qu'Albert deWaldstein établit sa fortune; Buquoy, Balthasar de Marradas, Martin de Huerta et cent autres aventuriers, \ enus de tous les pays, se taillent de magnifiques seigneuries dans cet immense butin livré en proie aux audacieux qui osent y porter la main. Liechtentstein, Martinits, Adam de \\'aldstein encaissent le prix de leurs complaisances. Pour s'enrichir, une haute naissance n'était pas nécessaire. Les Jésuites avaient élevé le fils d'un boucher, qui était venu de Serbie ; ils avaient flairé en lui le coupe-jarret prêt à tous les guet-apens et ils l'avaient poussé au secrétariat de la chancellerie. Sa fortune était alors des plus modestes : on lui confia l'administration de quelques domaines confisqués et il y ramassa plusieurs milliers de florins ; avec cette mise de fonds, il manœuvra si