LES PRUSSIENS EN BOHÊME
et, de même qu'à ses succès se rattache vraiment la formation du patriotisme germanique, ils réveillèrent chez les Slaves les sentiments les plus anciens et les plus intimes qui sommeillaient au fond de leurs coeurs, la terreur et la haine de l'Allemagne. Les tentatives ultérieures des Habsbourgs pour répandre la langue et la littérature germaniques échoueront devant ces résistances instinctives, et elles portent en elles-mêmes un élément de contradiction; ils n'auraient eu quelques chances de transformer leur peuple qu'en abdiquant au profit de leurs rivaux.
Les procédés de Frédéric II n'étaient pas faits pour lui ramener les sympathies des habitants. Il n'avait pas le temps d'entreprendre le siège régulier de Prague : il voulut épouvanter la population, fit pleuvoir sur la ville une grêle de boulets rouges, de bombes ; l'artillerie dirigea son feu sur les monuments les plus précieux, la merveilleuse cathédrale de Saint-Vit, le palais de Tchernin. De tous côtés éclataient des incendies; le 3 juin, on craignit que le feu, attisé par un vent violent, ne dévorât la capitale entière. Pendant les vingt et un jours du bombardement (mai-juin 1757), elle reçut 80,000 projectiles, 880 maisons furent en partie démolies; des rues entières furent détruites. Trente ans plus tard, on apercevait encore à chaque pas les traces lamentables des ruines entassées par l'artillerie prussienne. Cette exécution, menée avec une fureur qui dépassait les habitudes et les lois de la guerre, eut dans le pays un long retentissement et laissa d'inexpiables rancunes.
Comme il est arrivé si souvent par la suite, le gouvernement autrichien ne tira à peu près aucun parti des colères de ses peuples. En dépit des réformes accomplies, l'administration demeurait routinière et lente, les ressources liquides faisaient défaut, les armées entraient tardivement en campagne, les généraux, dont quelques-uns étaient des tacticiens distingués et infligèrent à Frédéric II des échecs cuisants, manquaient d'audace et d'initiative; le plus souvent, ils ne profitaient pas de leurs victoires, s'enfermaient dans une défensive timide. Dans leur duel avec les Hohen-
zollern, les Habsbourgs ont toujours laissé à leur adversaire le bénéfice de l'offensive et ils n'ont apporté dans la défense qu'une sorte de ténacité résignée, comme s'ils combattaient moins pour dompter le succès que pour sauver l'honneur des armes.
Les ressources de Frédéric II ne lui auraient pas permis de continuer la guerre si, à plusieurs reprises, il n'avait réussi à faire vivre son armée aux dépens de l'ennemi. En 1757 et en 1758, la Bohême et la Moravie furent de nouveau envahies : des dizaines de villages furent rançonnés, pillés, brûlés; les habitants saignés à blanc. En 1762, le prince Henri revint, enleva tout ce qu'il put ramasser, même les hommes. Les Prussiens reprenaient les procédés des Turcs; Frédéric II complétait ses régiments en y enrôlant de force les prisonniers ou les paysans arrachés à leurs tenures : médiocres recrues, qui prenaient la fuite à la première occasion. Quelques-uns cependant s'habituaient à leur nouvelle carrière; du moins ils faisaient nombre, trompaient l'ennemi sur les ressources réelles du roi.
Frédéric II usa la constance de ses ennemis, et la paix de Hubertsbourg (i5 février 1763) lui laissa ses conquêtes. De la tempête où il avait failli sombrer, il sortait ruiné, mais victorieux, avec un prestige accru, salué dès lors par l'opinion publique comme le défenseur et le chef de l'Allemagne. Les Habsbourgs avaient du moins conquis une période assez longue de tranquillité; la Prusse avait été cruellement atteinte, ses ressources étaient épuisées, sa population, à bout de forces. — Marie-Thérèse et Joseph II, qui à ce moment arrivait à l'âge d'homme, sûrs de quelque répit, préparèrent à loisir la revanche qu'ils avaient prématurément cherchée. Ils revisèrent et complétèrent l'œuvre de réformes intérieures qu'ils avaient amorcée après la paix d'Aix-la-Chapelle. En même temps, sous l'action des doctrines philosophiques, des nouvelles théories économiques et des besoins de la monarchie, le pouvoir du clergé est limité, les persécutions cessent, les rigueurs de
la censure s'atténuent. Ces modifications n'impliquent d'ailleurs aucun changement essentiel dans les conceptions politiques. Le despotisme change de but et de méthode, il n'abdique pas. Les souverains éclairés veulent le bonheur de leur peuple, parce qu'ils y voient la condition de la puissance de l'État, et la droiture de leurs intentions suffit à leur sens pour légitimer leurs plus audacieuses usurpations. Ils ne renoncent pas à imposer à leurs sujets une soumission aveugle, avec cette unique différence que le credo a changé et que la discipline de la vie est désormais formulée non plus par les commandements de l'Église, mais par le catéchisme encyclopédique.
Cette substitution, avantageuse à bien des égards, implique cependant en Bohême de très graves inconvénients. Les monarques philosophes, Joseph II en particulier, qui donne à cette période historique sa marque essentielle, concluent de l'universalité de la raison à la possibilité et à la nécessité de régler partout le gouvernement sur un modèle identique; ils aiment l'unité et l'uniformité, et leur logique impitoyable proscrit sans exception les survivances du passé et les traditions particularistes. Ils reprennent ainsi par un détour les antiques exigences de Rome : une foi et une loi, et ils demandent à leurs peuples de sacrifier en holocauste à la nouvelle idole leurs instincts les plus chers, leur langue et leur histoire. La révolution qu'ils poursuivent n'est pas seulement politique et administrative, elle atteint l'âme même de la nation qu'il veulent métamorphoser en une tribu allemande.
Au début, cette entreprise ne rencontra que très peu de résistance, — d'abord parce qu'elle se produisait après un long siècle d'inertie pendant lequel l'Église avait assoupli les âmes aux plus humbles servitudes et que, par suite de la déchéance ou de la défection des classes supérieures, non moins que de la détresse des paysans, le patriotisme bohème s'était anémié ; ensuite, parce que le pays, très profondément atteint par la guerre, ne songeait pour le moment qu'à panser ses blessures.
En dehors même des pillages des ennemis, le ro3^aume avait été presque constamment traversé et mangé par les armées autrichiennes, qui vivaient en grande partie sur les habitants ; pour faire face aux réquisitions, les villes et les seigneurs avaient été obligés de recourir à des emprunts usuraires qui pesèrent longtemps sur eux ; le recrutement avait dépeuplé les campagnes, où beaucoup de paysans, pour échapper aux réquisitions, se réfugiaient dans les forêts. Une partie des domaines demeurait en friche et, comme les réserves étaient faibles, la disette sévissait; dans les régions montagneuses de l'Est, naturellement pauvres et qui avaient été souvent le théâtre des opérations, on faisait le pain avec du son, de la poussière ramassée dans les moulins et un peu de farine gâtée que vendaient les intendants militaires ; on mangeait des chiens, des chats et des chevaux crevés. Le pays fourmillait de mendiants, A Kolin, beaucoup de petits propriétaires vendaient à tout prix leurs maisons qui menaçaient ruine et qu'ils étaient hors d'état de réparer; des familles qui vivaient avant la guerre dans une large aisance, étaient réduites aux plus dures privations. A Kralové-Hradets, qui avait été pillée par les Prussiens, les Jésuites évaluaient leurs pertes à 124,000 florins, ce qui représenterait peut-être un million de francs de nos jours. Le mal avait été accru par une crise économique intense, conséquence de la perte de la Silésie, qui était auparavant le principal débouché des draps et des toiles du pays. Les statistiques officielles évaluent la diminution de la population à 3oo,ooo, presque un sixième; il est vrai qu'avec les procédés très imparfaits du temps, ces chiffres n'ont qu'une valeur vaguement approximative. Il paraît certain du moins qu'en 1768, le chiffre des habitants ne dépassait guère celui de 1754, c'est-à-dire que pendant quinze ans, le progrès normal avait été interrompu. Ces souffrances mêmes, en même temps qu'elles paralysaient toute opposition, convainquirent le gouvernement de la nécessité de réformes radicales. Aucune amélioration ne parut possible sans une réorganisation administrative qui
permît à l'État de soumettre les nobles à un contrôle efficace. L'aristocratie avait justifié par ses abus l'intervention de l'autorité centrale; comme au xvi® siècle, bien que sous une forme différente, elle avait compromis par son avidité et son égoïsme à la fois ses propres privilèges et les libertés du royaume.