CHAPITRE III
Joseph ii '
Son caractère, son éducation. — Le pouvoir concentré entre les mains du prince. — Ruine détînitive de l'autonomie bohûme : suppression des États; transformation du Gubernium; abandon du système collégial et organisation de la bureaucratie. Les fonctionnaires : leur dépendance et leur inertie. — Les réformes judiciaires. — Suppression des libertés municipales. — Les paysans : leur détresse croissante. La famine de 1770 et les émeutes de 1775. La patente de 1775 et le système de Raab. — L'édit de 1781 et la nouvelle condition des paysans. — Liberté industrielle et protectionnisme.
Joseph II (1780-1790) a beaucoup parlé, beaucoup écrit, touché à beaucoup de choses; le fracas de ses déclarations fait illusion, même à distance, et on le juge plus sur la grandiloquence de ses manifestes que sur la réalité de ses succès. Il était le truchement d'une école très remuante, intéressée à exagérer l'importance de son règne ; pendant
I. Il n'existe pas de bonne hi.stoire de Joseph II. — Ses lettres, innombrables, ont été publiées en partie par Arneth et par Béer; pour les autres collections, voir Fournier, Joseph II, dans les Historische Studien und Skizzen, Prague, i885. Le recueil connu sous le nom de — Briefe Joseph's II (Constantinople, 1790, et souvent réédité depuis), qui a été longtemps la source préférée des historiens, est formé de faux, composés par Grossing. L'œuvre de Jœger dans la Œsterr. Gesch. fur das Volk, d'ailleurs intéressante, est malheureusement gâtée par l'emploi de ces textes apocryphes. — Wolf und Zwiedineck-Sûdenhorst, Œsterreich tinter M. Th., J. II und Leop. II (collection Oncken). — Wendrinsky, K. Joseph II. — Huber, Die Polit ik K. J. II beurtheilt von seinem Briider. — Pour les réformes, voir la bibliographie des chapitres précédents. — Sur les textes officiels, voir Tchélakovsky, dans TEncyclopédie d'Otto, VI, p. 46g. — Les recueils les plus importants sont ceux de Kropatschek.
la longue période d'engourdissement qu'a traversée l'Autriche, de 1790 à 1848 et môme à 18G0, son nom a servi de ralliement aux mécontents qui supportaient avec impatience l'absolutisme de l'Église et de l'oligarchie nobiliaire ; aujourd'hui, les centralistes qui poursuivent un rapprochement intime avec l'Allemagne et la suppression des derniers privilèges des provinces, exaltent sa mémoire. De là naturellement, la haine que lui portent les cléricaux et les fédéralistes. Il a eu des apologistes et des détracteurs, il n'a pas eu d'historien.
En réalité, il ne mérite ni ces enthousiasmes, ni ces colères, et, quand on l'étudié sans parti pris, on éprouve surtout une immense pitié pour ce roi, dont les intentions furent hautes et l'intelligence courte et dont les ambitions confuses et touffues aboutirent aux plus lamentables déboires. La monarchie que sa mère lui avait léguée redoutable et florissante, dix ans lui suffirent pour la mener au bord de l'abîme, parce qu'il manquait à un degré éminent de la qualité essentielle de l'homme d'état, le sens du possible. Par un phénomène assez fréquent de bigotisme dévoyé, il croyait à la philosophie avec le même fanatisme aveugle que Ferdinand II au catéchisme et il mettait au service de V Aufklseriing' l'impatience et l'absence de scrupules qui avaient compromis la restauration catholique. Pas plus que ses prédécesseurs n'avaient compris l'Evangile, il ne pénétra le sens profond des doctrines rationalistes. La tare essentielle de cet affranchi, qui se targuait d'être un esprit libre, était un manque absolu de critique, et il ne s'avisa jamais de juger les maîtres dont il avait accepté la tutelle. Son intelligence superficielle et frivole était séduite par les affirmations tranchantes et la logique extérieure. Il avait les recettes infaillibles, les formules ne varietur. Prisonnier de son rêve, il ne tenait aucun compte des instincts profonds de l'âme humaine, des besoins sentimentaux, des aspirations intimes des peuples; il n'estimait la science que pour les perfectionnements matériels qu'elle inspire et de toutes les paroles
de l'Écriture, celle qu'il a le moins comprise, c'est que l'homme ne se nourrit pas exclusivement de pain. Il croyait aux miracles, et que les lois se traduisent aussitôt par des changements radicaux, il supprimait de ses calculs la catégorie du temps, et il voulait « cueillir lui-même les fruits de l'arbre qu'il avait planté ». Les déceptions, loin de le dégriser, l'irritaient et exaspéraient son impétuosité naturelle ; il s'en prenait alors de ses échecs à ses auxiliaires et les décourageait par ses rebuffades ou les énervait par ses exigences et ses brusques changements. Opiniâtre et mobile, il n'avait de persévérance que dans ses espoirs.
Frédéric II, qui jugeait du haut de son scepticisme ce jouvenceau naïf et agité, éprouvait cependant une sorte d'envie pour cet apôtre tumultueux, dont les fautes mêmes révélaient une haute noblesse d'âme. Il avait hérité de sa mère deux vertus cardinales, le courage et la conscience de ses devoirs ; son ambition, très ardente, n'était pas égoïste; pour accomplir sa mission, il était capable de sacrifice et sa bonne volonté fit par moment figure d'héroïsme. Les idées qu'il représentait étaient d'ailleurs si riches que, même dénaturées dans son cerveau étroit, elles ne perdirent pas complètement leur valeur régénératrice et son œuvre ne fut pas vaine, bien que les résultats aient été tout autres que ceux qu'il désirait. Le premier il eut le courage de prononcer hautement les formules magiques d'émancipation. Il n'entendait que substituer un despotisme nouveau, plus lourd peut-être et plus dangereux, à celui qu'il détruisait; mais pour cela il était nécessaire de briser le pouvoir de l'Église et celui de la féodalité, et il ne recula pas devant cette tâche qui avait effrayé sa mère. Ce fut un éveil, une aurore; à sa voix, les peuples sortirent de leur tombeau, saluèrent la lumière. Le premier usage qu'ils firent de leur volonté reconquise, fut de se refuser à l'abdication que leur libérateur entendait leur imposer. Terrible surprise pour le maître : il en perdit la force et la volonté de vivre. Mais cette ingra-
titude des nations, nécessaire au moment de la lutte, serait coupable si elle se prolongeait. Le monarque qui a mis fin aux persécutions religieuses et aboli le servage, mérite de prendre place dans le Panthéon national à côté des meilleurs souverains; il a brisé les barrières qui empêchaient l'air et la lumière de circuler, il a ouvert le pays à la philosophie du XVIII'' siècle et à l'humanisme de Herder et de Gœthe, il a rendu possible la Renaissance slave et, quelque paradoxale que paraisse d'abord cette opinion, il est le précurseur direct des Dobrowsky, des loungmann et même des Kollar et des Palatsk}^
Les défauts naturels du nouveau roi avaient été accrus par son éducation. Il n'avait que dix ans quand sa mère, qui le connaissait bien, lui reprochait son entêtement, l'inquiétude de son esprit, sa vanité, sa malignité caustique. Malheureusement, elle l'entoura de pédants et de sots qui l'ennuyèrent. Au sortir de cet enseignement étroit et vulgaire, sans défense contre les sophismes, il se plongea avec délices dans la lecture des philosophes ; il voulait leur arracher le secret de la gloire de Frédéric II, qu'il admirait et qu'il détestait. Ses « Rêveries » nous prouvent que ce jeune homme « sans expérience et sans grande application » avait déjà arrêté son système : il avait reçu la mission de faire le bonheur de ses sujets et par conséquent le droit de leur imposer sa volonté : « On doit faire le bonheur des peuples, même malgré eux, disait-il plus tard, et, de même que dans la république domine le despotisme de la loi, il faut que dans la monarchie règne le despotisme des principes. » Sur ce point, il n'hésitera jamais : le gouverneur est le serviteur de l'État, cela signifie dans sa pensée que l'État se confond avec le prince, que les intérêts des peuples prennent conscience en lui.
Quand il fut nommé co-régcnt, il espéra qu'il allait pouvoir appliquer ses doctrines. Il fut vite déçu : sa mère, bien qu'elle l'aimât beaucoup, ne voulait pas abdiquer et elle s'clîrayait de ses vastes desseins. Deux partis se consti-
tuèrent à la cour, les modérés et les conservateurs autour de rimpératrice; près de Joseph II, les novateurs, les radicaux. La lutte fut très vive, marquée d'incidents pénibles, de ruptures dont les réconciliations n'effaçaient pas Tamertume. Le jeune souverain exhalait son indignation dans ses lettres où il se lamentait sur la faiblesse de la reine, les enquêtes qui n'aboutissaient jamais, les réformes pompeusement annoncées et qui demeuraient lettre morte. — « Ici, l'incertitude a atteint un degré tout à fait extraordinaire, écrivait-il à Léopold deToscane en 1772; je t'avoue que j'en suis stupide. — Changeons, mon ami; je t'abandonne mon droit d'aînesse et ne réclame même pas un plat de lentilles, car je suis dans la plus sombre mélancolie;... les choses empirent en tous sens; il n'y aura bientôt plus moyen d'en sortir et aucun espoir de faire quelque chose de bien dans la vie. » — Il supplia sa mère de lui permettre de se démettre de ses fonctions, puisque aussi bien sa bonne volonté était inutile : « Paresseux de nature, sans application, superficiel, léger, je dois avouer à ma honte que j'ai moins de fond que d'apparence et qu'il n'}^ a rien de solide en moi, si ce n'est mon zèle et mon honnêteté quand il s'agit du bien de l'état et de son service; mais, sur ces deux points, je ne crains point l'épreuve. »
Le portrait n'est pas flatté; il n'est pas complètement faux : Joseph II, qui a tant agi, n'aimait pas le travail et il voulait que l'effort qu'il s'imposait ne fût pas vain. Kaunits s'entremit, sans amener une entente intime entre ces caractères irréductibles.
Le stage fut long : pendant quinze ans, Joseph rongea son frein, mâchonna des projets, rumina des réformes ; il aimait et respectait sa mère, mais piaffait 'en attendant l'heure où il serait enfin libre d'ouvrir sur le monde ses mains pleines de bienfaits. Entre temps, il voyageait, dans l'intérieur de ses États et au dehors, très vain des hommages des philosophes, bien qu'il se plaignît de leur importunité et affectât des poses de sage désabusé. La vie, au lieu de l'assagir et de l'instruire, le figeait dans ses
attitudes d'apôtre. Sa mère, pour l'occuper, avait fini par lui abandonner l'administration militaire, et, avec l'aide de Lascy, il y apporta de très profondes modifications. Ce fut sa dernière école, merveilleusement propre à développer ses défauts, la raideur et l'indifférence aux sentiments d'autrui.
Quand il prit le pouvoir en 1780, l'attente prolongée d'une autorité qu'il frôlait sans l'exercer, les flatteries de ses courtisans et les habitudes du commandement militaire avaient exaspéré ses impatiences jusqu'à une sorte de fureur. Il avait quarante ans et il paraissait dans la pleine vigueur de l'âge, bien pris dans sa petite taille, agile, le front haut, de très beaux yeux, limpides et clairs, d'un bleu de ciel, le bleu impérial, disaient les courtisans. Quelques s3aTiptômes indiquaient déjà cependant un certain fléchissement de ses forces, et il était talonné moins encore par le regret du temps qu'il avait perdu que par la crainte que ses jours ne fussent comptés; il devait mourir phtisique, et la maladie qui le minait sourdement explique en partie ce qu'il y a dans ses actes d'instabilité nerveuse et d'excitation fébrile. Il se mit aussitôt au travail pour transformer radicalement l'Empire d'après le modèle qu'il s'était façonné en rêve. Albert Sorel a dit de lui que son œuvre ne saurait être comparée qu'à celle de la Révolution française et qu'il lui fallut pour l'entreprendre une hardiesse supérieure à celle même des Constituants, puisque l'Autriche à cette époque était infiniment plus éloignée que la France de l'unité politique et de l'égalité sociale. — C'est vrai, avec cette réserve qu'il échoua et que son échec ne tient pas uniquement aux difficultés matérielles, qui d'ailleurs étaient extrêmes, mais aussi à ses défauts de caractère et aux lacunes de son esprit; sa hardiesse avait ses limites et il était moins dégagé des préjugés que fanfaron de nouveautés; ses réformes hâtives demeurèrent souvent incomplètes et il resta isolé entre les peuples déçus et les nobles exaspérés.