Sur ce discours, v. Brandi, Vie de Dobrovsky, p
2. Les faits me paraissent infirmer complètement l'opinion de Murko que les « premières fondations de chaires de langue tchèque ne furent déterminées que par des considérations pratiques » (Deutsche Einflûsse auf die Anfaenge der bœhm. Romantik). Murko a rendu un service capital en établissant par le menu l'intensité des influences allemandes sur la renaissance slave, mais il a dépassé le but. Il néglige complètement l'influence françaisej__tr£S puissante chez quelques-uns des précurseurs, Dobrovsky et
TSïïngmann par exemple ; surtout, il attribue à l'action du romantisme germanique l'exaltation du patriotisme tchèque qui est bien antérieure. La création de la chaire de slave à Prague a certainement un tout autre sens que la nomination de professeurs de tchèque à Vienne.
La plupart des hommes qui avaient pris en main la cause des Tchèques, étaient, comme Peltzel, convaincus qu'ils couraient à une défaite inévitable. Penchés au chevet de ce blessé qui, depuis un siècle et demi, agonisait sur un lit de torture, ils cherchaient avec angoisse les battements irréguliers du cœur : n'était-ce pas les derniers frissons, avant-coureurs de la mort ! — Ils s'aperçurent assez vite que le malade, profondément anémié, ne demandait qu'à vivre. Il est extrêmement difficile de déterminer avec quelque précision la profondeur et l'intensité réelle du patriotisme tchèque à la fin du xviii® siècle. Suivant Thu- "rneur du monient, les patriotes passent de l'abattement à l'enthousiasme, maudissent l'apathie de leurs contemporains ou exaltent leur dévouement. Nous savons que l'éditeur de l'Apologie de Tham fit mettre l'ouvrage au pilon, parce qu'il ne trouvait pas d'acheteurs, mais nous avons la preuve à côté de cela que les Tchèques comptaient dans les diverses classes de la société des sympathies très actives. La Renaissance slave fut en un certain sens un TïïîracleT parce qu'elfe rompit brusquement l'évolution commenjcée depuis le xvi^ siècle et qu'elle s'accomplit au milieu des^côÎTdîtîôïïsTés''pïus~difîiciles ; mais, comme tous les phénomènes historiques, ce fut un miracle explicable. La part de merveilleuxT^cst que Tes conditions extérieures qui éveillèrent le sentiment national, aient agi justement à l'extrême limite du temps où elles pouvaient encore avoir quelque influence.
Pour le moment, si les classes supérieures étaient si gangrenées par les infiltrations étrangères qu'on ne les ramena qu'après un lent et pénible etlort, les paysans avaient beau-
coup mieux conserve les souvenirs antiques : on n avait pas cessé de lire dans les villages les chroniques de Hajek, qui
avait été protégé par son catholicisme contre les recherches des missionnaires et que mentionnent si souvent les actes d'inventaires; les autodidactes, les pismakes, copiaient les \ vieux récits et les racontaient aux veillées ; on se répétait \ les légendes de Liboucha et de Przémysl ou les exploits \de ces furieux Taborites qui avaient promené jusqu'à la Bialtique et à la Souabe l'hérésie victorieuse. Sur chaque colline se dressait une ruine, et le vent qui ébranlait les murailles croulantes, racontait la gloire ou les souffrances des aïeux; l'imagination populaire vivait dans le passé. Les régiments qui marchaient contre les républicains français, chantaient les exploits de Zizka et de Procope : « Rappelons-nous Chloumets, Ousti, Domazlitse ; la Pologne et la Hongrie encore plus ont vu les victoires tchèques... N'oublions pas ces héros que furent les Taborites : Zizka l'aveugle les conduisait. » — Plus les écrivains se rapprochaient des couches profondes de la nation, et plus ils se dégageaient des lâches désespoirs : Téchliak, qui n'avait aucun talent, mais qui avait la foi, écrivait à Ribaj, l'un des précurseurs, qui, attristé, parlait d'abandonner le combat : « Tu t'affliges du petit nombre des amis de notre langue, et tu veux en diminuer le nombre... Il ne faut pas perdre ainsi courage, mais redoubler d'efforts, répandre les livres, réunir tous ceux qui communient dans un même désir. )> Ce souffle de confiance et de foi qui vient d'en bas, relève les cœurs, soutient les défaillances, et inspire aux plus sceptiques au moins la résolution de combattre jusqu'au bout, quelle que doive être l'issue de la lutte. Peltzel se décide à publier en tchèque sa chronique historique et prouve ainsi qu'il n'est plus aussi sûr de la mort prochaine de son peuple '.
I. De Joséphiniste et de pessimiste, dit Vilchek dans son admirable histoire de la littérature tchèque, il se transforme en patriote et en optimiste (p. 170). — En revanche, je ne saurais admettre, avec Vltchek, qu'on suit dans Peltzel d'une façon instructive, la retraite du rationalisme du xviii' siècle devant le nationalisme grandissant du xix« siècle. — Le nationalisme tchèque, au moins au début, n'est pas une réaction contre les doctrines françaises, il en est la conséquence ; Dobrovsky, loungmann et Havlit-
La fondation de la chaire de littérature slave nous apparaît donc comme une très grande date dans l'histoire de la Bohême : c'est l'heure où se forme le parti patriote tchèque. Il va grandir sourdement pendant la crise révolutionnaire.
H Léopold, justement parce qu'il avait l'esprit très subtil, s'était complètement mépris sur le caractère de la Révolution française; il crut pouvoir employer avec elle les formules diplomatiques ordinaires, il ne se doutait pas qu'une déclaration comme celle de Pilnitz rendait une rupture à peu près inévitable. Il n'est pas défendu de supposer que, s'il eût vécu, il eût cherché à limiter une guerre qu'il n'avait pas désirée. Son successeur, François (i'^'' mars 1792), y mit plus de passion, et, grâce à lui, l'Autriche devint ce qu'elle devait rester jusqu'en 1866, le foyer de la Contre-Révolution. Toute réforme s'arrêta ; à une période de bouleversements succéda une période d'inertie et de routine ; la monarchie demeura figée dans la forme que lui avait donnée Léopold II. Les Habsbourgs, sans renoncer à miner lentement la constitution hongroise, ne pen-
I saient plus pour le moment à la supprimer; sur leurs autres domaines, ils étouffaient peu à peu par une savante pression les dernières convulsions de l'autonomie locale, servis par la connivence de l'aristocratie qui redoutait pour ses privilèges le développement des idées françaises, et par la complicité de l'Église, qui achetait par sa platitude devant le pouvoir l'autorité qu'il lui abandonnait sur les âmes. Ce fut l'épanouissement de rabsolutisme^non pas féroce, patriarcal au contraire et douceâtre, étouffant et niais.
Tout comme au xvn" siècle, les rois de Bohême redoutaient le contact avec l'Allemagne, et, en même temps qu'ils poursuivaient la restauration de leur puissance dans l'Empire, ils fermèrent leurs frontières aux influences étrangères.
chck sont des disciples de Voltaire et ils ne se séparent de Joseph II que lorsque celui-ci se sépare lui-même de la philosophie du xviu" siècle.
Non pas qu'ils eussent cessé de poursuivre la germanisation de leurs peuples, mais ils voulaient en quelque sorte les germaniser seuls, sans le secours d'alliés qui leur étaient suspects. Cette politique incohérente et absurde n'arrêta pas l'action de la pensée allemande, mais elle la dévoya, de sorte qu'elle se traduisit par une exaltation toujours plus marquée du patriotisme local. Les ministres autrichiens étaient les gens les moins capables du monde de comprendre la valeur des forces morales et la puissance des idées. Les diètes étaient dociles, l'administration partout obéie; ils n'attachèrent aucune importance à la propagande de petits cénacles littéraires, composés de littérateurs très paisibles. Grâce à cette indifférence, la Bohème rassembla peu à peu ses enfants dispersés; le bataillon sacré des patriotes de la première heure s'accrût de nouveaux volontaires, et la Révolution de 1848 montra quelle influence peuvent exercer au milieu de majorités anémiées quelques milliers d'hommes convaincus et résolus.
Dès ce moment, la cause était gagnée : du jour, en effet, où le parti tchèque eut déployé son drapeau, il rallia l'immense majorité du peuple qu'avait tenue éloignée jusqu'alors un pessimisme morose, et, lorsqu'il fut avéré que cinq ou six millions d'hommes refusaient d'abdiquer leurs droits, il fallut bien chercher les moyens de les satisfaire. Malgré bien des déboires et des tristesses, le xlx^ siècle est ainsi pour la Bohême un siècle de revanche et de joie, et il est marqué par une ascension continue du peuple vers la liberté morale et politique. De 1618 kijgix,-jd\j^-aYMtconnu toutes les affres de l'agonie ; clouée sur la croix par des fanatiques sans intelligence et sans cœur, saignée aux quatre membres par des maîtres qui n'entendaient pas ses sanglots, condamnée au désespoir par des lois implacables qui réduisaient à un véritable esclavage l'immense majorité du peuple et supprimaient jusqu'à l'ombre de la pensée, humiliée, menacée dans ses intérêts et dans sa langue, elle avait malgré tout conservé la volonté de vivre.
Quand le clairon d'un siècle nouveau sonna le réveil des nations, elle trouva assez de force pour se dresser hors de son tombeau et pour répondre au signal.