ARNIM ET JEAN-GEORGES
lesquelles les historiens sont le plus naturellement en garde, c'est la tentation d'attribuer aux personnages qu'ils étudient des idées et des sentiments qui n'existaient pas de leur temps; cette prudence nous dissimule quelquefois la vérité. Le patriotisme allemand du xvii^ siècle n'a pas la véhémence exclusive de celui du xix^ et il laisse subsister dans les âmes des passions opposées ; elles ne le suppriment pas cependant; il n'empêche pas les collusions avec l'étranger, mais elles laissent quelque amertume au cœur des coupables.
La maison de Saxe, peu ambitieuse, médiocre, rivée depuis la défection de Maurice de Saxe à l'alliance autrichienne, était une de celles qui auraient le plus sincèrement préféré une entente avec les Habsbourgs à une coalition avec la Suède et la France, et les désirs d'Arnim se confondaient sur ce point avec ceux de TÉlecteur. Il le pressa d'envoyer son armée en Bohême par mesure conservatoire ; c'était le meilleur moyen de niaintenir à la guerre son caractère politique. Breitenfeld est la revanche de la Bila-Hora, avait dit Waldstein à Raschin; c'était justement ce que ne voulaient pas Arnim et son maître : il fallait écarter les radicaux, les intransigeants, tous ceux qui poursuivaient la ruine absolue de l'Autriche. Au moment oùThurn attendait de l'Électeur les secours qui lui permettraient de terminer ses préparatifs, il apprit que l'armée saxonne avait franchi la frontière et transformait ainsi en expédition de rapine et de conquête ce qui, dans l'esprit de Gustave-Adolphe et de Trtchka, aurait dû être une croisade libératrice '. « Malheur à nous, gens d'honneur, écrivait Thurn désespéré, qui avons tant souffert pour notre religion et qui devons maintenant être dépouillés de cette façon et voir ravager notre beau royaume '. » Les émigrés
1. Loin de moi la pensée de dire que, sans la perfidie de Jean-Georges, la tentative de Thurn aurait réussi; seulement l'expédition d'Arnim, en lui enlevant son caractère national, diminua intinimcnt ses chances de succès et ruina définitivement les espoirs de l'émigration.
2. Neucs Archiv fur saechs. Gesch. 1886, p. 286. Rézek (p. 49 et sq.) a fait complètement la lumière sur ce point.
l'invasion saxonne 143
tchèques subissaient le sort qui attend tous ceux qui ont quitté le sol natal ; les concours étrangers qui s'offrent à eux, entachés de trahison et de cupidité, les compromettent sans les servir. Comment les ambitions compliquées de Jean-Georges, qui n'osait même pas se les avouer à luimême, et les hésitations de sa politique auraient-elles rencontré quelque écho dans l'àme de la nation ! Comment auraient-elles suscité cette unanimité et cette fièvre d'enthousiasme qui seules auraient soulevé de son tombeau ce pauvre peuple martyr ! Les Frères, qui avaient peut-être dans le pays les relations les plus lointaines, peu belliqueux déjà, se tinrent à l'écart : pourquoi se seraient-ils compromis pour la SaxcPThurn, dont tous les plans étaient renversés, dut se borner à dénoncer à Gustave-Adolphe les pillages de cette armée saxonne, « où il n'y avait pas d'amour et d'où ne pouvait en conséquence rien sortir de durable ». Ce qui en sortit, ce fut l'affermissement du régime nouveau. Les nouveaux possesseurs du sol, nobles et clercs, troublés dans leur quiétude par l'invasion, se serrèrent autour de la dynastie qui leur garantissait leurs domaines, plus ou moins régulièrement acquis ; la masse de la population, en présence de ses prétendus libérateurs qui n'apparaissaient que pour piller et pour fuir, renonça à toute pensée de révolte et se renferma de plus en plus dans une torpeur résignée; les émigrés qui, ignorants et crédules, avaient suivi l'armée saxonne, apparurent complices de ses déprédations, et l'auréole qui s'attachait aux proscrits s'effaça quand on les vit avides de représailles et âpres à la curée ; beaucoup de pseudo-catholiques, qui avaient accueilli avec joie l'annonce d'une réparation, quittèrent le pays avec les envahisseurs pour échapper aux vengeances des catholiques, et leur départ acheva la ruine du protestantisme bohème.
La désillusion fut d'autant plus amère que les vœux de liberté avaient été plus passionnés. Les années qui s'étaient écoulées depuis qu'en 1627 le protestantisme avait officiellement cessé d'exister, avaient été vraiment ce « temps plein