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Quand je me suis proposé de peindre dans ce livre le plus grand, peut-être, des amours humains, IV mour maternel, je me suis quelque temps demandé où je pourrais puiser Texpérience nécessaire pour exprimer ce sentiment. U y a des émotions que la vie apporte naturellement au cœur de l'écrivain, et celleslà viennent se traduire d'elles-mêmes dans sa pensée. n y en a d'autres qu'il peut encore préciser, même quand elles lui sont inconnues, et une sorte de divination est alors le privilège de son esprit. Mais les mères seules connaissent leur amour. C'est l'amour sacré par excellence. C'est l'hostie du temple. C'est un secret que les femmes ont avec Dieu, et il semble que leur prière ait toujours un doigt dur la bouche.
s A MA MÈRE.
Cette tendresse sans bornes, qui n*a ni commencement ni fin, tient de Finconnu et procède directement du mystère générateur. Elle est Taînée de l'enfant même, dont elle devance la naissance, et c'est, n'est-ce pas? quand il se forme dans le sein maternel que le cœur de la mère descend en lui. Un lien mystérieux et tout-puissant s'établit dès lors entre la vie de Tenfant et celle qui l'a mis au monde, et, quand arrive une maladie, on voit ce prodigieux spectacle de la lutte de la mère avec la mort.
Ce spectacle, cbère mare, tu l'as donné à cbacun de tes enfants, et nous t'avons eue successivement, à différents âges de notre vie, au cbevet de notre lit. Pour exprimer l'amour maternel, je n'ai donc eu qu'à le regarder en toi, et il m'a suffi d'évoquer dans mon souvenir ce combat héroïque dont j'avais été tour à tour l'objet et le témoin, et qui oppose k la mort, nonseulement les soins, mais l'indéânissable résistance du cœur. J'ai revu cette main se posant sur celle du
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malade et loi communiquant une inépuisable ritalité.. J'ai revu cette âme, invulnérable au découragement et à la fatigue, combattant la souffrance baiser k ba^* ser et faisant de sa tendresse Ym respirable de son enfant. Le médecin alors, c'est la mère ; la cure, c'est son amour. Elle n'admet pas que son enfant puisse lui échapper, et ce veto mystérieux est entendu d'en haut. Elle barre le chemin à l'arrêt de Dieu. Elle a porté cet être qui va mourir, elle le porte encore, elle défend qu'on y touche, et la mort recule devant cette sentinelle terrible du berceau.
Ce pieux souvenir a été mon principal mobile. Tu as, sans t'en douter, collaboré en moi avec moi, et, si ce modeste livre vaut la peine que tu l'ouvres, tu y trouveras le reflet filial de ton dévouement maternel. H est donc simple qu'en le publiant ce soit d'abord à toi que je l'adresse. C'est une respectueuse offrande ^ en reconnaissance de tout ce que tes enfants te doivent de bonheur et de soulagement depuis qu'ils se
connaissent, et de cette sollicitude incessante qui les a toujours entourés et les entoure encore aujourd'hui, avec plus de force que jamais, dans Tépreuve de leur exil volontaire, grande épreuve que tu leur fais douce.
Si je ne craignais d'être accusé de glisser une préface dans une dédicace, je te dirais tout de suite, ici, quelques mots sur le point de vue auquel je me suis placé dans cette étude, où ce qu'on appelle aujourd'hui la fantaisie n'est pour rien.
' De toutes les idées générales qui ont dominé la lit^ térature du xix® siècle, la plus «populaire, peut-être, celle que les écrivains ont le plus aimé à répandre, c'est l'idée de la réhabilitation des êtres déclassés ou déshérités de la considération publique par le préjugé. Donner la main aux opprimés, consoler les malheureux, soutenir, en un mot, les faibles, et, parmi les faibles, les femmes, telle a été, et telle sera longtemps encore, la plus haute mission de la pensée
moderne. Il y a, je le sais, des mécontents qui crient volontiers à la banalité lorsqu'on leur présente une nouvelle Manon Lescaut ou une nouvelle Harion de Lorme. Encore une courtisane ! disent-ils ; encore une actrice ! les lorettes, cela court les rues 1 — Hélas ! c'est ce qui fait que nous les plaignons.
Eh I pourquoi donc ne pas continuer de s'attendrir sur des misères qui durent toujours? pourquoi ne pins réclamer contre une flétrissure permanente, qui est peut-être la première cause de ces déchéances ? pourquoi ne pas demander au moins l'indulgence et la sympathie pour des maux que l'éducation et une meilleure répartition des fonctions réservées à la femme feraient disparaître? pourquoi se taire sur les injustices de la destinée ou sur l'inflexibilité de cette barrière sociale qui, par la pauvreté et par l'abandon, relègue tant de jeunes et pauvres filles dans ce bagne de la faute, pire encore peut-être que le bagne du crime? Ce n'est pas à la pitié de cesser, c'est à la souf-
france. Depuis quand rattendrissement sur Vèitè faiblô est-il banal? depuis quand, en présence de c^s pauvres ensevelies, le deuil de Tàme est-il passé de mode? Il est donc nouveau de mépriser, s'il est banal de pleurer? Toujours la même larme ! dites-vous. — C'est pour cela qu'elle est sainte.
Il reste ici-bas à la femme, si avilie qu'elle soit, un piédestal : — la maternité. Donnez un enfant à la créature tombée, et la créature tombée deviendra sublime. Toutes les femmes sont égales devant l'amour maternel.
C'est dans cet amour infini, expression de Dieu sur la terre, que ce livre, s'engageant d'ailleurs dans une voie facile et toute frayée par les maîtres, s'est efforcé de puiser la réhabilitation de ces infortunées prêtresses de l'art et pécheresses de la vie que la pudeur publique met au carcan de la ceinture dorée. Il n'a d'autre mérite et d'autre prétention que cette bonne intention. Il a voulu peindre, dans le Paris du
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plaisir, ti&e dô ceà femmes belles et souillées, telles p'elles sont, ou du moins telles qu'on les rencontre on peu partout, avec toutes leurs taches et toutes leurs fautes, qui vivent au crochet du vice et mangent sans appétit leur mauvais pain tendre. Puis, dans cette Phryné, il a rêvé une Niobé, à laquelle il a prêté un enfant adoré tout bas dans une cachette de sa vie et de son cœur ; et, après avoir monti'é les joues fardées, les lèvres vénales et le sein payé de cette bohème, il en a montré les deux genoux devant un berceau. H ne croit pas s'être trompé en concluant, non à l'anathème, mais à la sympathie pour toutes ces exilées de la vie sociale, en leur reconnaissant, tout aussi bien qu'aux honnêtes femmes, leur droit à la maternité, et, par conséquent, à la famille ; en préchant l'égalité du respect en présence de l'égalité du dévouement, et en faisant porter par l'enfant devant la mère et par la vierge devant l'impure le vase de parfums de Madeleine.
S'il a SU rendre toute sa pensée, ce livre devra, en outre, introduire le lecteur dans une coulisse de la scène parisienne un peu moins connue peut-être que les autres. Il devra mettre en relief ce Paris millionnaire, à la fois pauvre et riche, prude et dissipé, chaste et libre, bien élevé et fantasque, correct et désordonné, qui, sous les lambris dorés et avec les apparences de la meilleure compagnie, se permet toutes les escapades de l'aventure, s'amuse à faire avec son or des ricochets sur le fleuve de la vie, et, au grand étonnement de la tradition classique, fournit à la fois à robservationdes grandes dames boursières, des boursiers grands seigneurs, des gredins loustics, des comédiennes tragiques, des dandies héroïques et des héritières amoureuses.
Mais, encore une fois, en supposant que l'intention principale de cette étude mérite qu'on la remarque, on pourra y voir, avant tout et surtout, le désir de fléchir l'implacable arrêt du préjugé contre des femmes
plus punies que coupables, en faisant jaillir un grand dévouement d'une vie méprisée, et en allumant Tétincelle de la famille à un foyer à qui Ton n'accorde que des cendres.
Ce n'est donc pas sans raison que je place l'héroïne* de la Bohême dorée sous le patronage de ton cœur. C'est parce que je sens qu'à défaut d'autre lectrice tu lui suffiras, et que, si faible que soit le plaidoyer, la cause éveillera en toi un sympathique écho. C'est enfin parce que je sais que jamais tu n'as manqué au devoir de la compassion devant une infortune, quelle qu'elle fût, et que j'ai toujours rencontré en toi pour les faibles trop accablés et pour les faiblesses trop méprisées la clémence fraternelle de la vertu.
Permets maintenant à cette dédicace de se tourner vers celui à qui, en même temps qu'à nous, tu as voué ta vie, et dont tu es la compagne et l'appui. Ces pages te doivent le sentiment qui les a inspirées, mais
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c'est k lui qu'elles doivent le long enseignement qui les a mûries et qui date du jour où j*ai au lire. La Bohême dorée vous appartient donc h tous deux pour qui tout a toujours été commun, les jours lumineux et les jours sombres, le combat et le revers, la France et Texil, les grandes joies comme les rudes émotions de la vie, et tu seras heureuse, n'est-ce pas? que ce livre te donne encore quelque chose à partager avec lui.
C'est en général une tâche embarrassante et qu'on évite volontiers que de parler de soi et des siens. C'est une grâce qui n'est réservée qu'à la force, et il faut être l'illustre George Sand ou notre cher et grand Dumas pour savoir écrire le mot moi et concilier la liberté de la parole avec la dignité des pudeurs familiales. Comment se fait-il donc que j'ose soulever dans ce préambule le voile derrière lequel tout auteur, écolier ou maître, doit abriter son individualité? En vérité, je ne sais ; mais il me semble que la longue
pratique de Fexil met ceux qui le traversent au-dessus de certaines délicatesses sociales de la publicité, et que cette petite fie des tempêtes, où tout crie à Taise depuis le cormoran jusqu'à l'orage, nous isole du monde et nous donne quelques-unes des licences des anachorètes. La parole était un droit des déserts, la causerie doit être un privilège des lies.
Ëh bien ! je ne t'ai jamais dit et je n'ai jamais dit à mon père tout ce que la lecture de ses œuvres et plus encore peut-être sa parole amie ont prêté de courage à des tentatives qui ne valent même pas le nom de débuts. C'est lui qui, il y a sept ans, m'a donné la première leçon d'art que j'aie reçue, au moment où j'allais aborder les travaux de l'imagination, et je ne me rappelle jamais sans émotioirftvetfquel empressement et quelle bienveillance il a aplani pour moi les difficultés, souvent insurmontables, que rencontrent toujours les jeunes gens et les inconnus dans leur baccalauréat d'auteurs. C'est du reste toute une histoire. Tu ne la
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connais pas et il Ta oubliée. Peut-être t'intéresserat-elle, La voici :
C'était pendant les premiers mois de Tannée i 852 . Nous habitions Bruxelles. Tu te rappelles sans doute que, lorsque tu vins nous voir de Paris, tu nous trouvas installés tous les deux dans un fort simple logis dont le rez-de-chaussée était occupé par un bureau de tabac. Les chambres où nous couchions étaient d'une nudité héroïque. La chambre de mon père, très-haute de plafond quoique peu vaste, donnait sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Pour meubles, un petit canapé très-dur, une grande table, une horloge à gaîne en chêne, deux chaises basses du temps de Louis XIII à dossier de cuir, un poêle de fonte et un très-beau plat.de cuivre repoussé, que mon père avait acheté à Bruxelles le jour de son arrivée. L'acquisition de ce plat, dont tu ne te souviens probablement pas, vaut une parenthèse :
Mon père, tu le sais, avait quitté Paris sans avoir
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eu beaucoup le temps de mettre ordre à ses afihires, et le chemin de fer Pavait déposé à Bruxelles avec cent francs dans sa poche. En parcourant la ville, il ayise ce plat de cuivre.
— Combien ce plat ?
— Cent francs.
— Les voici.
n n'avait pas encore dtné, et, sll achetait ce plat, il ne savait peut-être pas comment il dînerait. Il était sûr d'avoir, pendant un bon mois, pour cette somme, une cinquantaine de plats, moins beaux, mais moins vides, n donna ses cent francs et prit le plat. Alors il le regarda et vit dessus un très-joli cochon de lait, gros, gras et cuit à point, mais c'était un cochon ciselé.
Moi, j'avais pour mobilier une chaise, une table, une grande armoire, dont mes bardes occupaient piteusement un coin, et un lit, si l'on peut appeler ainsi une planche recouverte de deux morceaux de toile
empruntés à la lingerie de Tom*Pouce< Quant à mao père, il couchait sûr son divan qui^ chaque soir, se transformait en lit, métamorphose que notre servante accomplissait en étendant soigneusement sur ce meu^ ble coriace une paire de draps qu'elle tirait de sa poche. C'était assurément là un lit de poëte. Ajoutes-y deux larges fenêtres sans rideaux, le soleil k pleins bords entrant, dès le matin, dan^ la chambre, et le bruyant carillon de l'Hôtel de Ville qui bavardait toutes les heures.
Aussi, grâce à toute cette lumière et à tout ce tapage, dormait-on peu dans les deux chambres et se levait-on de grand matin. Une fois levé, on se mettait au travail- Le travail durait jusqu'à dix heures. A dix heures, nous déjeunions. Puis, jusqu'à deux ou trois heures, c'était un continuel va-etr-vient d'amis et de compatriotes, toute la colonie bruxelloise d'abord, No^ Parfait, Laussedat, Place, Emile de Girardin, Péan^ l>eschanel, Bancel, Labrousse, Etienne
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Arago^ Versigny, Charras, et quelquefois le général Lamoricière qui, tout en causant^ faisait volontiers au caporal de notre bureau de tabac Tbonneur de le fumer dans ma pipe.
C'est dans cette chambre que nous fîmes connais^ saace avec Hetzel.
Hetzel est un éditeur comme il n*y en a que quatre ou cinq dans ce temps-ci. Il appartient à Télite de ces hommes d'initiative qui ont, de nos jours^ popularisé les collections à bon marché, et rendu les livres accessibles à toutes les bourses. Il sait admirable* ment« et rien qu'en fumant son cigare, trouver Fëcrivain, l'ouvrage, l'argent, l'imprimeur et le suc^ ces. Quand on connaît l'énorme distance qui sépare, par le temps qui court, le plus volumineux manuscrit du plus mince billet de banque, on ne peut que considérer comme fort précieux l'homme qui vient, à ses risques et périls» vous acheter votre œuvre obscure et qui, tandis que vous l'écrivez sans grand
espoir d*en tirer profit» se penche sur votre plume et découvre Fastre Écu dans la nuit de votre encrier.
Cet éditeur cache, en outi'e, en lui un auteur qui le vaut bien et pour lequel il a la modestie du pseudonyme ; et, pour ma part, je ne vois pas, dans ce qu'il écrit avec tant d'humour et d'esprit, ce qui peut le justifier de voyager ainsi dans la littérature avec un faux passe-port.
Or, à cette époque, le locataire du bureau de tabac de la Grande-Place achevait un livre qui, je l'espère, fera bientôt partie de ses œuvres complètes. Il entra en relations d'affaires avec plusieurs Ubraires étrangers et français, et naturellement ^vec le futur éditeur des Contemplations, qui, tout en signant ses traités avec la poésie, eut l'imprudence de m'offrir cinq cents francs d'un roman en un volume.
Mais l'imprudence n'était pas moins forte de ma
part à moi qui vendais la peau d'un livre avant de l'avoir fait.
Le lecteur des œuvres dlmagination, ce juge se- Tëre qu'il est si difficile de captiver, ce critique blasé et indifférent que Tidéal fatigue plus que la matière, et qui achète encore plus de livres chez Tépicier que chez le libraire, ce lecteur qui compose ce qu'on appelle le gros public, s*est-il jamais demandé, quand il lit une de ces œuvres, ce gue c'est que de l'écrire ? S'estr-il jamais demandé ce que c'est que d'inventer tout un peuple d'êtres vivants, que de tirer du néant, de l'ombre et de l'incréé, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards, des familles, des événements, une vie, une nature et une providence î S'estil quelquefois inquiété de savoir quel formidable effort de volonté il faut à l'écrivain, quelle que soit sa taille, pour s'ouvrir ainsi le crâne, pour ordonner à tout ce monde enseveli dans sa pensée d'apparaître, et pour faire à tous ces inconnus errant dans les limbes de son cerveau un signe qu'ils comprennent ? Cette question, que ne mérite pas le début toigours
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modeste d6s jeunes gens, se FesMl du moins adressée en lisant les maîtres?... S*est-il informé du cri qu*il a fallu qu'Eschyle pouss&t dans son imagination pour être entrevu d'Oreste, du geste souverain qu*ont dû faire en eux-mêmes Cervantes pour être aperçu de Don Quichotte, Shakespeare pour être obéi d'Ham^ let? Croit-il que ce fut chose facile à Rabelais d'amener du fond de son esprit le colossal Gargantua et le gigantesque Pantagruel t S'imagine^-il que Molière n'a eu qu'un mot à dire à Alceste pour qu'il aimât Célimène, que Voltaire n*a eu qu'à se frapper le front pour éveiller Candide, et Goethe pour tuer Werther, et qu'il n'a pas fallu que Byron criât longtemps dans sa pensée : «A moi, don Juan I » pour être entendu de son chef-d'œuvre ?
Doucement étendu dans son fauteuil et les pieds sur ses chenets, le lecteur n'a que la peine d'ouvrir le livre et de se laisser aller à la dérive du récit. Heureux l'écrivain s'il parvient & vous faire rire ou pieu-*
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rer I Hélas I vous ignorez donc que ce riro qui vous arrive aux lèvres a été conquis par les plus laborieu** ses insomnies, et que ces larmes faciles qui coulant de vos yeux, le front de l'écrivain les a suées goutte & goutte!
Tout livre qui parait apporte au public sa gerbe^ sa grappe ou sa fleur. C*est comme si l'on regardait m cÈamp en août. Il brille, il embaume^ il enivre. Hais qu'on songe au laboureur, qu'on songe au se^ meur, qu'on songe à l'écrivain I qu'on réfléchisse à ce qu'était ce champ en janvier, sous la bise, le vent et la neige ; à ce qu'était ce livre avant que l'œuvre eût germé, pendant que l'âpre inspiration soufflait et que l'écrivain, courbé, poussait devant lui Tidée au joug!
Donc, un beau jour, je me trouvai face à face avec cette affreuse dette à payer : un roman !
J'avais été rhétoricien, comme tout le monde, et, comme tout rhétoricien, j'avais eu le vice deValexan-
drin et j'avais joué à la poupée avec la muse. Plus , tard, j'avais traversé le noble apprentissage littéraire et politique de la presse et écrit des articles de journal. Mais qu'était-K^ que cela auprès d'un roman T — Des articles de journal I travail périlleux par le siècle qui court, mais où tout vous sert, l'événement du jour, le discours de la veille, la question du lendemain, et surtout, et avant tout, le gouvernement, cet infatigable collaborateur de l'opposition,— Des vers ! travail charmant où l'on est aidé par tout, par le ciel^ par les fleurs, par le printemps ; travail ailé où l'inflexible régularité de la forme vous porte sans vous retenir, où l'on se sent à la fois maître et captif du rhythme, où Ton poursuit la rime dans tous les chemins de l'azur et où la rime une fois prise au vol vous saisit et vous encage. Mais la prose ! écrire en prose I pourquoi plutôt ce mot-ci que ce mot-là ? la prose I lourde béte de somme qui laboure des alinéas sous le gazouillement des strophes dans l'infini t
Et quand cette prose, déjà si revêche rien que pour écrire une lettre, est la prose d'un gros roman I quand on se voit condamné, par traité, à faire les frais d*un volume où il y aura pour cinq cents francs d'intérêt, quand il faut enchaîner des événements, créer des situations, faire ce personnage-ci très-méchant et cet autre très-dévoué, enfanter une douleur, couver un amour, mettre au monde un crime bien conformé, accoucher d'un suicide et être le bon Dieu en personne pendant une année de trois cent soiîante*cinq pages!
J'avais eu beau me creuser la cervelle et me prendre consciencieusement le front dans mes deux mains, ainsi qu'il sied : je ne trouvais rien. Je regardais le dessin du papier de ma chambre, je regardais les passants dans la rue, je fronçais même le sourcil et je fumais cigare sur cigare : — pas le plus petit grain d'idée I La pipe elle-même, cette grande camarade du travail) était impuissante, mon roman ne sortait pas
St A HA Mâts*
de son ouage» ^ j'unôs fumé, «ans plus de résultat, tout uotrerez-deHluuissée*
-« Pourtant, me disais-je, l'œil toujours fixé sur la Grande-Place, le roman que je cherche n'est peut-^tre pas si loin de moi que je le crois. Dans toutes ces rieilles nuilsons demi*e^MLgnoles, demi-flamandes,
' que de romans ont élu domicile depuis deux siècles i Cet Hôtel de ville a yu errer dans ses salles la figure patibulaire et machiavélique du duc d*Albe; cette maison mi-partie gothique et rococo, qu'on appelle je ne sais trop pourquoi la Maison du RoU a vu des* cendre par une de ses fenêtres, comme Charles I^ à
. Whitehall, Hom et Egmont aUantàréchafaudl en ce moment même, et sans m'enfoncer si avant dans le passé, l'ouvrière qui chante à cette lucarne» en face de moi, a peut-être tout ce qu'il faut pour être mon amoureiLse. Mon roman ! mais il est sous chacun des toits de ces maisons, sous chacun des pavés de cette place, dans chacune des heures de ce cadran I
J'aTais as9Qréin«ot xmon. Mon roman était sans nul doute très-près de moi. En j réfléchiijsant mémei j'ai de fortes raisons de croiro qu'il était en moi.
lion père doyina sans donte mon embarras ; car un matin Urne dit:
— Penses-tu à ton livre T
— Toute la journée*
— Âs-ta une idée ?
— Non.
— EnveuX'tuune?
Je ne répondis qu'en m'asseyant sur le lit qui venait de reprendre ses fonctions d'ottomane et je mepré|mrai à écouter.
Puisque je suis en train de te faire mes confidences, pourquoi ne te l'avouerais-je pas ? j'ai toujours été visrà-vis de mon père d'une grande timidité littéï^ire. J'avais noirci des rames de papier dans le huisclos le plus sournois et sans lui en rien confier ; j'avais ébauché plusieurs plans de je ne sais quoi» que pour
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tout au monde je ne lui eusse pas montrés. Ce n*est pas que ce fût lui qui m'intimidât. Non, mais je ne pouvais me décider à me mettre à Taise avec Hernani. J'avais peur d'Angelo, tyran de Padoue. Je tremblais devant Claude Frollo, et je n'eusse consenti à dire à mon père quelqu'une de mes rêveries qu'à la condition qu'il renvoyât Ruy-Blas.
Je l'écoutai donc avec une véritable émotiofi^ — J'ai dans l'esprit, me dit-il, beaucoup plus de choses que je n'en pourrai faire. Je n'écrirai jamais le roman dont je vais te parler. C'est une idée qui m^est venue en faisant Ruy-Blas. Tu as lu les Confessions de Jean-Jacques, tu te rappelles la scène où Jean*^ Jacques, en livrée, sert à table mademoiselle de Solar* Eh bien I il y a là un roman, et ce roman, le voici.
Et mon père me raconta les principaux traits d'uii livre que je n'avais plus qu'à développer et qu'à écrire. Ce livre, je l'ai en effet commencé jadis, et son ébauche doit être aujourd'hui dand quelque tiroir d*où je
te promets de ne jamais Texhumer, car, dès les premières lignes, j'avais senti mon impuissance à traiter ce sujet dont les proportions me dépassaient ; peutêtre aussi avais-je reconnu, dans cet essai, une des lois les plus mystérieuses et les plus impérieuses des travaux d'imagination, celle qui empêche de s'approprier et de s'assimiler un projet de livre dont on n'a pa5 eu soi-même la première étincelle. L'esprit en effet ne peut féconder que des idées ignorées de tous. U veut conquérir le rêve d'où sortira son œuvre et l'enlever flottant et indécis des ombres du néant. Il lui faut l'accouplement farouche et jaloux avec une pensée dont il aura seul la clef.
Cependant, de la conversation que j'eus ce jour-là avec mon père j'ai retenu un enseignement dont j'ai depuis cherché à profiter et dont les termes sont encore présents à ma mémoire. Cet enseignement s'efforçait de m'initier à ces secretô intimes du procédé du romancier ou du drataatufge, qui restent toujours
se A MA Mi»E,
ignorés da public. U m'introduisait dans ce grand bois sacré de l'imagination dont la lisière a fourni un jour un mot au craintif Boileau. Il me montrait par' quels chemins l'esprit qui veut produire une œuvre arrive, sans autre fil conducteur que sa volonté, h pouvoir s'orienter dans l'inconnu, comment il tienne, cherche, va, vient, hésite, confronte, envisage, s'arrête, passe outre, et enfin, après avoir battu tous les sentiers de la rêverie, tombe eu arrêt, hérissé et joyeux, sur une idée.
— Absorbe-toi quelques jours, me dit mon père eu terminant, daQsce monde nouveau dont tu vas être le maître. Enferme-toi avec tes personnages et regardeles bien en face. Ne t'effraie pas des à-peu-près qui te viendront h l'esprit. L'ébauche, d'abord informe, ne tardera pas à se préciser. Ces oscillations de contours précèdent toujours le moment où l'œuvre prend pied et marche. Nous parUons tout à l'heure de Ruy-BlcLs^ eh bien 1 je me rappelle qu'il m'af parut d'une fagon
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toute différente de ce gu'il est aujourd'hui. La toile se levait sur Ruy-Blas grand seigneur, premier minis^ tre, aimant la reine et aimé d'elle. Le spectateur n'é^ tait pas prévenu que ce ministre était un laquais. On devait voir tout à coup don Salluste surgir et jouer ayec le déguisement de son valet pour le lui arracher ensuite. Dans la pièce telle qu'elle est, on voit don Salluste masquer Ruy-Blas. Ce n*est que peu à peu que chaque scène a pris son plan juste dans mon esprit et que ce que j'avais entrevu tout d'abord comme le premier acte du drame s'est graduellement reculé jusqu'au troisième.
Tout en écrivant la Bohême dorée^ qui ne m'a pas coûté moins de sept mois d'un effort livré à lui-même, que de fois je me suis répété tout bas cette première leçon d'art! Mais ce n'est pas tout. La cohabita^ tion journalière de cette pensée vénérée qui travaille sous le même toit que nous ne m'a pas moins encou-ragé et soutenu. — Rappelle-^toi notre bibliothèque
d*Hauteville-HoQse, asile ordinaire de nos lectures de famille, où, quand le piano de ta fille nous a dit sa dernière mélodie, chacun de nous est tour à tour lecteur et auditeur, où Victor nous lit les Introductions de sa traduction de Shakespeare, où Auguste Vacqnerie nous a lu page à page son éclatant livre de Profils et Grimaces et toute son œuvre théâtrale encore inédite, où Paul Meurice, lors de son dernier voyage à Guemesey, a peut-être conçu le plan de son-beau drame de Fanfan La Tulipe^ où RibeyroUes, l'éloquent journaliste de 48, nous a fait connaître un soir les premières pages de son roman les Filles de Milton, où Victor Schœlcher nous apportait parfois un chapitre de son excellente étude sur Handel; salon intime de l'hospitalité littéraire, ouvert surtout aux muses en voyage, qui se souvient encore du Poème de la femme récité, il y a deux ans, par madame Louise Colet ; qui a vu passer quelques-uns de nos amis les plus regrettés et les moins oublieux, Hippolyte Lucas,
Paul Poucher, Leflo, Paillard de Villeneuve; qui a entendu madame de Girardin, de noble mémoire, dépenser sans compter tout son bagage de causerie, et Dumas nous parler avec tant d'émotion des succès de son fils.
C'est dans cette bibliothèque, qui réunit dans ses rayons tous les noms immortels ou illustres de Fart moderne, depuis Chateaubriand jusqu'à Eugène Sue, depuis Michelet jusqu'à Théophile Gautier et Méry, depuis Balzac jusqu'à Alphonse Karr et Jules Janin, que nous avons écouté, cet hiver, les douze ou quinze grands drames dont se compose le prochain livre que va publier Hetzel, la Légende des Siècles; c'est là que nous avons vu successivement apparaître devant nous Fabrice, le Cid, Olivier, Roland, Eviradnus, et sortir, pour ainsi dire, du manuscrit feuilleté par mon père ce tournoi de géants armés d'épopées.
Eh bien I te le dirai-je? quand, au milieu de mon chétif travail^ le découragement me venait, c'était
en écoutant ces poèmes, auxquels le voisinage des grandes œuvres contemporaines qui nous entouraient ajoutait encore plus de puissance, que je retrouvais Ténergie nécessaire à toute entreprise de longue haleine. Je renouvelais ainsi à la source paternelle ma petite provision d*entrain quotidien, et je rentrais dans mon coin et dans mon livre avec des reflets lumineux que j'employais à la fragile dorure de mes bohèmes*
C'est donc autant h mon père qu'à toi que j'adresse ce livre. Lisez-le, lui avec toute l'indulgence des belleslettres, toi avec toute la faveur de tes préventions ma* teroelles qui me seront aujourd'hui plus précieuses et plus nécessaires que jamais.
Tu reconnaîtras dans ces pages beaucoup de ces impressions d'autrefois dont nous aimons tant à nous entretenir quand notre causerie d'expatriés s'arrête sur Paris. Car l'Angleterre a eu beau faire, nous sommes tous plus ou moins restés les incorrigibles Parisiens que nous étions, lorsque npus balntions
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cette maison de la rne de la Totir-d*Auyergne d'où nous dominions, dans une éternelle brume de vapeurs et de fumées, les maisons et les monuments de la grande cité.
Qae de fois, n'est-ce pas? dans les soirées d*été, nous nous sommes accoudés ensemble h ce balcon oA ne mène plus, hélas 1 l'escalier de Tétranger, et, les yeux fixés sur Paris, nous nous sommes communi-* qaë notre émotion devant ce sublime spectacle! Comme nous restions confondus d'admiration en présence de la double ^faculté de cette ville mons* traeuse et charmante qui sait être à la fois Athènes et Rome l Nous la voyions tour & tour dans son éclat de rire et dans son éclair. Nous la comprenions dans sa chanson à boire et dans sa Marseillaisef dans sa boue et dans sa lumière, tout en évoquant ces grands éTéfiements de la rue qui, depuis soixante^lix ans, (mt fait monter si haut le pavé de Paris dans Testlme de l'histoire. Nous écoutions avec amour le lourbil-»
Ion de ces voitures roulant au loin sur les boulevards ; nous regardions le va-et-vient de cette population affairée, le chaos de ces journées où le matin et le soir ont des physionomies si disparates, le rayonnement de ces bals et de ces guinguettes, la robe de soie éclipsant sur le trottoir la robe d'indienne, mais cousue avec la même aiguille de la coquetterie et du bon goût, les théâtres, les afSches, les concerts, les restaurants, le roulis océanique de tout ce monde sans cesse en mouvement et ivre de plaisirs, de dépenses et de bruit; et, en même temps, il nous semblait voir distinctement aller et venir, à travers cette foule coiffée de fantaisie et de caprice, le peuple couronné des idées. Nous apercevions, au milieu de la foule, l'Art, la Science, la Philosophie et le Progrès, fantômes toujours debout, invisibles demi-dieux, jaillis du front de la capitale, et qui, Titans majestueux et masqués, Téchelle et le flambeau à la main, procèdent chaque jour, dans Paris, à l'éclairage du monde. Nous ai-*
mions à entendre, pour ainsi dire, marcher dans Tombre, au milieu des femmes parées et des hommes insouciants, à travers le fracas des voitures et le cliquetis des verres, la patrouille des libertés publiques. Et vraiment nous restions fascinés par cette ville, prostituée comme Babylone, sainte comme Jérusalem, étemelle comme Rome, berceau de la Convention et du bal de TOpéra, de la révolution et du vaudeville, de la tribune et de la scène, du journal et du couplet, de la grande langue et du bon mot, de la blouse bleue et du maillot rose, tour à tour fidèle et infidèle à son but, à la fois initiatrice de la délivrance et esclave du succès, qui marque le pas au genre humain avec un jeté-battu, et qui, un jour, comme pour symboliser sa mission et sa légèreté, a placé sur la colonne de Juillet le Génie de la Liberté dans la pose d*un danseur.
C'est ce péché originel de Tamour et de l'admiration de Paris que j'ai cherché à inoculer au personnage
de Maurice, et, tout en y rèmA cet hiver, dans mes promenades sur la triste et solitaire esplanade qui mène au havre désolé de Saint-Sampson, j'ai, je te le confesse, éprouvé une sorte de voluptueuse et amëre jouissance à ressusciter dans ma pensée le décor magique de Téblouissante cité. Tout en regardant Tarchipel sauvage éparpillé dans la mer autour de Guernesey, tout en suivant de Tœil les oscillations de la vague fouettée par la brise et la voile blanche de quelque bateau pécheur rasant là-bas la ligne de Thorizon, je me plaisais à faire à travers ma ville natale le voyage des souvenirs; je m'embarquais sur mes vingt-cinq ans échoués à ce rocher, et, bercé par mon rêve, enivré par le mirage des réminiscences, il me semblait voir mon Paris sortir au loin de l'Océan, et, dans une perspective de la brume, dans un déchirement de la nuée, surgir cet immense port des esprits I Alors, comme un enfant qui prend au sérieux son jouet, je me plaisais à donner à la fumée tumultueuse des
Steamers la forme tranquille de la famée des toits de Paris, je métamorphosais le granit en asphalte, recueil en trottoir, les galets en pavés, la solitude en mouvement; j'allumais les phares de Saint-Pierre, tfAurigny et des Casquets avec le gaz du boulevard des Italiens, je touchais notre rocher avec la baguette de Tillusion, et j'en faisais sortir le ruisseau de la Place-Royale.
Ce souvenir seul fut encore un de mes bonheurs, je n'ose dire une de mes forces, car il me ramenait, par un retour tout naturel, à la conscience du grand devoir qui nous attache au service de la France, et peut-être, en terminant ce livre inspiré par tout ce que je vénère et par tout ce que j'aime, .m'est-il permis de vous confondre tous trois dans cette humble dédicace, toi, ma mère, toi, mon père, — toi, ma
patrie!
Charles HUGO.
Gaeroesey, Hauteville-House, mai 1859.
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