UNE ACTRICE RETIREE DU MONDE
Malgré la chaleur d'une des plus belles journées de l'été de Tannée 1829, il y avait eu foule, ce soir-là, au grand théâtre de Bordeaux. L'afiSche annonçait nous ne savons plus quel drame joué par une actrice célèbre et populaire de la Porte-Saint-Martin. Poui'-
suivant sa tournée de congé dans les départements, mademoiselle Ninon Larovère passait par Bordeaux, où ses engagements ne lui permettaient de donner qu'une seule représentation.
Il est assurément dans les droits de Fauteur, en supposant que l'histoire qu'il va raconter ne soit un roman que de nom, de laisser le lecteur libre d'en soulever les masques pour y retrouver des visages qui, sous d'autres noms, ont traversé le monde parisien. Plusieurs des personnages du drame intime dont ce récit n*est que l'écho vivent encore, et, si ce livre leur tombe sous la main, le voile dont ils y sont couverts est resté cependant assez transparent pour qu'ils puissent eux-mêmes se reconnaître et rendre justice à notre véracité comme à* notre discrétion. Ceci dit une fois pour toutes, nous poursuivons.
L'actrice, aussitôt après la chute du rideau, se hâta de remonter dans sa loge, congédia tout le monde de flatteurs et d'admirateurs qui l'y attendait, et, quand elle fut seule avec sa femme de chambre :
— La chaise de poste est-elle prête? lui demandat^lle.
— Oui, madame.
— Et les relais ?
'y — Ils sont commandés.
— Jusqu'où?
— Jusqu'à Bayonne, où madame trouvera des cheyaux pour continuer sa route.
— C'est bien.
— Est-ce que madame va donner une représentation à Bayonne ? demanda un peu curieusement la femme de chambre tout en achevant de coiffer sa maîtresse.
— Pas le moins du monde.
— Mais alors, où donc madame compte-t-elle jouer là-bas? ce ne sera assurément ni à Saint Jean-de- Loz, ni à Fontarabie ; on ne connaît pas les théâtres dans ce pays-là...
Ninon ne répondit pas.
—A moins que madame n'aille en Espagne?.... reprit la femme de chambre.
— Oui, répondit Ninon ; mais je ne vais qu'à la ^ frontière.
— Et madame est toujours décidée à partir seule?
— Oui, seule, fit l'actrice d'un ton qui signifiait qu'elle trouvait que la conversation avait été assez loin ; puis elle ajouta :
— Vous m'attendrez ici à l'hôtel. Je serai de retour après-demain soir, et nous repartirons immédiatement pour Paris.
La toilette de l'actrice était finie. Elle se leva. C'était une grande et belle personne aux traits réguliers, aux yeux noirs, à la physionomie douce et grave. Elle était dans les environs de la trentaine, sans qu'on pût dire si c'était en deçà ou au delà. Elle avait ce je ne sais quoi d'achevé que le milieu de la vie donne à la femme. On devinait, en regardant mademoiselle Larovère, qu'elle avait beaucoup souffert. Il y a de certains regards qui viennent du fond môme de l'âme et de la vie, et qui n'abandonnent jamais les yeux qui ont pleuré. L'actrice avait de ces regardslà. Son sourire était comme son regard : il était pei sif , et, pour ainsi dire, à demi déployé sur sa lèvrt Sa voix était fraîche et sonore, mais son accent, b'u qu'elle fût parvenue à le corriger à force de volonl et d'étude^ avait par moments quelque chose de ml
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ridional qui pouvait faire croire que, malgré son nom parisien y mademoiselle Larovëre n'était pas née à Paris.
Les méchantes langues donnaient trente-cinq ans à Ninon. Il fallait donc qu'elle parût bien jeune encore, puisqu'elle n'en avait que trente-trois. Venue au monde dans le nord de TEspagne, au milieu d'une de ces tribus nomades qui fournissent à la Péninsule toute celte population pittoresque à laquelle elle doit ses muletiers, ses contrebandiers, ses toreros et ses gitanes, Ninon, autrefois Nina, n'avait jamais connu son père ni sa mère. Sa jeunesse, dont on apprendra dans le cours de ce récit l'événement capital, avait été mêlée de soleil et d'aventures, de nuits passées à la belle étoile, de coups de fusil, de danses et d'amours.
L'esquisse qu'on vient de lire de sa personne ne donne qu'une idée de sa physionomie, et c'est en effet ce qui frappait en elle au premier abord. Mais, en la regardant à deux fois, on découvrait en elle tous les signes de la race : petits pieds cambrés qui jouaient avec toutes les chaussures, mains efBlées et
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enchâssant dix perles roses, la taille mince à la ceinture s'évasant en un buste ferme pour lequel le cor* set était un pléonasme, la hanche opulente et arrondie, la jambe tout espagnole, c'est-à-dire faite pour la jupe la plus courte.
Ninon joignait à ces qualités physiques, dont l'appréciation n'appartenait pas à tout le monde, un visage d'une régularité sans froideur ; elle avait le nez aquilin et la narine étroite quoique un peu ouverte, les dents superbes, l'œil velouté et cerclé d'une ombre bleue qui répondait admirablement à la ligne fine et droite du sourcil, le front d'un blanc doré et sans ride, les lèvres épaisses et d'un modelé digne de l'antique. Son teint, coloré jadis, s'était pâli, comme celui de toutes les femmes de théâtre, sous le maquillage de la scène. Ses cheveux, nappe lustrée et noire qui avait l'abondance et l'éclat de la queue d'un cheval arabe, forçaient son peigne à descendre jusqu'à son jarret. Comme signe particulier, on lui remarquait, quand elle était décolletée, une assez large cicatrice à l'avant-bras.
Quand on voit une femme pour la première fois,
on ne regarde pas seulement sa beauté. On cherche à deviner une chose bien autrement importante : estelle coquette ? La coquetterie est impossible à cacher. Elle a autant de genres que le sexe féminin a d'exemplaires. Il y a la coquetterie gourmande, qui, comme les forts appétits, goûte à tous les hommes. Il y a la coquetterie gourmette, qui choisit. Il y a enfin la coquetterie blasée, qui se fait servir. Cependant, malgré la différence évidente de ces trois genres, une femme coquette se reconnaîtra toujours entre mille, si l'on peut en trouver neuf cent quatre-vingt-dix-neuf qui ne le soient pas. Dh-e à quels signes, c'est vouloir analyser l'insaisissable. Qui devinera la coquetterie dans cette tête penchée comme une fleur après une pluie d'orage? et pourtant cette téte-là appartient à une coquette. Voici un visage qui aie nez au vent, qui se tient campé sur un cou de cygne et qui semble ne rien voir autour de lui : coquetterie ! Cette robe qui se dodeline en marchant et se soulève à point nommé pour éviter un ruisseau et empocher votre regard: coquetterie! Cet air câlin, cet air fier, cet air impertinent, cet air sauvage : coquetterie I On vous parle : coquetterie I On ne vous
dit rien : coquetterie I La femme coquette se flaire et se reconnatt, dans toutes les toilettes, à la ville, à la campagne, dans le monde ou dans la rue, comme on reconnaît un colonel, môme en retraite, sous tous les habits. La coquetterie, c'est Fétat militaire de la femme. En voyant mademoiselle Larovère, — à l'époque du moins où commence cette histoire, — on s'apercevait que, malgré sa rare beauté, elle n'avait plus de prétentions. Lors de ses débuts à Paris, débuts éclatants qui lui avaient rapidement attiré la vogue de la femme à la mode, elle s'était jetée furieusement dans les plaisirs. Elle avait été l'amie de toutes ces demoiselles, plus ou moins actrices, dont l'existence météorique et brillante fait remplacer les noms par trois étoiles dans les chroniques scandaleuses des Courriers de Paris. Elle avait été aimée par la fleur des pois de ce monde qui dépense, soupe, joue, se ruine, s'enrichit, mêle à son or l'alliage du vice de bon ton, réalise dans toute son étendue et avec toutes ses variantes le prospectus du plaisir, et mérite le beau titre de Bohême dorée. Elle avait eu pour amants des acteurs et des princes. Elle avait écrémé
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les seiges de la Russie. Les méchantes langues qui Taccusaient de trente-cinq ans, quand elles citaient les initiales de ses protecteurs ou< protégés, n'hésitaient pas à faire entrer dans son alcôve les vingt-cinq lettres de Talphabet. Mais, depuis quelques années, un grand changement s'était produit dans son existence. La reine de la Bohême dorée avait abdiqué ; la Ninon était devenue inaccessible.
D y a deux cas où les femmes de vie facile sont inaccessibles : quand elles ont pour amant, ou un homme qu'elles aiment, , ou un homme qui leur donne cent mille francs par an. Une actrice, au pouvoir d'un millionnaire, sort brusquement de la circulation ; c'est un louis qui repasse à la Monnaie. Le libertin à la piste des jolies filles mettrait alors en campagne, pour arriver jusqu'à elle, toutes les duègnes de Paris, qu'il en serait pour ses frais. Quand on voit s'éclipser brusquement du ciel parisien un de ces astres, quand on n'aperçoit plus une belle fille, liier à la mode, que derrière le store baissé d'un coupé de louage ou sur le reps d'un éclatant landau qui traverse le boulevard cû^mme une locomotive, on
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peut être sûr qu'il s*est introduit dans cette vie ou une passion ou un capital.
Si c'est une passion, le besoin d'argent peut se faire sentir encore et rouvrir la porte de Tinfidélité ; mais si c'est un capital, le mal est sans remède. La belle créature s'est verrouillée et cadenassée ellemême dans la caisse de son millionnaire. Elle s'enfonce dans une vie presque exemplaire. Elle renonce & ses connaissances ; elle ne voit plus que de loin en loin ses amis. On l'aperçoit le soir, au théâtre, dans une baignoire où elle est seule, et où Ton voit bientôt paraître la figure du financier, généralement jaloux, dont elle est la maîtresse. Plus de petits soupers, plus de nuits passées au bal, plus de réceptions, plus de fêtes, plus de parades à Chantilly, plus de parties de campagne à Asnières ou à Enghien ! Le Château des Fleurs et Mabille ont disparu de sa vie. Elle est sage. Le millionnaire, dragon assez semblable à celui du récit de Théramène, quoiqu'il en redoute prodigieusement le vingtième vers, habite chez elle et s'arrache du corps ses écailles jaunissantes qu'il dépose en pile sur la cheminée. Défense
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au dandy d'approcher , s'appelât-il Hippolyte I Ninon, avant qu'elle se fût retirée du monde, passait pour une fille singulière. Elle avait des emportements de plaisir, des rages d'amusement qui faisaient d'elle une des courtisanes les plusinfatigables de Paris, n fut un temps où il n'y avait pas de souper possible sans elle ; quand elle manquait à un festin de la Bohême dorée, il fallait doubler le nombre des bougies pour chasser le nuage d'ombre qui passait sur toutes les têtes ; les mets exquis ne rencontraient pas l'appétit accoutumé, le jeu languissait, les bancos se faisaient péniblement, le feu d'artifice des bouchons de Champagne n'allait pas jusqu'à la fin. Et pourtant les physionomistes auraient pu remarquer dans la gaîté si communicative de Ninon quelque chose de factice et de fébrile. Au milieu de la fête, après avoir fourni la conversation de saillies et d'épigrammes, elle devenait brusquement silencieuse, la contraction d'un souci intérieur plissait sa lèvre, elle passait rapidement la main sur ses yeux, comme quelqu'un qui veut arrêter une larme, et la voilà qui, tout à coup encore, reprenait farchet du tumulte et jetait son rire intrépide dans
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la mêlée de Torgie, Son verre, toujours souleTé, provoquait les autres sans jamais apporter à sa joue pâle la coloration de Tivresse. Elle conservait l'œil sec d'une pensée fixe au milieu de Tentrain qu'elle répandait. Elle jouait, elle dansait, elle improvisait une folie, elle proposait le bal de l'Opéra, elle entraînait toute l'assistance électrisée dans sa fantaisie, et, si on l'eût regardée avec attention, on eût vu qu'elle restait froide et que ni son sein, ni sa maiu, ni son regard, ne ressentaient la contagion générale. Quelques-uns de ceux qui l'avaient approchée dans son intimité prétendaient qu'elle avait un secret, et que, derrière ce masque d'emprunt qu'elle posait sur son visage, l'actrice cachait quelque chose de douloureux et d'impénétrable. La vie de cette femme offrait un mélange de publicité et de mystère. Il y avait dans* son âme un Tepli inaccessible. Mademoiselle LenoFmand, la célèbre devineresse, lui avait prédit qu'elle se suiciderait, et Ninon, tout en souriant, avait pâli. Telle qu'elle était, néanmoins, il n'y avait pas de jeunes gens qui n'eussent Tambi-
tion de lui être présentés, et qui ne l'invitassent à
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ces fêtes du soir où elle apportait toujours son double yisage et semblait assister froidement au duel de sa souffrance avec le plaisir.
Depais quelques années donc, mademoiselle Laro« yëre ne paraissait plus en public que sur le théâtre, où son talent de premier ordre attirait toujours la foule. On lui supposait une de ces liaisons fastueuses dont nous venons de parler. Le fait est qu*elle avait rompu avec sa vie passée. On ne dansait plus chez elle, et les rares jeunes gens qu'elle recevait encore s'en allaient sagement avant minuit. Quel était le nom du nouveau gérant responsable? On Tignorait; mais il était évident pour tout le monde que Ninon avait mis la main sur un Crésus, et qu'il y avait dragon sous roche.
Ninon remplissait complètement le programme de Tactrice inexpugnable. Logée dans un des quartiers les plus déserts et les plus éloignés de son théâtre, elle vivait avec une seule femme de chambre, et n'avait pour tout domestique qu'un cocher et qu'un cuisinier. La consigne la plus rébarbative veillait à sa porte. Sa vie ostensible était tout à son art. Elle
Tattendait à quelques pas de là. Le postillon fit claquer son fouet, et la voiture partit.
Le lendemain, la chaise de poste traversait Bayonne, où elle changeait de chevaux, et se dirigeait vers la frontière, qu'elle ne tarda pas à atteindre. Après avoir franchi le pont de la Bidassoa et dépassé Irun, elle quitta la grande route et s'engagea dans un étroit chemin, accessible encore aux voitures, qui la conduisit dans une des premières gorges des Pyrénées, à quelques lieues d'Ërnani. Là, sur un signe de Taclrice, la chaise de poste s'arrêta, vers cinq heures du soir, devant une auberge d'assez sombre apparence.
Le postillon ne s'étonna pas que la voyageuse lui eût donné ordre de dételer dans cette auberge, car il était impossible d'aller plus loin en voiture, le chemin n'étant plus au delà praticable qu'aux piétons et aux cacolets.
L'actrice n'eut pas besoin de demander l'aubergiste. Avec cette finesse d'ouïe propre aux hôteliers de grande route, qui n'ont pas autre chose à faire que d'interroger les moindres bruits de l'horizon et de chercher s'ils ne verront rien venir, l'hôte de l'auberge basque
avait depuis longtemps entendu rouler la chaise de poste qui venait enfin de s'arrêter devant sa porte.» Aussi se tenait-il sur son seuil, campé comme une sentioeOe, rœil au guet et la main près du bonnet ; et déjà tous les ordres étaient donnés par lui au valet d'écurie, au marmiton et à la fille de chambre pour la réception de la nouvelle arrivante, lorsqu'il abattit le marchepied de la voiture.
H eut une légère déception en voyant que la voyageuse était seule, et que, par conséquent, le bénéfice et la consommation seraient moindres; mais il se consola vite quand il se fut assuré, d'un regard rapide, que tout, dans le comfortable coquet de la voiture aussi bien que dans la toilette de la dame, annonçait le luxe et promettait la dépense. '
Tandis que ce brave homme (on pouvait, sans l'offenser, le qualifier ainsi, car il touchait la soixantaine) examinait du coin de l 'œil beaucoup plus la robe de soie et les bijoux de l'actrice que son visage, Ninon, d'un regard non moins rapide et non moins attentif que celui de l'aubergiste, l'avait immédiatement toisé des pieds à la tête.
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C'était un homme de haute taille, au visage fortement accentué, quoique à demi masqué sous une épaisse barbe grise et sous un large bonnet de laine rouge noirci aux bords et usé au sommet par la fréquente habitude de saluer jusqu'à terre. Tout dans ce personnage indiquait la volonté, Tastuce et le savoirfaire. Sa main rugueuse ressemblait au râteau d'un croupier ; ses yeux glauques et luisants promenaient autour d'eux une prunelle pétillante comme un louis d'or vert. Ses formes, souples et dégagées malgré son âge, annonçaient une santé à toute épreuve et trahissaient une force peu commune. Il avait quelque chose de l'usurier et du contrebandier. Un observateur eût facilement reconnu en lui un de ces petits spéculateurs décidés à parvenir, et dont la conscience est assez large pour doubler leur poche.
£n le voyant, quelque chose cotnme un éclair de satisfaction brilla sur le visage de Ninon, et ces mots : « C'est lui 1 » qu'elle se hâta de retenir, sortirent à moitié de ses lèvres.
MAITRE EGURRAL
Né en 4T70, dans le bourg de Cambo, au pied môme des Pyrénées, à peu de distance de cette magniflque échancrure de la montagne qu'on appelle le Fas-de-Roland^ maître Egurral, le digne hôtelier de l'endroit, était le flls de Tunique apothicaire de sa bourgade natale. Son père, qui le destinait à son propre état, l'avait élevé dans la pratique des drogues ; mais le petit Basque avait apparemment des goûts plus aventureux que ceux qui font de la pharmacie une vocation irrésistible, car, dès qu'il pouvait s'évader de la boutique et laisser dormir le pilon dans le mortier, il s'échappait dans la montagne. Là, enjambant les rochers, sautant les torrents, il assouplissait ses membres par les mille prouesses de cette gymnas-
tique de Tescalade que les paladins légendaires ont élevée aux proportions titaniques. Dans ses excursions, Tenfant ût la rencontre et devint Fami de quelques-uns de ces contrebandiers basques dont le touriste aperçoit souvent les feux lointains sur des pics réputés inaccessibles. Ces farouches compagnons, drapés de leur muleta et fumant leurs cigarettes dans leurs poétiques bivouacs, donnèrent à Ëgurral une éducation qui n'avait rien d'orthodoxe en fait de morale. Ils développèrent en lui les mauvais germes. Ils lui prêchèrent d'exemple, en lui montrant à quels périls de chaque heure ils n'hésitaient pas à s'exposer pour réaliser un bénéfice souvent minime. Car Tambition de la fortune, avec ses plus avides férocités, ne hante pas seulement les villes; elle habite les plus splendides décors de la création : au milieu des richesses de la nature, sous le ciel éclatant du Midi, dans cette formidable symphonie de tumultes et de rayons dont les chaînes de montagnes sont les claviers de granit, dans la gorge, sur le roc, près du précipice, au bord du torrent, dans Fécume, sous la neige éternelle, la cupidité humaine s'embusque, Tescopette au
poing. Là où Dieu a rêvé un poëte dans l'homme, SalTator Rosa pose un bandit. Les contrebandiers basques apprirent donc à Egurral T&pre soif du gain. Pour justifier ses escapades auprès de son père, Fenfaut, doué d'une duplicité précoce, usa de ruse et prétexta des études botaniques et pharmaceutiques de la flore si variée et si riche des Pyrénées.
Egurral avait vingt-un ans en 94 . La conscription le prit. Son père, trop pauvre pour lui acheter un homme, le laissa partir. Le conscrit entra dans' la cavalerie; il fit les guerres delà République, et, prenant goût au métier, se vendit, à son tour, ses sept ans de service révolus. Le Consulat et l'Empire le conduisirent sous les drapeaux jusqu'en 4 81 5. L'éducation des contrebandiers s'acheva pour lui, non avec les soldats, mais avec les maraudeurs. Il y a deux choses dans la guerre, la gloire, avec ses conquêtes, ses champs de bataille, douloureux sans doute pour la philosophie, mais majestueux pour Tépopée, et, derrière la conquête, comme une horrible ironie qu'elle traîne avec elle, la maraude. Tout grand capitaine s'est senti maintes fois importuné par la lèpre des trattiards, lè^
pre toujours incurable, malgré les efforts des officiers vers la discipline. Le tratnard, c*est le larron élevé à la dignité du soldat ou le soldat dégradé à la turpitude 4u larron. Ce fut vers ce côté du héros que se tourna naturellement Egurral. Peu soucieux de la croix d'honneur, il songea beaucoup plus à son sac qu'à sa poitrine, et, sans s'apercevoir que le drapeau Tassociait à des victoires qui, sous la République, sauvaient la France, et, sous l'Empire, domptaient l'Europe, là où la vieille et noble armée de la Révolution conquérait, lui il pilla. En dépit des ordres du jour qui l'envoyèrent plusieurs fois digérer son butin à la salle de police, Egurral, toujours à Farrière-garde des traînards, entrait dans les villes par les maisons.
Cet exécrable soldat, à qui son uniforme seul méritait ce nom, acquit dans cette longue pratique, qui ne dura pas moins d'un quart de siècle, une assez faible estime des droits de la propriété. La raison du plus fort lui apparut, non comme la meilleure, mais comme la seule. Il devint homme, et atteignit ses quarante-cinq ans dans ces sentiments. Seulement, à la théorie de la force, il ajouta celle de la ruse. Il re-
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marqua qae la loi était toute-puissante, et conclut que, si le principal but de la vie est de devenir propriétaire, la condition absolue de la propriété est d'être inattaquable pour le Code, et d'échapper avec soin aux lunettes inquisitoriales des juges d'instructioD. A quoi bon glisser sa main dans la bourse d'autrui si c*est pour se faire prendre en flagrant délit? La vraie force est habile ; elle ne bondit pas, elle rampe; elle ne frappe pas, elle caresse. Elle doit avoir la patte du tigre et le velours du chat. Ainsi raisonna Egurral. Il résolut donc d'arriver à son but, c'est-àdire de s'enrichir tôt ou tard, mais, tout en remplissant sa poche, de maintenir toujours le collet de son habit à une certaine distance de la gendarmerie.
Du reste, en dépit de ses détestables penchants, Egurral, tant qu'il fut sous les armes, sut se faire pardonner sa réputation et se rendre presque populaire, non auprès de ses chefs, mais auprès de ses camarades, en devenant le loustic de son régiment. Il avait le propos gai, facile, pittoresque, et trouvait parfois de ces mots qui ont immortalisé le vocabulaire de Robert-Macaire et de Bertrand. Le drôle allait jus-
qu*à improviser de petits vaudevilles comme on en a de tout temps joué dans les camps pendant Fentr^acte des batailles. Egurral acquit en outre, en roulant les garnisons et les cafés, cette souplesse d'esprit, de façons et de parler qui dénote une langue expérimentée. Cynique avec ceux de sa trempe, il savait être poli avec son sergent, galant avec sa vivandière, et académique comme un ambassadeur avec la femme de son colonel.
En 1845, après la chute de Tempire, le fils du pharmacien de Cambo rentra dans son pays avec un magot péniblement dérobé, pendant vingt-quatre années, aux sévérités du conseil de discipline, et qui donnait à son sac de troupier une rondeur pleine de promesses pour ses projets de fortune. Il trouva son père mort depuis peu, et arriva pour recueillir sa succession. Elle consistait uniquement dans le fonds de la pharmacie. Egurral héritait d'une kyrielle de pots ornés d'étiquettes en sautoir sur lesquelles étaient dorés les noms des drogues» de toute la batterie de cuisine du chimiste élémentaire et de ces deux superbes bocàux, en forme de buire^ l'un rouge et Vmtve
vert, qui étinœllent à l'étalage des pharmaciens comme rémeraude et le rubis de la bague de Gargantua. Meodonnons aussi et principalement un vieux berlingot patriarcal, tenant à la fois du fiacre et du carrosse, que le droguiste avait acquis pour faire ses tournées médicales dans le pays. Egurral, en entrant en possession de ce fonds de boutique, se demanda qud parti il allait prendre. L'habitude des aventures avait sensiblement rouillé en lui les sciences chimiqaes. Il n'envisagea pas sérieusement la pensée de continuer le commerce paternel. C'eût été, on en conviendra, un scandale que de voir un vieux soldat qui avait porté le fusil et le sabre, c'est ainsi qu'il s'appelait, remettre la main à la casse et au séné, et remplacer le mousquet par la seringue. Egurral se devait respect à lui-même. Il repoussa cette idée ignoble avec un geste de majestueux dégoût.
Pourtant, les belles années avaient fui. Egurral n'était plus jeune; il n'avait plus devant lui beaucoup de printemps à consacrer au semis de la fortune. Il eut alors une inspiration digne d'un spéculateur, et qui conciliait seâ ambitions avec ses goûts. Il acheta
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dans la montagne, à mi-chemin de Béhobie et dlnin, à cheval sur l'Espagne et sur la France, dans le voisinage de ses amis d'autrefois, la maison d'un charron décédé en faillite, et la convertit en une auberge. Si son plan se fût borné là, il eût été d'une médiocre invention. Mais il y a auberge et auberge. Egunral résolut de faire de sa maison une espèce d'hôtel qui offrît aux touristes, fatigués de la cuisine rance des Espagnols, toutes les ressources de la table d'hôte fran^ çaise. Après les esturgeons pourris par un voyage de plusieurs jours à dos de mulets et sous le soleil, après l'huile gâtée, après le vin transporté dans des outres et imprégné du goût de peau de bouc, après les menus Spartiates des posadas, où, sauf le chocolat, tous les mets humains sont complètement ignorés, et où un plat d'épinards se payait, en ce temps, jusqu'à quatre-vingts francs, ce devait être, en effet, unevéri- . table surprise, pour les voyageurs français qui revenaient d'Espagne, de trouver sur leur route, dans un site sauvage et terrible, une table comfortablement couverte des meilleurs vins, des poissons les plus frais, des légumes les plus nouveaux, des fruits les plus sa-
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voureux, et de rencontrer, en pleines Thermopyle», la cuisine de Brillât-Savarin au lieu de celle de Léonidas.
Maître Egurral avait raisonné juste. Son idée était excellente, et ce qui la rendait encore meilleure, c'est que les produits dont sa cave et sa table s*alimente^ raient allaient lui être en partie fournis par la contrebande. Il s'entendit avec les maîtres de son enfance pour que son auberge ne manquât jamais des raeil-leurs cigares et du meilleur tabac d'Espagne. Les vins de France lui arrivèrent, comme ceux d'Espagne et de Portugal, sans avoir passé à la douane, dans la^ quelle, dti reste, l'intelligent cabaretier avait, nous ne dirons pas corrompu, mais gâté ien\ ou trois employés. Toutes les denrées sujettes aux droits devaient donc abonder dans l'auberge basque sans avoir acquitté le péage dQ la frontièrOi et devaient, d'autre part, être cotées sur la carte de la table à des prix élevés quç ne discutait pas le touriste, ravi de déguster un doigt de Madère ou de Margaux après avoir empâté sa langue des sirops espagnols.
Le paysage où s^ découvrait cette auberge n'était
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pas moins fait pour attirer les voyageurs que Tauberge elle-même.
Les Pyrénées offrent un spectacle qui les distingue de la plupart des chaînes de montagnes. Elles n'ont, à prendre leur ligne générale, qu'un escarpement, du côté de FEspagne. Du côté de la France, elles présen-* tent une rampe douce qui s'incline jusqu'à la plaine
et parcourt tous les aspects, depuis le gazon fin et vert de la prairie jusqu'aux neiges éternelles, en passant par diverses zones où les végétations des climats les plus différents surprennent tour à. tour le regard. On monte, en peu de temps, de la Normandie avec ses pommiers à la Norwége avec ses sapins. On traverse le pâturage, puis la bruyère et les champs de camomille, puis la région granitique, et enfin on arrive aux glaces.
L'ascension est un crescendo du paysage. Du côté de l'Espagne, au contraire, c'est un immense gouffre. La chaîne de montagnes s'abat à pic sur la Péninsule. Promenade sur le versant français, les Pyrénées sont précipice sur la Biscaye, l'Aragon, la Navarre et la Catalogne. Ici plus de route carrossable. Des abtmes
effrayants ourlés d*une étroite marge où le pied du mulet fait côtoyer un vertige au voyageur. Les Pyrénées espagnoles sont un rempart ayant pour gla<^is les Pyrénées françaises.
Uauberge d'Egurral occupait le fond d'une gorge ravinée par un gave. C'est ainsi, on le sait, que s'appellent les torrents dans les Pyrénées. Quand on avait quitté Emani, si l'on voulait aller reprendre des forces dans un bon lit et devant une bonne table, on pouvait, en déviant légèrement de la grande route, s'enpger dans la montagne, et, au bout d'une marche de peu de temps, on apercevait, dans le creux d'un ravin, une maison dont l'aspect pittoresque se mariait merveilleusement avec les beautés du site, et qui portait pour enseigne une large plaque de tôle sur laquelle on lisait, du côté de la France : Au Tas de Roland, et du côté de l'Espagne : Al Paso de Rolande.
Cette double inscription était amplement expliquée par une assez mauvaise peinture, souvenir des lé;gendes du pays natal d'Egurral, et qui représentait le fameux paladin appuyé sur les épaules de ses deux chevaliers, et lançant h l'énorme muraille ce coup de
pied gigantesque qui valut assurément son coup Ce* pée. L'enseigne, portée par un triangle de fer, iui^ montait un blason sculpté dans la pierre même au-^ dessus de la porte, et figurant un fer à cheval, un marteau et une enclume, à la fois insignes et armoiries du charron défunt dont Egurral avait acheté l'immeuble.
Avant de passer entre les mains de Vaubergist^, cette maison, comme la plupart des logis de la popu^ lation basque espagnole, avait quelque chose de profondément caractéristique. En Espagne, du moins sur ce point spécial, modifié peut-être aujourd'hui et auquel nous donnons ici la physionomie qu'il avait il y a quarante ans, l'homme du peuple, maDceurre, commerçant ou fabricant, fait de sa maisop sa forte^ resse. Aussi fier dans sa roture que le grand seigneur dans sa noblesse, le père transmet au fils sa demeure qui reste ainsi dans la famille et voit passer les générations. La forge du forgeron, la boutique du barbier, rétabli du charpentier, l'échoppe du cordonnier, l'étal du boucher ont l'allure féodale d'un donjoa au petit-pied. Comme la tour du baron, la bicoque
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de TouTrier a son blason de granit vermiculé at rongé par une antiquité de plusieurs siècles.
Là où le grand d'Espagne fait sculpter son morion, le barbier fdit sculpter son rasoir. Il est peu de maisons, si pauvres qu'elles soient, qui n'aient ce hautain écusson du travail et du métier sur le fronton de leurs perles. Cette Aère mine de la façade prête ii toutes les masures, souvent écroulées, qu'on ren-r contre chemin faisant, je ne sais quelle allure de seigneurie populaire, La ruine montre alors son blason roturier aussi ûërement que le haillon d'un manteau ducal montrerait sa broderie. Dans le nord de TEs^ pagne, le peuple est gentilhomme. Dans un muletier, dans un zagal, dans un torero, dans un contrebandier, dans un mendiant, dans un voleur, il y, a un hidalgo. Outre le blason qui la fait seigneurie, toute maison basque a un système de fenêtres qui la fait forteresse. De deux étages en général, les croisées qui la percent sont murées à demi, par en bas au premier étage, au second par en haut. Une massive porte de chêne, garnie de barreaux h l'intérieur, donne entrée dans le logis, et, quoique solidement en-
cadenassée et fermée, laisse toujours entre le sbl et sa base une parenthèse assez large pour le passage d'un canon de mousquet.
Telle était, à Textérieur, Fauberge du Pas de Roland. Sauf les meurtrières que la nouvelle destination de la maison avait forcé maître Egurral h convertir en croisées honnêtes et largement ouvertes, l'ancienne seigneurie du charron avait conservé son aspect rébarbatif. Quand on s'en approchait, il était impossible de ne pas être frappé de la physionomie sinistre de cette auberge. Le vent grinçait sur l'enseigne de fer et secouait le paladin, solidement ancré pourtant sur les épaules de ses deux compagnons.
L'épaisse porte laissait siffler la bise sous son chambranle. Les huit croisées de la façade conservaient une figure hypocrite, malgré les contrevents verts que le luxueux aubergiste leur avait accolés. Sur le toit de tuiles creuses, s'ouvrait la lucarne d'un grenier dont le vitrail à mailles de plomb s'était crevé sous la pression de ces ouragans terribles des montagnes qui font des gorges et des ravins autant d'embouchures
du clairon de Borée. Si maintenant on arrivait devant cette auberge au moment surtout de la fonte des neiges, on avait un spectacle d'une incomparable magie. Elle était construite sur le gave même. Une voûte de granit, qui lui servait de pilotis, la soutenait, pour ainsi dire, au-dessus du torrent qui semblait la traverser en rugissant de ne pouvoir l'emporter.
Contrairement à cette espèce de cours d'eau qui n'ont, pour ainsi dire, pas de lit et qui, à sec l'hiver. De sont cataractes qu'en été, où ils ressemblent à des éclairs liquides sillonnant la montagne, ce gave avait pendant plusieurs lieues une profondeur normale due à ce que, par un de ces hasards géologiques comme il s'en rencontre dans toutes les grandes chaînes, il suivait une des crevasses serpentantes des Pyrénées. C'est vers le milieu de cette crevasse, où il ne chômait ni l'été ni l'hiver, qu'il passait sous Tauberge da Pas-de-Roland.
Cette circonstance, toute fortuite dans la situation de ce logis,' n'avait pas été pour peu de chose dans le choix de maître Egurral. Avec cette rapide facilité de conception qui faisait le fond de son intelligence, il
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avait tout de suite compris le parti qu'il pouvait tirer du passage d'un cours d'eau sous sa maison. Comme il s'agissait pour lui de frauder la douane, et que son auberge était à cheval sur la frontière, il reconnut qu'il pouvait admirablement utiliser les eaux du gave en en faisant une sorte de canal pour ses marchandises. Au moyen d'une forte grille de fer, semblable à celle des égouts et fixée à la fois dans la voûte et dans le Ut pierreux et profond du gave, Egurral arrêtait sous sa maison même les ballots confiés au torrent par les contrebandiers et convenablement goudronnés pour ce périlleux voyage.
Une fois arrivées à destination, les marchandises étaient harponnées, puis enlevées par une trappe et transportées dans un caveau que la voûte recelait dans son épaisseur. Grâce à ce mode de flottage, dont la nuit et le torrent savaient seuls le secret, Egurral avait pu entasser dans son magasin des échantillon* des produits des deux pays, et les voyageurs qui lui faisaient l'honneur de mettre le pied chez lui, pouvaient y trouver, à des prix raisonnables, outre le tabac et les cigares, tout un approvisionnement de laines, de
foulards et de ces ingénieux couteaux à deux fins de la Biscaye et de la Galice, qu'on ne trouve ni à Châtellerault ni à Birmingham.
Maître Egurral possédait à un degré éminent le flair
; des affaires. Il avait pour principale qualité d'être en
tout d'une circonspection excessive; il avait le don de
reconnaître au premier coup d'œil si telle spéculation
devait être d'un bon ou d'un mauvais rapport. Jamais
; il ne lui était arrivé de se tromper sur la hausse ou la*
I baisse des denrées, de faire à faux ses acquisitions et
I de voir ses provisions pourrir dans la cave de son au-
I berge. Il ne savait pas ce que c'est que d'acheter cher
I pour revendre bon marché. Chasseur au nez fin,
homme par le visage et basset par l'âme, il attendait
pour y mordre que la fortune passât devant lui.
L'intérieur de l'auberge, malgré les modifications qu'avait exigées le remaniement de la maison, était à peu près le même. On y pénétrait par une cour ayant pour tout accident un hangar qui avait autrefois contenu la forge du charron et qui maintenant servait de remise à la voiture d'Egurral et précédait l'écurie. Au rez-de-chaussée était la salle à manger, dont
Egurral, pour mettre Tensemble en harmonie avec les volets verts de la façade, avait couvert les murailles, jadis nues, du papier banal des auberges. Un escalier à rampe de chêne à balustres tournés dans le goût de Louis XIII, conduisait aux deux étages consacrés aux chambres. Ces pièces, qui s'étendaieot en ' deux lignes parallèles séparées par un couloir, étaient *| toutes meublées de la même manière, c'est-àr-dire fort laconiquement, quoi qu'en pût croire la fatuité de rhôtelier.
Le grenier contenait, pour toutes richesses, le fonds de boutique du père d'Egurral et était encombré des bocaux de la pharmacie de Cambo. Le désordre qui y régnait, le pêle-mêle dans lequel les mille produits chimiques, autrefois si soigneusement rangés dans la boutique, heurtaient leurs flacons de verre, les étiquettes séparées des bouteilles, les cornues brisées, les fourneaux poussiéreux, les deux superbes bocaux vert et rouge couchés sur le flanc, tout annonçait, dans ce grenier, qu*Egurral avait abandonné sa succession aux araignées. C'était là le sanctuaire de Tab- (ïiiîrttîon de la pharmacie*
Cependant, il arrivait quelquefois à notre homme, soit pour guérir un cheval ou un chien malade, soit môme pour guérir un homme, de venir chercher encore dans ce grenier un ingrédient ou une drogue dont ses souvenirs lui rappelaient suffisamment remploi. Car mattre Egurral, — et c'est ici le trait principal de son personnage, — aurait admirablement mérité répithète qu'Homère applique à Ulysse. C'était un homme multiple.
L'ex-maraudeur loustic de la grande armée avait l'organisation heureuse et déliée d'un gaillard bon à tout. Dans son enfance, il avait fait un peu de médecine et de chimie ; dans sa jeunesse et dans son âge mûr, il avait traversé tous les métiers que contient celui de soldat. Il savait panser et ferrer un cheval, remettre un brancard à un fourgon, conduire un attelage, et, voulant, en homme habile, faire feu de tout bois, il avait m6me conservé, dans un coin de l'auberge du Pas-de-Roland, tout l'attirail du charron, son prédécesseur. Mais là ne s'arrêtaient pas ses talents : Egurral, le vétérinaire, l'apothicaire et le maréchal-ferrant, était encore Egurral le barbier* Personne
mieux que lui ne savait promener sur le iiientOû épineux d'un flaysan le large rasoir de Figaro. Si vous retourniez le drôle sur une autre face, vous trouviez Egurral le palefrenier. Les deux bons chevaux des Pyrénées qui mangeaient leur avoine dans rècùrie en savaient quelque chose. Vouliez-vous Egurral le cocher? vite il attelait son carrosse héréditaire* et vous conduisait dans votre excursion avec la deitêrité d'un automédon citadin. Vous plaisait-il enfin | goûtet- d'Egurral le cuisinier? il suffisait pour cela ■ Se vous asseoir à sa table d'hôte, en été, dans la saison des voyages, et alors vous pouviez apprécier à sa juste valeur ce dernier talent dû phénix des au- " bergistes. Egurral n'avait voulu laisser rouiller en lui aucune de ses aptitudes, et pour cause. Son auberge manquant forcément de chalands en hiver et au printemps, et Egurral étant de l'avis des Anglais qui trouvent que le temps est de l'argent, l'hôtelier combattait l'oisiveté et ses funestes conséquences en cumulant les fonctions d'été et les fonctions d'hiver. L'été, il conduisait, il recevait, il cuisinait. L'hiver, il rarsait et médicinait. Comme ces clowns du Cirque qui
dépouillent tour à tour, et avec la rapidité des singes, sept ou huit costumes successifs, cette espèce d'Auriol du savoir-faire avait sur lui Fétoffe de tous les métiers, même les plus vilains.
Le sourire satisfait qui avait efiEieuré la lèvre de Ninon an reconnaissant cet homme parut à Taubergiste de bon augure pour la dime de piastres qu'il se proposait de prélever sur la bourse de la dame. Il flaira quelque belle voyageuse surprise par Tappétit et venant consulter là carte de Taubergiste du Pas-de- Roland, sur la foi de sa réputation. Ce îiit donc de l'air le plus avenant, et en iiiclinant soti bonnet jus- * qu'à ses guêtres, que l'hôtelier basque entama la con- Tersation dans le meilleur de âes styles.
CE QUI s'Était passé dans l'auberge du
PAS-DE-ROLAND LE ii SEPTEMBRE 48t9
— Madame vient voir notre beau pays? dit le vieux Basque en excellent français, et tout en conduisant la voyageuse à travers la cour, jusqu'à la porte de la maison.
— Non, maître Egurral, répondit Ninon en basque ; je viens passer quelques heures dans votre auberge, et je m'en retourne.
Ces mots, prononcés en spuriant et de Fair le plus gracieux, étonnèrent si profondément Faubergiste, qu'il s'arrêta tout court.
— Madame parle basque et sait mon nom? dit-il.
— Vous le voyez bien.
«- Au fait, reprit Taubergiste toujours en basque,
madame sera déjà venue ici, et, dans le nombre des voyageurs qui m'arrivent chaque année, il est tout simple que j'aie oublié son nom, comme il est tout naturel qu'elle se souvienne du mien. Mais c'est égal, je devrais me rappeler madame ; il nous vient si rarement des voyageuses du rang de madame, qui parlent notre langue...
— Patience, maître Egurral, je vous expliquerai cela plus tard, interrompit l'actrice; mais, pour le moment, dites-moi, où allez-vous me loger ? Et sur-
I tout, parlez-moi français désormais; comme voici une dizaine d'années que je ne parle plus votre lan-
f gae maternelle, je l'ai, je vous l'avoue, un peu oubliée, et il se pourrait que je fusse parfois embarrassée pour vous comprendre et pour vous répondre.
— La chambre de madame est prête, reprit alors l'aubergiste dans le pur français de son exôrde ; c'est la plus belle ; madame aura, de la fenêtre, une vue
! superbe.
Tout en causant ainsi, l'aubergiste avait fait monter à l'actrice l'escalier intérieur. Il ouvrit une des portes sur lesquelles donnait le palier, et, se rangeant respec-
78 LA BOHÈME DQRÉE,
tuBu$ement devant la voyageuse, il lui iqdiqna du geste Tappartemeût qu'il lui destinait, ep Tinvitaiit à y entrer.
— Mon cher hôte, observa ractrice, cette chambre ne me convient pa^. Tene?, donnez-moi plutôt pelle-ci.
Et mademoiselle Larovère en iftontra unp autre à l'aubergiste.
— Madame ne sait sans doute .pas, reprit cérémonieusement Egurr^l, que cette chambre dpnn^ sur la cour, et qu'on n'y jouit pas de la vue?
— Sf fait, répondit l'actrice ; je la connais parfaitement, et c*est pelle-1^ qui me convient.
L'aubergiste, de plus en plus étonné, et tout jsa cherchçi^t dans sa mémoire quelle ppuvait être cefjte ' voyageuse à qui son nom, sa langue et sa maison étaient si familiers, se hâta d'obéir a l'actrice et de lui ouvrir la porte qu'elle avait désignée. Mais il eut beau se preuser la. tête, il ne trouva rien qui lui expliquât cette énigme. Le visage de l'actrice était entièrefjient nouveau pour liii, ou, s'il l'avait jamais vue, il fallait qu'il sp fût passé depuis assez d'années pour qu'ellp eût ponapljStepaept cfjapgé et q^'il fût devenu
iinposaible au curieux aubergiste de reconnaître celle qui le connaissait si bien.
A peine dans la chambre, Tactrice l'examina de Tair d'une personne pour qui rien n'est inattendu dans le lieu où-elle entre, et qui s'assure que tout ce qu'elle voit est bien encore à la place que lui assignent ses souvenirs.
C'était une chambre carrelée comme on en rencontre dans la plupart des maisons basques. Les murs nus et blanchis à la chaux étaient revêtus, à hauteur d'appui, d'un lambris de chêne noir, et le plafond traversé par des poulres badigeonnées et sans sculptures. Le lit se cachait derrière d'amples rideaux de colonnade à dessins roses de fabrique française et représentant ces bergeries modernes qui amusent tant le Parisien quand il lui arrive de pénétrer dans quelque intérieur de paysans. La table, les chaises étaient du plus honorable acajou, et l'œil de l'artiste, amoureux de la couleur locale, eût été complètement désappointé par la sécheresse de cette décoration, s'il n'eût avisé sur le mur un ravissant petit miroir, dont le tain avait disparu par places, mais dont le cadre de
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filigrane, d'un travail précieux, serait aujourd'hui payé au poids de l'or dans un magasin de curiosités de Paris. Un vieux coffre peint de fleurs grossières i mais naïvement inventées faisait face à l'entrée. Les vitres de la fenêtre, agitées par le fracas du torrent, tremblaient dans leurs châssis. L'aspect de cette chambre était froid, propre et sombre.
L'actrice, après un rapide examen des lieux, se tourna vers l'aubergiste, qui faisait mine de se retirer.
— Restez, restez, maître Egurral, lui dit-elle ; j'ai à vous parler.
— J'allais descendre, répondit l'aubergiste, pour donner des ordres à la cuisine, car je suppose que madame doit avoir un bon appétit après un si long voyage. Madame vient sans doute de Paris ?
— C'est bon, faites-moi monter à souper et revenez vite, dit l'actrice, sans répondre autrement à l'insinuation de l'aubergiste.
— Que désire madame ? voici la carte.
— Gardez votre carte et servez-moi ce que vous aurez de meilleur et de plus cher.
Le visage de l'aubergiste s'épanouit.
— Vos meilleurs vins, reprit la voyageuse.
— Lesquels?
— Ceux que vous préférez, mon cher hôte, car vous ne Vous ferez pas prier, je suppose, pour y goûter avec moi.
Ëgurral s'inclina; il passait de l'épanouissement au ravissement.
— Ah ! reprit Ninon, j'oubliais. Vous ferek mettre deux couverts.
— Madame attend quelqu'un? interrompit Taukrgiste avec empressement.
— Non, je n'attends personne, répondit l'actrice.
— Alors, un àeul couvert ?...
— Non, deux. Un pour moi et un pour vous. Je vous invite, maître Ëgurral, ditgaiment mademoiselle Larovère.
— Madame m'invite !
— Oui, j'ai horreur de dîner seule !
L'aubergiste, stupéfait, balbutia quelques paroles
sur l'impossibilité où il se sentait d'accepter un tel bonneur. Mais l'actrice insista tellement qu'il se ren*
83 LA popftMS popÉE.
dit et se hâta de se retirer pour ^ller cpmm^pder le repas, tenant son bonnej plus bas que ja|îiai§ pt Uair de plus en plus interdit du langage et des {panières de Tinconnue.
Il remonta presque aussitôt.
Pendant que le souper se préparait et que ]fj.o|;re homme exhumait de rarpiQire sa plps riche vaisselle après avoir étendu sur la table sa plus belle ijappp, Factrice avait ouvert la fenôtrie de la chambre. Cette fenêtre donnait sur la cour que la voyageuse venait de travierser, et n'avait pour^ tout l^orizop qu'uA assez haut mur auquel était adossé un l^angar. Bfen qijjB mademoiselle Larovère ne parût curieuse que de voir dételer et remiser sa chaise de poste, et qu'elle ne prît la parole que pour donner de temps en temps un ordre à son poslillop, son esprit devait être en réalité occupé de tout autre chose. A en juger par l'attention profonde avec laquelle elle examiiiait celte cour et ce hangar, il fallait évidemment que ce spectacle^ si peu extraordinaire en lui-môme, eût, pour intéresser sa pensée , un autre attrait que celuj de quatre murailljçs 93sez maussades. Sa préocpupatioo devint telle, que
LA EfOHÊME DORÉE. 83
maître Egurral se vit forcé de répéter à deux reprises que madame était servie.
— Nous avons maintenant une mode à Paris, diteUe à l'aubergiste : c'est de servir tout à la fois sur la table ; et je ne vois là que le premier service. Faites donc monter le reste du dîner, ou plutôt allez le chercher vous-même. Et, si vous y consentez, c'est vousmême aussi qui servirez. Que voulez-vous, mon cher hôte, vous êtes encore assez vert et assez galant, j'en suis sûre, pour qu'une femme ne recule pas devant un tête à-lête avec vous I
L'aubergiste jeta à l'actrice un regard légèrement troublé qui rencontra le plus charmant sourire. Sur une nouvelle invitation de se hâter, il redescendit l'escalier et remojita chargé de mets et de vins qu'il disposa sur la table, toujours encouragé de coups d'œil aimables par la voyageuse qui paraissait plus que jamais enchantée de son caprice. Tout fut bientôt prêt.
—Maintenant, mon cher hôte, dit l'actrice, à table ! Avez-vous bon appétit?
— Excellent, mais.-
— Mais quoi?
drii
Si.
— Mais, c'est que je n'ose...
— Encore I
— Un tel honneur! Jamais cette modeste chambre, qui est assurément la moins belle de l'hôtel, n'a reçu une voyageuse de la distinction de madame, et moi...
— Que diable dites-vous là, maître Egurral? Mais d'abord à table ! allons !
L'aubergiste s'assit sur le bord de la seconde chaise, tandis que l'actrice prenait place en face de lui et lui versait à boire.
— Que disiez-vous donc? répéta-t-elle. . . que jamais cette chambre n'avait reçu une voyageuse de mon rang?
— Je l'affirme, dit Egurral en servant le potage à l'actrice avec la dignité d'un cuisinier élevé au grade de convive.
— En ôtes-vous bien sûr? reprit Ninon.
— Parfaitement sûr.
— Eh bien, moi, fit l'actrice, je gagerais que votre mémoire vous sert mal.
— Dame I depuis quin;5e ans que je tiens cet hôtel, je n'ai pas souvenir qu'aucun© ypyageuse ayant lô
LA BOHÊntB DORBE. 85
train de madame ait habité. cette chambre; ce sont toujours celles qui donnent sur le gave que j'offre et qu'on choisit.
— Quinze ans! répondit Ninon; vous remontez bien loin. Cette chambre n'a-t-elle pas étéhabitée, il y aura bientôt dix ans, par une grande dame qui arrivait d'Espagne?
A cette question, Taubergiste, dont l'appétit, excité par quelques rasades, commençait à faire sérieusement honneur au repas, s'arrêta entre deux bouchées, sa fourchette droite devant ses lèvres comme un point d'interrogation.
— Consultez bien vos souvenirs, maître Egurral, reprit Ninon. Reportez-vous au mois de septembre
— Au mois de septembre \ 81 9, répéta lentement l'aubergiste en se touchant le front du doigt de l'air d'un homme qui cherche à fixer une réminiscence.
— Le 1 1 septembre, continua l'actrice.
— Une grande dame?
— Une marquise.
-- Dans cette chambre-ci ?
— Ici même. Et s^ voiture fut remisée dans votre hangar, là où est la mienne en ce moment.
— - Ma foi, dit l'aubergiste, soit qu'il ne se souvînt pag en réalité, soit qu'il ne voulût pas se souvenir, j'ai beau chercher, je ne trouve pas de qui madame veut parler.
— Je vais vous mettre sur la voie, mon cher hôtç^ continua l'aclrice, car je m'aperçois gu'avec l'âge votre mémoire a un peu faibli.
L'aubergiste emplit son verre, et, tout en buvant, lança à l'actrice un regard interrogateur que celle-ci pq,rut surprendre..
— Et si je me trompe à mon tour, poursuivit-elle, ne vous gênez pas, reprenez-moi. C'était donc le K\ septembre 1819. Vous aviez entendu ce matin-là des coups de fusil dans le voisinage, et votre oreille exercée n'avait pas eu de peine à reconnaître une' petite escarH)ouche entre vos amis les douaniers et vos amis les contrebandiers. En effet, peu de temps après, vous vîtes arriver chez vous une jeune femme et un tout jeune homme vêtus du costume de la montagne. La jeune iemme, mariée à un honnête chasseur
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d*izard$, n'appartenait pas à la tande poursuivie. Mais, Yous le savez, daps les bagarres ^yec le fisCj tous les fusils de la montagne font cause communef et la chasse prend le parti de la contrebande, te chasseur s'était donc bravement jeté dans rengagement où sa femme éplorée l'avait suivi et Tavait vu tomber près d'elle frappé à mort. Quant à elle, elle vous arrivait, poursuivie, ayep un cpup 4© feu au bras et s'ap-: puyant avec peine sur Tépaule de son jeune conjp^-: gDOD, qui tenait à la maip un petit enfant, upe pe|;ite fille, n'est-ce pas?...
—Oui, une petite fille, dit Egurral.
— Comme yous êtes m excellent homine, reprit Nioon^ vous n'hésitâtes pas à donner Thospitalité ^ la blessée et à Tenfant, tandis que le jeuqe homme parlait à la hùte pour aller à Irun chercher un médecin. Ce jeune homme était le frère et cette enfant était la fille de la blessée. Vous avez, je suppose, conservé le souvenir de votre bonne action?
— On n'oublie que les mauvaises, dit sentencieusement l'aubergiste.
— Alors, reprit l'actrice, je ne vois pas pourquoi
VOUS paraissez avoir si peu de souvenance d'une aventure où tout est, en somme, à votre honneur. Si c'est votre modestie qui vous rend si oublieux ou si discret, permettez-moi de lui faire violence jusqu'au bout en poursuivant ce récit, qui, je crois m'en apercevoir, vous intéresse au plus haut point. Mais continuez donc de boire, maître Ëgurral; si vos bonnes actions ont le don de vous fermer la bouche, qu'au moins votre bon vin ait le talent de vous la rouvrir !
L'actrice emplit le verre de l'aubergiste et (ïontinua :
— Vous donnâtes asile à ta jeune blessée, car elle était jeune et belle, dans certain caveau fort obscur et fort peu comfortable, où vous n'aviez jusque-là accordé l'hospitalité qu'à des ballots de marchandises prohibées. Une botte de paille servit de lit à la pauvre femme, et si, malgré l'extrême gravité de sa blessure et le sang qu'elle perdait, vous ne la logeâtes pas mieux...
— Ce fut, interrompit l'aubergiste, pour la mieux cacher, car elle était poursuivie. Il m'était plus facile de la dérober aux recherches dans ce caveau» que per«
soone ne connaissait, que dans une des chambres de ma maison.
— Je sais cela, continua Tactrice; aussi n'est-ce point un reproche que je vous fais ! Je raconte tout simplement, et je vois avec plaisir que je raconte bien. La blessée passa ainsi quelques heures s'affaiblissant de plus en plus. Son frère ne revenait pas. Après lui avoir demandé qui elle était, vous aviez examiné la plaie et reconnu que Tartère était coupée; car, si j'ai bonne mémoire, vous saviez un peu de tout. Bon cui< siaier, excellent barbier, maréchal-ferrant de première force, vous étiez malheureusement plus habile comme vétérinaire que comme médecin. Vous en saviez assez pour apprécier la gravité de la blessure, pas assez pour arrêter l'hémorragie 'et pratiquer la ligature. Encore quelques heures donc, et la jeune femme, que vous ne pouviez secourir autrement qu'en loi donnant l'hospitalité, était perdue.
— Perdue en effet, insista l'aubergiste, qui décidément était au port d'armes du dialogue diplomatique.
— Je sais cela encore} reprit l'actrice ; et c'est ce qui justifie votre conduite ultérieure, maître EgurraL
Car, encore une fois, persuadez-vous tiien que je ne veux point alarmer voire conscience. Je vous ai invité à dtner, et il est tou|; simple que je vous fasse passer le temps du repas le plu§ agréablement possiljle, l'aubergiste s'autorisa de cette gracieuse iï)|.erprétation d'un récit dopt il ne soupçonnait pas encore rintentiqn réelle pour offrir à la voyageuse upe aile de perdreau, et, après avoir rempli lifi-méme spn a§sielte, il prêta de nouveau Toreille à inconnue, qui continua ainsi:
— Cependant, tandis que la blessée agonisait, son enfant, une jolie petite fille de six ans, allait et venait dans votre maison et dans votre cour, jouant et courant, tandis que sa mère se mourait, avec rinsouciance heureuse de cet âge où Ton est si près du berceau qu'on ne sait pas encore qu'on a une mère.
L'actrice s'interrompit. Une émotion plus forte qu'elle avait fait trembler sa voix. Elle reprit presque aussitôt:
— C'est à ce moment, peu d'heures avant l'arrivée de la blessée, qui s'appelait, je crois, Nina...
— Laroveira, ajouta l'aubergiste.
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— Qu'une chaise de poste dout un des ptieva^x i^i^\\ déferré s'arrêta chez vous, poursuivit l'actrice. Dans celte voiture voyageait i^ne dame en deuil. Vous qpi savez si bien les noms Ki^ns ce petit roman^ savezvous aussi le nom de celte dame?
— Je ne l'ai jamais su, répondit Egurral. Elle voyageait comme vous, seule et incognito, et je pfi )ii}i ai pas plus demandé son nom que j^ ne yoias demande le vôtre.
Le visage de l'actrice s'éclaira 4e joie.
— Vous m'afBrniez, s'écr ja-t-elle , qpe vous if'ayez jamais su son nom?
— Je vous le jure.
— Et que vous l'ignorez encore?
— Absolument.
— C'est bi^n, poursuiyit Ninoi^. Cette dame, iiji-jP dit, était en deuil ; savez-yous de qui?
— De son enfant, répondit l'aubergiste, qui, voyant que l'inconnue était si bien informée, ne songeait plus à faire l'ignorant.
— Oui, de son enfant, poursuivit Ninon, une petite fille morte en voyage quelques jour^ auparavant,
au moment où elle allait atteindre sa sixième année, et dont la perte venait de plonger dans le désespoir sa mère, qui, veuve de très-bonne heure, avait concentré tout son amour et toute son ambition sur cette enfant.
— Toute son ambition? interrompit Egurral avec étonnement.
— Voilà une surprise qui fait honneur à votre candeur, répondit Tactrice, non sans un regard quelque peu ironique. Il n'y a pas que le sentiment en ce monde, mon hôte, il y a aussi Tintérét.
— Le sentiment agite l'homme , fit l'aubergiste ; l'intérêt le mène. Mais que peut-il y avoir de commun entre un pareil deuil?.*..
— Et l'intérêt? Je vais vous le dire, reprit Ninon d'une voix grave. Il existe en France une vingtaine de noms qui sont, à eux seuls, plus que des fortunes, et qui ont le rare privilège d'éterniser dans les familles les plus hautes dignités de l'État. Ces noms, mon cher hôte, ne peuvent se transmettre que par les enfants...
— Mâles, interrompit l'aubergiste.
— Ou, à défaut de fils, continua Factrice, par une fille, n suffit, pour cela, qu'une faveur royale ait constitué dans la famille un majorât qui permet à cette fille, unique héritière, d'apporter un jour en dot à son mari le nom et le titre qu'on veut perpétuer. C'était le cas de la marquise. Elle était de ces grandes dames qui se considèrent comme investies d'une double maternité. Mère de sa fille, elle l'était aussi de son nom. Or, en perdant sa fille, elle voyait son nom s'éteindre. Le majorât devenait lettre morte, et, dans cette catastrophe qui venait de la frapper, la marquise n'était pas moins en deuil que la mère.
— Pauvre marquise ! fit Taubergiste en versant une grosse larme de Xérès dans son verre.
— Et pauvre mère aussi, mon hôte I continua l'actrice, — car l'amour maternel le plus vrai peut s'allier dans le même cœur à Torgueil nobiliaire, et peutêtre ai-je été injuste tout à Vheure en attribuant uniquement à un intérêt de famille le désespoir de la marquise. J'ignore, et vous ignorez comme moi, ce qu'elle dut souffrir. Quand je me mets à sa place, je fie puis m'empécher de la plaindre. Je suppose que,
91 LÀ BotiÊMË tibtlÉfe;
si J'avais le ttialheuf de perdrfe uriè fille unictue et dé me trouver seule au monde ainsi brus^tièment, jene sais J)as ce que je deviendrais. Il riie setîible que je ne tiouri'âis plus voit* les enfants des autres femiiies sans me iigurer qu'elles ù'ont pas le droit d'avoir ce ijoe, moi, je n'auràiè plus, et que, s'il m'arrivait ce qui arriva à cette mère, d'ëntrëf dans votre auberge et, l'esprit rettipli de l'image de ma fille morte, de voir jouer dans une cour déserte une petite fille de l'âge de la mietme, uhe petite fille abandonnée et sur le point de devenir orpheline, je serais capable d'avoir l'idée qu'eut la marquise et de faire ce qu'elle fit, et, moi dont l'enfant serait morte, d'enlever cette enfant dont la mère serait mourante !
— Pardoîi, madame, interrompit l'aubergiste, le mot enlever est bien fort. Les circonstances étaient telles...
— Non, non, insista l'actrice. Je vous assure^ maître Egurral, que je serais capable de l'enlever. Je me mets dans la situation où était la marquise, dans le paroxysme du désespoir; je ferais comme elle. Elle arrivait dans cette auberge. Elle monta dans cette
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bhaihbre, elle ouvrit cette fenôtré, et, elle tîtii venait de perdre un enfant adoré, elle en aperçut un beau, frais, rose, qui jouait sous ses yeux en Urmes. Il lui sembla Qiie c'était sa filie qili ressdsbitait. Alors elle descendit dans la coiir, n*est-ce pas? et vous demanda à qui était celte petite fille; que lui répondltes-vous? vous en souvenez-vous ?
— Je lui répondis que cette petite fille appartenait à une jeune femme basque, mortellement blessée dans la montagne et que j'avais recueillie et cachée par charité. J'ajoutai tout ce que je savais sur Nina, que c'était une de ces braves et courageuses filles du pays...
—Bien, bien! interrompit Ninon. Et après?
— AprèSj elle prit dans sa poche une bourse contenant une vingtaine de louis, et me la donna en me disant qu*elle voulait m'aider dans ma bonne action.
— Une bourse comme celle-ci, n'est-ce pas? fit ractrice en tendant à l'aubergiste une bourse de soie qnecelui-ci, un peuenhardi par le geste engageant de son interlocutrice et par dès libations déjà nombreuses, se hâta de prendre et d'ouvrir.
— Pas tout à fait comme celle-ci , observa-t41 en souriant, car il y a là, si je sais compter, non pas vingt louis, mais trente.
— C'est égal, répondit Uactrice, c'est un détail qui ne vous empêchera pas de la garder, comme vous avez gardé celle de la marquise. .
— Cette bourse est pour moi î balbutia l'aubergiste radieux.
— Empochez, mon cher hôte, empochez I répondit Ninon. Je. vous ai dit que, dans la situation de la marquise, j'aurais fait comme elle. Permettez-moi de l'imiter en tout.
L'aubergiste, tout en se demandant toujours où la voyageuse voulait en venir, n'était pas assez sot, avec le caractère qu'on lui connaît, pour arrêter son interlocutrice en si beau chemin. Il prit la bourse.
— Et ensuite? poursuivit l'actrice. Continuez, si vous voulez bien, votre récit. C'est moi qui suis, à mon tour, intéressée au plus haut point.
— Ensuite, répondit Egurral, la marquise, puisque c'était une marquise, ce que j'ignorais, me pria de la conduire près de la blessée. J'obéis. La pauvre fiUe^
les yeux à demi ouverts, toute pâle et perdant toujours son saug, paraissait être à la dernière extrémité. Elle avait la fièvre et le délire. J'avais bien essayé d'empêcher l'hémorragie avec des compresses, mais, comme vous l'avez dit, il eût fallu faire la ligature. La marquise me demanda si j'avais envoyé chercher un médecin. Je répondis que le frère de la mourante était en route depuis le matin, courant la campagne pour en ramener un , mais que je doutais bien qu'il y réussit, car les médecins ne se dérangent pas aisément, dans un temps et dans un pays où les chemins sont peu sûrs, pour suivre le premier venu, avec la chance de n'être pas payés. J'ajoutai en outre qu'il était fort possible qu'étant sans papiers et sans ressources, le frère lui-même fût arrêté sur la grande route. « Ces gens-là, me dit alors la marquise, sont donc dans la misère? » Je répondis que je le craignais. « En ce cas, reprit-elle, cette pauvre femme ne sera pas secourue. » Je répondis que j'en avais bien peur. « Et si elle est secourue, ajouta-t-elle, ne serat-il pas trop tard ?» Je répondis que j'en étais sûr. -^ Vous n'étiez pourtant pas assez médecin, mon
98 Lk BOHËUfe bORÉB.
cher hôte, pour affirmer une chose atissi gtâVe. — ^ Je ne m'en suis que trop repenti, répondit Tâubergiste; mais enfin que voulez-vous, madame? c'était ma conviction;
— Il me semble, àù moins, répliqua Tactricé, qu'avatit de condamner la blessée, Tidéé aurait pu vous venir à vous ou à la marquise d'envoyer un chfeval à franc éttier jusqu'à Iruii, avec ordre aU postiHon de ramener, coûte que coûte, un médecin. Il y a des d^ voirs* d*humanité qui parlent plus haut que tout,
— Pas plus haut que la raison, répoîidit Thomme grave en se rengorgeant. La marquise me proposa tout de suite, au contraire, de dépécher son postillon et môme sa voiture jusqu'à la ville; mais elle y renonça quand elle m'eut questionné sur Nina, et que je lui eus appris que, selon toute apparence, la blessée était traquée avec les contrebandiers de la montagne. Or, pour envoyer un postillon à la ville avec des instructions de ce genre, il fallait évidemment le mettre dans la confidence; ce courrier^ bavard comme tous les ivrognes, eût été inévitablement arrêté et questionné sur la route par les agents de
LA BOHÊSfB PORÉE. 9^
rautQrité. D'ailleurs, tout espoir de sauver 1^ mou-r rante était éyiderpment perdu, et pnfln, eu employant ce moyen pour avoir un peu plu^ lût un mé4eci|[i devenu déjà inutile, pette charitable dan^e pe sch rait arrivée qu'à me compromettre, pioi et mon auberge.
— Voilà^ en effet^ d'excellentes raisons, reprit Taotrice. Votre auberge I mon cher îlgurf al, votre auberge compron^ise! c'eût été un bien grand malljeur de compromettre une auberge où Ton fait d'aussi excellents dîners que celui-ci. Mais, sans envoyer soi) postillon, la marquise n'aurait-elle pas pu transporter elle-même la blessée dans sa voiture, en prenant toi|t simplement la précaution d*en baisser les glacps et Ie$ stores?
— Nous y pepsâmes bien, répondit EgurraJ ; iff ^j^ le$ inconvénients étaient le? mêmes. I.e danger ^e l'arrestation sur la route subsistait. Et puis transporter la blessée, c'eût été la tuer à coup sûr.
— Puisque vous étjez.si convaincu de sa mort inévitable, observa l'actrice, ce n'était pas, il me semble, la crainte de la tuer qui pouvait vous arrêter. Et, en
ne vous opposant pas aussi énergiquement que vous le fîtes à cette bonne intention de la marquise, vous auriez eu au moins le mérite de tenter quelque chose de sérieux pour sauver la vie de la blessée.
— D'accord; mais supposez aussi qu'elle fût morte pendant le trajet de mon auberge à la ville, dans la voiture de cette bonne dame: c'était cette bonne dame qui se trouvait compromise à son tour. Questionnée, arrêtée peut-être, elle me nommait et elle me compromettait encore, moi et mon auberge... '
— Entore vous et votre auberge ! interrompit Factrice, c'est encore juste! Permettez-moi, pourtant, une observation peut-être un peu indiscrète; mais, vous qui pensez à tout et qui tenez tant à la considération publique, la mourante une fois morte, que comptiez-vous faire de son cadavre pour ne point compromettre votre honorable auberge? Il y aurait eu nécessairement chez vous une descente de justice, une enquête.
— Oh ! répliqua l'aubergiste avec bonhomie, c'était bien simple, n y a dans mon caveau une trappe, et sous cette trappe passe un torrent dont vous pou-
vez entendre le bruit. J'ouvrais la trappe, et je faisais prendre à la défunte son dernier bain. Que voulez-
I TOUS? je suis philosophe. En matière de sépulture, je trouve que Teau vaut la terre, et j'aimerais mieux,
I pour ma part, être mangé par les anguilles que par
' les vers.
— Parfaitement raisonné, poursuivit l'actrice ; et, grâce à cet ingénieux dénoûment, vous et votre auberge, vous aviez rempli votre devoir d'hospitalité sans pourtant vous compromettre. Car, quand on est aubergiste comme vous, patenté comme vous, estimé comme vous, capable de devenir père de famille comme vous l'avez été et comme vous l'êtes encore assurément, on doit savoir s'arrêter dans les bonnes actions au moment où elles deviendraient de mauvaises affaires. Maintenant, pardonnez-moi de vous avoir
. interrompu ; offrez-moi une tranche de cette galantine, et reprenez.
— Ma foi, je ne sais plus où j'en étais, dit Egurral en servant son interlocutrice.
— Vous veniez de conduire la marquise auprès de Nina et de lui répondre que, dans votre opinion, la
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blessée devait rendre le dernier soupir d'un mpmpnt à l'autre.
— Ah I j'y suis, fit Egurral. La marquise nje demanda alors à voix basse ce que je pensais qu*^Uait devenir Tenfant de Nina, une fois sa mère morte. — « Dame, répondis-je, je ne sais pas trop. Ce sera un enfant perdu; elle deviendra ce qu'elle pourra. Le frère de sa mère s'en chargera, je suppose, — Mais, insista la marquise, s'il a été arrêté et ne revient pas,
comme vous le pensiez tout à l'heure avec a§se^ de ' raison, qu'en ferez- vous? »
— La demande était assez embarrassante, n'est-cj5 pas, mon cher hôte? et je suis sûre qu'avec votre bon cœur, vous fûtes tenté de répondre que vous vous en chargeriez.
— Je l'aurais bien voulu, dit l'aubergiste, mais j'étais trop pauvre pour pouvoir me mettre un mwfr mot sur les bras.
— C'était sage, observa l'actrice. Que répondîtesvous donc?
— Je répondis que je craignais bien que cette jolie enfant ne fût à qui voudrait la prendre.
LA BOHÊME POEÉE. fû)
— Alorç, çpnclut J'actrice, la marquise you§ djt ce que je ypiis aufai§ dit moi-môme... elle vpijs dit : Eh bieo, je la prepds 1
— Oui, ce fui son mot, un mot sul)lii»p !
— Certes, et une belle action 1 poursuivit Tactrice, et je vous félicite devons être prêté à ce!; acte de charité ehrétienne; car, enfin, votre conscience vous disait qu'en lassant emporter Forphelinç par cette grande dapae, c'était le bonheur de Tenfant que vous faisiez.
— Et celui de la mère adoptive ! ajouta Egurral. .
Il y eut nn moment de silence que Taubergiste jugea à propos de rompre en faisant saïf ter le bQuchon d'une bouteille de Sillery mousseux.
— Vous causez admirablement, mon hôte, reprit Ninon en trempant ses lèvres dans son verre, et je serais désolée que cett^ histoire s'arrêtât là. Il y a une suite, n'est-il pas vrai?
L'aubergiste posa son verre, et, sans se faire autrement tirer l'oreille, il continua:
— Nous quittâmes alors le caveau, la marquise et moi, et nous remontâmes dans la cour.- La fille de
Nina, pendant que nous étions près de sa mère, avait eu la curiosité de grimper dans la chaise de poste, sans doute pour s'amuser, et se hâta d*en descendre dès qu'elle nous aperçut. Mais la marquise s^approcba d'elle et lui demanda son nom. La petite répondit qu'elle s'appelait Rosa. — Veux-tu me suivre, reprit la marquise, dans cette belle voiture où tu es montée | tout à l'heure? L'enfant battit des mains à la pensée | d'aller en voiture, et répondit : Oui. Et maman? \ dit- elle. — Ta mère est trop malade pour nous |
suivre, objecta la marquise, mais on aura soin d'elle i
ici. Veux-tu changer ta vilaine robe déchirée contre I une jolie robe brodée? — L'enfant sauta de joie sur ' ses pieds nus et répondit encore : Oui. Alors la marquise conduisit la petite dans une chambre de mon auberge.
— N'était-ce pas dans celle-ci ? demanda l'actrice.
— Attendez donc! fit Egurral en se frottant le front. Oui... c'est possible I...
— Continuez I
— Ici donc, reprit Egurral, la marquise déshabilla l'enfant et lui mit une autre robe.
— Sans doute, fit l'actrice, une des robes de sa fille morte.
— Probablement, car, quand Tenfant redescendit un quart d'heure après, elle était tout dentelles. On l'aursdt prise pour une poupée du jour de Tan.
— En revenant dans la cour avec l'enfant, reprit Factrice, la marquise ne vous dit-elle pas qu'elle entendait payer le médecin qui viendrait constater le décès de Nina, et qu'elle voulait fournir aux frais de l'enterrement de la blessée? En même temps, ne lirat-elle pas de son corsage, comme je le fais maintenant, un portefeuille pareil à celui-ci ?
-Oui.
— Contenant dix billets de banque semblables à ceux-ci?
— Non, dit l'aubergiste en jetant un regard ardent sur les billets, car ces billets sont de mille francs, et ceux de la marquise n'étaient que de cinq cents.
— Boni bon 1 il ne tient qu'à vous, mon cher hôte, de leur donner une ressemblance.
— En quoi faisant? s'écria l'aubergiste qui n*osait tendre la main qu'à moitié.
— Eh! mon Dieu! répondit l'actrice, c'est tout] simple : en prenant ceux de mille comme vous ave; pris ceux de cinq cents. .
Egurral avança une main tremblante vers le porteip] feuille ; mais Tactric^ poursuivit vivement :
— Pas à présent, mon hôte I II faut que nous bavardions encore un peu. M^is, soyez tranquille, ce^ billets seront à vous si vous le voulez ; je vous pi viens Seulement que ce sera donnant donnant.
L'aubergiste fit un signe d'acquiescement, et Ydn trice poursuivit tranquillement :
— Vous disiez donc?
— Quand la petite Rosa fut habillée, la chaise d( poste, dont j'avais referré le cheval, se trouva prête partir, et cinq minutes après emporta, avec $a niëi adoptive, l'enfant de Nina mourante.
— Elle n'était donc pas morte?
— Hélas ! fit l'aubergiste en vidant un verre de mi laga en manière de consolation, la malheureuse m mourut pas !
— Comment donc? dit l'actrice.
— Le soir de ce jour, son frère revint avec un mé-
LA &OHÊME DORÉE. 407
decin. Bien que Fétat de la blessée fût très-grave, il n'étdt pas désespéré. Je la fis, sur Tordre du docteur, transporter dans un lit. Elle était évanouie.
— N'était-ce pas dans ce lit? dëtainda l'actrice eii désignant l'alcôve qui occupait le fond delà chambre.
— II se pourrait bien, répondit l'aubergiste. L'évanouissement dura quelques heures. Mais la ligature, malgré le temps perdu, avait été faite encore k temps ; et, trois jours après, Nina était sauvée.
L'aubergiste se tut. Il attendait, 6ans dotite, pour continuer, que son interlocutrice l'interrogeât.
— Quand Gil revint avec le médecin, reprit en effet l'actrice, son premier mot ne fut-il pas pour vous demander ce qu'était devenue sa petite nièce?
— Gil ? interrogea l'aubergiste.
— Oui ; ne vous souvenez-vous pas que Nina appelait ainsi son frère ?
— Ma foi, je l'avais oublié. C'est que, voyez-vous, il y a dix ans que tout ceci s'est passé, et, en dix ans, les noms et les visages ont le temps de s'effacer d'une TieiUe tète. Et vous seriez Nina en personne...
L'actrice ne sourcilla pas.
— Que je ne vous reconnaîtrais pas. D'ailleurs, je serais bien embarrassé pour la reconnaître, la chère fille, car, dans Tétat où je la vis alors, c'était un vrai fantôme. Elle a dû bien changer depuis, si elle vit
- encore.
— Si elle vit encore? !
— Mon Dieu, oui! La malheureuse fut, au sortir | de chez moi, après sa guérison, arrêtée avec son frère | sur la grande route comme vagabonde, et j'ai ouï dire ' qu'elle n'avait plus reparu dans le pays.
— Ne nous perdons pas dans les digressions, mon cher Egurral, reprit Ninon, et, pour en revenir où nous en étions, que répondites-vous à Gil quand il vous demanda?...
— Ce qu'était devenue Rosa?
— Oui.
— Ma foi, je ne sais plus au juste comment je m'en tirai!
— Ne répondîtes-vous pas que vous n'en saviez rien, qu'on ne vous l'avait pas donnée à garder, que vous aviez eu bien assez à faire de vous occuper de Nina, et qu'il était fort à craindre que l'enfant, en
courant et en jouant, ne fût tombée dans le torrent?
-Oui, c'est cela, je crois, ou quelque chose comme cela que j'imaginai.
— Gil fut alors désespéré, n'est-ce pas ? il se mit en quête dans les environs, mais inutilement ; personne ne put le renseigner?
-Personne, puisque j'étais le seul dans le sei cret...
— Et que vous aviez été payé pour vous taire, comme aujourd'hui vous êtes payé pour parler, n'estce pas, mon cher hôte? Mais buvez donc de cette excellente eau-de-vie I
— Oh 1 pour excellente, je la garantis, s'éfcria Tau- ; bergiste en s'empressant de détourner la conversa-
j tion et d'emplir son verre.
1 — Je parie que c'est de celle-là que vous donnâtes
: au docteur, quand il vous demanda quelques gouttes
I ffua cordial quelconque''pour ranimer Nina? insista
l'actrice, pendant que maître Egurral faisait claquer,
avec la satisfaction d'un gourmet, sa langue contre
son palais.
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— Pour ranimer Nina? dit-il.
— Oui» à la suite de cette longue crise nerveuse que lui causa la nouvelle de la disparition de son enfant.
— Ah I ne m'en parlez pas 1 soupira Uauberglâte. L'infortunée eut un tel chagrin que, si je n'avais pas cru agir uniquement dans l'intérêt de la petitO) j'au^ rais été moi-même inconsolable de m'être prêté à cet enlèvement.
— Et quand elle fut rétablie, ne vint-elle pas tous demander des explications sur certaine découverte qu'elle fit dans cette chambre même ?
— Une découverte?
— Oui, voici, je crois, ce qui s'était passé : Kifia habitait cette chambre, cette chambre où la marquise avait changé les vêtements de Rosa. Or, un jour, quand la blessée put se lever, le hasard fit qu'elle ouvrit un meuble. — Celui-ci, tenez ! — Et l'actrice désigna du doigt le coffre peint à l'aubergiste silencieux.
— Dans ce coffre, reprit-elle, elle trouva, quoi? la robe que Rosa portait avant qu'on l'eût changée, et que la marquise avait négligemment jetée là.
LA BOBÉMK I>OftÉB« 4H
-^ Oui, je me souviens» en effet, de ce détail, fit Egarral.
«" Et dans cette robe elle trouva, ~ vous le rappe* lez-Tous 7 — un petit carnet d'écaillé qui contenait le passe-port de la marquise.
— Son passe-port? fit Egurral.
-^ C'est-à-dire son nom et son adresse, que Nina se garda bien de vous montrer, malgré votre insistance, ajouta Tactrice.
— Ce que je n'ai jamais pu m'expUquer, dit l'aubergiste, c'est tomment ce carnet avait pu se trouver dans la robe de l'enfant 1
— Ohl c'était plus explicable que vous ne pensez. La petite fille, vous vous en souvenez, était montée UQ moment dans la chaise de poste de la marquise.
■—En effet; eh bien?
—Eh bien ! ... vous savez comment sont les enfants : ils ont la manie de fureter partout... Rosa avait eu apparemment la curiosité de mettre la main dans la poche d'une des portières ; elle y avait probablement trouvé de ces menues provisions qu'on emporte toujours en voyage, des fruits, des g&teaux, des friandi-
ses, et aussi le carnet, que, craignant d*étre prise en faute, elle s'était hâtée de cacher dans sa robe lorsqu'elle vous vit sortir du caveau avec la marquise.
— Ce doit être, en effet, là Texplication, dit l'aubergiste en offrant une pèche à Tactrice.
— Et ensuite tout va de soi, continua celle-ci; la marquise, après avoir déshabillé et rhabillé Fermant de Nina, jette le vêtement dan§ ce meuble, sans se douter qu'il contient un papier révélateur que, trois semaines plus tard, Nina devait découvrir...
Nina s'interrompit pour faire compliment à Taubergiste de l'excellence de ses pêches, puis elle poursuivit :
— Cette découverte fut un trait de lumière pour Nina. Elle se rappela alors des lambeaux (le votre conversation avec la marquise dans le caveau ; on ne se défie pas d'une agonisante, et vous aviez parlé assez haut pour qu'elle eût entendu quelque chose de votre entretien, comme à travers les rêves de sa léthargie. La santé lui revenant, le souvenir lui revint. Tout se précisa dans son esprit. Enfin, ce passe-port trouvé dans la robe de sa fille ! il n'en fallut pas plus. Elle
comprit, eUe devina ; les mères ont le flair de Fâme. Pourtant, ce passe-port, c'était un indice, mais ce n'était pas une preuve. La preuve, c'était votre témoipage. Or, Nina ne songea pas alors à vous le demander. Le lui refuseriez-vous aujourd'hui?
Mademoiselle Larovère regarda fixement l'aubergiste, qui, malgré son assurance, baissa les yeux sur la table, où il vit, entr'ouvert dans la main de l'actrice, le portefeuille dont il avait entrevu le contenu.
— Vous savez écrire, mon cher hôte ? interrogea Ninon.
— Non, répondit vivement l'aubergiste. Je sais signer, voilà tout.
— Comment se fait-il que vous ne sachiez pas écrire aussi bien que vous savez lire ? continua l'actrice en montrant à l'aubergiste les billets dont il avait parfaitement reconnu la valeur.
— Affaire d'habitude I fit Egurral. Tout le monde sait lire sur leè billets de banque.
— Soit, poursuivit Ninon sans insister. Vous savez signer. Cela suflSt pour que vous puissiez faire passer ce portefeuille de mes mains dans les vôtres. Tenez,
4H LA BOHÊME. DORÉK.
il y a là-bas, .sur ce même coffre, un encrier et des plumes ; apportez tout cela sur cette table.
L'actrice tira alors de sa poche un carnet d'éeaiUe incrusté d'une couronne ciselée, et que maître Egur-^ rai regarda avec une singulière attention.
— Vous reconnaissez ce carnet, n'est-ce pas? fit Tacirice en surprenant le regard de l'aubergiste. C'est celui qui contenait le passe-port de la marquise et qui le contient encore, ajouta-t-elle en déployant un pa« pier dont elle eut soin de ne montrer que l'eurers à son curieux interlocuteur.
— Je vais écrire quelques lignes au dos de ce passe-port, continua Ninon en trempant la plume dans Tencrier ; je vous les lirai, et vous verrez si vous consentez à les signer. Veuillez, en attendant, avoir Yent tréme complaisance de descendre et de dire à mon postillon d'atteler.
Egurral ne fit qu'un bond du haut en bas de son escalier. Un instant après, il était de retour dans la chambre, pendant que l'actrice achevait d'écrire.
— Asseyez-vous, maître Egurral, et prêtez à ce que je vais vous lire toute votre attention, dit Ninoui
en touchant négligemment les billets de banque, sur lesquels Ëgurral fixait des yeux étincelants. Egurral s'assit. L'actrice reprit :
— « Je soussigné, propriétaire de l'auberge du
> Paa-de-Roland, située à buit lieues de Bayonne, » déclare que, dans la journée du \ \ septembre 1849,
> une voyageuse de distinction, qu'au besoin je pour- » rais reconnaître...
Egurral fit un signe de tête afflrmatif . Mademoiselle Larovère poursuivit :
- » Qui revenait de Madrid, ainsi que l'atteste le
> présent passe-port, et qui s'était arrêtée dans ma » maison, a emmené devant moi, dans sa chaise de » poste, en annonçant Tintention de l'élever et de » Tadopter, la fille, âgée de six ans et nommée Rosa, » d'une jeune femme mortellement blessée à qui j'avais » donné asile ; que, bien que la blessée fût dans un
> état désespéré, un médecin arriva assez à temps
> pour la sauver; qu'elle ne mourut pas, et que c'est
> entre ses mains que je dépose aujourd'hui la pré- » sente déclaration. »
Egurral leva les yeux sur l'actrice.
— Entre ses mains ? dit-il. C'est donc bien vraiment vous?
— Faites donc l'étonné! répondit Ninon.
— Je m'en doutais, je l'avoue, répliqua Egurral ; mais, malgré l'évidence qui m'insinuait que Nina seule pouvait savoir si bien les détails de cette aventure, j'avais laissé Niiia si pauvre, et vous me paraissez si à votre aise, que Je ne pouvais me décider à vous reconnaître... Ah 1 çà, ça doit être toute une histoire?... Comment se fait- il donc?... Contez-moi donc ça, hein?
— Oh ! ceci ne vous impoTte pas, maître Egurral, dit l'actrice ; c'est le secret de ma vie, et je le garde pour moi.
— Bien! mademoiselle Nina, je ne vous questionne pas!...
— Je ne m'appelle plus tout k fait Niiïa, mon cher hôte; mais revenons à notre affaire... Eh bien! voulez-vous signer?...
L'aubergiste parut réfléchir.
— C'est à vous de voir, insista l'actrice en chiffonnant de nouveau du doigt les billets posés devant elle,
à les sept lettres cb votre nom valent dix feuilles de ce papier-ci?
— Dans quel bttt désirez-vous avoir cette signature? demanda Egurral avec un regard profondément attentif.
— Dans un but qui ne peut nullement vous compromettre, et la preuve, c'est que, si vous consentez, je vais vous faire une offre superbe qui, pour le cas où je me servirais de votre témoignage, vous mettra à l'abri de toute recherche de nature à vous forcer de paraître personnellement dans tout ceci.
— Une offre superbe?
— Jugez-en. Combien gagnez-vous ici par an?
— Mille ècus au plus.
— Voulez-vous en gagner trois mille?
— Sacré tonnerre! dit Egurral en s'oubliant. Que faut-il faire pour ça?
— Partir, sous huit jours, pour New-York, où mon banquier vous comptera de quoi acheter un des meilleurs hôtels de la ville. Accéî)tez-vous?
— J'accepte, dit Faubergiste.
*- Et, maintenant, donnant donnant, comme je
41$ hh BOHftMB 90RâK«
V0U9 en avais prévenu tout h Theure, reprit Ninon. Voici vos dix mille francs !
-^ Et voici mon nom 1 répondit Egnrral en paraphant lestement sa signature au dos du |^asse-port que Tactrice n'avait pas quitté de la main.
Un quart d'beure après, la chaise de poste de mademoiselle Larovère quittait Fauberge du Pas-de- Roland pour reprendre la route de Bordeaux, et Taotrice, se laissant tomber sur les coussins de sa berlinei murmurait avec un inexprimable sourire dé joie :
— Et maintenant, je suis tranquille I