‹ La bohême doréeChapitre 15 sur 20 · II. la · texte numérisé non relu

II. la

S<8 LÀ BOHÊME DORBB^.

— Aveacô Maurice...

— Uamant de votre femme ?

— Qui. Cette affaire, tu te comppeBâs, doit rester ensevelie entre lui, moi et toi maintenant. Je ne veux être ni ridicule aux yeux du monde en passant pour un mari trompé, ni odieux à ma femme en passant pour un Barbe-Bleue, et je veux pourtant donner une leçon à ce petit monsieur. De plus, j'ai dans G6$ sortes d'affaisBS, surtout dans celle-ci, peu de goât pour tes ei)quôtes judiciaires. La chose doit se faire lestement et secrètement* Donc nous nous battons, s£^ns témoins, d^s le pavillon « à cinq pas, aa pistolet.

— Je m^y oppose, dit tranquillement BgurraL

— Hejn ? fit le baron.

^— Au nom de la raison... sociale Ëgurral, Fréme&t et C®, je ne vous permets pas de vous faire tuer. Hais d^abord cpntez-moi votre affaire.

BguFPal s'était rassis sur ce mot avec ce sans-gène familier qui, depuis qu'il était en face de Frémont, ne Tavait pas abondonné un instant. La solidarité qui unissait ces deux hommes était désormais entre eux un lien si puissant, que le baron approcha une chaise de celle d'Ëgurral, et, prenant place devant

lai comme ub patrpn devant son associé, lui Facpnt» eo détail, e); sans rien omettre, pa qui s'était passé la f^llteau matin dans le pavillon. Qpand prémont ept fini son récit, Ëgurral, qui Tavai^ écouté avec la plus sileocieuse attention, lui dit çç §|mple mot :

— Et s'il vous tue?

— Je suis n.nsujté, répoijdiî rsg^Pfi ld^ ch^pge, je tire le premier. C'est cppyenu.

'— Sac-à-papier 1 s'écria Eprral. C'était convenu avant votre coup de canne. Ça ne l'est plus njainte^ nant. L'insqlte est réciproque.

— Je suis toujours le premier offensé, dit Frémont avec confiance.

— A offense égala? droit égal, répondit le cocher qui, en ce moment, de même que Pascal avait deviné la géométrie, devina le code Châteauvillars. L'antériorité n'est plus qu'une face inadmissible, Soufflet et coup de canne, ça se vaut. Croyez-vous que ce M. Maurice soit assez enfant pour se laisser casser comme une poupée par son adversaire en le laissant tirer le premier, à cinq pas, quand il a le droit d'égaliser les chances, en réclamant, comme vous, la précieuse qualité d'insulté? Les pistolets sont à lui, donc ce n'est pas un innocent. Si vous lirez le premier,

c'est bon ; mais si vous tirez ensemble et qu'il vous tue, bonsoir la compagnie 1 Pas de ça! je tiens à votre vie, — et j'ai mes raisons. Je vous aime, je vous trouve fragile, et je ne veux pas vous exposer. Voyons 1 vous êtes un homme sérieux, n'est-ce pas? vous tenez à être pair de France î

— Je le tuerai dans tous les cas, répondit l'agent de change avec assurance, quoiqu'il fût frappé de la logique d'Egurral. J'éteins une bougie à quarante pas. Nous ne sommes que trois à Paris de ma force. Ce Maurice est un gamin. Je n'ai pas plus peur de son feu que d'un pétard. D'ailleurs, les duels, c'est mon affaire, ça me connaît. Je me battrais avec le diable, que je lui couperais la queue avec ma balle et que j'en ferais un caniche.

— Ça serait désolant pour ceux qui la tirent, répondit Egurral; mais ne plaisantons pas! Il ne s'agit pas ici d'un duel ordinaire ; vous vous battez dans une chambre, au pistolet, à cinq pas, sans témoins. Vous ferez feu, selon toute probabilité, à volonté. Il n'y a plus de force dans ces conditions-là.

— Je le tuerai,* interrompit le baron. Je sens que j'ai sa dernière heure dans ma main !

, — Et s'il vous tue? dit Egurral.

. — Je fends une balle en deux, à quinze pas, sur le fil d'un couteau, répondit le baron.

*- Et s'il vous tue? répéta Egurral. A cinq pas, on s'assassine. Alors, adieu la noce I emballé le marquis de Neilles I enfoncé le pair de France ! Comment, vous, un homme si sage, vous aviez cette affaire-là sur les bras et yous étiez tranquille ! et vous ne m'en parliez pas! Ah ! monsieur le baron, vous avez perdu ma con< fiance.

— Tu crois qu'il est possible qu'il me tue î murmura le baron ébranlé.

— Si vous étiez en fer forgé comme votre coffrefort, je répondrais de vous ; mais vous n'avez malheureusement pas le million à l'épreuve de la balle.

Le baron resta silencieux. Quoiqu'il eût une bravoure de sacripant, il comptait surtout, pour se débarrasser de Maurice, sur le droit qu'il se croyait de tirer le premier. Le doute émis par Egurral l'avait visiblement déconcerté.

— Écoutez, reprit celui-ci en devinait Va parte intérieur de l'agent de change, tout peut s'arranger. Entre associés, c'est comme entre mari et femme, on se doit aide, dévouement et protection. Je ne veux pas vous conseiller de manquer à un rendez-vous d'hon-

ait LA ddËÊMft! T^OUtÉ:

Tiéur; L'honrietir! mille idnnett&s\ je ëiiis Un vrenx crâne, moi ! Mais est-cô qti'dii ne pourrait pas se tirer de là spirituellemetit^ heiflt..i Vdydns... que diriez- Yous fi'une combinaison €(ui mettrait à 60up sûr votre blanc-bec hors dé combat^ taai^ saiis le tùèr? On ne veut la mort de pef sonne.

— A coup sûrT.ii interrogea Tageût de change.

— Ouij j*ai un moyen, mais pl-ometteâ-mol dèiid pas reculer.

— Devafit Maurice? flt le baron.

— Non, devant ce que je vais vous proposer.

— J'écoute.

— J'écoute aussi, moi! dit tout bas Gil de Vautre côté de la fenêtre^

Egurral rapprocha sa chaise de celle de Frémont, et il reprit, mais en baissant la voix, ce qui força Gil à avancer son visage jusque sous la baliiétràde du balcon en se faisant avec sa main un cornet acoustique de son oreille :

^^ Voici nion plan* Je vous préviens qu'il eit sublime. Il s'agit de mettre notre homme horâ de combat» pas vrai? Bon. Ëh bien l si par hasard, tout à Theure, quand votre Mauriée et vous vous serez face à face» un seul des deux pistolets était chargé, et si Vous le e^O'

naissiez? Si vous le preniez et si vous donniez Tàutre à votre adversaire?...

— Comment cela? bégaya le baron.

— C*est bien simple. Vous savez où est la boite dé pistolets?

— Dans le pavillon du parc, dans le tiroir de la table.

— Vous avez la clef du pavillon?

— Sur moi.

— Et celle du tiroir?

— 11 n'est pas fermé.

— Et la boîle?

— Non plus.

— Comment les pistolets j sont-ils placés ?

— L'un sur l'autre, dans deux eompartimeûts superposés.

L'œil d'Egurral étincela d'un feu sombre.

— Bravo ! dit-il. Nous allons de ce pas au pavillon. Je vous y mène — pour rien. Vous et) ressortez avec la boite et vous raiiontez dans mon fiacre. Mais^ un instant! bon conspirateur n'a pas de voisins. Un» détonation, dans la nuit, pourrait éveiller les curieux. Donc, je vous conduis dans un endroit désert, à moi connu, oè nous serons sûrs de n'avoir pas d'oreilles

autour de nous. Une fois là, vous prenez dans la boite un des deux joujoux, celui du compartiment supérieur; vous le déchargez, et vous le replacez dans son étui. Comme ça, pas d'erreur possible. Vous savez que le pistolet de dessus est vide. Puis nous rentrons en ville, vous reportez le tout dans le pavillon, vous remettez une capsule, et àsix heures, quand votre tourlourou parait, vous lui offrez poliment le premier mirliton, et le second vous reste. Alors...

Ici Egurral s'arrêta, se contentant, pour compléter sa pensée, d'un regard significatif et d'un mouvement de main qui simulait le geste de coucher en joue. Hais Horace Frémont tremblait de comprendre,

— Alors? balbutia-t-il.

— Alors, reprit Egurral, vous attendez le feu de votre adversaire. Il tire. Vous tirez en même temps que lui. Son pistolet... rate, et vous, avec votre adresse accoutumée et votre générosité non moins connne, vous vous êtes borné à lui casser le bras droit. Au résultat, personne n'est mort. Le duel est fini forcément, puisque votre conscrit est manchot. L'honneur, vous et moi, tout le monde est parfaitement satisfait, y compris le Maurice, à qui vous aurez donné l'occasion àe faire l'intéressant pendant deux mois sur l'as-

phalte avec son bras droit en écharpe, ce qui le posera auprès de votre femme.

— Mais c'est un guet-apensl s*écria; comme malgré lui, le baron Horace.

— Le bras droit ! fit le cocher pour toute réponse.

— Egurral!

— Monsieur le duc !

L'agent de change resta silencieux, il était p&le comme la cire.

— Si vous hésitez, poursuivit le sinistre cocher, tout est perdu. Vous êtes capables de vous abattre tous les deux, comme des moineaux, ce qui serait déplorable. Les deux coups font deux cadavres. Allons! ce que je vous propose, ce n'est pas seulement de la haute politique, c'est mieux que ça, c'est de l'humanité. Comme ça, vous vous bornez à désarmer votre adversaire en lui envoyant une balle dans le bras droit; lui, ce n'est pas dans le bras droit qu'il vous l'enverrait, c'est dans la poitrine. J'ajoute que vous lui feriez, vous aussi, le même cadeau. Si vous hésitez, bonsoir! vous risquez tout, votre vie, votre titre, votre fortune d'homme d'État! Dans huit jours, vous serez pair de France; dans trois mois, duc; dans six mois, ministre, — à moins que dans trois heures

Tdus ne «oyez tué. C*est à prendre ou ft lailke^

— Ahi tu sors. deFenfer ! s'écria l'agent de change en saisissant conrulsivetnent son chapeau.

— Comme cocher de fiacre, répondit flegmatique*. ment Ejgurral, c'est mon métier dé Conhattre tous tes pavés, même celui des bonnes intentionéi

— Canailles I murmura Gil, toujours embusquét Le jeune greom^ témoin invisible de cette soèoe,

avait éprouvé comme un vertige devant tant de scéié^ ratesse froidement raisonnée.

Il était dans une émotion indescriptible. Il avait promis à Ninon de faire rendre gorge au terriWe Ëgurralj et maintenant^ au lieu d'un ennemi et d'un danger, il avait affaire à deux ennemis et à deux daogers: il lui fallait à la fois sauver Ninon, Rosaet Maurice. Que faire? cet Egurral était un scélérat solide qui aurait mangé deux enfants comme Gil, safts perdre l'appétit. Ce Frémont était un traître redoutable, il tenait le passe-port de la marquise. Il allait tenir la vie de Maurice. La trappe sur laquelle le brave groom avait le pied lui montrait, en s'entr*ouvrant, aa abîme de catastrophes dans lequel il ne distinguait plus lajustice de Dieu.

— C'est égal, se dit-il, du calme I

UA BOHÊME DORÉB. 927

n Tit le baron prendre la lampe et fermer la fenêtre après avoir fait signe à Egurral de passer devant; puis la lumière reparut, comme à l'arrivée dn fiacre, anx vitres des trots ou quatre salles de Fentresol; mais enfin eHe s'éteignit, la porte se rouvrit aVec les mêmes précautions, et ht silhouette des deux hommes se dessina obscure sur la façade du seuil.

Au moment où la fenêtre du cabinet de l'agent de' change se fermait, Gil, abandonnant son poste sur rimpériale, s'était vivement laissé glisser à terre. Une fois là, il se blottit derrière la caisse du Qacre, et attendit.

Le baron monta dans la voiture, et Egurral alla enlever le sac à= ses chevaux.

Gil n'avait plus de souflle. Le plus petit mouvement le trahissait. Il ne bougeait pas plus qu'une souris entre deux chats, Toreille aux écoutes, Foeil au guet, attentif au moindre bruit des sabots d'Egurral sur lé pavé.

Un moment, le pauvre enfant se crut perdu. Le cocher, aii lieu de remonter sur son siège, décrocha une de ses deux lanternes et se dirigea vers Tarrièretrain de son fiacre. Gil n'eut que le temps de disparaître sous la caisse du berlin^t entre le pavé et l'es-

sieu. Il aperçut alors Egurral tirant de sa houppelande son portefeuille, ouvrant la caisse du strapontin et Ty cachant. Maître Egurral, en houHne prudent, n'aimait apparemment pas avoir sur lui un demimillion, la nuit et dans une aussi mauvaise société que celle du baron et d'une paire de pistolets; il avait donc jugé convenable de mettre son portefeuille en lieu sûr, à Tabri de toute surprise. Car, depuis qu'il avait sa fortune en poche, l'honnête cocher avait comme un poids sur la poitrine, et éprouvait des anxiétés nerveuses dignes d'un commis de la Banque de France en tournée de recette. Il s'était tâté deux ou trois fois pour s'assurer que son portefeuille ne s'était pas évadé par quelque lucarne de son carrick. Une fois son trésor dans une cachette à lui, le sagace Egurral fut tranquille et remonta gaiement sur son siège en sifittant un air bachique entre ses dents et son brûle-gueule.

Gil alors se redressa doucement. Si sa figure mutine et audacieuse n'eût'été dans l'ombre, on eût pu voir s'y dessiner un vague sourire. Il attendit le premier tour de roue du fiacre et reprit sa place sur le strapontin avec la joie de sentir sous son talon une fortune si bien acquise.

La voiture partit rapidement.

Après une course de cinq minutes, lé fiacre s'arrêta devant la porte du pavillon. La nuit était encore complète. Le baron descendit précipitamment, pénétra dans le kiosque et en ressortit au bout d*une minute, avec une boîte sous le bras. Il remonta dans le fiacre, qui repartit.

Egurral mit ses chevaux au galop. Après avoir traversé Tavenue de Breteuil dans toute sa longueur, il s'arrêta dans un emplacement de terrains vagues, à quelque distance du chemin de ronde de la barrière Vaugîrard.

Qui n'a pas parcouru quelquefois avec inquiétude ces lugubres steppes de Paris voisines des boulevards extérieurs, et où il semble que, même le jour, il fasse nuit? De rares ormes, à silhouette difforme, s'échelonnent de distance en distance dans ces solitudes. Çà et là, l'effondrement du chemin creuse sous le pied du passant un casse- cou inattendu. Pas une maison, pas même un cabaret, du moins à cette époque où les fortifications n'avaient pas encore reculé les faubourgs. Ces déserts où le vent soufiEie à Taise, où Ton n'entend aucun bruit hunjain, offraient alors et offrent encore maintenant, dans certains endroits, la mise en scène

tragique du crime. On y a peur, le jour, de son ombite, la nuit, de son pas. On s'sltend à toir surgir de ehacpie coin une de ces faces patibulaires pr(mtise»aux>bagne^ et à la Oazêêêe des Tribnitaux^ On y re^re un air de eour d'asstôes. On eroît voir brlHer éats Tebâc»rîfé, derrière «ne pierre dé tatUe, derrière u» tronc d'arbre, Téclair d'un couteau affamé çu» attend wf morceau de pain — et un passant.

Egurral sauta à bas de son siège et ouvrit une des portières.

Chacune des paroles et chacun des mouvemeetS' d' Egurral allait être en ce moment profondément ca^-' culé. Pendant le trajet, il avait réfléchi de nouveau au danger de se trouver seul, avec son dem^million, dans la compagnie d'un compère tel que Frémont^ et qui, en dépit de leur trailé d'alliance, pouvait bien avoir la fantaisie de profiter de la circcmstance pour rentrer en possession de son argent et surtout de son secret. Car Frémont était armé et le cocher ne Tétait pas. Uhonnéte Egurral avait l'habitude d'avoir de ses semblables Fopinion qu'il avait de lui-même, et l'on conviendra que, dans le cas présent, son pessimisme ne tombait pas absolunoent k faux. Il avait déjà évité . une partie du péril en^ mettant son trésor en sAreti;

LA BOHÊIIE DORAI. 99t

pois, chendin faisant, il avait conçu le reste de son plan de manière à rendre tonte surprise impossible di) la p&rt de l'agent de change.

Il se serait, du reste, éfitétotitecettepeiilesMl avait pu lire en ce rnotnent dans l'âme de Frémotiti qui » en proie pour la prelnière fois de sa vie aut titillations du remords, n'avait plus ni la présence d'esprit ni la scélératesse nécessaires pour concevoir le projet dont Egurral lui prétait généreusement la velléité.

Donc le cocher prit d'abotd la précaution d'ouvrir Ifi portière en la rabattant sur lui de façon à eh faire une cloison naturelle entre l'agètit de changé et lui^

— Avez- vous le pistolet? demanda-t-il,

— Je Tai, répondit Frémont d'une voix émue.

— Bon. Descendez.

Cette invitation de descêtidre était un trait de pru-dence de première force. Car l'agent de change eût pu, sans sortir du liâcre» baisser une des vitres, et décharger son arme par la portière. Or ce coup de pistolet, quoique tiré dans la nuit, pouvait être prodigieusement adroit en venant faire mouche dans le carrick d'Egurral.

En conséquence, pendant que l'agent de change mettait pied à terre, Egurral» sans violence mais avec

énergie, s'emparait vivement du bras qui portaitrarme, comme s'il eût voulu aider son noble ami à descendre dans ce chemin de ronde sillonné d'ornières, et où l'absence de réverbères et l'obscurité de la nuit empêchaient de voir où l'on posait le pied. Puis, pour ne pas effrayer se^ chevaux par le bruit d'une arme à feu, Egurral entraîna Frémont à quelques pas, mais sans perdre de vue la masse noire de son fiacre.

— Nous serons ici à merveille, dit le cocher. Eh bien! qu'avez-vous donc? vous tremblez?...

— Ma foi, un peu ! répondit Frémont dont le pistolet vacillait en effet. J'ai peur!

— Cet homme est un imbécile I pensa Egurral, qui, s'apercevant du trouble de son complice, en devina la véritable cause et comprit qu'il avait dépensé ses précautions en pure perte. Il n'a pas le génie de l'occasion.

— Peur! reprit Egurral à voix haute. Et pourquoi î

— Tirer sur un homme sans défense ! souffla Frémont. "

— Mais puisque vous ne le tuerez pas ! fit le cocher doucereusement en prenant la main de l'agent de change. Vous le viserez au bras droit : une bêtise !

— Mais la balle peut aller au delà du bras 1

— Ah I bah I exclama le cocher. Voas êtes si adroit I Je réponds de tout.

En même temps, il appuyait doucement le doigt du baron sur la gâchette.

Le coup partit.

— Ça n*est pas plus malin que ça I dit Ëgurral en forme de conclusion. Maintenant, remontez, et en route 1

Pendant les quatre ou cinq minutes qui venaient de s'écouler, une forme humaine, qu*à son silence et à sa légèreté on eût pu prendre ppur une ombre, s'était détachée du strapontin de la voiture.

Cette ombre alors, sans bruit et en retenant son souffle, avait soulevé le couvercle du strapontin, et s'était emparée du portefeuille d*£gurral. Une jeune fille qui escamote un billet doux n*a pas les doigts plus agiles et plus prestes que ne les eut en ce moment ce lutin nocturne. Une fois en possession du portefeuille, Tombre rampa jusqu'à celle des deux lanternes que la position du fiacre dérobait aux yeux de lynx d'Ëgurral, prit les deux bons au porteur, les vérifia et revint, toujours en rampant le long de la voiture, replacer le portefeuille dans sa cachette.

Puis le petit spectre, agile, rapide et p&le, se glissa

931 LÀ fieiflÊilfE ItoifÉft.

jtisqu^à li portiAre, doAt le eocfaer avait laissé le marche-pied abattu, et se coula dans lé fiacre.

C'était le moméiit où le pistolet partait et où Egorrai venait de dire : Je réponds de tout t

Frémont, dont le visage décomposé eût été éffrayrfnt àtoiren pleîftjôùf, rénidtitÉl dâiiè la voiture pehdant que le coché^ escaladait vivëiùenf éoû sié^éet fouettait ses chevaux.

La botte était restée ouverte sûr là banquette du fond, à côté de la place où Fageiit de change se rai^^it. F'rémont, coùiùiè il èù était côtivenU, replaça machinalement le pistolet déchargé dans le compartifiieât supérieur.

Cet homme dont la conscience n'était pas entore^ il faut le croire, aussi sourde-muette que celle d'Egurral^ était si troublé que, tout en remettant Tarmedans sa gaine, il ne s'aperçut pas de la présence d'une sil* houelte noire blottie sur la secondé bahquette du fiacre, presque eu face de lui, dans un angle delà voiture où la lumière douteuse des lanternes n'arrivait pas.

A peifre avait-il refermé le nécessaire qu'il sentit avec une épouvante indicible une petite main à muscles d'acier se fermer sur son bras et le canonl d'm pistolet s'apptfyer sur sa peitrine.

LA HOntMË sfOliÉB. 235

— Livrez-moi, dit en même fetaps tioe voix^ la papier que cet hotattie vous a vendu» tout à Fheure> chez ?ous, sinôil je vous tue comme un chien !.. J'ai le second pistolet, le pistolet chargé. J'ai tout vu et tout entendu. Vous êtes lin assassin; Ne criez pas! ne faites pas un mouvement • je suis votre juge ! le dùigt de Dieu est sur la gâchette de cette arme I

En même temps^ le groom s'était redressé et môn^ trait son visage au baron.

Le cotip de foudi'e était completi Ffémont avait devant luij au bout de ce pistolet, le domestique (ju'll avait acheté Tavant-veille et croyait à lui.

— Gil ! s'écria l'agent de change.

— Oui ! Gil ! répondit railleusemcnt Tenfànt, et qui n'a fait que son devoir, monsieur le baron, ea montant derrière la voiture de son futur inaitre. Vous m'avez donné hier un à-compte de dix louis jsur mes gages. Je gagne mdn argent! Mais parlons plus bas. r* Ce papier I

Lé baron resta aplati sur le fond du fiacre pat la consternation. Il ne chercha pas à comprendre. Il regarda autour de lui. La voiture^ complètement fermée, roulait lourdement sur le pavé avec ce bruit de vitres tremblantes que tout le monde eonnaiti Cri,

— Bien, reprit Gil Doane^l jMLaiQtenftnt, îypqta-t-il §^ firé^ntant le papier ^ l^ lanterne du $»cr@* je vais m'assurer qq^ ç'e^ tiien L; pi^me. pî'e^sayea p^ de voa» einp^-rer de mon pi^tçl^^, f ^| toujQurs le dpigt spr la détgQtp. Liç fnpin4rç g#^t@ 4P Vptre main pour vous en saisir vous enverrait la charge ^^qs la poitripe,

Il y eut un moment de silence, ûp p'en]|H^dait qiiç le l)Fu|t di3 la respiratipp ^acp^dég in barop, qui grinçait de^ deQt3 et ^e t^jsait. Si pette scène eût pu avoir pn §pect^^ur, c'eût été vraiment quelque chose de terrible à voir que le téte-à-tôte d^ ces deux ombres ayant pour trait-d'uniop Téclair du canon d'pn pistolet; 4^p§ ce flacrei la npit, au pilliep d'un chemiQ de ronde abandonné et dans ce silence morne gu'in- Jerrorapait par intervalles la voix rauque de maître Egurral chantonnant sur son siège; sur la banquette de devant, le visage sévère et jeune de Gil coloré d'une lueur presque sprnaturelle par le bec de lampion de la lanterne, et lisant; sur la banquette du fond, la face spectrale du baron, cravaté, boutonné et écrasé.

— C'est bien le même, reprit Gil et sans avoir laissé dévier son arme de la ligne verticale : maintenant,

|nt0ii(}oii&Taeuâ. Vous 4ovqz, je croi^, vous battre au poiat 4u jour ay^c M. Maurïce de Yic-AimQQ- ïf ^ $patce pa§ {{^ le$ pistolet^ dQpt i^oi^g dovez vous $ervU ? -T- Th le s^ t^m, puisque Ju ds tout e^te^4H.

— Alors, poursuivit frpidiSRie^t le groQOi, U §erait

bon de les reporter d^p^ l'6Q4rflU 9^ YÇII^ \^ ^^^^ pris. C'est moi, du reste, qui m'en charge. Vous m'écputa??

— Ayep tfpp de pi^ti^upe, répop^it le b^rpii les 1er Yfes serrées.

— {mpati^ntez-Yous si bpn vous sepible, dit fiil, ipais jp ne yqus Iq conseille pas. Noi^s a^ons être, àw^ dix (Q^nutes, dey^nt la porte du pavillon. pUci ^i, pas un ipot, p^ \xn geste. Tepe^ l popr plus de sftl?8té, et d^ns votre propre in^rôt, piettez vos mains dao& vos poches I

— Je te yptropv^yfti, gredin 1 maugréa Horace Frér fppnt ^p pbéiss^nt.

— Je pourrais vous de^fiç^nder ^es excuses pour ce ;pot-l^, reprit Gril, n^ais j'ai la cl^ippnce de vous le pardonner. Seulement, silence 1

L'app.^rilion ^es premiers féverbëres apnonça qu'on rentrait dans Tavenue de Breteuil. Il était environ trois heures et demie du matin.

SiO LÀ BOHÈME DORÉE.

— Nous voici arrivés, reprit Gil. Vous allez dire à notre excellent cocher que vous n*avez plus besoin de lui. Vous ouvrirez la portière. Vous descendrez le premier. Vous devant, moi derrière. Au moindre signe équivoque, — je vous brûle la cervelle.

— Désarmé! rugit l'agent de change 1

— Silence I

Le baron n'avait pas à hésiter, n était condamné, sous peine de mort, à une obéissance passive et muette. L'accent de Gil était effrayant de calme. Le baron se sentit en son pouvoir. Gil ne sourcillait pas. La ligne éclairée de Tanne n'oscillait pas d'un centimètre dans la main résolue du jeune homme. Le fiacre s'arrêta. Horace Frémont ouvrit la portière et descendit. Gil le suivit en faisant sentir à la nuque de l'agent de change le froid du canon du pistolet tendn. De la main gauche, le groom tenait la botte.

— Ëgurral, dit Horace Frémont, vous pouvez vous en aller. Je n'ai plus besoin de vous.

-^ Pensez à la capsule I... dit le cocher du haut de son siège.

— Dites oui I souffla Gil à l'oreille de son prison* nier.

— Oui, répondit Frémont.

— N'oubliez pas !.. . reprit Egurral en fouettant ses chevaux... Visez bien I Au bras droit t à bientôt I

— Certes, à bientôt! murmura Gil, pendant que le fiacre s'éloignait et le laissait seul avec Fagent de change devant la porte du pavillon. Les premières lueurs du jour commençaient à poindre.

— Ouvrez et laissez la clef dans la serrure, dit le groom.

Le baron sentait la légère pression du pistolet effleurer le drap de sa redingote. Il obéit.

— Entrez! reprit le jeune homme.

Frémont entra. Gil, toujours derrière lui comme un gendarme derrière un accusé dans une cour d'assises, entra le second, retira la clef de la porte et la mit dans sa poche. Une fois enfermé avec le baron, le groom posa la boite sur la table, plaça son arme sous sa main et s'assit.

— Pardonnez-moi de vous laisser debout, monsieur le baron, reprit-il, mais il n'y a qu'un siège ici, et voici deux heures que je me fatigue les jambes derrière votre voiture. D'ailleurs, dans un instant je vais vous rendre votre liberté. Je ne vous retiens que pour laisser à votre compUce le temps de s'éloigner. Comme c'est désormais votre ami intime^ il pourrait

142 LA BOHÈMB POREB.

èlFe tenté de nous déranger, et je liens trop k netre téie>à-téte pour ne pas CFaindre les importuns jusqvCm dernier mpinent.

-r Ali I s'écria FrémoBt, moi aussi je me vengerai I Tu m'as poussé h bout...

— Portant, dit &il en soulevant i^ demi son pistolet.

Le groom attendit que les derniers roulements du flacre se fifssept évanpuis. II laissa s'écouler encore le temps moral nécessaire pour qu'Ëgnrral fût rentré chez lui. Puis, toujours armé, il rouvrit le pavillon à Fagent de change.

— Maintenant, monsieur, vous 0tes libre, lui dit-il. partez. ou restez, comme il voq^ plaira. Mon humble avis est que voqs ferez mieu^ den^ pas attendre M- de Vic-Âimop, ^ moiqs que vqus ne teniez à essuyer le feu de votre adversaire, dont j'aurai l'hoDneur d*étre le témoin comme je viens d'être le vôtre.

Le baron écumait de rage et de honte. Ce^ insulta dévorées coup sur coup avaient, pour le moment, amorti en lui tout autre sentiment. Il regarda le jeune domestique, et, en voyant à quel chétif vainqueur il vpnait de céder, en le voyant (jer et serein sous son habit galonné, il sentit monter à sa bouche les bo-

quels de la colère; il chercha Tinsultë qu'il pburrail bien cracher à la face de ce petit laquais hautain^ et ne trouva pas d'autre vengeance que ce mot stupide qu'il lui jeta du seuil :

— Je te chasse !

— Lequel de nous deux chasse l'autre? répondit Gil.

Gil, quand il fut seul et qu'il fut certain que le baron était déjà loin, prit la boite de pistolets sous son bras, et ne fit qu'un bond du pavillon chez sa sœur.

Lorsque, à six heures du matin, Maurice arriva à son tour au rendez-vous, il trouva la porte non fermée et le pavillon vide.

Il se crut d'abord en avance, et se disposa à attendre, tout en savourant la jouissance de pouvoir donner à son adversaire cette petite leçon d'exactitude.

Soudain son regard tomba sur la table^ et il aperçut un billet cacheté, plié en angle et portant son adresse.

Il l'ouvrit et lut ce qui suit :

« Trouvez-vous lundi prochain chez moi, dans la » soirée. N'attendez pas le baron aujourd'hui : il ne

» viendra pas. Ne cherchez pas à le rencontrer, et, si » vous le rencontrez, ne lui adressez ni une parole ni » un regard. Il est dans ma main, c'est-à-dire dans la » vôtre. Je vous le livrerai le moment venu. Tenez- » vous tranquille d*ici là, et ne cherchez pas à me » voir. Patience et silence.

» Votre mère,

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