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UNE ANCIENNE CONNAISSANCE

CE QUE PEUT GOUTER LE RAMONAGE D*UNE CHEMINÉE OU L*ON NE FAIT JAMAIS DE FEU.

Une partie des événements que nous venons de raconter avait eu un spectateur.

Depuis deux mois environ, tous les jours, mais à

des heures différentes, tantôt le matin, tantôt dans

Vaprës-midi, souvent le soir, quelquefois la nuit, -—

en même tempd pour ne pas éveiller de soupçons et it ê

pour tout pouvoir observer, un fiacre de la plus commune espèce stationnait sur le bord du large trottoir de l'avenue de Breteuil, de l'autre côté de l'hôtel de Neilles et de la maison de Ninon. Ce fiacre était vide, mais il faut croire qu'il n'était pas à prendre, car si par hasard un passant, peu difficile en véhicules, faisait au cocher le signe d'usage, celui-ci répondait par un refus de la tête qui voulait dire : je suis à l'heure. Le cocher, d'ailleurs, n'avait guère la mine plus engageante que le fiacre. Son large chapeau tromblon, à forme évasée et quelque peu défoncé, couronnant sa perruque de laine, son carrick à quadruple étage cerclant son menton d'un collet crasseux et raide comme une plaque de tôle, son pantalon de cuir couvert d'une lèpre de crotte, ses lourds sabots rembourrés de paille, ses gants de peau de chèvre auraient tenté le crayon rabelaisien de Daumier. Cet homme, connu dans le quartier sous le nom de père Bourgaize, était le 'méconnaissable maître Ëgurral.

Il logeait, comme nous l'avons dit dans le prologue de cette histoire, au numéro 6. Sa chambre, siluée dans les combles d'un de ces cabarets à mine sinistre vulgairement appelés bouchons^ aurait décourage une saisie. Le mobilier avait un laconisme sparlial^

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et tenait tout entier dans ces trois monosyllabes : mur» lit, chaise. Le lit était une sangle couverle d'une paillasse et d'un drap dont la sordidité n'eût été indifférente qu'à un chiffonnier. La chaise de sapin mal équarri affectait les teintes brunâtres d'un siège habitué au frottement d'un fond de culotte de cuir. Enfin le mur, blanchi à la chaux vers 1813, était illustré des noms des divers locataires qui s'étaient succédé dans ce taudis, et d'arabesques tracées à la chandelle. Seulement, au milieu des tatouages bizarres qui le couvraient, un architecte eût été frappé de la rectitude d'un dessin tout différent des autres. Ce dessin était évidemment le plan d'une maison. Quelle était cette maison? Il n'y avait qu'à jeter un coup d'œil par la lucarne de ce logis pour en apercevoir le modèle, à demi masqué par les arbres, de l'autre côté de l'avenue. Sur son mur, et dans une intention qu'on connaîtra bientôt, maître Ëgurral avait patiemment tracé le plan de la maison de Ninon.

L'intelligent cocher avait, on s'en souvient, mis la main à la pâte dans un certain nombre de métiers. Ses gros doigts, aux ongles de corne, jouissaient de la plus étrange adresse. Il avait, par exemple, une écriture supCTbe, et ses livres d'aubergiste auraient

étonné un employé de la Banque par la netteté des chiffres, des tirets et des accolades. Ce sont ces mainslà, dignes, en apparence, de Tépithète de battoirs, qui jadis, à la Cour des Miracles, extrayaient si habilement la bourse fatale de la hotte aux sonnettes, mains de mécaniciens ou de voleurs, qui, dans notre siècle, font les ressorts de montre — ou les foulards.

Cette épure, due à la dextérité de maître Egurral, était le fruit de longues observations.

Son fiacre, dans sa faction quotidienne sur la chaussée de Favenue, s'arrêtait de moments en moments. Le cocher alors paraissait pris d'un profond sommeil, bien justifié par la chaleur tropicale de la saison et par le trop épais vêtement dont s'était si intempestif vement affublé maître Ëgurral. Mais le sommeil du sagace personnage n'avait jamais de feuille de pavot que sur un œil. Il dormait d'un côté de son profil et regardait de l'autre. Ce qu'il examina pendant les premiers jours, ce furent d'abord les allants et les venants, les entrants et les sortants : tantôt certaine calèche armoriée qui portait deux dames et un monsieur de cinquante ans, tantôt certain petit coupé bas dont les stores à demi baissés permettaient pourtant d'apercevoir le visage de mademoiselle Larovère ; puis

ce fut un groom en conversation suivie avec un dandy dont la faction fréquente contraria maintes fois le prudent cocher dans ses parallèles stratégiques. Maître Egurral reconnut donc d'abord qu'il se passait dans cet hôtel en partie double une mystérieuse aventare dont les personnages avaient les allures d'une pantomime italienne, et que, par exemple, le monsieur de cinquante ans franchissait à la fois la porte basse du numéro 3 et la grille aristocratique du numéro i , laquelle en revanche paraissait interdite au jeune dandy, admis seulement et fort secrètement chez Tactrice. Ces observations faites, maître Egurral s'enquit des noms. Il apprit, entre deux pipes et deux verres d*eau-de-vie, dans la salle basse du bouchon dont il était locataire, que ledit hôtel était habité par la marquise de Neilles et sa fille Rosa. Or, de la conversation qu'il avait eue sept semaines auparavant avec Tactrice, maître Egurral avait précieusement retenu deux détails, le premier, que la grande dame à laquelle il avait livré Tenfantde Nina était une marquisCj le second que Tenfant enlevée s'appelait Rosa. Il n'en fallut pas davantage pour faire prodigieusement écarquiller les yeux à notre dormeur. — « Estce que, par hasard, se dit le rusé compère en se frot-

tant les gants et en lançant sur Thôtel de la marquise et sur la maison de Ninon le regard ardent de la découverte, est-ce que par hasard je tiendrais le poulailler aux œufs d'or? » Et il pirouetta sous son énorme carrick qui prit l'envergure de l'aile tfune couveuse.

Celte première conquête sur le mystère qui l'avait attiré h Paris mit maître Egurral en appétit. Il continua' de questionner. Il apprit, moyennant petit verre, le nom de Frémont par le cocher de Frémont. Le nom de Gil, qui lui fut révélé par le même canal de la goutte, fut pour lui un nouveau trait de lumière.

Le cabaret du coin est, dans tout quartier, Tégout des cancans domestiques. Il n'y a pas une cuisine dont le chef ne boive, une antichambre dont le laquais ne se sente, dans ses jours de sortie, une pente irrésistible vers le comptoir du marchand de vins, une écurie enfin dont le palefrenier n'ait le dimanche ivrogne. Grâce à ces vices de la valetaille, habilement exploités, maître Egurral put jeter dans le secret qu'il couvait un regard scrutateur et pénétrant. Il s'aboucha — c'est le mot — avec les divers cochers dont les voitures lui parurent pouvoir mettre son fiacre sur la voie. Il sut par le cocher de la marquise rintimité de

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longue date du baron dans la maison; il fut initié par le cocher de Frémont aux ambitions cachées de Tagent de change, car, s'il n'est pas de grands hommes pour les valets, il n'est pas non plus pour eux d'intrigants masqués. Egurral, sur les appréciations de son noble confrère, jugerrapidement le financier et flaira leTalleyrand dans le Turcaret. Il crut entrevoir que le baron était à la fois Tamant sournois de Ninon et le prétendant secret de Rosa. Enfin, le cocher de Maurice éclaira d'un jour vrai les hésitations de la judiciaire d'Egurral au sujet du rôle du jeune homme dans la comédie. L'ex-^iubergiste devina Tamour de Maurice rien qu'en apprenant la fameuse promenade du cabriolet sur tes talons de l'omnibus où la pluie avait forcé mademoiselle de Neilles à se réfugier dans les premiers jours de leurs rencontres. Si l'homme au carrick ne sut pas tout (car l'espion le mieux au guet ne peut pas être toujours debout), il sut beaucoup.

Donc, il recueillit à la longue ces divers renseignements et les groupa les uns après les autres dans sa cervelle* comme les compartiments d'un jeu de patience dont il avait seul la clef.

Inutile de dire que ces menus bavardages de l'in-

nocente valetaille entortillée par Egurral furent arroses d'un généreux suresnes bu à petits coups dans ces mesures d*étain à qui leur forme a valu, dans le langage populaire, Théroïque qualiflcation de canons. Maître Egurral, pendant ces libations, eut du reste l'attitude magnifique d'un cocher de place régalant ses collègues de la remise et élevant son fiacre à la dignité d'amphitryon des carrosses.

Il est opportun d'ajouter que, dans ses moments perdus, le père Bourgaize prétait à la petite semaine. Ce qui n'augmentait pas peu sa popularité dans le quartier, où il passait, comme on dit, pour avoir le sac»

Enfin, si l'on nous permet de compléter tout de suite la nouvelle physionomie de cet homme dont I^ métamorphoses eussent mérité un Ovide, Egurral, depuis l'investiture du carrick à quadruple collet, avait sensiblement revu et augmenté ses connaissan-ces dans les belles-lettres, commencées jadis à l'armée par ses vaudevilles de loustic et continuées plus tard par l'élucubration des bordereaux de commerce de son ex-auberge. Il se présentait de longues et fréquentes journées où Egurral n'avait ni cocher à griser, ni actrice à observer, et ,où, malgré la persévé-

rance infatigable de cet affût toujours en éveil, le gibier ne passait pas sous le nez du fin chasseur. Quand donc, comme la sœur Anne, il ne voyait rien venir à l'horizon de Tavenue de Breteuil et qu'aucune des silhouettes qu'il espionnait ne se dessinait dans le lointain ou dans la proximité, maître Egurral sentait l'hiatus du bâillement ouvrir sa parenthèse funeste entre ses larges mâchoires. Alors, pour combattre l'ennui, le cocher, dans sa sieste d'observation, soulevait le coussin de cuir de son siège et en tirait un volume à couverture brochée et graisseuse, dont la provenance nauséabonde annonçait le cabinet de lecture du quartier. De ce moment, il appartint tout à fait à la catégorie pittoresque du cocher de flacre lettré. Il savait par cœur PigauU-Lebrun, Victor Ducange, d'Arlincourt, et Ducray-Duminil, et particulièrement son dernier chef-d'œuvre publié en 1814 sous ce titre piquant et grandiose : Dieu, le Roi, l'Honneur et les Dames. Comme tous les hommes I forts, Egurral ne craignait pas de partager ses études : tandis que, d'une main, il réunissait les fils de la sombre intrigue dont il était le spectateur ignoré, de l'autre il feuilletait, en y prenant le plus vif intérêt, les aventures de la Laitière de Montfermeil, du So-

liï LA BOHÊME DORÉE.

litairCf de M. Botte et de VOrphelin du Hameau. Élevé à ces proportions épiques, notre cocher trouva utile de se donner une légère teinture de la politique de son temps, et fit prendre au cabaretier qui le logeait un abonnement à la Quotidienne. C'était donc, an moment où nous le retrouvons, un jargon tout à fait à part que celui de l'ancien loustic. Resté familier, brutal, trivial dans Voccasion, son langage, dont nous ne connaissons encore que les pudeurs, était arrivé à une certaine puissance bizarre de saillies et d'élocution. Il s'exprimait décidément en homme qui sait ce que c'est qu'un livre, accouplait l'argot à l'élégance, mêlait une périphrase avec un juron, lançait le propos badin dans une fusée populacière, et, définitivement perfectionné par cette littérature des cuisinières qui assaisonne les aventures du gros mélodrame et de répaisse goguette avec un bouquet des métaphores de la tragédie, il émaillait le plus galamment du monde sa conversation, non des fleurs, mais des légumes de la rhétorique.

— Bon ! se dit-il donc un beau jour en refaisant la mèche de son fouet. Voilà qui va bien ! Nous commençons à voir nos atouts dans notre jeu, papa Egurral ! Donc le Frémont est Tamant de la Ninon, l'ami

de la marquise et probablement le futur de la petite. C'est assez clair. Le Maurice, lui, est amoureux à la môme enseigne. C'est encore clair. Maintenant, que ya-t-il sortir de là? qu'est-ce qui doit retourner pour notre héritière à Tabattage du contrat? est-ce du Frémont? est-ce du Maurice? Pardieu ! suis-je bête? C'est du Frémont ! puisque le jeune homme n'est pas reçu chez la marquise et qu'il fait le pied de grue. Connu I fruit sec! Toi, mons Frémont, tu vas tranquillement ton train 1 je te vois venir, mon gaillard. L'héritière de la marquise de Neilles ! peste I lu t'adresses bien. Mais gare là- dessous I je veille au grain. Attendons la pubhcation des bans. Au moment où tu mordras à belles dents dans l'héritière de ta marquise, nous te prouverons que cette jeunesse est la fille d'une baladine de notre connaissance qui se porte comme père et mère — et qu'il y a de la crotte dans le noyau. — Et alors, la main à la poche, richard ! ou sinon, j'éclabousse avec la preuve!...

Ici le profond diplomate devint rêveur.

— La preuve! reprit-il en bourrant sa joue gauche d'une énorme chique (car maître Egurral communiait avec le tabac sous les trois espèces : il fumait, il chiquait et il prisait). Sacre-Dieu 1 la preuve ! je ne

rai pas ! C'est ce chiffon de papier que j'ai signé à Nina dans mon ex-auberge. Ce papier, elle Ta. Moi, je n'ai que mon témoignage. Avec la preuve, c'est tout. Sans la preuve, c'est zéro. J'aurai ce papier. Oui, je l'aurai ; c'est de l'or en barre. Ces dix ligneslà sont grosses d'un portefeuille truffé comme une dinde du Périgord. Parbleu! je veux être pendu à la ficelle de mon fouet, si je me serais jamais douté que ma signature valait des mille et des cent. Où peut-il être ce papier?... chez Ninon, mais où? dans une des chambres de sa maison, mais dans laquelle? dans un tiroir de ladite chambre, sous clef? mais sous quelle clef?

Et il lança à la façade du numéro 4 un regard qui . l'eût fait embrigader par Fouché dans la police de sûreté.

Ce fut ce jour-là que maître Egurral commença avec une attention de lynx l'examen des lieux où dormait le précieux papier dont il comptait extraire le Pérou. Il examina la maison de l'actrice, une semaine durant, matin et soir. Il l'examina à midi et à minuit. Son œil monta du trottoir au toit, puis redescendit du toit au trottoir. Il considéra le rez-de-^chaussée. II dévisagea le premier, le second, les mansardes et les

cheminées. A force de regarder, sa prunelle d*or vert finit par s'arrêter avec la fixité du génie sur un étage, et, à cet étage, sur une fenêtre.

Cette fenêtre ne ressemblait pas aux trois autres. Elle avait des mœurs à elle. Elle était perpétuellement close. Jamais hotte de prison, jamais meurtrière de casemate n'a été plus sourde et plus muette. Les jalousies du volet avaient Tair d'ignorer les plus simples règles de l'aération. Pas de main de servante qui Tint, à aucune heure, le pousser ou l'entreb&iller. Tandis que les trois autres fenêtres du premier étage, les deux du rez-de-chaussée et les quatre du second montraient complaisamment leurs rideaux et laissaient pénétrer l'œil du curieux dans leur intérieur, s'ouvrant honnêtement à onze heures du matin et se fermant à sept ou huit heures du soir, cette fenêtre-là ne disait mot. Elle semblait de la famille des coffres-forts. Elle était immobile comme ces fausses croisées que les peintres en bâtiment figu* rent quelquefois sur les murailles des maisons pour établir la symétrie du nombre. La chambre dans laquelle elle donnait devait n'avoir besoin ni de jour, ni d'air, ni de feu. Car maître Egurral finit par remarquer également que la neule cheminée de la mai-

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son dont la brique ne port&t aucune tracée de ftiméé, c^étâit précisément la cheminée correspondante à cette fenêtre dans la perpendicuiiiire. Quelle était donc c^tte chambre si défianto qu'elle ne roulait pas desserrer les lèvres et qui avait si peur du passant? Était" elle inhabitée? Mais alors, pourquoi né pas ouvrir de temps en teoips? On aère même les pièces vides. £tait-«lle habitée? mais alors pourquoi ne pas doû-^ ner le plus petit signe de vie aux beaux arbres de ravende? Évidemment, cette fenêtre toujours fermée avait ses raisons. Elle soupçonnait la €uriosité des badauds. Or, pour un esprit subtili qui dit s^upçoiH neux dit suspect.

Maître Egurral tendit le bout de sod fouet et dit:

— Cestlàl

Pour s'aider dans ses inductions, il traça alors sur son mur le plan de la maii^n et de Thôtel, et reconnut que la chambre mystérieuse servait, pour ainsi dire, de cloison entre la demeure de la marquise el celle de ractrïce.

Mais le c'est là ! de maître Ëgurral n'était encoNi que le cri de la perspicacité, que le flair du chieû de chasse. Il fallait s'assurer de la réalité de cette sup'

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position, vraiment sublime de précision et de justesse. Maître Ëgurral chercha alors un moyen et le troQTa. Mais ce moyen exigeait un auxiliaire. Un matin ^ comme notre homme rêvait dans le cabaret, assis devant une table et regardant les volutes bleue» qui s'échappaient de son brûle- gueule , un petit homme maigrelet^ noirci par la suie, à veste et à pantalon de velours de coton il côtes aussi charbonneux que s'ils fussent sortis du fourneau d'une cuisinière, à mine auvergnate, à mains d'ébëne, parut devant le comptoir.

C'était un ramoneur.

Maître Egurral s'adressa vivenaent au marchand de vin et cria :

— Deux canons !

L'auxiliaire du cocher de fiacre était trouvé.

Outre les domestiques, agents naturels de l'espionnage exercé sur les familles, cet espionnage, — sauf^ bien entendu, les exceptions, car le prix Monthyon luit pour tout le monde, — peut avoir encore dans Toccasion pour instruments tous les fournisseurs attitrés des ménages parisiens; mais, si l'on y regardait avec toute l'attention que mérite le sujet, on reconnaîtrait peut-être qu'il se subdivise à l'extérieur en

trois branches principales : *- le portier, le cocher de place, le ramoneur. Le portier, sa fonction le désigne assez à la confiance, et par conséquent à la défiance, pour qu'il soit inutile d'insister sur lui. C'est le cerbère de la lettre et de la visite. Il sait tout depuis le seuil de la rue jusqu'au paillasson de la porte. Mais sa surveillance s'arrête là. Il n'entre pas dans le domicile ou rarement; c'est la sentinelle. Le cocher de place, c'est plus que la sentinelle, c'est le confident Qu'on attache par la pensée les uns aux autres lesfib que dévident pour ainsi dire, sur le pavé de Paris, les roues des quatre ou cinq mille fiacres, citadines et cabriolets qui le sillonnent chaque jour, et l'on frémira en voyant quelle immense toile d'araignée tient par le bout de l'aile les heures de la vie parisienne. Qui êtes-vous? votre nom? votre adresse? où allezvous? d'où venez-vous? éles-vous marié, veuf ou garçon? votre femme vous trompe-t-eile ou la trompezvous? étes-vous jaloux ou coureur? riche ou pauvre? Il y a quelqu'un dont vous ne vous méfiez pas et qui est payé par vous pour savoir tout cela; c'est voire cochier. Le Parisien s'agite, son cocher le mène. Le cocher de place est mieux instruit que le confesseur, car c*e&t lui qui conduit le péché, et le pourboire

en sait plus long que la pénitence. Reste ce petit négrillon, venu d'Auvergne en général, armé d'une truelle et d'un sac, avec deux yeux blancs, deux levres chocolat et une mâchoire aux dents éclatantes, qu'on appelle le ramoneur. Le portier, c'est l'oeil de la loge; le cocher de place, c'est l'œil du coussin; — le ramoneur, c'est l'oreille du mur. Il arrive chez vous, dans chaque pièce, dans le salon, dans la salle & manger, dans le cabinet de travail, dans la chambre à coucher. Il voit tout, il examine tout; il connaîtra, s'il le veut, le nombre de vos chaises et la qualité de votre ameublement ; il appréciera du coin de l'œil les moindres habitudes de votre vie quotidienne; quand il pa« raît, le déjeuner est encore servi et le lit est encore défait; il surprend votre matinée dans ses pantoufles, n entre dans la cheminée. Une fois là, il est dans le cornet acoustique de votre intérieur. Si vous parlez, il vous entend; si vous ouvrez votre secrétaire et si vous empilez des écus, il peut les compter au bruit qu'ils font ; si vous querellez votre cuisinière, ou votre femme, il est à la cantonade. Le ramoneur curieux ou payé pour cela peut compter sur le bout de son doigt enfumé tout ce que vous cachez chez vous de richesses mobilières. C'est la visite domiciliaire avec

I5A hk BdHftVE DOaÉfi.

ua masque noir sur la face. Le secret de votre via peut être, dans Toccasion, celui de Polichinelle pour cet Arlequin de U suie.

Le hasard servit à souhait mattre Egurral. L'Au* vergnat sur lequel il venait de mettre la maia était le ramoneur du quartier. A ce titre, il avait plusieurs fois pénétré dans Thôtel de Neilles et dans la maison de Ninon.

Un canon succéda à un autre sur la table où maître Ëgurral avait invité son auxiliaire h s'asseoir. Peu à peu la langue du ramoneur se délia dans le liquide. Habilement conduit par Tinterrogatoire sournois de son échanson, l'Auvergnat fit à mattre Ëgqrral un daguerréotype exact des dei)x maisons. U avait tra^ versé les quatorze cheminées de la petite maison, toutes en un mot, à Texception d'une seule, celle dq )a chambre à la mystérieuse fenêtre.

Maître Ëgurral n'en dit pas plus pour le premiar jour; mais il convift sa nouvelle connaiss^pce à udo seconde tournée de boisson pour le lendemain. U paya et montra au ramoneur une bourse de cuir bien garnie, qui lui ût brusquemei^t un ami de sa recrue. Le lendemain, mattre Egurral but donc dans le même tôte-à-téte; puis le surlendemain ps^reillement, et il

poussa la générosité jusqu'à faire avec son Auvepgn»,t no lundi plantureux qui put passer pour un Lundi- Gras, quoiqu'on fût en plein été. L'amitié se noua solidement. Egurral promena même*on compagnon sur son siège, à côté de lui, et lui fit connaître à fond les environs de Paris, — avec les barrières.

Egurral, tout en faisant causer et boire le ramoneur, l'avait observé. Le robuste cocber s'aperçut qu'il était tombé sur une perle de buveur. Causeur seulement pendant les premières escarmouches de la bouteille, l'Auvergnat s'abrutissait rapidement et radicalement. Au rebours de la plupart des ivrognes qui justifient l'axiome in vino veritasy celui-là devenait tout à coup silencieux quand il était ivre, était ivre tout de suite et ne demandait pas mieux que de l'être du matin au soir. Sa finesse, — car il était fin, et cette qualité éta^it encore précieuse pour Egurral, — disparaissait immédiatement dans sa soif comme une épingle dans le goulot d'un entonnoir. Le dréle soûl, tout était dit. Plus une syllabe, plus un mot; un sourd, un muet. On eOtdit que le bouchon sortait de la bouteille et lui restait entre les lèvres.

Quand son instrument fut au diapason de dévouement déçiré par l'ex^aubergiste, celui-ci aborda la

question délicate. Un matin, à l'heure où Egurral savait Factrice au théâtre, il prit son homme à peu près à jeun, et, le faisant monter sur son siège, il lui dit :

— Tu vois bien cette maison, la première à gauche?

— Oui, père Bourgaize.

— Maintenant, vois-tu cette fenêtre, la quatrième à droite ?

— Oui.

— Maintenant, vois-tu cette cheminée, la seconde en face?

— Oui.

— Fenêtre et cheminée appartiennent à la même chambre?

— Probablement,

— J'ai besoin de savoir une chose, continuaEgurraL

— Quoi ?

— Si cette chambre est meublée.

— Bah !

— J'aurais dû le faire boire un peu plus, pensa Egurral. Ilale monosyllabe inquiétant. Puis tout haut:

— Je veux savoir s'il y a dans cette chambre quelque chose comme un secrétaire, par exemple. Pour

ça, il faut y entrer. -Par la porte, c'est difficile. Par la cheminée, c'est plus simple. Combien me prendrais-tu pour la ramoner ?

— Mille francs, répondit le ramoneur en regardant le cocher avec intelligence.

— Allons, reprit Egurral, tu m'as compris. Soit ! Tope-là ! Voici ce que tu vas faire.

Il montra à son interlocuteur profondément attentif un bâtiment en construction près de la maison de l'actrice, dont il était seulement séparé par un étroit intervalle. Il y avait dans ce bâtiment, encombré d'échafaudages et pour le moment vide d'ouvriers, des échelles de toute grandeur.

— Tu grimpes par là, dit Egurral, tu m'empoignes une de ces échelles et tu jettes un pont entre les deux maisons.

— Du danger ! s'écria le moricaud en riant. C'est cent francs de plus 1

— Accordé I continua Egurral.

— Après? fit l'Auvergnat.

— Te voilà sur le toit de la bicoque. Tu vas à la cheminée , tu y descends, et te voilà dans la chambre.

— Après?

— Tu vas au secrétaire, à la table, à la commode,

114 hà BOHÈMR dOUÉK,

enfin aux meubles à tiroirs et aux. tiroirs h serf arc^a, -« Ensuite?

— Tu prends les empreintes a,veo la oire quô voici j tu t'éclaires avec la briquet et le rat de cave que voilà ; puis tu f en reviens par le môme cbemin. Surtout, pas de faroesl ne touchons i. rien, et revenons les mains nettes 1

^ Ça sera difficile I ricana la bouche chocolat en montrant des mains du plus beau noir.

— Du reste, dit Egurral, je serai là, et X\\ passeras à l^ visite,

— Comment me payerez-vous? demanda rAuver-»^ gnat. Tout d'avance?.."

-** tîop, cinq ceqts francs d'avance, et le reste après,

Egurral tira de son carrick un portefeuille crasseux, d'Qvi. il lit envoler avec le doigt un billet de banque.

— Convenu, dit l'Auvergnat en empochant les cinq cents francs.

Cette audacieuse combinaison eut un plein succès. Le diable boiteux improvisé par Egurral revint stupéfait de ce qu'il avait vu. Il avait plusieurs fois pénétré dans la vraie chambre ^ coucher de mademoiselle de

LA BOHÊMB DOBEE. (55

Neilles, et il aurait pu dire de souvenir la place de chaque meuble. Eh bien ! la chambre dont il sortait était exactement pareille ^ c^lle*-là. C'en était la seconde édition. Il avait reconnu le portrait de ia jeune fille en remarquant qu^il avait pour vis-i-vis le por^ trait de Factrice.

 cette révélation, le voile se leva tout à fait pour Ëgurral; mais son vi$age, malgré son émotion, resta impénétrable.

— Combien de meubles à serrures? demanda-t-il après avoir en un tour de main fouillé le petit homme et s*étre assuré qu'il n'avait sur lui que Iç billet de banque et quelque menue monnaie.

— Deux, répondit l'Auvergnat, une table et un secrétaire.

— Fermés ?

— Hermétiquement.

--0 Les empreintes ?

-^ Voilà 1 dit l'Auvergnat en montrant les deux moules de cire.

— Donne.

— Halte-là. Réglons d'abord nos petits comptes. I*ai toudié cinq cents francs. Reste six cents fnincs à recevoir.

Egurral, en sa qualité d'usurier, avait toujours sur lui du papier timbré.

-r C'est juste, dit-il en présentant à l'Auvergnat une lettre de change qu'il avait miDutée tout en l'attendant. Tiens ! voici un billet, de six cents francs, à trois mois, à ton ordre, signé Bourgaize !

— De quoi?... ricana le ramoneur. De l'argent, et comptant I

— Soit, répliqua Egurral. Comme tu voudras. Ta aimes mieux du comptant ? Ça m'est égal.

Il tendit un second billet de cinq cents francs à l'Auvergnat.

— C'est huit francs que tu as & me rendre? dit-il.

— Hein?

— C'est clair. Six cents francs, & trois mois, à six pour cent d'escompte par mois, c'est trente-six francs pour un mois et cent huit francs pour le trimestre. Reste quatre cent quatre- vingt douze francs. En voici cinq cents. Rends-moi huit francs 1

Les usuriers complets sont ainsi. Ils chassent le million et retiennent le liard.

— De quoi?... répéta le moricaud. Mes six cents francs comptant ou pas d'empreintes I

Egurral n'avait fait là qu'une tentative d'économie, uniquement pour l'acquit de sa conscience. Il céda et paya.

— Maintenant , dit-il, venons boire I

Le terrible cocher ne quitta pas le ramoneur de trois semaines, pendant lesquelles le pauvre ivrogne n'eutpas une minute sa raison. Egurral en était arrivé à ne plus lui faire avaler que de l'absinthe pure, dans une choppe où il mêlait de la bière, du vermouth et de Teau-de-vie. Au bout de ces trois semaines, le ramoneur, atteintdu delirium tremens^ naufrageait à l'hôpital et y mourait dans sa sixième attaque d'épilepsie.

Quanta Egurral, il avait fait faire ses deux clefs et attendait le moment opportun. Il était maître de la place.

Le jour de la première publication des bans du mariage entre le baron Horace Frémont et mademoiselle de Neilles, parmi les nombreux curieux que cette affiche attira à la mairie du x® arrondissement se trouvait maître Egurral.

— De demain en huit la noce I se dit-il. En avant la musique 1

Et voici comment, dans la nuit même de ce jour, vers une heure du matin, un homme en sabots, en

498 tk BOSfillil fiORÉE.

perruque de laine grise et en carrick, escaladait la fenêtre de la chambre où Ninon s'asphyiiiait, forçait un volet et brisait une vitre, crime prévu par te Code et inspiré pauMtri^ m oe moment h un coquin par. te Providence,

ou LE FIACRE D'eGUKRAL MONTE AU GRADE DE VOITURE DE MAITRE

Cependant Tair entrait à flota dana la pièce.

Comme il allait y pénétrer, Ëgurral, nous Tavoss dit, fit un soubresaut et un haut le oorp3 des plus vio^ lent^. Il s^arréta un inatant, au dernier montant de son échelle, suffoqué par Todeur du gaz acide carbo^ nique qyi 3*échappait en larges bande» de vapeur par la fenêtre ouverte.

Le cocher resta immobile. Il 3e tint deux bonnes iininutea le corps h la foi&dans Fair et dana la fumée.

LÀ BOHftuC DOBBE. 459

Sa lanterne à la main, il regardait en même temps dans la rue et dans la chambre. Dans la rue, per^ Igpne. Dans la chambre, un réchaud allumé, et, tout au fond, dans la pénombre, une forme blanche éten^ due sans mouvement sur un lit.

Quand l'atmosphère fut respirable, Egurral en-^ jamba le rebord de la croisée et se trouva dans Tappartemeot.

Il y fit un premier pas prudent et sourd, puis, comme un mineur dans une houillère, il hasarda un second pas avec la lenteur calculée â*un homme qui enraie ses moindres mouvements. Son visage, vu à la lueur blafarde de sa lanterne, accusait fortement les ombres creuses de ses joues et de ses yqqx ver-r dàtres. Goya n'eût ps^ éclairé autrement cette trargique figure.

Alors il se courba à demi et promena les rayons obliques de son lumipioD sur les objets qui Tentou-^ raient de manière à les faire converger peu à peu vers le fond de la chambre.

Il ne marchait plus; il rampait.

Il arriva ainsi jusqu'au bord du Ut et dirigea, en la tamisant avec sa main, la lueur de son falot sur la forme blanche qu'il avait eulrevue de la fenôtrCt

Il reconnut, en tressaillant, qui?... Tactrice, p&Ie, les yeux fermés, la bouche ouverte.

— Elle ! murmura-t-il. Si elle est morte, tout est perdu. Mille tonnerres ! c'est vivante qu'il mêla faut.

Il revint, sur la pointe de ses lourds sabots, jusqu'à la fenêtre, et l'ouvrit toute grande.

Puis — toujours avec la même lenteur, — il se coula de nouveau jusqu'au lit et posa sa lanterne sur le tapis. Là, il resta quelques secondes debout et comme se consultant. Pour la première fois de sa vie, le misérable sentit son cœur battre. Il fallait que Tintérét qu'il attachait à la vie de cette femme fût bien grand, pour qu'il voulût jouer jusqu'au bout ce rôle inattendu d'envoyé de Dieu et mener à un la bonne action qui se trouvait par hasard mêlée à son crime.

Enfin, — après umî longue hésitation,' — il s'empara du poignet de l'actrice avec une précaution infinie et posa légèrement son doigt sur l'artère. Ëgurrai, on s'en souvient, avait fait jadis quelque peu de médecine.

Il frissonna. Il ne trouvait point le pouls.

Le bras et la main de Ninon pendaient au bord da lit, presque à la hauteur de la lanterne.

Tout en touchant le poignet de Tactrice, le cocher crat sentir alors qu'elle tenait quelque chose entre ses doigts crispés par l'agoni^. Il approcha son falot de cette main froide et y vit prise entre le pouce et l'index une large enveloppe cachetée .

Avec rhabileté d'un voleur à la tire, il opéra tout doucement l'extraction de ce pli mystérieux. Il employa une minute dans ce travail. Il était à demi courbé, un genou ployé, la tête baissée, l'œil flamboyant, la main calme et souple. Il était adroit, terrible, hideux.

Une fois l'enveloppe en son pouvoir, il çn regarda l'adresse et la décacheta sans bruit et en ayant soin de ne pas faire craquer la cire. De temps à autre, il levait les yeux vers l'actrice qui ne bougeait pas.

L'enveloppe était épaisse et Egurral put palper au travers les angles et la raideur d'un parchemin.

Il eut alors une émotion immense.

Est-ce que, par hasard, il avait, du premier coup, trouvé ce qu'il cherchait ?...

La lettre contenait, en effet, une grande feuille de papier, et ce papier c'était précisément cette précieuse preuve dont la conquête absorbait depuis deux mois toutes les facultés du génie d'Egurral, c'était le

passa-port de la marquise! Le eocher reconnut récriture de Ninon et sa signature à lui.

Il y avait, en outre, une lettre qu'il se réserva de lire plus tard et à loisir.

— Sacre-Dieu ! pensa-t-il, j'ai de la chance.

Et, remettant rapidement les deux papiers dans leur enveloppe, il l'engloutit sous la septième peau de son carrjck.

Egurral, une fois mattre du secret de Ninon, voulut savoir si elle vivait encore.

Ce point était pour lui au moins aussi important que la possession du passe-port.

n fit alors une imprudence.

Il prit sa lanterne et réleva graduellement jusqu'à la hauteur du visage de Ninon, puis il inclina son ignoble face à quelques pouces de la bouche de l'actrice.

0 joiel... elle respirait.

Ëgurral tenait sa lanterne de sa main droite levée au-dessus de l'oreiller et de la tôte de Ninon. 11 s'était penché obliquement sur elle de manière à présenter l'oreille au souiBe et au bruit de la respiration de l'asphyxiée; il ne vit pas alors une chose : -^ l'actrice avait les yeux ouverts et le regardait.

Ce qui surtout rendait pendant le jour Egurral mi^

LA BOHAmE DOUis.

eônnaissable, c'était son carrick et son m^ton rasé. Quand il tenait l'auberge du Pas-de-Roland, c'était un homme élancé, quoique vigoureusement découplé, et remarquable principalement par une barbe brune, épaisse et digne du pelage d'un ours des Pyrénées. Or, en ce moment, — par un singulier effetde la manière dont il était posé etéclairé, — son costume de cocher était complètement caché, et la lanterne, en concentrant tous ses rayons sur son front, son nez saillant, ses pommettes et ses yeux, mettait, pour ainsi dire, à soft menton une longue barbe d'ombre.

Vu ainsi, — ce n'était plus le cocher, c'était l'aubergiste.

Ninon n'était encore que dans la léthargie de Tas-phyxie au moment où la fenêtre s'était si miraculeuse- . ment ouverte. L'air renouvelé avait peu à peu ranimé la pauvre femme. Elle avait, par un mouvement naturel, éparté ses lèvres et avidement respiré; mais, pendant les premières minutes, il lui avait été impossible d'ouvrir les yeux. Elle s*était senti comme un poids de cent livres sur les paupières. Peu à peu pourtant, sa respiration était devenue plus régulière; la circulation du sang, arrêtée par la suffocation, s'était rétabli^ et, & mesure que la fumée délétère l'éobappait pour Um

place à Tair vivifiant du dehors, la pesanteur coma* teuse de ses paupières s'était dissipée. Ce lent et insensible retour à la vie s'était fait tandis qu'Ëgurral décachetait la lettre et vérifiait le passe-port.

Aussi, quand, sa lanterne à la main, l'imprudent se pencha sur elle, non pour la regarder, mais pour s'assurer qu'elle respirait, elle avait les yeux tout grands ouverts.

Cependant l'intelligence, assoupie chez elle comme le corps, était encore à moitié dans le linceul. A l'aspect de cette épouvantable figure, elle se crut à la minute de la résurrection, devant le démon. Un cri serra sa gorge et se traduisit par un soupir convulsif. Elle referma les yeux avec horreur. Egurral, entendant ce soupir, dirigea sa lanterne sur la figure de Ninon, et, lui voyant les yeux refermés, reprit avec sécurité l'examen de la mourante. Il lui tâta la poitrine et sentit les battements du cœur. Il desserra avec une habileté extraordinaire la cordelière de la robe de chambre.

Puis il se remit à écouter la respiration de la suicidée, toujours penché et attentif, le bras droit levé andessus de l'oreiller et son fallot toujours à la main.

En ce moment, pour la seconde fois, Ninon releva ses paupières allégées, et, le sentiment et la perception

lui revenant avec la vie, elle regarda de nouveau l'homme courbé sur elle. Alors, grâce à l'illusion d'optique qui rendait à Ëgurral sa figure d'autrefois, Ninon, épouvantée, stupéfaite et convaincue à la fois de la réalité de sa vision, reconnut ce front sillonné de rides, ces joues bronzées, ce profil saillant et surtout le rayon d'or vert de ces pruneUes félines qui marquait ce visage d*un éclair indélébile.

Ce cri : Egurral ! vint mourir sur ses lèvres dans un râle fmpuissant.

— Allons ! se dit le cocher, elle va s'éveiller ! la voilà sauvée ! décampons I

L'atmosphère de la chambre était en ce moment presque tout à fait renouvelée.

Le carreau brisé qu'il allait laisser derrière lui garantissait à Egurral la continuité de cette précieuse ventilation pendant toute la nuit.

Donc, plus que jamais à pas de loup, il regagna la fenêtre et la referma doucement derrière lui, ainsi que le volet, dont il rétablit de son mieux la traverse disloquée. Puis il descendit posément son échelle, sans bruit, sans peur, avec la confiance et la tranquillité d'un homme qui vient de bien faire un bon coup. Il alla reporter l'échelle parmiles moellons et les pierres

466 LA BOHÊMB DOKEE.

de taîHe du bàtituent en construction auquel il Varait empruntée, et poussa môme la prudence jusqu'à re^ mettre en place une truelle et une pioche qu*il avait dérangées. Puis il traversa la chaussée^ et Técho de son lourd sabot s'éteignit dans la nuit. K

Cependant Ninon était dans une sorte d'ivresse. La vie devait être plus longue à revenir que n'avait été Tagonie^ Cette impossibilité d'articuler une parole et de faire un mouvement, qui l'avait paralysée peniant qu'Ëgurral était là, cessa peu à peu. Elle passa ses doigts moites dans ses cheveux et parvint k se dresser sur son séant.

-^ Egurral 1 dit-elle, lui ici l C'était bien lui» je l'ai vu, je l'ai reconnu I

Elle jeta un regard sur la chambre, qu'éclairaieot les dernières braises du réchaud.

— Disparu l reprit-elle. Pourquoi était-il ici?... Tout à coup une idée rapide traversa le cerveau de

l'actrice. Elle se toucha les mains, palpa le lit et le tapis. Sa lettre n'était plus là.

— Grand Dieu 1 s'écria-t-elle, est-ce que je comprendrais?...

L'évidence et le problème se disputèrent quelques secondes l'intelligence de Ninon. Pourtant, dans cette

LA bohAmb dobéb. 467

espèce de rédorrectioil de toales les facoltès qui soit le réveil de tous les sommeils, oomolb elle eût vu dair dans une glace couverte ua moment d'une vapeur puis violemment essuyte, elle eut une sorte d'intuitioa rapide de la trahison d*Egurral.

Alors, ajournant ses réflexions, sanss'expliquef da* vantage comment cet homme pouvait être à Paris et avait pu pénétrer jusqu'à ellei suflBsamment couvaini eue d'un effrayant danger par la présence de Tauber- [ giste dans cette chambre et par la disparition de la lettre et du passe^port, Ninon, avec le geste brusque dont un être qui se noie saisirait une corde de sauvetage, tira désespérément la sonnette qui pendait dans la ruelle du lit.

Une dizaine de minutes s*écouIérent. Ninon attendait, haletante, Tarrivée du secours qu'elle venait d'ap> peler. Bientôt, en effet, un pas rapide retentit sous sa fenêtre et sur le trottoir, et le bruit de plusieurs portes qui s'ouvraient et se fermaient parvint jusqu'à Ninon. Elle entendit celui que son coup de sonnette avait éveillé et fait lever à la hâte monter précipitamment l'escalier et traverser les appartements. Enfin, la porte de la chambre masquée s'ouvrit, et Gil parut un flambeau à la main*

— Du charbon I un réchaud 1 s'écria- t-il tout bouleversé en apercevant les braises mourantes.

— Oui, balbutia Ninon, mais maintenant je sois sauvée et je veux vivre... Sois tranquille... en ce moment, je renais... Écoute, ne m'interromps pasl... Vite! va à la fenêtre, ouvre-la et regarde!...

— Un carreau brisé I exclama Gil en sentant cher sous son pied des fragments de verre. Le volet forcé! ajouta-t'il en ouvrant rapidement la croisée de la persienne.

— Ah ! s'écria Ninon, le misérable est entré parla fenêtre I

— Qui donc? demanda Gil.

— Egurral I

— Egurral î

— Lui-même! Je l'ai vu !... de mes yeux !... — - En es-tu sûre?

— Je l'ai vu comme je te vois !

— Pourquoi ne m'as-tu pas appelé plus tôt?

— J'étais mourante!... Ah! mais nous perdons do temps 1 la fenêtre est ouverte... regarde 1

— Dans l'avenue?...

— Oui.

Oil| interditi obéit.

— Vois-tu quelqu'un? un homme ?

— Oui.

— Où cela ?

— Debout de Tautre côté de la chaussée, en face.

— Que fait-il ?

— Il lit un papier à la lanterne d*un fiacre arrêté sous un arbre.

— Gil, cet homme, c'est Egurral. Comment est-il à Paris? je l'ignore. Mais c'est lui. Je mettrais ma tête sous le couteau que c'est lui ! Ce papier qu'il lit, il vient de me le voler — ici. — Frémis ! — C'est une. lettre que j'écrivais à Rosa et qui contient le passe-port de la marquise I

— Est-ce possible? s'écria Gil terrifié.

— Cela est. Je te dis que cela est. Plus un mot ! Vite! ce papier, c'est mon enfant! Gil, il faut le ravoir à tout prix ! Descends ! descends vite ! j'étouffe ! descends 1

— Ah ! toi d'abord !... dit Gil en se tournant vers sa sœur.

— Il s'agit bien de moi ! Fais ce que je te dis ! descends !

— Jure-moi de vivre ! jure-le-moi sur la vie de Rosa I *-^ Oui, je vivraii maintenant surtout que je sens

in:i fille menacée d'un danger. Car le misérable a son projet. Il faut que je la sauve I Ah I j'ai tous les malheurs de l'enfer après moi l Descends vite I

— Tu me promets de Vivre?

— Descends! descends! répondit Ninon.

— Cestbien, ditGil.

Le groom n'avait pas quitté la fenêtre.

— Que fait-il ? demanda Ninon.

— Il monte sur le siège du fiacre.

-^ Va! dit Ninon! Descends! cours! suis-le! sois prudent!... Songe qu'il faut ravoir ce papier à'toul .prix! Offre-lui ma fortune, s'il le faut !

— Ta fortune! oh! non, dit Gil. Et il reprit avec un accent héroïque:

— Sois tranquille. Tu me charges de lui faire rendre ce papier! tu l'auras 1

Un moment après, le brave enfant, profitant de l'obscurité et du bruit des roues qui couvrait celui de ses pas, avait rapidement rejoint le fiacre et montait sur le strapontin de derrière avec la légèreté d'un gar min de Paris.

— Et maintenant, murmura-t-il, à nous deux, maître Egurral ! Vous avez un chasseur ! Et d'abord, où allez-vous ?

ou GIL SE GACHE ET SE MONTRE

Le Paris du gaz n*est plus ce qu'était encore, dans les premières années et jusque vers la fin de la Restauration, le Paris du réverbère. Aujourd'hui, il n'y a plus de nuits dans la grande ville. Le gaz, ce soleil de la Bohême dorée, a changé les mœurs de la jeunesse riche ^ et dépensière. De cinquante pas en cinquante pas, un candélabre resplendissant jette sur les trottoirs et sur les maisons une telle lumière qu'on peut lire le journal du soir sans rentrer chez soi. Les boulevards, les rues et les places sont inondés de jour. Aussi, à l'heure où le petit rentier honnête commence à croire qu'il fait nuit, la vie vertigineuse et mouvante des plaisirs de Paris se lève. Si c'est l'hiver, voici le bal de l'Opéra qui allume ses ifs étincelants aux deux angles de la rue Le Peletier, les pierrots et les débardeurs à pied traversent rapidement les bou*

levards boueux que sillonnent les voitures et les coupés bas; des cris et des interpellations avinées se croisent; tous les cafés et cabarets sont sur pied, la serviette au bras, répandant des torrents de lumière par toutes les fenêtres sur leurs obscurs consommateurs. La fourmilière de Paris va, vient, circule, bondit, heureuse de son bruit, ivre de son insomnie, de son plaisir, de sa dépense et de tout ce qu'elle va jeter de jeunesse dans ces sept heures de nuit. Depuis la Maison d*Or jusqu'au Paul Niquetde la halle, le gaz éclaire la soif et la faim inextinguibles des petits soupers. Le ^ice et le luxe, les jolies femmes sans amants, les hommes à poches trop pleines, les ennuyés, toute cette population de Paris qui a besoin de ne pas être vue dans ses fantaisies, a trouvé dans le gaz sa lampe merveilleuse, et il y a maintenant dans Paris une aurore à voir lever le soir pour les gens qui ne sont pas toujours vertueux. Si c'est Tété, voici Mabille, voici le Château des Fleurs et le préCatelan qui mettent le feu à leurs innombrables becs étoiles. La ville est claire comme le fond du cœur d'un confident de tragédie. Les voleurs, se réfugiant dans les hautes sphères delà société ou émigrant dans les provinces encore en proie aux quinquets, ont pour jamais quitté les

LA BOHEiME DOREE. 473

Champs-Elysées où, il y a vingt ans, on risquait d'être assassiné du rond-point à la place de la Concorde. Le moindre coin de rue a ses passants à toufe heure de la nuit, et cela toute Tannée. On ne dort guère plus en juin qu'en janvier. Le gaz, en abrégeant le sommeil, a augmenté de dix ans la vie des hommes d*esprit dans la ville la plus spirituelle de FEurope. On ne dort plus. Le gaz s'allume chaque soir à la mèche de tous les bonnets de coton. Le Paris du réverbère, comparé à celui-ci, c'était la tombe. Un couvre-feu moral sonnait pour ainsi dire à l'heure du crépuscule. Les rues, étroites encore, à très peu d'exceptions près, devenaient complètement désertes. Les maisons se fermaient du l^aut en bas. Les passants disparaissaient. La vie de famille, réglée comme une montre, commençait le matin et finissait après dîner. On se couchait avec les poules, et on dormait du sommeil de rinnocence, sans se préoccuper des ivrognes ou des débauchés attardés qui pouvaient se laisser dévaliser sur le pavé. Paris prenait alors une mine sinistre. Les boulevards et les quais s'enfonçaient dans un abîme de ténèbres, piqué de dislance en distance par la vitre fumeuse d'une lanterne suspendue à des chaînes. Plus on s'éloignait du centre, plus cette om-

ni LA DOHÊME DOREE.

bre et celte solitude devenaient profondes. Dans les banlieues, le profil inquiétant du coupe-gorge se dessinait à chaque détour de rue; dans les faubourgs, on se heurtait le pied et le regard à des pâtés de maisons mornes et noires où la vie semblait s'être à jamais engloutie. Sur la rive gauche de la Seine, les alentours de Notre-Dame, du Panthéon, des Invalides, du Jardin des Plantes avaient parfois Topacité de la nuit éternelle. Paris était éclairé par deux ou trois mille lanternes sourdes. Vu à vol d'oiseau, il devait présenter Taspect d'une énorme catacombe. Pas un bruit ne sortait de Timmense murmure de la capitale endormie. A peine si de loin en loin la roue d'une voiture retentissait. La superbe ville du génie, du progrès, de l'avenir et du tumulte, était morte et avait toutes les nuits le dimanche de Londres.

En 1829, le gaz, sans avoir triomphé encore sérieusement du réverbère, était pourtant déjà installé sur les grandes lignes de la promenade parisienne ; mais, à p$rt les boulevards, les quais et les théâtres, Paris, la. nuit, était encore abandonné au triste et morne éclairage de l'huile de lampe. Les Champs-Elysées, le quartier des Invalides et tout ce qui s'éloignait da centre se plongeait chaque soir dans les ténèbres.

Dans le faubourg Saint-Germain, le silence et le désert élaient complels. Malgré la largeur de quelques ' mes, pas une dme n'y était debout. La toiture des sô- Yères hôtels en pierre de taille découpait sur le ciel de larges masses uniformes. Sur les trottoirs, encore h créer dans bien des rues, il était impossible de savoir au juste où Ton mettait le pied. Les ruisseaux, occupant le milieu de la chaussée, se plombaient de vagues reflets rougeâtres tombés de la vitre des réverbères. Les hautes croisées des maisons étaient pour ainsi dire murées d'obscurité. Sous les voussures profondes des portes» cochères on remarquait des coins ténébreux favorables tout au plus au sommeil de quelque Pierre Gringoire en quête d'un gîte. Ce quartier des douai* riëres se couchait encore avant les autres. Le turban des antiques duchesses se mettait au lit avant le simple serre-tôte, et le noble faubourg dormait d'un sommeil triplé par le ronflement des aïeux.

Le fiacre d'Ëgurral prit la rue de Babylone et s'arrêta rue du Bac devant une maison d'apparence opulente immédiatement contiguë aux Missions Étrangères. Gil, qui était souvent venu avec la marquise aux réceptions de l'agent de change, reconnut cette maison, et, voyaht le fiacre faire halte devant la porte»

il s'aplatit presque sur la paroi de derrière du véhicule pour ne pas être remarqué d'Egurral au moment où celui-ci descendit.

Gil, blanc d*émotion mais imperturbable d'immobilité et de sang-froid, se mit alors dans la position du guet.

— Attention ! se dit-il.

Les bureaux de Tagent de change occupaient, à Tentresol de la maison, une enfilade de pièces qui aboutissaient d'un côté à Tescalier de service, sous le péristyle de la porte, et de l'autre au cabinet de travail du financier. Au moment où le fiacre s'arrêta, une lampe à abat-jour vert, qu'on pouvait apercevoir du dehors dans ce cabinet par la fenêtre ouverte, à cause de la chaleur accablante d'une nuit d'août (il faisait vingt-huit degrés Réaumur), se mit en mouvement, et, traversant successivement les diverses salles des bureaux, vint filtrer ses rayons sous la fente de la porte de la rue. Puis une traverse de fer s'abattit, une grosse clef cria dans la serrure, et le visage du baron Horace s'avança discrètement par l'étroit hiatus de la porte entrebâillée.

Ëgurral était descendu de son siège et donnait l'avoine à ses chevaux.

Au bruit de la porte s*entr ouvrant, il se retourna.

— Je suis exact comme vous le voyez, monsieur le baron, dit-il.

Horace Fréraont dévisagea Thomme qui lui parlait sur ce ton, comme se demandant s* il n'avait jamais vu ' cet individu-là quelque part. La réponse fut sans doute négative, car le sourcil de l'agent de change se fronça et trahit la défiance de la sentinelle sur ses gardes. Il resta immobile, sans ouvrir la porte d'un centimètre de plus, dans une attitude à la fois curieuse et menaçante.

•— Qui êtes-vous? demanda-t-il.

— Celui, répondit Egurral, qui vous a écrit hier un billet...

— Anonyme..., fit l'agent de change.

— Ainsi conçu, reprit le cocher: — « Trouvez-vous, cette nuit, chez vous, entre une heure et deux. Soyez seul. Un fiacre s'arrêtera à votre porte. » — Voici le fiacre. — « Un homme en descendra. » — Je suis l'homme — « Il s'agit de votre mariage. Les choses dont on a à vous entretenir sont de la dernière importance. » — Vous êtes sans doute disposé à les écouter, ajouta Egurral avec une autorité qui défiait la réplique. Ainsi, montons chez vous. Passez devant!

Le mystère a une puissance. L'adroit agent de change s'était dit, en recevant ce billet anonyme, que la chose dont on avait à lui parler devait nécessairement valoir la peine d'être dite. Il s'était épuisé alors en supposi* tions à perte de vue. Il avait étage hypothôsesur hypothèse. Tl s'était demandé quel obstacle inattendu pouvait surgir à son mariage. Il n'avait rien trouvé, sinon, dans le 8n fond de sa conscience et de sa bourse, quel* ques tripotages véreux, deux ou trois duels dans lesquels il s'était tiré d'affaire avec trop d'adresse, m certain nombre de veuves et d'orphelins dont il avait absorbé les capitaux, rien en somme que des vétilles parfaitement oubliées du monde, et dont il n'aurait à rendre compte qu'aux trompettes du jugement dernier. A part sa liaison avec Ninon,— intrigue sur laquelle la marquise et sa fille avaient passé condamnation, — il ne voyait pas quelle pouvait être la chose si importante dont on avait à l'entretenir à pareille heure. Cependant il attendit. Une lettre anonyme, c'est le signe mystérieux du danger masqué. Aussi, quand le roulement du fiacre arriva jusqu'à lui, Tagent de change tressaillit involontairement. Quand il vit à quel infime personnage il avait affaire, il resta muet. Enfin, quand il entendit ce drôle en sabots et en carrick, la

Imain encore à demi dans le sac d^avoine de ses chevaux, le prendre sur ce ton presque hauUiin avec lui, i Horace Frémont, dans huit jours marquis de Neilles |et pair de France, Tintrépide agent de change eut presque peur et se dit :

— Il est insolent : c'est grave.

Dominé, malgré lui, par Fassurance de cet inconnu et par son étrange exorde, Horace Frémont laissa donc entrer Ëgurral, et après avoir soigneusement refermé les portes, le conduisit dans son cabinet.

C'était une grande pièce à mine sérieuse et de nature à inspirer une entière confiance aux capitaux. Le papier, à vingt francs le rouleau, représentait des rosaces sur un fond blanc glacé. Plusieurs pupitres élevés occupaient les angles. Sur un mur, une bibliothèque à vitrine laissait voir les dos de maroquin de la littérature classique et de ^a jurisprudence richement reliées. Des rayons remplis de dossiers occupaient l'autre face de la muraille. Une cheminée du marbre le plus irréprochable supportai! une pendule-empire couverte de son globe de verre et adossée à une glace, au-dessus de laquelle, posé sur un piédouche, était le buste officiel de S. M. Charles X. Un secrétaire à

cylindre, opulemment garni de tout Tattirail d'écritoires, de papier et de plumes nécessaires aux gens d'affaires, et une table ronde, h tapis vert, se carraient sur le parquet ciré. Des chaises à fond de cuir également vert étaient symétriquement rangées, dans les places disponibles, avec le soin froid et propre qui distingue ces glacières morales que les banquiers, les médecins, les notaires et les ministres appellent leur ' cabinet. La fenêtre, ouverte sur la rue, laissait apercevoir, à deux ou trois pieds au-dessous de son étroit balcon de fonte à dessins estampés, le siège vide et une partie de Timpériale du fiacre d'Egurral.

— Que vont-ils se dire ? se demandèrent les deux yeux pétillants de Gil.

Avec une agilité de singe, le groom s'était hissé sur le dos de la voiture. L'ombre, découpée dans la rue parles deux battants de la croisée, laissait dans l'obscurité Tarrière-train du fiacre sur lequel Gil se tenait accroupi. La fenêtre ouverte sur le cabinet éclairé allait lui permettre de tout voir et de tout entendre. Il comprima de la main les battements de son cœur sous son gilet de livrée, et écouta.

Pour un observateur moins intéressé que Gil, les deux figures qui se trouvaient alors face à faice dans

le cabinet eussent pu fournir Vêlement d'une frappante étude, comparées Tune à Fautre. L'agent de change, rasé, souple et lisse, l'œil impertinent, le buste boutonné, la main encadrée dans la batiste plissée d'une manchette, offrait dans toute sa personne l'âpreté de l'ambition et du lucre sous le brillant pelage de l'homme du monde et une vague odeur de bête fauve au patchouli. Le cocher, énorme d'encolore, pattu dans ses sabots et dans ses gants, sale et noir, le menton hérissé d'une barbe de quatre jours, l'œil verdâtre, la face martelée de la couperose sangainolente du cabaret, inspirait moins de crainte, peut-être, mais plus d'horreur. Il suait le vert-de-gris du gros sou convoitant le louis. Il trahissait les mêmes appétits cupides que le financier ; mais, tandis que l'agent de change pinçait les lèvres, Ëgurral ouvrait la gueule. C'étaient les deux: faces de la curée humaine se regardant nez à nez, le millionnaire devant l'usurier, le grand livre devant la petite semaine, le gourmet devant l'affamé.

— Monsieur le baron, dit le cocher en s'invitant luimême à s'asseoir, pendant que le financier s'adossait àlacheminée^ vous vous mariez, je crois, de demain en huit?..-

tu H

— A la chapelle de Saint-Cloud, interrompit Bo-

race Frémpnt avec hauteur.

— Avec ma(lemois?lle Rpsçi de^ Neillea, coqUnua Egurral, une fort t)elte pçx^onae... Quel%? dixsept ans?.,.

— Seize, fit Vagent de change.

— Peste 1 continua, Vex-aubergiste, m^ prinaeurl Mais je nous recoupais bien, npus autres hqpimes de dnqqante-çioq ans...

— Cinquapte-deux, interrompit le baron, toujours au port d'armes du bellâtre,

— Il nous faut la crèipe de la laitière, le ^essps du panier, comme on dit, pours^ivit Egurral. Nous aimons les boutons de roses, les pensionnaires, l^ ipgénues, les soupirs, les jolies petites menottes dans des mitaiqes tremblantes, etc. Nous sommes tous comme ça, à nos âges 1

— Au fait, interrompit Frémont ep fais^t un ge^te

d'impatience.

— En usez-vous ? interrogea Egurral, en lepilan! à son interlocuteur une ^e ces ignoble^ tabatières de bois vulgairement appelées queues de rat.

— Brave homme 1 dit le baron, si tu as quelque chose d'important à me dire, dis-le vite ! J'aime peu

LA BOBÊMS neiÉB. 488

les bavards, les nuits sont courtes et j*aarai tout à l'heure besoin de mon temps.

Egurral regarda l'agent de change par-dessus ses gros doigts, tout en humant lentement sa prise qu'il tint quelques secondes en suspehsioo. Il reprit :

— Savez-vous que vous allez foire là un mariage de première classe? La fille de la marquise de Neilles^l Tudieu I comme vous y allez ! Un majorât qui vous envoie tout droit à la Chapibre des pairs 1 Pair de France I c'est ça un bel habit 1 Je me rappelle qu'une fois que je passais avec mon fiacre au coin de la rue deTournon, devant le Luxembourg, j'ai eu la chance de voir un pair de France, le comte Férand... Il avait bien quatre-vingts ans... Il avait des boucles de diamants à ses souliers et des bas de soie... il était goutrteux, cacochyme, paralytique... il avait sur son chapeau des plumes si blanches que ça lui tenait lieu de cheveux; il avait un cordon bleu avec un Saint-Esprit qui ballottait dessous; on le soutenait pour mour ter dans sa voiture ; son épée lui flageolait dans les mollets. Oh 1 qu'il était beau !

— Yor^ons-le venir 1 pensa Frémont, qui laissa Egurral continuer.

^ Donc, le roi signera à votre contrat, reprit leco-

48i LA BOHÊME DOREE.

cher en croisant ses jambes Tune sur Tautre... C'est que, voyez-vous, j'aime à reconnaître que mon journal est bien informé. Vous êtes royaliste ?

Frémont ne répondit pas.

— Penh I la monarchie I reprit Egurral, — tout cocher de fiacre qu'on est, on a ses petites Idées politiques, — la monarchie, monsieur le baron, c'est usé, c'est rococo. Le globe et le sceptre î comme dit ma Quotidienne. Qu'est-ce que c'est que ça? un grand bilboquet ! Je commence néanmoins par vous féliciter. Ce mariage est un chef-d'œuvre. Vous êtes un grand homme, monsieur le baron, et vous faites honneur à la classe des spéculateurs à laquelle je me flatte d'appartenir. Car je suis des vôtres, monsieur; vous êtes arrivé, moi je suis en route. Vous spéculez en grand, moi en petit. Vous faites la pêche miraculeuse du million dans la grande eau trouble, moi je pêche le fretin dans le ruisseau modeste du cocher de fiacre, à la ligne, avec mon fouet. Voici deux mois que je vous observe et que je me fais de vous une opinion énorme. Savez-vous une chose?.. Tous deuxy nous sommes créés et mis au monde pour nous entendre. Vous êtes ma seconde édition, édition deluxe, survéliti^doréesur tranche. i.DonCi vous vous mariez?

Le baron avait écouté impassible. Egurral continua nonchalamment :

— Il n'y a dans votre affaire qu'un petit malheur.

Le silence de l'agent de change eut un imperceptible tressaillement qu'il se hâta de dissimuler en glissant son pouce dans la poche de son gilet et en jouant avec les breloques de sa montre.

— Que diriez-vous, poursuivit Egurral, si, pour faire écrouler votre mariage comme un château de cartes, il sufBsait du doigt d'une femme ?

L'agent de change releva la tête et regarda le cocher avec un étonnement anxieux.

— D'une femme?... fit-il.

— Que diriez-vous, continua Egurral avec la même désinvolture négligente, si, en croyant épouser Théritière et la fille de la marquise de Neilles, le baron Horace Frémont épousait la fille d'une autre ?

— Que me chantes-tu là, mon drôle? s'écria l'agent de change.

— Je ne chante pas, répondit Egurral, et, si je suis drôle, je vais cesser de l'être. Voyons, hein ? quelle mine feriez-vous si l'on vous prouvait qu'en vous mariant avec mademoiselle de Neilles, vous vous lancez dans le conjungo avec la fille d'une cabotine ?

%96 LA BOHÊME DOUEE.

— Tu dts? balbutia l'agent de change.

— Ah ! je ne chante plus, il parait. Eh bien î oui, d'uniB cabotine, ni plus ni moins. Et ^ je h'ai pas la berlue^ vous la connaissez fort intirtiement, cette cabotine. J'ai vu souvent votre voiture à sa porte, h des heures significatives. Un beau brin, d'ailleurs.

— Je la connais.

— Mademoiselle Liairovère, premier rôle au boulevard.

— Qu'a de commun madtemoiselle éè Neilles avec mademoiselle Larovère?

— Oh ! peu de chose, sinon (ïue mademoiselle Larovère est la mère de mademoiselle de Neilles.

— Ah ça, mais, c'tôst un rêve que j'ai reçu chez moi cette nuit I exclama le baron au comble de la stupéfaction ^

— Un bon rêve ou un cauchemar, à votre choix, répliqua Egurral. Je continue et je prouve-. *

Le cocher fouilla sous la dernière écorce de sâ carapace et en amena le portefeuille crasseux qu'on lui connaît. Alors, sans se presser, et en donnant à tous ses mouvenients l'allure mesurée et tranquille d'un homme sûr de ne pas ennuyer son auditeur, il prit) dans une des deux poches du portefeuille, avec délica-

fesse et avec une sorte de précaution respectueuse, une enveloppe parfumée et qui, bien qu'ouverte, avait entore Tempreinte du cachet intact et visible sur sa cire Doire. Détail important, quoique imperceptible, el qui prouvait avec quelle minutieuse préméditation Ëgarral avait procédé dans cette affaire.

Puis, toujours en silence et toujours lentement, il tira de Fenveloppe une longue feuille de papier qu*il déploya sous la lumière deFabat-jour et montra, mais à distance, à Tagent de change.

— Connaissez-vous ce passe-port? demanda-t-il à Frémont, qui allongea vivement le bras. Minute!... à bas les mains ! Liisons ça de loin, comme une affiche!

— C'est le passe-port de la marquise de Neilles ! dit ragent de change après un rapide coup d'œil.

— Daté de l'année 1819, continua Ëgurral, visé le 1 1 septembre à Irun, pas très loin d'une fort bonne auberge dont j*ai été cocher, avant d'être aubergiste d'un fiacre, et où j'ai eu l'honneur de recevoir la marquise, ainsi que l'atteste la piècieqlie je vais vous lire, ajoutat-il, en tournant le passe-port : — Je, soussigné, propriétaire de l'auberge à l'enseigne du Pas-de-Boland^ située à huit lieues de Bayonne, déclare^ que, dans la journée du 11 septembre 1819, une voyageuse de

distinction, dont le nom est sur le présent passeport et qu'au besoin je pourrais reconnaître, a emmené, devant moi, dans sa chaise de poste, en annonçant l'intention de l'élever et de l'adopter, la fille, âgée de six ans et nommée Rosa, d'une jeune Espagnole mortellement blessée à qui j'avais donné asile ; que, bien que la blessée parût être dans un état désespéré, un médecin arriva pourtant assez à temps pour la sauver, qu'elle ne mourut pas et que c'est entre ses mains que je dépose aujourd'hui la présente déclaration.

Horace Frémont, qui d'abord avait écouté avec Tincrédulité d'un homme pris brusquement au collet par l'imprévu et par l'impossible, était devenu très-grave. Dans ce rapt, consigné en dix lignes, il avait reconnu et compris la marquise.

— L'écriture de mademoiselle Larovère doit vous être familière, continua Egurral. Regardez 1

Le baron jeta sur le passe-port un nouveau coup d'œil et pâlit imperceptiblement.

— C'est signé? demanda-t-il.

— Egurral, répondit le cocher.

— Q.u'est-ce que c'est que cet Egurral?

— C'est moi.

Il se fit une pause pendant laquelle les deux hom-

mes se mesurèrent de ce flamboyant regard qu'on n'a qu'au jeu et sur le terrain, la carte ou l'épée à la main.

— Comprenez-vous? dit Egurral en repliant le passe-port et en le plongeant dans les cavernes de son costume.

— Pas du tout, i^épondit Frémont impassible.

— Allons donc! grand homme! vous me faites poser!

— Si mademoiselle Larovëre était la mère de mademoiselle de Neilles, objecta Tagent de change en haussant les épaules, si elle en avait la preuve, quel intérêt pouvait-elle avoir à se taire, pendant près de dix ans, sur cet enlèvement, et à laisser sa fille à une femme que ce papier lui met6it dans la main?

— Puissamment raisonné ! dit Egurral avec un sourire sûr du triomphe.

n rouvrit l'enveloppe d'où il avait tiré le passe-port de la marquise, et y prit la lettre de Ninon.

— J'ai prouvé, dit-il, maintenant j'explique. Voici

un petit bout de lettre de mademoiselle Larovëre à mademoiselle de Neilles.

Il jeta l'enveloppe à l'agent de change.

— Vérifiez l'adresse, l'écriture et le cachet, dit-il,

Avez-vous vu?

18A LÀ «<»iiftMfi t^OfiéiSk

— Soit, dit rôg«Tit de change en déposant l'enveloppe sur la table.

— Écoutez-vous?

— J'écoute.

Egurral s'approcha de la lampe.

— Je lis, dit41.^ « Dîtaatîche, ^0 août I82S^ onze » heures et dertiîe du soir. » C'est d'aujourd'hui, comme vous voyez, et ça n'a pas trois heures dfedate Je reprends : « C'est une incohnue qui t'écrit. C'est » €elte étrangère que tii as ihsultée et chassée « » matin et qui venait pour tâcher de t'arracher à un » misérable que tu n'aimes pas et que tu ne peux plats » épousa (Egurral appuya lentement sur ces derniers » mots en les soulignant d'un regard à l'agent dft » change) > c'est cette femme que tu méprises, c'est » cette pauvre actrice que tu cl'ois ta rivale, c'est » cette inconnue que tu haïs, et cette inconnue, tu ne » sais pas? c'est ta mère...» Ceci, dit le cocher, se rapporte à des faits que je ne sais pas entièrement. Il parait qu'il y a eu une scène.

— Passons, dit l'agent de change, qui comprit. Egurral continua sa lecture : , « u..'. Écoute, je vais bien tout t'expliquer. Tu vas

» tout savoir. Tu es née dans le nord de l'Bspagae,

LA B0HÊM8 DOREE. 494

» à OyarsuD. Ton père, mon mari, chassait Tours et » l'isard dans la montagne. Un jour, il fut tué et moi » blessée à mort dans une escarmouche entre des » contrebandiers et des douaniers. Je me traînai avec » mon frère jusque dans une auberge... »

— La mienne, dit Egurral.

Il poursuivit.

« Là, j*agonisai. Pas de médecin; on me tint pour » morte ou à peu près. La marquise de Neilles^ qui » arrivait de Madrid, et qui en route venait de per- » dre subitement sa fiUe unique, passa alors, te crut » orpheline, t'emmena et remplaça par toi son enfant » et son héritière... »

— Une gaillarde que cette marquise !

— Après ? dit Frémont.

Egurral reprit en lisant toujours :

— «... Moi, je ne mourus pas. Un médecin que » mon frère avait été chercher jusqu'à Irun vint à

> temps encore et eut la cruauté de me sauver. Corn- » ment je guéris, comment je vins à apprendre qui » t'avait enlevée, comment je fus condamnée à ne pou- » voir courir après toi par un concours de misères et

> de malheurs de toutes sortes où il y eut jusqu'à de la ' » prison^ ce que je souffris enfin, il me faudrait t'avoir

» là, près de moi, toute une journée, pour pouvoir te » le raconter. La marquise t'avait fait changer de » vêtements; je découvris la robe quittée par toi, et, » dans cette robe, le passe-port de madame de NeiUes » que, par un hasard providentiel, ta chère petite » main d*enfant avait trouvé et dérobé innocemment. » Plus tard, environ dix ans après, je revins dans Vau- » berge, et fis signer, à prix d'or, à l'aubergiste, au » dos du passeport, l'attestation de ton enlèvement. » Tu trouveras cette preuve incluse ici...»

— Et là, maintenant i ajouta Ëgurral en désignant le poitrail de son carrick avec un hochement de tête tout puissant.

— Poursuivez I dit Frémont, qui remarqua le mot à prix d'or,

— « ... Ma fille, j'ai cru pendant deux ans que je » ne te reverrais jamais. Pour vivre et faire vivre mon » frère, je m'étais faite actrice. Je jouai longtemps en » province. Puis je vins à Paris, Là je te retrouvai, » non, là je te perdis-. Tu étais heureuse, mon ange, » avec ta seconde mère ! Comprends-tu mon supplice? » Ttt étais heureuse, immensément riche, admira- » blement élevée, héritière d'un majorât qui te faisait » marquise et devait donner à ton mari le même titre

» avec la pairie. Tu avais toute la somme de puis- » sance humaine qu'une femme qui n*est pas une » altesse puisse avoir. Tu devais apporter un jour k » rhomme de ton choix, outre ton amour et ta beauté, » la place la plus enviée. Moi, j'étais actrice 1 Hélas 1 » il y avait bien loin de toi, dans la foule, des femmes » qui vivaient de la vie douloureuse du bon Dieu. Tout » le monde était au-dessous de toi, moi surtout. Qu*est- » ce que j'ai fait? je t'ai laissée k ton autre mère. Mais » c'est égal, c'était bien horrible, val on m'avait pris » ma fille et son bonheur. Je n'ai pas réclamé...»

Si fort sur la défensive que fût Frémont, il lui échappa une de ces demi-interjections arrachées par la stupeur, et qui n'ont pas d'orthographe.

— N'est-ce pas? fit Egurral en saisissant ce mouvement. Hein I quelle femme dans son genre !

Le cocher avait lu le dernier passage de cette lettre avec une tranquillité de greffier. Ce fut également sans donner le moindre signe d'émotion qu'il poursuivit de sa voix de bronze :

— Voici un cri du cœur humain. Écoutez-moi ça I — «... J'ai souffert comme on ne devrait pas souffrir. » Vois-tu ! tu seras mère un jour, tu auras un petit » enfant à toi, beau comme toi; tu l'aimeras bien, tu

-mJ^

t^l LA llOHftilB DOUÂB.

» lui donneras ton lait, tu le verras grandir, tu M » apprendras à joindï*e les hiâiiis, tù seras la Moitié i> de ièet ètrlê, tû rejgarderas piar ses yeux littipidcs, et, » quand tu rallaileràs, tu siBhtirais ion âhie «fttrer » goutte à goutte daiis ià bouchîe. Eh bieti ! eetenfaot^ > il y à uhe (ihbse, n'est^e pas? qui feenà encore plus » à toi que lui-mém<e : ce sera i»on bonheur. Tu Taii nieras mille fois mieux malheureux avec loiqu'hett- » reux ïJLvec une autre Tu sérias la tigresse de ton » petit. Tu le serrerai à Tétrangler plutôt que de le » làchef. Tu le gardems avec toi, même dans Teufer. » Tu aurafi Tégoïsibe de Taimer jusqu'à le préférera » tout, même à la félicité de sa vi« entière, si cette » félicité devait te coûtet'son sourire. La preuve, c'est » que, quand Dieu enlève leà enfants aux mères pour » les mettre dans son {paradis^ les mères se révoltent » contre Dieu-, et, si elles pouvaient les reprendre à » ce voleur d'anges, elles le feraient... » — Dieu un voleur ! soupira Ëgurral, mot consolant !... — « Moi, je n'ai pas voulu. Je n'ai pas pu» je n'ai pas » osé>. Tu m'avais oubliéev et puis, comme il n'y » avait de souffrance que pour moi, j'ai cru que tout

» était bien mieux ainsi. Je me suis résignée à too » beau sort. Bien plus^ je l'ai béni^ J'ai béni la mar*

» qtise d*atbir fait M^ idé ma fitle. J*ài baisé la main » qui te gardait. Seutenient j'ai votilu être» «ans 6niit, » dans mon coin» ton bon génie. Un jouf v tu as dis- > tiDgué quelqu'un, un jeune bocnme, Maurice*. Jd Tai » attiré cb^ moi et protégé; je fai fait parvenir ses » lettres; je vous ai arrangé un rendez-vous. Hélas 1 » c'est pour ciela^ chère enfant» que tu as vu Maurice » avec moi une nuit. Méprise affreuse qui m'a valu » ton <motde ce matin 1 Âh I j'ai été au moment de te » dire qui j'étais; mais, en voulant te sauver, je venais » de te donner le droit de me naépriser. J'avais pro- » clamé ma honte devant toi. Je me suis tue. J'ai senti » que je ne pouvais plus m^uvouer — tant que je vi- » vrais. Alors j'ai trouvé un moyen bien simple, c'est » de mourir.

L'attention de l'agent de change devint pantelante. Le tragique lecteur continua :

— «... Ce secret que je ne pouvais plus te dire^ mon » cadavre te le dira; on est bien mieux dans sa bière » pour faire de ces aveux-là. Je me suis dit : elle saura » tout; elle comprendra qu'entre elle et l'homme » qu'on lui destine et qu'elle accepte par désespoir^ il » .; a un obstacle moral insurmontable. Et puis, » morte, je ne lui donnerai ni la honte d'être ma fille,

» ni la tentation d'en être heureuse. Je pourrsd Tap- » peler mon enfant, sans craindre qu'elle me ré- » ponde: Ma mère!... » — Quelle tête et quel cœur ! exclama Egurral.

— Allez donc I dit Frémont avec une impatience fébrile.

— Voulez-vous que j'en passe? dit Egurral.

— Non, mais lisez plus vite !

— C*est que, voyez-vous, je tiens à vous distiller ça. L'émotion, c'est comme l'eau-de-vie, ça doit se boire à petits coups. Où en étais-je?... Ah! j'y suis: « ...Rosa, tu comprends maintenant à quel point ton » mariage avec cet homme est impossible. Je n'ai pas » besoin de te défendre de l'épouser. Tu sais qui il » est : hélas ! ce que je lui ai dît ce matin, je n'avais » que trop le droit de lui dire. Ce n'est pas de la haine, » c'est de l'horreur que tu dois avoir pour lui. Lader- » nière volonté de ta mère est que tu le fuies avec » épouvante! Refuse! il en est temps. La marquise, je i> le sais, ne te forçait pas. C'est toi qui as consenti. » Refuse ! refuse ! L'horrible chose qui se prépare ne » sera irrévocable que dans huit jours... » Vous voilà remercié, monsieur le baron, dit Egurral, et peu poliment.

Le talon de botte de Frémont déchirait le parquet.

— Achevez donci dit-il.

— Votre lampe charbonne. Ayez la complaisance de la remonter un peu, fit Egurral. J'ai des yeux de cinquante ans et récriture est fine.

Uagent de change, trop pâle en ce moment pour pouvoir rougir, donna un tour de clef à la lampe.

— Pardon ! dit Egurral, qui tourna la page et reprit : < ... Quant à Maurice, la fatalité s*en est mêlée. » Toi, future marquise de Neilles, tu t*es mise à aimer » le fils d'un régicide. Ah ! quel coup du sort! Mau- » rice veut briser mon rêve avec son amour. Un rêve

> pour lequel j'ai fait la nuit sur mon cœur pendant » près de dix ans ! je lui ai mis le marché à la main » et je sens que, si je vivais, je le lui mettrais encore ! » La splendeur de ta vie me rend féroce; je l'ai été, je » le serais encore. Il faut que tous les amours pren- » nent le pas du mien. Donc ne me regrette pas, il » vaut bien mieux que je meure et que je te laisse li- » bre de ta vie. Si la marquise voulait t'imposer » l'homme que tu sais, montre à la marquise le papier » qui est dans cette lettre. Elle obéira et fera tout ce

> que tu voudras. Si cependant elle continuait à ne » pas vouloir de Maurice, eh bien ! fuyez ensemble I

198 LA ËOHÈME bORÉE.

» Maurice est riche Bt je me sens, dti moins, tranquille » de ce côté!... »

— Lui me l'enlever I nous verrons bien ! murmura Frémont eh regardant la pendule et en ^ rappelant son duel dont Theure aj^prochait.

— Je ne sais pas si vous comprenez, monsieur le baron, dit Egurral, à quel poittticelte lettre est une piècie de conviction. Je n'aurais que celle-là, qu'il ne m'en faudrait pas davantage. C'est clair comme une larme. Voici la fin : « .... Es-tu contente, chère en- :» fant ? ton Maurice est bien à toi, à toi seule. Il n'aime » que toi. TU étais jalouse de moi, mon trésor! ja- » louse de la mère ! Moi qui poui" t'épargner utie toii^ nute de souffrabce donnerais de mon sàng, je t'ai » fait, sans le vouloir et sans pouvoir Fempécher, con-

> naître la jalousie iet ses tortures t ce n'était point ma » faute. Te dire pourquoi je voyais Maurice, c'eût été % te i'évéler mon secret. En cela encore je me dé-

> vouais. C'est égal. Pârdonne-mbi. On n'a pas le

> droit de faire feobffhr ceux qu'on aime, même par » amour. Tu me haïssais ! pardonne-moi t% hàiné ! jd » vài^ mn^urir.;. à trebte-tt'ôis ansl Je ne sais pas )» très-bien cotnment on se tue, mais je m'en tirerad. » Je ne veux psis te dire quel genre de mort j'ai dioisi.

» Il paraît qu'oti sotîffUé beaucoup. Mails Je regarda

> rai ton portrait pendant tout le temps et tè isourifai.

> On dit que c'est un crime- de se tuer. Aussi, mon » amour, H faudra bien prier pour moi. Promets- » moi, quand tu iras à l'église te dimartche, de parler » pour moi au bon Dieu. Tu lui demanderas de ne » pas trop me punir. Et s'il nte t'écoûte pas, eh bien ! » prie tout de même. Je tâcherai d'entendre, et çia me

» suffira. Je me souviens que tu m'as vue jouer un * » soir et que tu m'as applaudie. Vois-tu I j'ai encore » là, dans Toreille, le bruit de tes deux mains. Merci, » mon ange. Tu me trouvais donc du talent?... Je » cherche si je n'oublie rien. Tiens! je pleure. Mes » larmes mouillent tellement mes yeux, que je t'écris » sans voir. Je les laisse tomber sur ce papier et j'écris » dedans- Ah I je ne t'ai pas tout dit. Mais c'est ex- » près. Je veux que tu aies une surprise après ma » mort. Tu ne sauras à quel point on t'a aimée qu'en » te trouvant devant le lit et dans la chambre où je se- » rai morte, et qu'en voyant celui qui tè remettra cette » lettre. Tu causeras de moi avec luiv dé loin en loin. » Tu le consoleras ! car je vais lui faire bien dû cha- » grin. Adieu I adieu ! pleure^moi un petit peu, pas » beaucoup 1 ma dernière volonté ^st que tu soisbeu-

» reuse. Adieu I je vais te quitter pour toujours et » commencer une nouvelle vie. Allons ! mon petit en- » fant, car il me semble que tu as toujours six ans, » monte sur mon lit de mort, ferme les yeux à ta » mère et souhaite-lui une bonne éternité ! » — Amen I dit Egurral.

Il remit la lettre dans l'enveloppe et l'envoya rejoindre le passe-port dans les abîmes de sa personne.

Un sourd et faible sanglot, vite étouffé, fut le seul écho que la lecture de cette lettre alla réveiller, non dans la chambre, mais dans la rue.

— Ah ça ! s'écria Frémont avec une lueur d'espoir, elle est donc morte ?

Egurral s'accouda sur la table, et, appuyant son menton sur son poing, il enveloppa le baron de sa prunelle dilatée et fauve et lui dit :

— Croyez-vous à la Providence ?

— Moi ? non I

— Eh bien 1 elle est devant vous et elle vous parle. Je vais être bref. Il y a deux mois que je suis à Paris. J'ai suivi Ninon, qui me croit en Amérique. Je voulais remettre la main sur le passe-port en question. J'avais mon plan. J'ai pris mes mesures. J*ai guetté.

f ai veillé, j'ai rôdé, j'ai deviné, je l'ai. J'étais si sûr du succès que je vous ai écrit d'avance, n fallait, pour réussir, forcer une fenêtre. Cette nuit» à une heure, j'ai brisé une vitre de cette fenêtre, je l'ai ouverte et je suis entré dans une chambre pleine de fumée. Une femme s'y asphyxiait. Cette femme, c'était Ninon. Or, j'amenais avec moi Fair et la vie. La mourante se porte maintenant comme le Pont-Neuf. Il s'agit de sa fille. Elle vivra l Donc, je l'ai sauvée, je l'ai volée, j'ai filé et me voici 1 Je me résume. La chose est nette. La fille que madame de Neilles a escamotée, croyant la , maman déménagée, c'est, en bon français, votre future femme. La Ninon, votre ex-maitresse, qui aujourd'hui balaie les planches de la Porte-Saint-Martin, c'est, sauf votre respect, votre future belle-mère. Honneur aux braves l monsieur le baron. Vous allez être le gendre d'une actrice. C'est moins brillant. Mais enfin c'est encore très-gentil. Et puis la petite est si jolie! Dame! on fait des sacrifices k Vénus dans toutes les religions. Et enfin, ça flatte toujours d'avoir dans sa famille une célébrité. Gendre d'une ' artiste ! c'est un sort. On a ses entrées dans les coulisses. On peut donner des billets à ses amis; à moi^

^ par exemple I j'adore le spectacle I

— Pi&flonç sérieusei^ent ; (]|^n$ quel bul es4a Y^M ici? interrogea le bar^n.

— Nou§ y spimmes 1 f époodit le cçicl^^. Bh bien \ écoui^^, c'est simple ççimpie boajjçuf : le seul \imm de cette ]?\^stoire, c'est mol ; Is^ Ssçule preuve, je i'à Maintenant, je^ vpus propose upe affaire et j'abats (poo jeu. Vous êtes horanae d^ Boi^ree, yous^ voi^s copnaissez ^t^ bon papier : q^e crqjf^rvoiisi q^e youspuissiez décemment m'offr^r çle celui-ci ?

Le passe-port de la o^arquise avait i^ep^ru (laos la main 4*Ëgurral.

— Çoqfibien en yeu^rtu? demanda rapidement ragent de change.

— Combien m'en offrez-vous? riposta le cocher.

— C'esit à toi à, faire ton prix. Ti\ es lemarchand et je suis Facheteur.

— Soit. Je vais être de t)onue composition. Je suis sur le point de m'expatrier, hélas! oui, de partir pour New-York. Dix-huit cents lieues de mer: c'est territle ! Mais, enfin, je l'ai promis. Je veu3^ aller là m'établir et fonder un hôtel, mais un hôtel monstre: A k brèche de Roland! Quelle belle enseigne pour crier gare aux bourses des consommateurs! J'ai l'intentioa de faire les choses... là... dans le grandi saloo de

LA ^qHÊB|||^ DQI^Éf. ^3

^\kx cents couverla^ quatre billards, café, éoun^s, remises, chevayx, voitvires, tout le treipbleme^t l I*ai besoin pour cela d'un capital de... ypyons...

^ s^co^ua di^ doigt ^ quepe. de n^t qui était restée m'es 4e lui, et, tout en paraisi^ant fai^e meqtaleçc^ent sqn calcul, \\ la tendit à Frémopti q^i» avec nn^ répugnance ym\^ç mais héroïquement surmoint^, y

pui$a W^ pincée de ta^ai^*

— Je prpis, to\j^\ compta fait, continua Egurral en massait $a prise, que j'aurai a^sez de cinq cent inille francs.

L'agent de change Qt un boncl d'hou^ime engagé dans un coupe-gorge II e3$uya ses doigts sa^s par le tabac d'Egurral, et réponçlit fraidement en retournant s'adosser à la cheminée :

— Il était inutile de te déranger, mon brave, et d'exposer tes chevaux à s'e^ aller sans toi.

— Oh I rassurez-vous l ils ont leur avoine, répliqua le cocher avec ufl sourire à lui; ainsi, c'est dit, vous refusez?

— Cinq cent mille francs ! un demi-million 1

— C'est mon dernier mot. Vous refusez?

— Parbleu ! il n'y a pas de fortune qui résisterait à pe pareille broche I

— C'est la brèche de Roland I répondit Egurral en se levant à demi de sa chaise. Désolé de vous avoir dérangé si tard I ajouta-t-il.

— Écoute, reprit l'agent de change, et rassieds-toi. Tu crois me tenir, tu te trompes. Que mademoiselle de Neilles soit ou non la fille de la marquise, qu'estce que cela me fait? Elle porte son nom. J'épouse.

— Vous n'épousez pas 1 répondit Egurral en étendant sa vaste main sur le passe-port de la marquise. Vous ne vous apercevez donc pas que j'ai là sous mon poing une bombe de papier I — Une explosion, et voilà votre mariage en poussière I

— J'oflfre moitié, dit le baron.

•— Allons! il faut, je le vois, reprit le cocher, que je vous fasse toucher la bombe du doigt. Voici : Nous savons que mademoiselle de Neilles, votre future épouse, a dans son petit cœur de seize ans un amoureux de vingt-cinq ans, un M. Maurice de Vio-Aimon. — L'agent de change fit un mouvement. — Nous savons, reprit le cocher en accentuant chaque syllabe d'une pause, que Ninon connaît cet amour. Nous savons qu'en bonne mère qu'elle est, elle veut mariei' les deux tourtereaux. Il est acquis d'autre part que vous avez été ratîiaïit de Ninon et qu'en femme bon*

néte elle ne veut pas vous laisser épouser sa fille, ce qui serait un inceste de la main gauche*. Ceci admis...

L*agent de change se mordait les moustaches et se taisait.

— Ceci admis, conclut son tranquille interlocuteur, la véritable mère intervient avec le chiflfon de papier que j'ai là et invoque mon témoignage devant les tribunaux, non pas dans un mois, non pas dans un an, mais demain, après-demain, d'ici à huit jours, c'est^ à-dire avant que vous soyez marié. On doit la vérité à la justice, monsieur le baron. La justice, diable 1 le témoin prête serment de dire tout ce qu'il sait, et le dit. Je serai forcé par ma conscience de parler et je parlerai. Et puis c'est quelque chose après tout que de rendre une fille à sa mère, que d'aider au bonheur de deux amants. C'est qu'ils s'adorent, ces chers enfants 1 ils se considèrent comme bel et bien fiancés, ils se sont juré de s'aimer toute leur vie et se sont mariés devant Dieu, c'est-à-dire devant le maire éternel. C'est touchant, vrail et quand je pense que mon témoignage pourrait rendre la petite à sa mère et faire le bonheur de tout ce monde- là 1 ah I monsieur le baron 1 tenez I j'en pleure I

Et 11 arbora du fond de son pantalon de cuir un ^i^ il is

gantesque foulard de coton à carreaux rouges brunis par le tabac où il se moucha bruyamment.

— La lettre que tu viens de me lire, dit le baron^ prouve une chose, c*est que jamais Ninon vivante ne révélera son secret.

— D*abord, répondit le cocher, si elle vous yoyail épouser sa Qlle, il est probable qu'elle s*y déciderait. Et puis, vous oubliez que je suis là et que son secret n*est plus à elle. J*ai la preuve, monsieur le baron, et, si elle se tait, je parlerai, moi I Tandis que, si vous m'achetez maintenant ledit passe-port, voas pourrez dormir tranquille sur vos deux oreilles de pair de France. Plus de preuve, plus de procès. La Ninon venant réclamer sa ûUe à la marquise, sans autre pièce probante que sa parole, serait traitée de folle. On en rirait, tout le monde, la marquise, vous et moi. Il n'y aurait pas un tribunal pour croire à une telle extravagance, et elle-même ne le tenterait pas. Ce papier, c'est tout son droit. Il vous répond de son silence — et du mien.

— Cinq cent mille francs ! répéta Frémont.

— Je le sais, c'est dur à digérer. Mais, songez-y, j'ai escaladé et forcé une fenêtre, j'ai brisé une vitre, la nuit, dans une maison habitée. J'ai risqué mes pe-

LA BonftMB oonis. * S07

tits vingt ans de bagne. Ça vaut cinq cent mille francs comme un sou.

Le baron se sentait dans une griOTe puissante et rapace. Il voulait la désarmer en achetant le passe-port de la marquise, mais Ténormité de la somme Favait effrayé. Comme tous les millionnaires arrivés à la fortune par la férocité de leurs exactions sur la bourse d*autrui, il avait le culte du bénéflce. Il voulait faire Taffaire proposée par Ëgurral, mais il voulait la faire la meilleure possible. Il était décidé h disputer pied-iipied les abords de sa caisse à un si formidable assaillant. Il reprit donc avec sang-froid :

— Il dépend de moi que ce papier soit sans valeur.

— C'est mon tour de ne plus comprendre, répondit Ëgurral.

— Je n'ai pour cela qu'à renoncer h mademoiselle de Neilles, et j'y renonce. Pardieu 1 il y a d'autres filles nobles à épouser dans le monde. J'ai cinq millions. Je ne suis pas à court de marquises, ni même de duchesses.

Ëgurral regarda l'agent de change dans le blanc des yeux et lui dit, avec cette cynique autorité, qui, dés le début, avait subjugué l'agent de change :

— Tal ta! ta! des marquises! des duchesses!

toutes VOUS donneront-^Ues ce que mademoiselle de Neilles va vous donner? comment! voici... combien... dix ans, hein?... que vous préparez ce mariage-là, voici dix ans que vous chauffez cette admirable marmite dont la fumée va vous mettre sur la tête les plumes blanches du pair de France, et, au moment où vous allez être marquis de Neilles, au moment où vous tenez la petite, vous lâcheriez tout ça pour ne pas saigner vos cinq millions de cinq cents malheureux mille 'francs!... Vous en trouverez d'autres comme mademoiselle de Neilles?... plaisantez-vous? dites, voyons, retrouverez-vous la minute, la précieuse minute, cette prodigieuse minute qui n'est qu'une seconde, où le roi de France S. M. Charles X, ici présente, consentira à faire d'un agent de change un pair de France?

Le baron tressaillit malgré lui, comme un joueur d'échecs au moment où son adversaire annonce le mat.

— Or, reprit Egurral, la pairie mène à tout! Dans trois mois, vous serez duc ; dans six mois, ministre. Duc et ministre, entendez-vous bien? et vous renonceriez à tout ça! et vous vous mettriez bêtement à recommencer vos frais avec une autre héritière? avez-

VOUS encore dix ans à perdre? vous en avez cinquante-deux; dans dix ans vous serez vieux. Pas une jeune fille ne voudra de vous ; vous tousserez, vous aurez la goutte, vous serez fini, comme le comte Férand. Vous êtes déjà chauve et vous avez trois genoux, ce qui est contraire aux plus simples règles de la beauté. Allons, du coup d'œil et concluons ! Cette pelite-là, pour vous, c'est le merle blanc ! empoignezla moi tout de suite. En avant la noce I et la main aux dames !

— Baissez votre prix, dit Tagent de change d'une voix presque doucereuse.

Egurral remarqua qu'il n'était plus tutoyé et sourit.

— Monsieur Frémont, dit-il, j'ai bien Thonneur de vous saluer.

Il se dirigea vers la porte.

— Egurral ! appela l'agent de change avec un signe amical.

— Monsieur le baron ! s'écria le cocher en revenant avec empressement.

— J'accepte.

— Il y a une heure que je le sais, dit Egurral.

— Ce passe-port ?

Egurral qui, au moment de sortir, avait fait de

flft LÀ BOHÊME DORÉS.

Bouveau disparaître le parchemin, l'exhuma encore, mais avec lenteur et en n'en laissant voir qu'un de ses angles entre son pouce et son index.

— Entendons-nous d'abord, dit-il. Comment allezvous me payer ?

— Moitié tout de suite, contre la remise de ce pa^r pier, moitié dans un mois par l'entremise de mon eo^ respondant de New-York.

— Soit.

— Je n'ai pas chez moi la somme nécessaire pour le premier versement, mais je vais vous donner un bon sur LaOitte, continua Tagent de change en s'as^ seyant devant son bureau.

— De deux cent cinquante mille francs?

— Oui.

— El les deux cent cinquante mille autres ?

— Vous les loucherez à votre arrivée h New- York, répondit l'agent de change. Vous avez confiance en moi, je suppose?

— Complètement; mais vous ne trouverez sans doute pas d'objection h me donner une traite sur votre correspondant de New-York que je puisse au besoin escompter demain, si je veux. Votre correspondant de là-bas peut faire faillite, L'Amérique,

vons savez? c'est le pays des banqueroutes et des oncles. Tl me faut une garantie.

L*agent de change tourna à demi la tôte vers son complice d'un air qui voulait dire : — Il est fort!

— Donc, dit Egurral en suspendant du geste le mouvement de la plume de Tagent de change qui remplissait le papier timbré, veuillez faire les deux bons à présentation.

— C'est bien, dit Frémont.

— Et au porteur, ajouta le cocher. Je ne tiens pas à être endosseur, — pour cause. Au porteur, c'est plus commode. Je m'appelais Egurral dans mon auberge, je m'appelle Bourgaize sur mon fiacre, je m'appellerai pcul-ôlre autrement demain. Je suis ainsi fait, moi, (îonlinua-t-il en écartant son grand bras de sa poitrine. J'échappe comme ça aux curieux. J'aime les noms de guerre. C'est un goût. Quand il me pl^ît de changer de nom, c'est tout de suite bâclé, je trempe ma patte dans mon ruisseau de cocher et d'usurier, et je m'administre à volonté, du jour au lendemain, les eaux du baptême. Je prête au diable — et j'emprunte au bénitier.

— Savez-vous que vous êtes passé maître en affaires? dit l'agent de change.

— Que voulez-vous? répondit modestement le cocher. C'est si dur à gagner cette pauvre vie ! Et puis, c'est vrai, c'est une vocation chez moi. J'ai l'ambition du capital.

— Du mienT interrompit le baron en souriant

— Peut-être. Je suis né agent de change. Horace Frémont écarta sa chaise de son bureau.

— Voici les bons au porteur sur Laffitte et sur New-York, dit-il.

— Pour acquit, répondit Egurral en échangeant contre les valeurs que lui présentait l'agent de change \ le passe-port de la marquise de Neilles. j

Le baron prit le passe-port, le relut en silence et le serra dans la poche de côté de sa redingote, qu'il boutonna plus étroitement que jhmais. Quant à Egurral, son ignoble visage s'était épanoui. La lumière du mal joyeux sur une face hideuse a quelque chose de terrible. Elle dilate les yeux, elle arrondit i les coins de la bouche, elle relève le sourcil, elle enfle les joues, elle remplit les cavités, elle jette du soleil J sur la sueur du crime. C'est la beauté de Tavare en* fonçant sa main dans son coffre, c'est la splendeul de l'araignée suçant la mouche, c'est la parure ii monstrueux, c'est la bague de la griffe de Satan.

LA BOHÊME DOREB. 2f3

Egurral imita la précaution du baron, et, après avoir pris connaissance des bons au porteur et s'être assuré de leur parfaite régularité, il les confia à son portefeuille qu'il engloutit définitivement dans les catacombes de sa pelure.

Mais en môme temps il en tira avec un sourire étrange la lettre de Ninon et la posa sur la table.

— Écoutez, dit-il, vous avez été gentil. Vous vous êtes exécuté. Mais vous avez oublié un détail. Vous venez de faire une grosse faute.

— Laquelle?

— J'ai encore la lettre de Factrice. On pourrait s'en servir.

Le cocher, toujours souriant, avait sorti de sa poche son brûle-*gueule et du tabac. /

Frémont se troubla. Décidément, il avait trouvé SQn maître.

Egurral bourra sa pipe.

— Mais rassurez-vous, dit-il. Vous avez affaire à un honnête homme.

— Que voulez-vous faire de cette lettre? balbutia Frémont, que ce mot cynique fit frémir.

— Ceci ! dit Egurral en allumant la lettre à la flamme de la lampe et avec la lettre sa pipe.

tu LA BOHÊME DORiB.

Les deux coquins, le coquin d*en haut et le coquia d'en bas, se regardèrent alors de ce regard qui faisait sourire les augures. Ils étaienl liés Tun à l'autin^ La communauté de leur turpitude les faisait solidaires en les faisant complices. Le baron et le cocher,! le futur pair de France et le futur hôtelier de New- Tork, riiomme du coup de Bourse et rhomme da chantage étaient désormais compagnons de chaîne du môme crime.

— Je suis à vous à la vie et h la mort, dit mattre Egurral en présentant à Horace Frémont sa robuste poigne, que celui-ci serra.

— Si vous êtes discret, répondit Frémont, je me charge de votre fortune. Ceci n'est ^qu'un à-compte.

— Je Tespère bien, grommela Egurral entre ses dents d'un air inquiétant pour les capitaux du baron.

— El si Ninon invoque jamais votre témoignage?... demanda l'agent de change.

— Ni vu ni connu ! répondit le cocher avec une horrible singerie de barrière.

— Vous serez muet 1 insista le baron Horace.

— Comme le double fond d'une malle qui passe en douane, fit en éclatant d'un rire épais l'ancien ami des contrebandiers basques.

LA BOHÊMS DORÉE. i\b

Le baron serra de nouveau en silence et avec une fression significalive le gaut rugueux de son inteUi*-

^ût ami.

— Quand parlirez-vousT lui demanda-t-il.

— Quand il plaira h votre seigneurie I

~ Donnez-moi votre adresse, je vous enverrai mes înstructions.

— Avenue de Breteuil, numéro 6, au haut de l'escalier, la porte en face, répondit maître Ëgurral, pendant que le baron prenait Tadresse en noie. Demandez au comptoir le père Bourgaize, cocher de flacre. Cest ainsi que je m'appelle jusqu^à nouvel ordre.

— Ah ! je comprends, fit Tagent de change frappé de ce voisinage du drôle avec Thôlel de Neilles et la maison de Ninon, c*est là que vous avez tendu votre toile.

— Je me suis logé devant les mouches, répondit le cocher d'un air fin.

Il reprit avec effusion :

— Mais, maintenant, je vous appartiens corps' et biens. Egurral n'a qu'une parole. Je partirai ou je resterai, comme il vous plaira.

— Vous partirez.

— J'aime autant ça, fit Egurral. D'ici là, disposez

comme vous voudrez de ma personne — et de mon fiacre. Je vous mène gratis au bout du monde. Avezvous, par hasard, une course à faire?... ajouta-t-il avec une pantomime généreuse et magnifique digne de Robert-Macaire.

L'agent de change, au lieu de sourire à cette proposition, leva les yeux sur Egurral d'un air singulier.

Il s'était, on s'en souvient, la veille au matin, dans le pavillon du parc, engagé vis-à-vis de Maurice à se prémunir d'une voiture et d'un cocher de confiance pour emporter et faire disparaître instantanément du kiosque la victime que leur mystérieux et terrible duel devait infailliblement laisser sur place. L'importance et la rapidité des événements qui s'étaient succédé dans la journée du dimanche, l'esclandre de Ninon» la lettre anonyme d'Ëgurral, son mariage menacé d'un péril inconnu, avaient absorbé toutes les pensées de l'agent de change et lui avaient fait oublier cette mesure, qui assurait à leur rencontre tout le secret dont elle avait besoin sous peine des plus graves complications.

— Au fait, se dit l'agent de change, pourquoi pas? mes gens ne sont pas sûrs; les réveiller, à l'heure

qu'il est pour ce que j'ai à faire, serait imprudent. Puis tout haut :

— Précisément, dit-il; j*ai une course à faire.

— Maintenant ? demanda Egurral.

L'agent de change regarda la pendule et consulta sa montre. Il était deux heures du matin.

— Non, dit Frémont, à six heures.

Egurral fit la feinle de remettre son chapeau sur sa perruque et de Tôter ensuite comme pour saluer :

— Où faudra-t-il vous mener, mon prince? demanda4-il.

— Rue d'Estrée, derrière le parc de Fhôtel de Neilles.

Sur un mouvement de surprise et de curiosité de son complice, le baron reprit à demi-voix, quoiqu'ils fussent seuls :

— Écoute, je puis te considérer comme un homme à moi, n'est-ce pas? eh bien ! à six heures j'aurai besoin de toi, de ta discrétion et de ton fiacre. H y aura un homme mort à emporter. Je me bats en duel.

Egurral recula d'un pas.

— Vous... vous... battez... en... duel? interrogeat-il en accentuant d'un temps d'arrêt chacun de ces

tnots.

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