EN SURPRISE
Cependant rhonnête cocher, rentré dans son taudis, réparait les fatigues d'une nuit si bien employée, tout en sentant sous son oreiller la forme de son précieux portefeuille, d'où s'envolait à travers son sommeil pour un demi-million de rêves d'or.
n s'éveilla sur le coup de huit heures.
Il se rasa comme un marié, et, une fois son menton présentable, il le caressa avec complaisance de l'air d'un homme qui médite.
Dans quelle tenue maître Egurral allait-il se rendre chez le banquier? Il fallait que sa mise fût à la hauteur de sa fortune.
Le cocher usurier avait dans une malle tout un assortiment de bardes déposées entre ses mains, en nantissement, par la population hybride à laquelle il prêtait son argent.
Si6 LA BOHÊME DOREB.
Egurral choisit dans ses défroques disparates un habit, un gilet, une cravate et des bottes, et procéda à sa toilette, non sans avoir préalablement placé dans la poche de cAté de son habit le portefeuille auquel il avait confié son trésor.
Une fois habitlé, maître E^iirHil iè frèé»dà. Son équipement était sufBsamiheht àéaplé à la circonstance. Ainsi vêtu, il pouvait passer pour un gros propriétaire et même un hobereau des environs de Paris.
Ce u^était plus le gros homme à encolure de taureau, à ventre épais et surplo*mbant, à figure hérissév d'une barbe toujours en retard de deux ou trois jours sur le semainier ; Ëgurral avait repris sa silhouette naturelle : il était grand, musclé, dégagé et alerte.
Ayant aussi considérablement maigri, il jugea opportun de déjeuner.
Il commanda, dans le cabaret, un repas à trois ser< vices qui traversait la gamme pantagruélique des menus de barrière les jours de goguette, et allait de la soupe à l'oignon au porc frais en passant par le haricot de mouton; le tout menacé d'une averse en bouteilles qui bordait l'horizon' de la table où s'assit l'affamé et heureux cocher. Pour être plus à son aise, il avait fait dresser son couvert dans une pièce voisine
LA BOflÊMB DtmÉB. 24T
dé la salle commune et dite pompensémeai icAbvmt particulier. Ap^efidiée ndœssatre du cabaret, cette pîlftce recevait, tes luindis et tes éimanchès^ tes c6%ip(eB amoureuJL qui reteMient te ^oir et méï)Aela nftit de M filtiinguette, tecui^^ièi^ "h^èc le tradittoûoel |yotnpierv le pioâpiôu ftvee "soû iâséparabte ttoiirricè^ le Mar^ du coupe-choux et la VëAUs du^biberon. ïhéâtre des grosses pia'rlies fines^ ce cseibii^et jpartfeulter remplissait tlafti le quartier tes fonctions paterheltes de irei- 2ièttie arrondisseftient. Il répondait àce begôin si jfènéral de îa population, riche ou pauvre^ d*aUer, après boire, saiisfaii^ soti cœwr dam un do«x tétè-à^ètc et vider la dernière bouteilte dans le carquois de Cupidon. Le cabinet parliculièr est une nécessité pour la Gourtilte, aussi bien que pour te fcal de TOpéra.
Maître Egurral fit immensément honneur à sùh repas. Il etigloutit la soupe, il dévora le perc frais, il nettoya te haricot de mouton jusqu*à la suprême pomme déterre. Les bouteilles de piquette se vidèrent ^ccessivemejit et intégralement dans te tonneau des Danaïdes qui servait d*estomac à Tindividu. Pour son dessert, composé d'un morceau de fromage de Gruyère qui avait les dimensions d'une tranche de melon, maître Egurral demanda du long bouchon. Le caba-
retier lui servit, sous prétexte de bourgogne, un liquide croisé de trois-six et de bois de campéche que le cocher avala de confiance. Puis vint le tour dn café. On apporta à Egurral une véritable jatte, dont la chicorée avait simplement fait les frais. Au café succéda le petit verre avec son indispensable bain de pied. La face de mattre Egurral commença dès lors à montrer les teintes rubicondes de la vigne du Seigneur. Son nez s'illumina des feux les plus vifs, son front se marbra de taches purpurines, ses rides ressemblèrent à ces fins nuages écarlates qui glissent dans la pourpre du crépuscule, et, si £gtt^ rai, au lieu de ses petits yeux verts, eût eu Toeil unique et éclatant d'un cyclope, une mouche eût pu prendre son visage pour un magnifique soleil cour chant.
Le petit verre fut vidé comme un dé à coudre par le fortuné cocher. Il commença alors à tempêter, à sacrer, àmalmener le cabaretier qui le laissait mourir de soif. On plaça devant notre homme un carafon d'eau-de-vie qui, au milieu des vapeurs de la pipe du rude buveur, dont chaque bouffée de tabac était alternée d'une libation, se dessécha rapidement. Il fallut recourir à Fanisette, au rhum, au curaçao,
LA BOHÊME DOREB. 249
enfin à ce que la cave du cabaretier avait de plus fin, de plus délicat, de plus coûteux et de plus frelaté. Egurral buvait comme Pierre le Grand. Cet homme était joyeux. Il avait une telle ivresse intérieure de satisfaction qu'il voulait établir un noble équilibre entre son âme et son corps. Il tenait la fortune 1 lui, Egurraly le misérable aubergiste, il allait pouvoir mordre à même dans une montagne d'or 1 La vie lui apparaissait désormais comme une longue et interminable série de bénéfices. Il entrevoyait des lingots s'étagéant les uns derrière les autres. Son regard, ébloui et noyé de délicieuses perspectives, su perdait dans une colonnade de piles d'écus, et son hôtel de New- York prenait dans sa pensée les proportions épiques du Parthénon des auberges.
Les physiologistes ont observé que Thomme s'enivre également dans la joie et dans la tristesse. Dans la tristesse, dès qu'il a humecté ses lèvres de ce liquide surnommé de tout temps jus divin par les mortels et aussi par les dieux, le buveur sent son souci s'alléger insensiblement, puis s'enfuir, puis disparaître. Le poids du chagrin se dissout dans le vin, comme la perle de Cléop&tre. Les reliefs que la mélancolie prétait aux choses en les noircissant, s'estompent et s'a*
^i LA BOHÊME DORÉE.
^oucissent. On voit tout à travers ie prisme encfaahtë que le soleil agite dans la liqueur dorée. Qui ne s'est grisé» de parti pris, le matin d'un duel ou une nuit de chagrin d'amour? Une (bis gris ori est invulnérable, on est aimé. L'espérance danse de la pointe de §en pied léger sur le bord du verre, sans jamais j tomber ni s'y noyer. Boire, c'est ce que les ivrognes appellent «se mettre du vent dans la voile. % Un nuage à la fois épais et diaphane s'interpose entre l'esprit et son tourment. Le monde se métamorphose autour de nous. On résout avec facilité lés plus gros problèmes d'argent : la balance entre le doit et l'avoir s'établit avec l'équilibre que nos jàmbies commencent à perdre. Le billet à payer dont l'échéance nous démange se double doucement d'un billet de banque. Notre créancier nous prête, et, sous la lave ardeûte du vin, Clichy devient une ruine d'Herculanum. Sommes-nous gais? c'est autre chose. Quand on homme, après de longs efforts et de longues anxiétés, tient enfin l'objet de son désir, de son ambition^ de son amour ou dé sa convoitise, quand il est heureux, en un mot, il veut se persuader à lui-même que soû bonheur sera éternel. Comme là désillusion ou le revers sont probables, comme la tristesse peut rêve-
LÀ BOHiME OORÉS. 154
lir, l'homme joyeux se grise par précaution. TI de- (aande au vin la certitude de sa joie future; il achète, ^u prix d*une ou de plusieurs bouteilles, i|ne im* mense denrée qui n'appartient qu'à Dieu,— l'avenir. U boit, dans la minute présente, l'heure inconnue encore qui va sonner. Et voilà les rêves qui reviennent charmants et enchanteurs l Plus dUnquiétudes I La fortune qu'on vient d'acquérir sera inépuisable, à l'abri des faillites et des mauvaises spéculations. La femme qu*on vient de séduire n'aimera jamais que vous. Le quine qu'on vient d'avoir à la loterie n*est que le premier numéro d'un abonnement. On défie les dieux. Les augures les plus favorables sortent de chaque libation. On est riche, aimi, heureux jusqu'à la consommation des siècles. On habite un gros Pérou. On a un billet de Paradis. Demain, Tinvisible Demain, le perfide Demain parait au fond du théâtre; et vous montre, dans une gloire, toute une famille de jours gras et jpufilus qui se suivent et se ressemblent.
Vers dix heures donc, maître Ëgurral était ivre. Les bouteilles, les cruches de grès, les flacons et les verres de diverses formes se heurtaient sur la table, rudement secouée par le formidable poing du demi-
millionnaire qui, dans son allégresse, battait ainsi la mesure d'une chanson aussi féconde en couplets que la complainte du Juif-Errant. Un nuage de fumée, qui eût fait honneur à la cheminée d*un bateau à vapeur, emplissait le cabinet particulier. Mattre Egurral bourrait sa pipe, la fumait et en recommençait une autre. Que de choses, que d'images gracieuses ne dessinaient pas dans Vair les spirales du tabac pour le bienheureux Egurral 1 En ce moment, ce qu'il voyait dans ces volutes azurées , c'étaient de fantastiques tire-bouchons débouchant force bouteilles dans le salon de deux cents couverts de son futur hôtel d'Amérique. Maître Egurral supputait les recettes de chaque jour, le nombre toujours croissant des voyageurs, les bénéfices énormes qu'il prélèverait sur chaque chambre, sur chaque lit, sur chaque foar-chette. Il se voyait déjà deux fois millionnaire. Il épousait une femme aussi riche que lui, et il atteignait rapidement à une fortune colossale qui lui per* mettait de revenir en France triomphalement et de finir ses jours dans la haute banque.
— Me voilà donc riche I s'écria cet homme dont ia joie et l'ivresse firent enfin explosion dans le langage humain, je suis donc arrivé à décrocher du grand mât
de cocagne la grosse montre ! Qu'en ferai-jeî Tout 1 car je puis tout faire désormais I Un demi-million I vingt-cinq mille francs de rente à cinq pour cent! Je suis un des maîtres du monde i... J'ai dans ma poche de quoi mépriser l'humanité I A mon tourl... Oui. Tout est à moi! Tout ce qu'on désire, jeFai... Je ne suis plus vieux, je ne suis plus laid ! J'ai vingt ans et je n'ai plus qu'à paraître pour être admiré ! Je n'ai plus de rides 1 Ces pattes-là, les voilà plus propres maintenant que celles d'un enfant au maillot ! Si je veux qu'on les baise, je n'ai qu'à les tendre ! La jolie fille qu'on élève au couvent, la chair fraîche qui rougit pour un regard, je n'ai qu'à montrer mon portefeuille à la maman pour qu'on me l'adjuge en me disant merci ! Je puis avoir tout ce qui s'achète, c'est-à-dire à peu près tout ce qu'il y a de visible à l'œil nu sous la calotte du ciel. Veux-tu un ch&teau avec fermes et dépendances? parle, mon bonhomme ! Es-tu friand d'un dîner à cinq services, que tu ne feras plus? ordonne! Aubergiste, veux-tu un palais? Cocher, veux-tu rouler carrosse? Commande ! As-lu l'appétit des Yénus^ te sens-tu en humeur de libertinage? Sonne, vieux sultan, et le sexe paraîtra... Choisis^ à ton aise, entre la brune et la blonde ; ne te gène
tu 15
pas I Sur un signe de ton doigt dont tu n^àoras pas là peine de âi^crâsi^er l*ongiè, la plue Belle et là plus jeune te passeront f aûtteau du ifaâriage, fei tu y eonsêh^. C'est pour toi que Dieu a fait lié courii^ahés et les flergéd. )etté toii mouchoir, jaunfe de labàc, k tes odàlisqtiés I TU l^appêlles r ApWmb ! . . . Volé , triôhfe, escroque, IHpotel tu ie^ richô, on fei^rhera les ^uk. Te conviendrait-il, j^ar hai^ard, dé goiiteir d^ b particule et de devenir nobte côtnme Ve fol ^i toiâihià Frémont? Â Rome, on vèbd des couronhes tôtaiialeè àii ràbsûà. Achète) Te sèntitaift-tu ta dSmang^l^oil àe te faufiler dans leà honû^urs et de té faire bâcter tnembre ou président d'une pieuse cotigrégAiion quelque part? Achète I Tiens-tu à m bout ô» rUibaik apocryphe il ta boutonnière? Adiète. Te faut4l de^ flat^ teurs, des ami^, des a:dàî(ràteurs, une femilie^ du plat^vûn1;rè,de&Cb^pi$ de chapeau? Achète. As-tu k faiblesse dé passer pour un homme d'^rit, pour un homhie de génie, pour ntt grand homni^t Acftèial Tu auras, si c*est ton caprice, la première place ata banc-d'œuvre de ta paroisse; iùr rendras le pain bénite et tu pourras te passer la fantaisie de la eharité. Tu es capitaliste , sache-le ! Ciqpitaliste I quel mot miyestuéux ! comme il s'étale large-
LA BOflÈMfi D6liéfii. 9M
me&t sur la langue 1 Dans le monde, il y a les eaiHiales ; dans rhumanité, il y a les capitalistes! Àhi le beau rôlel... L'industrie^ le commerce^ les affaire^, les emprunts^ les spéculations, le crédit) tout ça, c'est là, dans ta poche 1 Tu n*as qu'à ouvrir la main pour quli en tpmbe une grande chose... L'or t puissance^ majesté, splendeur, boue sublimé!... Donc, je suis un des puissants, un des heureex d'ici-bas î Et, pardieu, je Tai bien mérité 1 Voici quarante ans que je te lorgnais, fortune! Quarante aosi En supposant que je vive Tâge d*un véritable vieux de la vieille^ j'en ai encore autant devant moi. Je me porte mieux que toutes les bétes à cornes, voire même que le diable. Pas un rhumatisme. YoyezHinoi ces bras-là 1 C'est capable d'enlever cent ans à la force du poignet. Ah ! je me sens de la marge pour un million. J'y arriverai^ oui, ^ui, je vous pondrai, mes jolis œufs d'or; je vous couverai et je vous ferai produire votre poule I... Irai-je en Amérique? Resterai-je en France?... Nous verrons, et, surtout, nous allons avoir bien soin de notre petite santé ! Nous sommes du bois dont on charpente les Mathusalem! Il n'y a rien de tel que la richesse pour vous remonter un homme! On sauverait tous les mourants si on leur faisait avaler une pièce de
vingt francs en guise de viatique. Ah ! nous allons nous en donner 1 Longue et bonne, voilà ma devise! Tous les rêves humains voltigent comme des moucherons autour de mon verre 1... je les vois. ViveTor pur et impur I... Décidément, tout ce qui vaut quelque chose a cette couleur-là : le blé, la soie, le trône, l'autel et le vin. Si la terre tourne autour du soleil, c'est parce qu'il est d*or ! . . .
Tout en parlant ainsi, Egurral, — en homme qui a le vin tendre, — avant de porter son verre à ses lèvres, le tendait d'un bras chancelant devant lui, comme s'il eût voulu trinquer avec un compagnon imaginaire. Il se figurait, sans doute, avoir devant lui le robuste porte-clefs du paradis, saint Pierre en personne, descendu tout exprès pour lui tenir tête. Depuis une bonne demi-heure, il trinquait donc ainsi dans le vide, quand, à travers les fumées de sa pipe et de sa raison, il crut sentir un véritable verre heurter le sien et entendre une voix douce et amicalement railleuse lui dire tout à coup :
— A votre santé, papa Bourgaize I
— A la vôtre, répondit le cocher.... monsieur?... monsieur?... non! pardon! madame!... Tiens lune femme en homme 1...
— Ça VOUS étonne I reprit la voix. Ça se voit pourtant plus souvent qu'un aubergiste en cocher de fiacre!...
Ces paroles firent sur Egurral Teffet d'une douche d'eau glacée. Il avait, comme les buveurs solides et les grands ivrognes, une faculté précieuse : celle de se griser lentement et de se dégriser vite. Le drôle ne concédait jamais au vin qu'une portion de son intelligence. Plus fort que la boisson, il ne se laissait pas vaincre par elle, et, même au plus ardent de la mêlée des bouteilles, il tenait à l'arrière-garde la réserve de son sang-froid.
Il replaça pourtant si vivement son verre sur la table qu'il le brisa. •
— Il paraît, continua la voix, que vous cassez aussi bien les verres que les vitres I
— Mille bombes! s'écria Egurral, devant qui suis-je ?
Le cocher se leva. En ce moment son visage perdit presque instantanément une partie de son incan-* descence. Sa paupière épaissie redevint mobile. Sa main, son geste, son regard, sa lèvre dépouillèrent l'ivresse. Il était déjà maître de lui. Pourtant, il sentait encore une vague lourdeur à la tête. L'atmo-
9M LÀ BOHÈMB DORÉB.
sphère du cabinet, empreinte de labac» lui parut un danger. Il alla à la fenêtre et Topyrii
— Je me plais à voir, poursuivit la voix, que vous n*aiinez pa^B plus la famée chez vous que chez vos voisins, et que vous ouvrez aussi lestement vos croi-' sées que les leurs.
—* L'actrice! s'éeria Egurrat en reconnaissant soa interlocutrice malgré son déguisement. -^ Elle mV vait vu ! pehsa-l-it.
— BUe**méme, répondit Ninon,
— Comment a^t^elle su mon adresse et mon faux nom? se dit Egurral, qui resta un moment aba* sourdi.
Ninon croisa Tune sur l'autre ses jambes couvertes d'un pantalon de caaimir gris clair qui s'évas^U sur une fine paire de bottes vernies. Son costume, tfèsélégant et porté avec une aisance parfaite, lui avait servi dans un charmant réle travesti, composé exprès pour elle par Alexandre Dumasi. Puis, un coudre appuyé sur la table et agitant d'une main la ohatoa d'of d-un lorgnon, elle reprit négligemment :
r*^ Qu'avez-vous fait celte nuit» monsieur la eoeher?
•^rrUlen, répondit Bgurral, qui» la^lgré l^ trois
L4 Ba^ÊMK Doi^Éy. ^%
ou quatre litres qu'U avait ^SLm Iç corps^ eut froid jusque dans ses os.
— Si, répondit Taçtrice, pardoonez-moi, Vou» axez fait quelque chose.
— Quoi doncT
— Une course 1
A ce mot, Egurral se sentit effroyablement dégrisé.
— A travers le Code pénal, reprit Ninon du même tou. ,
Egurral trembla, ^'actrice poursuivit :
— Vous vous êtes arrêté d*abord 4ovaut l'article 38?. qui punit des travaux forcés à perpétuité tout individu coupable d'un vol commis, la nuit, dans une maison habitée, avec escalade et effraction.
— Précisez, dit Egurral, décidé à faire boçne contenance.
— Je précise. D*abord, pour procéder p^^r ordre, vous avez escaladé U|[)e fenêtre, — tene^I celle que vous voyez là-bas I — (Ninon tendit )e dqigt vers la maison], puis vous avez forcé un volet, — la trace y est encore! — puis vou§ avfz brisé up carrçtau. — Les morceaux en sont encore visibles 1 *- puis vous êtes entré dans une chambre, — chez moi I — Vous êtes un misérable I...
Egurral sentit qu'il fallait faire donner la vieille garde de son aplomb.
— Eh bien I qu'est-ce que ça prouve ? fit-il ; ça prouve qu'il est bon de m'avoir dans ses amis. Sans moi, vous passiez de vie à trépas. Vous vous détruisiez ! une belle femme comme vous ! On faisait des bêtises sans la permission des voisins! On s'asphyxiait!... Du boulevard du crime à domicile! rien que ça I nous mourions en ville ! J'ai passé par là, dans le moment. Je tombais du ciel. J'ai escaladé votre fenêtre avec l'échelle de Jacob. Puis, j'ai brisé un carreau de vitre, c'est vrai, mais jamais vous n'aviez eu si besoin d'air. Je vous en ai donné, et je suis un misérable I merci du pourboire I
— Ce n'est pas tout, dit Ninon. Vous m'avez volé une lettre que j'avais à la main, et qui contenait la preuve que mademoiselle de Neilles est ma fille. En d'autres termes, vous m'avez volé mon enfant.
— Comme vous êtes injuste I s'écria Egurral. Je lui ai rendu sa mère !
— Poursuivons, dit Ninon. Vous avez encore fait autre chose?
— Quoi donc? répéta Egurral, dont la trogne se perla de sueur.
— Une seconde course*
— Àh ! dit Egurral, à qui rémolion coupait les paroles.
— Toujours à travers le Code pénal, reprit Ninon. Vous avez rebroussé chemin de Tarticle 382 à l'article 304 qui punit de la peine de mort toute tentative de meurtre avec préméditation et par guet-apens. Ainsi votre fiacre a stationné successivement devant le bagne et devant Pécbafaud.
Egurral alla à la fenêtre et la referma. La conversation prenait une telle tournure, qu'il craignait les oreilles.
Il se fit un silence de quelques secondes. Le flegme de cette jeune femme qui, de sa petite main gantée, serrait peu à peu la gorge de cette béte fauve, avait quelque chose d'indicible.
— On m'a suivi 1 dit Egurral d'une voix sourde.
— Avec intérêt, reprit Ninon.
— Voyons ce qu'elle sait, rumina Egurral à part lui.
— Tout peut s'arranger, dit railleusement Ninon. Vous m'avez volé cette nuit un papier auquel je tiens considérablement. Voulez-vous me le rendre ?
— Je ne l'ai plus.
96t^ LA lOBÊMB BOIÊI.
— Qu'en avez-vous fait ? .
-7 Je Tai perdu,
— Vous Tavez vendu ! dit Ninon d'une voix teftn nante.
-m Moi!
^ A ragent de change Fr^mo^t m\ VQU^ l'ft pajé cinq cent mille franc$ en im\ \mie^, Vune 9Uf Uh fitte, Tautre aur son oarresp^indant de NewTÏorH.
— Diable! pensa Egurral en serrant contre $a poit trine son âhar portefeuille.
-^ Ce n'e^t pas tout, reprit raetriofi ^près une ps^us^.
Continuons. Je vais être à présent tout à fait inte^igir
ble, et vûu$ apprendre V^înp'Qi ^^^ vou^ ^ve^ fait du reste de votre nuit. Donc, en quittant ma mw^fi* vous êtes allô rue du Bac, sur le siège 4« vptr^ ftaprp. Puis, vers trois heures du matin, YOU§ et le burpfti vous ave« fait une petite promenade d'^gr^ment sur les confins de la rue de V^ugirard, J'igporais fl^i'il 1 eût par li un tir- au pistolet ouvert, la p^it, aux ama-
teunsl... Il s'agissait d'e^^ayer, — n'est-ce pas? — Jç^
armes avec lesquelles Frémopt et Mt Maurice 4^ Yic- Aimon devaient se battre ce matin. Seulement, mattpe Egurral, en pareil cas, on recharge au (poins If^mW let dont on s*est servi. Vous et Pf'éqiQPt, ¥0U$ avez
LA BOQÊMS nOHPIE. 263
cru devoir omettre ce détail. Heureusement qu*U y avait avec vous quelqu'un à moi !
— Qui ça?
— Qvie vous importe! qu'|l vous sufiSse de savoir qu'à votre sortie de chez moi, vous avez été rejoint et si|ivi. J*abrége, continu^ Ninon ^*un§ voix stridente; à TOUS deux, Frémont et vous, vous avez construit un ipf^fne guet-apens. M^is, je vous le répète, on vqus surveills^it. Ecoutez et treinble? i Au moment où vous reinontiez sur votre siège, Frémont a trouvé en face de lui, dans le fiacre, mon envoyé qui lui a mis sur la poitrine le second pistolet, le pistolet chargé, et qui a fait rendre h votre associé le passe-port c|e la marquise! Que dites-vous de ce tour^là, mon maître? Ah I vous vous méle^ de remplacer la Providence I moi aussi !
— J'écoute, féppndit Egurral impassible, mais je ne tremble pas.
Ninon pour^uiyit ei) écrasait Egurrçil d'un regard froid :
— Eq raison des divers (lélits que vous avez commis cette nuit, maître Egqrral, délits qui ont eu deux témoin^ et dont il est rcçsté deis traces et des preyives, je puis voqs f^re pnvoyer d'ici à viq^t-quatrp heures
à la Préfecture, et d'ici à six mois à Toulon, Qu'en pensez-vous?...
— Bah ! fit Egurral en se levant brusquement. Et r Amérique!... J'ai vingt-quatre heures devant moi!
— Et l'extradition?...
— Je suis pincé, pensa Egurral. Donnons-nous de l'air.
Une brusque pensée avait jailli de tout ceci pour Egurral: — courir à la Banque, toucher ses deux traites, et partir. En vingt-quatre heures, il pouvait être caché, puis prendre son temps, s'embarquer et s'enfuir. Ninon devina le projet de cet homme dans son regard et dans le mouvement rapide et confiant avec lequel il porta de nouveau la main à son habit, dont le drap dessinait la saillie de son portefeuille.
— Où allez-vous? demanda-t-elle. Chez Laffilte, hein? convertir en bons billets de banque les deux lettres de change qui ont passé la nuit dans votre portefeuille? Assurez-vous d'abord qu'elles y sont encore 1
Egurral, à ce mot, eut la chair de poule. Il déboutonna son uniforme avec frénésie, saisit son portefeuille, l'ouvrit, le feuilleta et n'y trouva pas les deux traites. Alors, la fureur s'empara de lui. Il sauta sur
LA BOHÊME DORÉB. 265
une bouteille, et, la brandissant au-dessus de la tête de la jeune femme, il s'écria :
— Rends-les-moi ! ou tu es morte !
— C'est précisément pour vous les rendre que je suis venue vous trouver, répondit tranquillement l'actrice.
Egurral replaça la bouteille sur la table.
— Entendons-nous ! dit la jeune femme avec un accent impérieux. D'abord, je vous préviens que je ne les ai pas sur moi. Donc, pas de violence inutile! Elles sont en lieu sûr. Vous me tueriez que cela ne vous servirait qu'à grossir votre dossier de cette nuit. Ainsi, raisonnons et soyons calmes ! Vous avez commis cette nuit diverses fredaines qui relèvent du juge d'instruction. Il dépend de vous que je passe l'éponge là-dessus. Vous avez, en outre, gagné, puis perdu un demi-million. H dépend de vous de le ravoir.
— Comment? demanda Egurral en respirant.
— Vous l'aviez gagné en servant le baron, voulezvous le regagner en me servant?
— En servant le diable !
— Tu ne connais plus Frémont? continua Ninon, dont la lèvre en ce moment fut de marbre. Tu es prêt à dire et à faire tout ce que je voudrai?
909 LA BQuftMK noRÂ;.
— Tout, répoadit îJgurrîiK
L'actrice s'approcha du r^qu^al^le fi\^)ê!teet)ui4|t î
— Écoule. Je te ^|s ps^r ç(»ur. ^u es flfl |redin» mai^ ju- i^'çs pas ^n irRt)écUp, Tu fai§ tout c^ quj concerne tflB é|?î, poiM^ tu as ype gaiç^ terfCHr de Jr magistrature, et tu mérites du moins cet éloge qqf^ tu es incapable é^^fu criipç qontrçiire ^ ^e? ipt^rê^ Tu a^ deux buts : vivr^ longtemps g\ bien yiyr^. Ce que tp veux, c'^^t la riçhps^, et e^s^iite la, paix av^ ses doux jqiçirs,
Ëp^urr^) (it qp signe d'asseptipoent.
— pne des qualités qui tp manquent le plus radicalement, reprij raçlripe, c'est la fidélité. Ton intérêt est ton seul ms^îtfP. PqgU^ ppur Vennçjijr, fliie fois riphe tp ()çviep§ Iç Ç3n^php de tai §ébim. T» B>§ dopp susceptible d'un attaçhepient §an^ ))Qrpes que ppqr deux chQf fi§ : — t^ fortuije et ta vie. Or, à Thepre qu'U est, ta fprtppe ^\ t^ vie spnt dw^ ^^^ plains. Je les ai ppur t^ les rçpjJre. Ainsi, d'ici là, je te tiens par le licou et par le cou.
— Je n'ai risqué que les galères, dit Pgurral,
— C*^$t Gpptpst^Wp; ïpjiis, en ce cas, je tp tiens par le Ijpqp et par l'^p^ple, répopdit Nippn. Ia situation rççfci ]^ p)éflpç. ^'^i h moi t^ fPFtpnp et, çiçpn
1^ vie, ta liberté. Dqqc ton intérêt m^ Hvwi de ton
ment te (aQ)l)er 4u cie} tQute^ portes de^ qualités ç^^ar-^ mantes dont j'aurai F^traiipe. S'il y s^ dé^oF^nais da^ êtres sacrés poup toi» c'ei^t poi et Je^ mieQ^. Me désobéir ou ja^ dépl^pf). ^'est te dépouiller ou te perdre. Il me faut d*abord ton silence, et je Taur^ parc^ qu*i) te f^ut le miçp. Tu coupais ]e secret ^^ ma vie, mais j*ai le secret de ta nqi(. S} tu p^x^es, je te déoopce. Ta fqrtupe ya buh hospices et ton épaule au bagne, Ë^trce çoaiprj^?
^ Qrçlopnea;! dit Egurr^l ftvec un ineîpriiPf^W^ accent de crainte et de respect. Je $uis h vous.
— Je vais avoir besoin pour quelque tejpps, réppUdit Ninon, d'une retraite sûre, cachée, intrguYable et hor^ de f rauçe, As^tu encpre top fiuberge?
— Oui.
* — Vacante?
^ Qui.
-rr-. Ej; u]eut)lée?
-T Tpwjpprs, EUe est pu vente depujs deu^ mois.
-^ Peutr^lfiç te raçhèterai-je, répoudit Wiupfl ; m^i?
tu seras sage?...
— Comme l'enseigne, répondit ^^gurr^^l.
— Là, poursuivit Ninon, tu auras à recevoir deux voyageurs. Un jeune homme et une jeune femme. Tu auras pour eux les égards que tu aurais pour un roi et pour une reine. D'ailleurs, je serai là.
— Leurs noms? demanda le cocher.
— L'un s'appelle ta fortune et l'autre ta vie» dit Ninon.
Il y eut une pause. Le cocher vaincu avait le visage d'un chien-loup à la chaîne.
— Maintenant, reprit Ninon, voici mes ordres : Prépare-toi à partir de Paris avec moi lundi prochain. D'ici là, fais un plongeon. Qu'il soit impossible à Frémont de te rencontrer 1 Si tu échanges un seul mot avec lui, je le saurai 1
— Soyez tranquille !...
— D'aujourd'hui en huit, vers minuit, continua Ninon, tu te trouveras dans la rue d'Estrée. Il y aura là deux chaises de poste, attelées de bons chevaux. Ta conduiras l'une, un postillon à moi conduira Tautre, qui fera le même voyage que nous, mais avec quelques heures de retard sur la nôtre et par un autre itinéraire, de manière à ce qu*elle ne puisse ni nous rencontrer ni nous rejoindre.
— Où irons-nous?
— A Fauberge du Pas-de-Roland.
Ninon reprit-:
— Tes deux bons au porteur vont être touchés aujourd'hui chez Laffitte, et le montant immédiatement déposé chez mon banquier, qui l'adressera à son correspondant de Bordeaux. Ton demi-million ne sortira de chez lui que pour passer dans mes mains, et de mes mains dans les tiennes. Je te payerai par fractions proportionnées à la satisfaction que j'aurai de tes services, et, pour commencer, lundi soir, dans la caisse de la chaise de poste que tu conduiras, tu trouveras un à-compte de vingt mille francs.
— En or, interrogea Egurral avec une servilité radieuse.
Cet homme, chiffre vivant, calculait qu'il bénéficierait ainsi, grâce à la prime sur l'or, de quatre sous par louis, c'est-à-dire de quatre mille francs sur son demi-million, et que l'incident devenait pour lui une bonne affaire.
— Soit, répondit Ninon.
L'actrice resta un moment rêveuse.
— Oui, dit-elle, c'est cette auberge qu'il nous faut. C'est caché et sur la frontière, et je puis, le moment venu, en tirer un parti décisif.
970 LA QQHÊBIB UQHÉV.
Le lendemain , les journaux annoncèrent que mademoiselle Larovëre se retirait du théitm et partait pour rétranger.