LA NUIT DE NOCES
Le moment était grave pour l'agent de change.
Cet homn^e d'acier, malgré une insomnie de deux nuits consécutives remplies d'événements et d'émotions écrasantes, osa pourtant, coinme les grands capitaines et les grçin^s forbans, regarder fixement le péril qui le menaçait et le défiait.
I^e p^ril était clair. Nii^oi), rentrée en possession de la preuve du rapt de sa fille, pouvait apparaître d'une heure à l'autre chez la marquise, faire un éclat et saisir la justice de sa cqiis^,
Menacé dans 30p ambition au moment de réussir, ragent; dp change cçurut çlu plus press^. S'il n'avait plus la preuve, il avait encçre le témoin, et pouvais
s'en servir pour détruire rautorîté du passe-port p«^r mi9 déoégatioB forin^Ile. Doj^g, ce joiiH» m^me, QoiBine le soir tombait, Frémost se rendît çhes Egurral à la mmw indiquée* On répondit à Tagent de change que le père Bourg9ii?^e était parti saufî laisser d'iidresae. Fr^o^ont apprit, en outre, en r^ntraot Qbez lui, que les deux bons ^u porteur ava^^t ét^tpuçbéi^ chez Laffilte par un dou^e^twwe ^livr^Enûp,— dernière éi)iîgine,-!r )|Iaunce,àaui j^r^moif^t av^^ man^ que d^ parole dan^ le pavitloi^ p^r les rasons qu*on cqnnaît, et qui devais avoir appris pçir Oil tou^ ^aventure, ne réclamai^ p^. Fr^moQt pe Vavait p^s rencontré une seule fois, et i^'avait reçu de Ivii ni carte, ni lettre, ni visite.
C'était à n'y rien coipprendre.
Le baron attendit, sans mot dire et l'œil au guet. Il avait lu d^ns les jourps\ui^ le départ de Ninon pour J'^tranger. Pour savoir à quoi s'en tenir, il fit surr veiller les abords de la maison d^ Ninon. Cette ipaisoD avait en f ffet Tair ji^habité. Portes closes et volets fermés. Personne n'entrait. Personne ne sortait.
Fr^mont contini|$^ d'pller çbez 1^ i;i[)^rquise* Il fut pli:|S empressé et plus con^passé que jamais. Il trouva madame ^fi NeiUes fgrt ^tqnpée de \^ fugue 4e (îiï,
qui n'avait plus reparu à Fhôtel que pour y preadre une lettre déposée pour lui le lundi matin chez le concierge par le facteur. Frémont se garda bien de donner sur la désertion du jeune groom les explications lumineuses qu'il aurait pu fournir.
Madame de NeiUes, depuis quelque temps, observait Rosa. Elle n*eut pas de peine à reconnaître que la jeune fille était profondément triste. Il y avait, en outre, dans son brusque consentement à son mariage avec ragent de change, quelque chose qui intriguait vivement la marquise. Madame de NeiUes, malgré l'immense intérêt qu'avait pour elle cette union, n'était pourtant pas femme à vouloir l'imposer à tout prix à la jeune fille. Elle questionna tendrement Rosa, qui répondit que ce mariage se faisait de son plein gré et qu'elle en était heureuse. Elle questionna le baron, qui dissipa tous les doutes et tous les scrupules de madame de Neilles en lui apprenant le véritable motif dn consentement de Rosa.
— Maurice la trompait, dit-il; et elle en a eu la preuve.
— Ah ! je comprends, fit la marquise. Amour trahi, amour fini. Décidément, Rosa est un caractère, elle a de la race. Je ne la savais pas si grande dame I
Cependant les jours se succédaient. Frémont attendait toujours l'attaque de l'ennemi, qui ne donnait pas signe de vie. Le futur pair de France alla à la soirée du garde-des-sceaux, qui le congratula sur son prochain mariage.
La semaine s^écoula. Silence. Ninon, Maurice et Gil semblaient avoir soudainement disparu.
Or, Frémont s'était dit: Si je traverse ces huit jours, je suis sauvé. Une fois marié, marquis de Neilles et pair de France, je suis tout-puissant et j'attends la Ninon de pied ferme. J'étoufferai l'affaire, et, s'il y a procès, j'ai des millions!... Quant à Maurice, s'il veut une querelle, il l'aura!
Le lundi fixé pour le mariage arriva. Silence sur toute la ligne.
A midi donc, dans la chapelle de Saint-Cloud, Frémont épousa mademoiselle de Neilles.
Rosa avait passé ces huit derniers jours dans une sorte de stupeur, se laissant conduire, se laissant parer, se laissant faire. Elle n'avait rien vu, pour ainsi dire, de ce qui s'était accompli. On l'avait habillée, on l'avait faite belle, la marquise l'avait baisée au front ; elle n'en savait rien. Et pourtant, quand on lui avait parlé, elle avait répondu « Elle jadis si coquette, si sou"
cieus^ de ëà toilette «t qui devait déd ntïite eûtièlr^ à Ift cottleut d*uà rubatt, on lui eût demandé de quelle éloBè était; sa robe de àt^es, de t|del poiàt ^ùû volte de deftddite) !BUe n*(aiuraU su que dlre^ fille to'àvait, à travers sou abattement, qu'une imagd claiihB ékXk% l'esprit, cale de liaurice ia trompant. Ëite amt ddnc rempli passiveôient «oa rôle dans les diverses eéré<monies qui s'étaient succédé. Elle datait laissé mener à ia mairie, p^is àSaint-Cioud, puis à l'autel, sans oser arrêter une seule minute sa pensée sur le sat^rt-âûe terhbie auquel sa fierté brisée et son amour trahi ia faisaient consentir avec un sang-froid digne d*uné patricienne ou d'une esclave. Elle avait traversé les heures qâi vivaient de s'éoouier en se demandant par moments si ce n'était pas une autre qu'elle qui faisait tôut cela.
Madame de Neilles^ frappée de l'aoeablement de la jeune filte) lui glissa à l'toreille un mot qui, si l'on songe è l'importabee que ce mariageavait pour la marquisev fut héroïque dans sa bouche :
— Si ce mariage te déplaît, chère enfant, dit-elle à Rosa, au moment de partir pour la municipalité, parie, 11 est encore temps.
— Ce mariage me ravit i répondit Rosa.
Là MAftiift »«tBft. 175
Les feaai» onl» plas que las homflMS, eeue aorte ^'énergie qai pousse sa sacriiee. Blks apportent dias son accomplissemeot une nûdesr de folonlé ïmxolieible. Qoand elles se sont dkfé on devoir» oe detoir dût4l teor coûter leur bonheos, elks s'y jettent t?ec i'éfeiB de ia poétiq[iie Sapiio se ptédpilant dans Tablme. Ritti ne les arrfile. JBUes pdîsent dans l'action même k force d'agir. Toat en elles trouve «ne incro]fable {raîssanoe de levier. U semble qne leur faiblesse babitueHè soit une économie de fom qu'^es dépendent une fois dans leur vie. Hélas 1 c'est seulanent quand le sacrifice est accompli et que ces malheureuses victlmes d'éHes-mèmes se trouvent devant la chose qu'elles ont faite, que l'épouvante les prend. Elles ne touchent la réalité que quand la réalité les brise; Elles ne isentent que le fond du gouffre.
Le mariage de mademoiselle de NeîUes avec le baron Horace Frémoot se célébra en grande pompe dans la chapelle royale. Toute la cour y assistait. Après la cérémonie, le roi Charles X (de gracieuse mémoire après tout) daigna prendre par le bras le nouveau marquis de Neilles et le consulter dans une embrasure de fenêtre, sur la crise qui devait btentM dicter les ordonnances.
Les nouveaux époux passèrent la journée au château. Il y eut promenade et collation dans le parc réservé et le soir spectacle /?ne.
Madame la Dauphine fut la première à donner le signal des compliments sur le délicieux visage de la mariée. Sous le noble vêtement nuptial, sous ses den-' telles et cette soie blanche, sous cette couronne de fleurs d*oranger sans parfum, tristes immortelles qui symbolisent si mélancoliquement rensevelissement de la jeune fille, Rosa était en effet d'une admirable beauté, rehaussée encore par sa prodigieuse p&leur.
— Qu*a donc mademoiselle de Neilles? demandait tout bas la princesse de P... à madame de Y...; ne la trouvez-vous pas bien triste?
— C'est Teffet du mariage, répondit madame de V...: voyez-vous, ma chère, cane manque jamais 1 Quand nous nous marions, nous avons toutes Fairde croquemorts. Nous sommes tristes comme des bonnets de nuit de noces. Pure émotion 1
— On dit, reprit la princesse, que mademoiselle de
Neilles avait une passion cachée que ce mariage renverse.
— Comme vous vous trompez, ma chère I reprit madame de V.«.; elle adore FrémontI c'est ud mariage
d'inclioationl Lamarquise Ta laissée entièrement libre!
Cette conversation avait lien dans la salle de spectacle où la marquise , Frémont et Rosa occupaient une loge à droite de la loge royale. Pendant les entr'actes, le couple eut naturellement tous les honneurs de l'attention. Personne cependant ne remarqua que la nouvelle mariée portait de temps en temps et comme furtivement, non à ses narines, mais à ses lèvres, un flacon de bal caché dans son mouchoir, et dont les pierreries scintillaient à travers la batiste et la dentelle.
Vers onze heures de la nuit, la voiture de madame de Neilles rentra à Fhôtel de Tavenue de Breteuil. Qu'on juge si Horace Frémont était heureux ! Sa nomination de pair devait être le lendemain dmMoniteur.
11 adressa, pendant la route , quelques tendres paroles à sa femme, qui ne répondit que par des monosyllables fébriles, et finit par s'enfermer dans un mutisme systématique.
Cependant elle portait toujours, dans l'ombre, son mouchoir h ses lèvres.
Frémont pensait bien par moments à Tactrice, mais il n'avait plus la plus légère inquiétude. Il avait fini par s'expliquer à sa manière le silence de Ninon*
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^7B LX libÉÊME bbfiÉfe.
t\ s^ètait rappdé cette coDfesstoti supfftme oii la pa^ vre mère avouait qu'elle n'oserait jamais réelamer ses droite Le départ de Tactrice, dont Frémônt était persuadé, confirmait ce raisonnement et faisait croire à l'agent de change que, ne pouvait empêcher ce mariage, Ninon avait du moins voulu ne pas le voir.
Ainsi, Frémont était tranquille de ce côië et concluait toujours par cette péroraison sans réplique : -- Si elle bouge, gare à elle! je suis pair de France!
Quant à Mauiice, voici à peu près le monologue que s'adressait l'agent de change pendant que la voiture roulait :
— Au nombre des droits de l'homme, celui auquel il renonce le plus aisément c'est assurément celui de se baitre au pistolet, sans témoins, h cinq pas, dans une chambre. Mon gamin aura été enchanté, en entrant dans le pavillon, de trouver son duel déménagé. Qu'il ait de moi l'opinion qu'il voudra, je l'y autorise I II y a une chose qu'il ne persuadera jamais à personne, c'est que Frémont ait manqué à un rendezvous d'honneur et ait triché avec un duel. S'il jase sur mon compte, on ne le croira pas ; pas de preuve! D'ailleurs, mon Adonis est rentier, et il y a peu d'exemple qn'un joli garçon doué de vingt-oinq mille
LA BO0ÊIIS moKÉs. S7ft *
iruncs de rente ait démesurément tenu 9.w dettes de la monnaie de plomb. Il m*a paru brave, mais, comme tous les gens qui ont la vie belle, il a sans doute ses petits moments de paresse dans le courage. Et puis, qui sait ? il est peut-être Iftche 1 Je le suis bien, moi, k mes heures 1 Enfin, s*il réclame, —je le tue!,..
Comme on le pense bien, le mariage de mademoiseille de Neilles avait nécessité de grands préparatifs dans Vbôtel, qu'on avait dû approprier à sa nouvelle destination. L'aile habitée par la mariée avait été consacrée tout entière à ses appartements» et la seconde aux apparteoiients de Fépoux, La marquise s*é^ tait réservé le corps de logis intermédiaire. Les mariages, dans ces sphères aristocratiques et maniérées, où le décorum est de rigueur, ne se font pas sans une certaine étiquette. Il y aurait tout un gros livre k écrire sur les diverses formes, plus ou moins simplesi, dont s'entoure, danspos sociétés, la réunion des coqjoints : le mariage villageois, le mariage provincial, le mariage bourgeois, le mariag<) classique, le ma- ' riage patriarcal, le pariage puritain, le mariage à la française et h, Tanglaisç, enQn, in mariage cérémonieux et pompeux, autant de modes différents et cut rieux du même ?icte, qui donnent mille aspects v^^-
nés à la lune de miel, celui de tous les astres du ciel qui, par parenthèse , mérite le plus confirmation.
Un mariage qui, comme celui de l'agent de change, mettait en émoi tout le faubourg Saint-Germain et se célébrait dans les conditions exceptionnellement solennelles que Ton connaît, se rangeait donc naturellement dans les plus hautes catégories de l'étiquette. A leur rentrée à Thôtel, les mariés devaient se retirer dans leurs appartements respectifs pour changer de toilette. Puis, à une heure déterminée par les convenances, le marié, précédé d'un laquais portant deux flambeaux, devait se rendre dans l'appartement de sa femme, au seuil duquel le valet de chambre s'arrêtait respectueusement. Ce cérémonial, que la marquise avait elle-même réglé, faisait depuis quelques jours le sujet de la causerie admirative des nouvellistes du quartier, qui, de mémoire d'homme, n'avaient pas vu une pareille noce, et se racontaient tous ces détails, complaisamment dévoilés par les valets de l'hôtel au concierge et par le concierge aux voisins.
Quand les laquais de service eurent ouvert à deux battants les portes vitrées du perron devant la voiture de la marquise qui rentrait, Frémont monta donc
dans soD appartement» et la marquise conduisit la mariée dans sa chambre, convertie en chambre nuptiale.
C'était Frémont lui-même qui, par un sentinfient de convenance en apparence du meilleur goût, avait désiré que le mariage ne changeât rien aux habitudes de la jeune fille, suivant en cela Texemple de certains époux bien appris qui ne veulent pas trop dépayser leur femme à leur début dans Thymen. La même chambre, c'est presque la même vie. Mais si Ton avait pu pénétrer jusqu'au fond de Fftme de ragent de change, on aurait découvert, au lieu de cette touchante intention, un satanique rafSnement de corruption. Pour donner à la possession toute sa saveur, Foiseleur voulait Foiseau dans son nid. Le satyre voulait la nymphe dans sa grotte de soie. Or une jeune fille chez elle est deux fois jeune fille. Elle se pare de la virginité de sa chambrejte. Cet homme de fange, que Louis XY eût compris, voulait Rosa dans son parfum et la couronne d'oranger avec la branche de buis bénit. Le misérable tenait à sentir autour de lui Fombre gracieuse de tous les rêves et de tous les sommeils de Fenfant tremblante. Il tenait à dévorer toutes les nuits de la jeune fille dans sa nuit de noce
88S LA B09ÊMK l»Oll£K«
Il lui fallait le tapis sous sa pantoufle et le prie-Dieu devant son baiser.
Si Ton songe maintenant que cet homme connaisr sait l'amour de Rosa pour Maurice et la haine de la jeune fille pour lui, si l'on réfléchit qu'il se rendait parfaitement compte de la méprise du cœur de mar demoiselle de Neilles et de la jalousie sans fend£rment qui (a jetait dans ses bras; si Ton se dit qu'il savait que c'était une proie et peutrêtre une résis^taïîce qu'il allait trouver» et, qu'au lieu de l'arrêter» cette profanation était pour Frémont unç dernière et éi)0uvantable séduction, on frémira qu'il puisse se trouver de ces tas d'ordures-là dans certaines âmes!
Rien donc n'était changé dans la chambre de Rosa, excepté le petit lit, qui avait été remplacé par un lit d'apparat et d'aspect princier rehaussé d'ornements d'or et d'armoiries en ronde-bosse sculptées dans des cartouches. Toutes les bougies du lustre de cristal étaient allumées.
La chambre nuptiale était resplendissante de lumières.
Madame de Neilles, en femme de cour et en femme d'esprit, sut dire à la mariée oes quelques paroles st solennelles et si délicates que les mères seules ont le
t^en\ 4'ei)to)irer h Is^ M^ 4e clarté et de pudeur, Hqs^ ëcçuta la pifirquise en silepçe. Le yis^ge de lîi j^un^ fille $Q (Jécolpmit de plus en plus, ^t çe^ demi-ipoUf yoîléSi qui, si m^uagé^ qu'ils SQieut, t^publei^t tp^^ jour^ tam et qçllç qui les dit al celle qui }es eutead|, glissèrent sur cetle eilï'ayttnte p&lepp oomffie s\ip 1#
iB&rfef a d'une épitsiplie.
La marquise reasura uue deruiôfe foi^ 1^ ieupe fille par quelques tendresses, eX lui dit eu se petiranl; ;
-T- Voyou» I obère I sQy«a raisonna We connue vous l'avea été ju?qu*iqi ! PQpge^ que ^Q^^ ôt^s inwéel
-rr Pqs pour longtemps l s'écrit Rosa qu?ind lî\ m^pquise fut sortiOMr BJoM mariée! vous n'y pensez pi^$, ma mèrel j'appartiendrais à cet homme I je serais sa chose! je serais à lui! j'aurais pris çett(^ r^^ifitue-l^, çt je me serais rivée pour de I)on ^ pet bomme 1 je feir^is sa femme I Cest vrai, quelqu'un m'a doweindé si je Taceeptais pour époux, et j*ai répondu om, et je n'i^ pas senti mes lèvres devenir froides après ce mot«là I... C*est moi qui Tai voulut j'ai beau reprendre cette affreuse idée comme à moi, elle nie repousse et me renie!... Il y avait de Tenoena dans la chapelle et le soleil passait paF les vitraux... Infamie ! moi à lui! jl aurait le droit d^entrer dans mon ftme eomme dans
cette chambre et d'y marcher 1 Mon nom de baptême serait à lui et il me dirait ^i^l... Horreur!... Ahl comme c'est étrange de haïri... Je hais quelqu'un, moi ! qui aurait cru cela possible? qui est-ce donc que jehais?...Frémontl non,c'estMauricel... Mauricel... ah 1 malheureuse, comme tu l'aimes !
Elle reprit en tirant son flacon de son mouchoir :
— Heureusement, que j'ai tout bu 1 Elle regarda la pendule :
— Minuit moins un quart, dit-elle. J'ai commencé à sept heures. Le livre de médecine qu'il y a dans la bibliothèque dit qu'il faut cinq heures pour que la dose que j'ai prise ait irrévocablement agi. Donc quand l'aiguille sera là, — et elle approcha son doigt de fe douzième heure — je serai morte !
Elle continua en se parlant à elle-même :
— Voyons ! qu'est-ce que j'éprouve?... une pesanteur à la tête 1 j'ai comme de la glace dans tout le corps I . . . C'est bien cela ! . . .
Elle se leva.
— Pourtant, reprit-elle, je me tiens encore droite. Oh 1 la mort sera ici avant lui, j'en suis bien sûre 1 et puis la mort me voit! elle m'entend l'appeler ! elle est chaste ! c'est la grande sœur de charité !
Elle s'approcha de son prie-Dieu, et, joignant les mains vers le crucifix, elle lui cria :
— Hâtez-vous, Seigneur !
Elle se releva et se plaga devant la glace qui faisait face au chevet du Ut :
— Allons I madame la mariée 1 dit-elle avec un sourire glacé qui faisait peur dans cette bouche gracieuse, votre époux va venir I soyez prête !...
Alors, de ses blanches mains qui grelottaient, elle arracha son voile de dentelle et le lacéra avec une joie fauve, elle prit ses diamants et ses perles et les jeta sur le tapis, elle s'enleva violemment du front son bouquet de fleurs d'oranger et Fécrasa sous ses souliers de satin ; elle ôta de ses cheveux les épingles qui en soutenaient l'édifice et les laissa retomber sur ses épaules nues. Elle fut alors, sans le savoir, merveilleusement belle. Son teint s'était animé dans la colère. Ses yeux lançaient des éclairs d'orage. Son sein battait. Ses mains, toujours convulsives, erraient sur ses volants de point d'Angleterre et enfonçaient leurs jolis ongles dans les mailles délicates de la dentelle. Cette splendide parure ainsi ravagée, ces beaux cheveux en désordre, cette pâleur livide et illuminée de rougeurs rapides, avaient alors tout ce que la pu-
denr, Tindignation, la haine, l'amour et les approches de la mort peuvent ajouter d'éclat à la beauté. Après avoir violenté son âme, elle portait la première la main sur elle-même. Elle piétinait sa^ couronne, dont quelques fleurs étaient encore entières, et soa talon mignon rendait un bruit sourd sur Iç tapis. Les lambeaux de la dentelle retombaient sur sa jupe esk larges angles. Elle n*ôta pas ses gants, elle les arracha en en faisant suuter les boutons. Elle était indignée contre elle-même. Elle se vengeait de son mariage sur sa robe de noces. HUe souffletait sa parure et sa beauté devant sa glace.
Cette violente colère avait hâté l'effet du poison. Rosa sentit les premiers étourdissements de la mort. Un refroidissement brusque et général l'avertit que la fatale liqueur agissait.
Alors, ellç se laisi^a tomber sur une causeuse, au pied du lit, les bras tendus sur ses genoui, la tfite penchée sur son aeif). le visage décomposé sous ses beaux bandeaux échevelés, et regardant d'un œil d'émail immobile le reQel du Ut dans la glace. Ses paupières ouvertes, $es pupilles dilatées jusqu'au délire suivaient machinalement les jeux d*ombre et de lumière que le lustre faisait miroiter devant
elle dans les profondeurs mystérieuses du cristal.
Cependant depuis vingt minutes environ, derrière la glace devant laquelle Rosa était assise, dans une chambre dont le lustre était également allumé et qui, sauf le lit, était restée exactement pareille & celle de la jeune fille, — un homme et une femme, Maurice et Ninon, étaient debout.
Le visage de Maurice était ravagé. Ce n*était plus le brillant Bohême d'autrefois. Il était mis comme un homme qui s*habille sans savoir ce qu'il fait. Sa cravate était dénouée. Sa chemise était de la veille. Ses yeux caves et ses joues amaigries ^annonçaient une suite d'insomnies dévorantes. Il y avait une semaine que le jeune homme, ivre de jalousie, passait les nuits & mordre Toreiller de son lit.
Ninon était vêtue d'un habit de voyage de couleur sombre. Elle avait son chapeau et ses gants. Elle était tranquille, sinistre, solennelle. On n'apercevait pas son visage que cachait une épaisse voilette de dentelle iioire,*Ï!lle tenait une clef dans la main.
Sur le lit on voyait un mantelet de femme à capu-chon et sur la table une boîte d'ébène.
— Ainsi, c'est convenu? avait dit Ninon en întroduisafit Maurice dans cette chambre.
â88 LÀ BOHÊME DOHÉE.
— Oui.
— Surtout pas d'hésitation!... vous avez entendu, Gil, et vous savez .à quel homme vous aurez affaire ! . . .
— A un assassin I répondit Maurice. Cette clef !
. — Un dernier mot, continua Ninon : deux voitures de poste nous attendent en ce moment dans la rue d*Estrée, et doivent nous conduire hors de France, sur la frontière d'Espagne, dans l'auberge où ma fille m'a été enlevée. Egurral est à moi.« Je pars la première avec lui. Vous et elle vous partirez dans deux heures avec Gil, qui a ses instructions. Vous arriverez un jour après moi et par une autre route. J'ai tout arrangé. L'anniversaire du rapt de ma fille approche. J'ai fixé cette date dans ma pensée ; une fois là-bas, je frapperai un grand coup . J'aurai à moi non-seulement la preuve, mais le témoin et le théâtre de l'événement. Il ne me manquera plus que la marquise. Le moment venu, je la ferai comparaître I
— Expliquez-vous ! fit Maurice en tressaillant.
— Écoutez, répondit Ninon. Vous avez votre but, j'ai le mien. J'y tiens et j'y touche. Ce que vous allez faire est décisif. Il s'agira demain de rendre l'honneur à la noble maison de Neilles. 11 n'y aura qu'un moyen, le mariage. La tnarquise est toute-puisdante à la cour
et je sais toute-puissante sur la marquise. Or, dans un instant, cette clef va vous donner ce que vous désirez. A une condition 1
— Vous me faites trembler I balbutia Maurice. Des conditions dans ce moment-ci!...
— Vous serez marquis de Neilles? dit Tactrice.
— Ah ! répondit Maurice, jamais ! vous savez bien que c'est impossible! Cette clef!
— Engagez-vous ou allez-vous-en! s'écria Ninon.
— M'en aller! mais, malheureuse! songez que votre fille va appartenir à votre amant !
— Et vous, songez que votre fiancée va appartenir à votre rival I
Il y eut un silence.
— Décidez-vous ! reprit Ninon.
— Jamais !
En ce moment, le roulement de la voiture de la marquise revenant de Saint-Cloud et le bruit de la grille qui s'ouvrait arrivèrent jusqu'à eux.
— Ils rentrent! s'écria Ninon. Votre dernier mot?
— Jamais !
— Rosa monte l'escalier, fit l'actrice d'une voix sombre.
— Mais, misérable femme, vous vous acharnez à