L*AUBERGE DU PAS-DE-ROLAND
Huit jours se sont passés.
Franchissons cent quarante* lieues, transportonsnous sur la frontière d'Espagne, dans une gorge des Pyrénées ravinée par un torrent qui coule en tourbillonnant sous la voûte de pierre d'une hôtellerie.
Le lecteur a peut-être encore présente dans l'esprit la silhouette de cette auberge où a débuté notre récit. Si Ton n'en a pas oublié la configuration, on doit distinguer encore, quoique dans le lointain où l'ont laissée les événements, cette demi-forteresse bâtie sur un gave, et qui était pour Egurral ce que le nid est pour le vautour. On doit se souvenir qu'elle reposait sur des assises de granit, et contenait dans sa partie
inférieure un caveau percé d'une trappe qui permetlait jadis à Tancien collaborateur des contrebandiers basques d*6mmagasiner les marchandises confiées pour lui au torrent par la contrebande, et arrêtées au passage par une grille de fer.
Au moment et à l'heure où nous ressuscitons devant le lecteur Tauberge du Pas-de-Roland, son toit et sa façade, au lieu de rire au soleil d'Espagne, sont couverts du livide manteau d'un clair de lune de septembre. Tout est spectral autour de la masure. La montagne, la route, le bord des croisées, la tranche de renseigne, les barreaux des volets, les sculptures en relief de Técusson, le pavé de la cour, les tuiles du toit, la charpente du hangar, — tout est blanc. La sinistre auberge semble surgir du fond du passé avec un suaire.
Au dehors, une de ces tempêtes comme celles où Shakspeare a placé les sorcières de Macbeth, bouleverse les nuages autour du croissant de la lune. Le ciel s'agite, tumultueux, dans un ouragan d'automne. Les falaises du ravin disparaissent dans les ténèbres. L'auberge silencieuse et close à elle-même la ligne massive d'un monolithe. Le gave, plus rapide et plus violent que jamais, s'engouffre avec fracas sous la
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voûte. Descendant d'un sommet inaccessible et ignoré, il arrive indigné et menaçant des profondeurs de son escarpement. Son eau glacée et fouettée par Torage, en traversant l'auberge, Fébranle formidablement depuis les tuiles du toit jusqu'aux piliers de la voûte. Il bouillonne, il rugit, il mord la pierre avec la rage de l'élément déchaîné. Il arrache au caveau un écho terrible et tord les barreaux de la grille qui passe comme un peigne de fer géant dans cette crinière d'écume.
Si le rayon de lune qui argenté la surface de ce courant de bruit et le suit jusque dans Tétroit tunnel était un regard, ce regard verrait, dans ce moment, une chose qui n'a que Dieu pour témoin.
La trappe du caveau s'est soulevée, et sur cette ouverture est penchée la tête horrible et athlétique d'un vieillard qui fixe, sur les eaux blanches du gave« deux prunelles d'or vert.
Bientôt, soit qu'il ait distingué ce qu'il cherche, soit qu'il veuille sonder ces eaux sinistres, son bras, armé d'une gaffe de marinier, s'allonge dans le gouffre, et une voix digne de la bouche d'où elle sort prononce, en grommelant, ces paroles :
— La drôlessel aller se jeter à Teau avant de
m'avoir payé ! Si je ne trouve rien sur elle, voUà une fantaisie qui va me coûter une jolie somme !
Après avoir tâtonné quelques instants, la gaffe s'accroche en effet à la ceinture d'un vêtement dont les plis surnagent, et le lugubre pêcheur retire du courant un corps échoué le long de la grille, l'amène jusqu'à lui, le saisit et le dépose dans le caveau.
C'est le cadavre d'une femme.
Une chandelle de suif, posée dans les décombres et plantée dans une bouteille, dont elle sillonne le goulot de bavures fétides, éclaire alors un tableau que Rembrandt signerait.
D'abord le caveau. Sombre, étroit, circulaire, il sue l'humidité nauséabonde des culs de basse-fosse. Les moellons, mal équarris, qui lui iserventde murailles, ont les reflets lisses de la moisissure. Il n'a ni fenêtre, ni lucarne, ni jour de souffrance. Il est encombré de caisses vides, de sacs défoncés et de ballots dont il ne reste plus que l'enveloppe goudronnée. L'odeur du cambouis et de la pourriture se mêle, dans cet air étouffé, aux exhalaisons de la chandelle. Le grignottement des rats, occupés à ronger quelques débris derrière les échafaudages de matériaux informes qui remplissent le fond de la cave, en laisse soupçonner
les hôtes habituels. Ce qu'on peut y distinguer offre un chaos noir et indéchiffrable de choses qui n'ont plus de nom ni de figure. On dirait le cajiharnaûm de ces receleurs de bas étage qui font argent et commerce de tout. Dans un coin, une pièce d'étoffe passée à rhumidité ; dans l'autre, des douzaines de couteaux rouilles encore à demi empaquetés ; ici des jarres d'huile rancie; là, des caisses de cigares entamées, plus loin des tablettes de chocolat d'Espagne éparpillées dans une paille devenue fumier.
L'homme a retroussé ses manches et relevé sa chemise jusqu'au coude. Il s'est agenouillé devant le cadavre et le fouille.
Ce cadavre porte une robe de voyage. La lividité et la tuméfaction des traits, les yeux immobiles et fixes, les lèvres bleuies, la raideur et la lourdeur des membres, les cheveux collés par longues mèches le long des épaules et sur un visage dont, malgré cette affreuse altération, on devine encore la jeunesse et la beauté, tout annonce que la noyée est restée plusieurs heures dans le torrent.
L'homme fouille les poches et les retourne. Il est haletant. Enfin, il trouve un papier. C*est un journal de paris qui porte la date du 30 août. Il le froisse
avec fureur sans le lire, et se remet à fouiller, n trouveune lettre, la parcourt, la jette dans les décombres et recommence sa perquisition, qui s'achève an milieu d*un horrible blasphème. Il n'a pas trouvé ce qu'il cherchait.
— Pas le plus petit reçu ! s'écrie-t-il. Mille tonnerres I Vingt mille francs pour tout potage ! Je suis ruiné !...
Alors, indigné, le misérable se relève et donne un hideux coup de pied à la morte qui retombe dans le torrent, dans la tempôte et dans la paix éternelle.
Le retentissement du drame dont Thôtel de Neilles avait été le théâtre fut considérable. Il fallut Tintervention royale pour empêcher le survivant de ce duel terrible de passer en cour d'assises. On parvint cependant h étouffer cette affairer, dont les origines restèrent toujours ignorées. Seulement, la nomination d'Horace Frémont ne parut pas au Monileur. II resta ce qu'irëtait, et ce fut son châtiment.
La marquise prit le deuil, non de son héritière, mais de sa maison. Uhôtel de Neillcs fut fermé six mois, pendant lesquels la marquise passa ses journées confinée dans son appartement. Elle ne voulut pas entendre les condoléances du monde, par un de ces soubresauts d'orgueil Comme cette &me était seule capable d*en éprouver. Elle ressentait la sombre tristesse de la dernière descendante d*une des plus grandes familles de France réduite h voir un scandale attaché à son nom. Elle fit peindre en noir les cadres dorés des cinquante aïeux illustres qui représentaient la maison de Neilles, et parmi lesquels il y avait un grand veneur, trois maréchaux et un connétable. Elle envoya fondre à la Monnaie son argenterie armoriée, et fit briser son blason au-dessus de sa porte à coups de marteau.
La révolution de Juillet arriva. La marquise, alors» vendit Tbôtel de Neilles et alla porter sa décadence et les débris de sa fortune à Tétranger. Plus tard, elle se maria avec un ancien duc et pair, qui ne lui donna pas d*enfants. La maison de Neilles était finie. (830 lui avait porté le dernier coup.
Pour qui aime à suivre les actions humaines
jusque dans les dernières déductions que leur apporte la destinée, en supposant que l'infortunée Ninon eût pu un moment réaliser son rêve, l'échéance de IV vortement n'eût pas été longue, et Tactrice eût vu sa chimère emportée avec le trône et la pairie héréditaire par la révolution qui se préparait.
Ninon avait donc bien fait d'aller rejoindre dans la mort Rosa et Maurice.
Les oisifs ou les familles qui visitent les cimetières purentremarquer,pendant les premiers mois del'année 4 830, dans un des cimetières de Paris,une tombe qui ne ressemblait pas aux autres,et devant laquelle on s'arrêtait avec étonnement. C'était un carré de terrain légèrement soulevé par les deux cercueils qu'il recouvrait et entouré d'une balustrade très-simple. Il n'y avait ni pierre tumulaire, ni monument, ni même la modeste croix du pauvre. On n'y lisait aucun nom. Tout ce qu'on y voyait, c'était, posé sur le sol, un bouquet de roses de la plus grande fraîcheur. A quelque heure du jour qu'on passât devant ce tombeau, jamais on ne vit le bouquet fané; mais si l'on se fût trouvé là le matin de très-bonne heure» on eût pu
voir quelle main pieuse venait écrire tous les jours avec des fleurs Tépitaphe de Maurice et de Rosa.
Le 29 juillet 1830, les roses se fanèrent et ne furent plus renouvelées. Gil s'était fait tuer la veille sur une barricade et avait été porter à Ninon le dernier bouquet.