II
rinsoluble. Voyons, nous n'avons pas le temps de raisonner. La minute est suprême. Tenez, je vous en supplie à mains jointes, à deux genoux! tâchez d*avoir un éclair de bon sensi Ce que je vais faire est-il nécessaire, absolu? sommes-nous acculés? est-ce le salut pour vous, pour elle et pour moi?
— Parlez vite! dit Ninon.
— Et vous, comprenez vite 1 eh bien 1 c'est précisément ce que je vais faire qui terrasse votre projet dont vous n'avez pas prévu toutes les conséquences. Uhorrible nœud que vous vous croyez libre de dénouer est inextricable 1 Réfléchissez vous-même aux deux choses que vous attendez de moil Toutes deux sont prévues par la loi. L'une est qualiQée de délit, l'autre de crim.e. Quel lendemain de marquis de Neilles et de pair de France révez-vous donc pour celui qui aurait fait ces deux actions terribles?
— Vous dites? bégaya Ninon, dont le voiles'agita sous un souille haletant.
— Comprenez-vous, statue?
— Répétez! dit Ninon d'une voix égarée.
— Rosa entre dans sa chambre, répondit Maurice' avec un accent solennel.
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— Vous croyez que ce que irous allez faire anéantit le rêve de ma vie I balbutia Ninon.
— Si je le crois ! — Tenez I je vous le prouverai, plus tard, quand nous aurons le temps 1 mais dans ce moment-ci nous n'avons plus que des secondes. Ninon I Ninon I comprenez, cédez, soyez femme ! soyez grande ! que le rayon humain aimante enfin votre âme. Le rêve de votre vie, dites-vous? en voici un autre et qui vaut mieux; nous irons vivre avec Gil tous les trois dans Vasile que vous nous aurez choisi. Vous serez notre mère 1
— Leur mèrel répéta Ninon avec un mélange de terreur et d'extase.
— Nous vous aimerons! je vous aimerai 1 Rosa vous aimera !
— Vous me le promettez ?...
— Je vous le jure I
— Elle m'estimera?...
— Elle vous bénira I
— Bien vrai î
— Cette clef !
— Elle me pardonnera?
— Cette clef !
— Eh bien ! va donc I fit l'actrice d'une voix entre-
coupée de sanglots. Je cède!... je pars!... je vais vous attendre ! Reprends ta femme et rends-moi ma fiUe 1
— Merci!...
Ninon donna la clef à Maurice et sortit précipitamment.
Le jeune homme, resté seul, appuya un instant sa main sur son cœur comme pour en comprimer les battements. Puis il approcha son oreille du trou de la serrure et écouta.
Un silence profond paraissait régner dans la chambre de Rosa. Cependant, à force de prêter l'oreille, Maurice crut entendre le vague tressaillement d'une robe et une voix défaillante qui répétait à plusieurs reprises ce nom qui arriva jusqu'à lui :
— Maurice !
Comme Rosa venait de pousser ce cri, suprême appel de son âme qui s'envolait déjà de ses lèvres, la glace devant laquelle la mourante était étendue s'écarta de la muraille, tourna sur elle-même, et un homme, beau et calme comme Tarchange de l'Édeo, surgissant tout à coup devant Rosa, lui dit doucement :
— Me voici !
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Rosa regarda Maurice comme une femme qui n*est déjà plus dans la vie et pour qui le surnaturel et le surhumain sont choses toutes simples. Ni la miraculeuse apparition de Maurice, ni cette mystérieuse issue qui se révélait brusquement à elle dans sa propre chambre ne Tétonnèrent. Elle était aux avantderniéres minutes qui précèdent Tévanouissement de la vie. Elle avait le vertige de l'agonie, et le vertige comprend la vision.
Ce fut donc de l'air le plus naturel et de la voix la plus tendre qu'elle lui dit :
— C'est toi ! est-ce que tu es mort aussi ?
— Que dis-tu ? s'écria Maurice en saisissant dans ses bras sa fiancée qui s'affaissait sur elle-même.
— Mais je suis morte, moi I répondit Rosa en se levant à demi pendant que Maurice l'entraînait dans la chambre masquée.
Elle faiUit tomber à son premier pas. Maurice alors, avec une vigueur léonine, l'enleva et la déposa sur l'autre lit, dont on entrevoyait les rideaux blancs. Puis, après avoir rapidement refermé la glace derrière lui, il revint s'agenouiller aux pieds de la jeune fille en les couvrant de baisers passionnés. Il sentit alors que ces pieds étaient froids.
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— Que dis-tu?... répéta-t-il en devenant plus p&Ie que Rosa.
Rosa ne répondit pas. Ses lèvres étaient blanches» ses tempes violacées, ses mains, comme ses pieds, glacées.
— Un médecin I un tnédecin! s'écria le jeune homme en bondissant.
— C'est inutile! répondit Rosa d'une voix qui s'éteignait. Necrie pas!... n'appelle pas!... J'ai pris... ce matin... du laudanum... dans la chambre... de ma mère... Adieu... un baiser!... Maurice!... viens!... je t'aime!...
— Tuée! elle s*est tuée! s'écria Maurice hagard.
— Il le fallait bien! murmura Rosa... Oh! je suis
bien... empoisonnée, va!... ta chère... main... n'y
fera rien!... Pardon ! je te... bénis!...
Un dernier frisson agita sa robe, un soupir s'exhala de sa bouche, un calme céleste se répandit sur ses
traits ! Elle était morte.
Maurice resta un moment muet et stupide, comme si le monde se fût écroulé sur lui. Quiconque a traversé certaines consternations sait qu'elles donnent à ceux qu'elles frappent des intuitions suprêmes. Le jeune homme sentit qull n*y avait plus d'&me dans ce
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beau corps, et pendant quelques secondes on n'entendit plus que le bruit de deux mains qui se tordaient et de deux lèvres désespérées qui cherchaient à rendre la vie à ce front pur et h ces yeux morts.
Minuit sonna.
Au moment où la dernière vibration de Theure s'éteignait, le bruit d'un pas qui traversait Tenfilade des salons de Thôtel se fit entendre, et l'agent de change pénétra dans la chambre nuptiale, dont il poussa le verrou derrière lui.
Il avait quitté Thabitde cour pour une somptueuse robe de chambre de velours qui se drapait élégamment sur la poitrine, en laissant voir le jabot de batiste le mieux plissé. Une cravate de mousseline bro- ' dée, négligemment nouée autour de son cou, faisait ressortir l'animation de son visage, habituellement blême, mais qui s'était coloré aux pommettes d'un feu d'amoureux augure. Toute la journée, il avait caressé dans sa pensée le régal de l'heure charmante qui venait enfin de s'offrir à lui. Pendant la messe, à la chapelle, son œil de faucon avait questionné par de furtifs regards les virginales merveilles que la toile tte de Rosa laissait deviner s^us les dentelles. Il avait p our ainsi dire escompté en luxure les délires de la
possession. Pas une des perfections visibles de la belle enfant n'avait échappé à cette .profanation libertine que le débauché dérobait d'avance & Tépoux. H s'était , senti maître de ce trésor de grâce. Depuis le pied chaussé de satin et dont le bas à jour se colorait des transparences rosées de la peau, jusqu'aux rondeurs divines du sein, dont le corsage ne lui permettait encore d'admirer que la blancheur, Frémont avait tout apprécié du coin de la paupière avec une avidité de Lovelace. Il avait dégusté d*avance les voluptés promises à ses cinquante ans par cette nuit de paradis qu'il allait voler à Satan.
Frémont s'introduisit donc dans la chambre de sa femme du pas oblique et souple dont Méphistophélès, amoureux de Marguerite, serait entré chez elle.
Il embrassa l'appartement d'un regard. Personnel
Il fit alors d'un œil profondément surpris le tour des meubles et des murailles. Personnel
Il souleva les rideaux de la fenêtre, il bouleversa tout, il visita la ruelle du lit. Personne ! Il finil par se jeter dans le cabinet de toilette en s'écriant avec un accent inexprimable :
— Mais où êtes-vous donc, chère enfant?
— Ici! répondit tout à coup une voix sombre et sonore comme Técho du sépulcre !
Frémont se retourna, et voici ce qu'il vit :
Au lieu de la glace que connaissait Frémont, le seuil resplendissant et inattendu d'une seconde chambre inondée de lumière et qui semblait le reflet de la première devenu réalité; dans cette chambre, non plus le lit conjugal, maisf le lit virginal arraché pour ainsi dire à la nuit des noces ; sur ce lit, au lieu de Tépousée tremblante, une robe blanche immobile; au lieu d*un visage troublé, un visage inanimé; au lieu de la mariée, une morte; enfin, sur ce seuil, Maurice affreusement pâle, debout, et un pistolet dans chaque main.
Frémont s'était arrêté bouche béante et les deux bras rejetés en arrière, sans pouvoir articuler une syllabe, regardant, voyant et ne comprenant pas. Maurice, immobile, avait sur la lèvre et dans le regard ce je ne sais quoi de suprême et de menaçant que les peintres prêtent aux soldats des phalanges célestes. Rien ne lui manquait pour l'entourer en ce moment d'un prestige prodigieux : il avait l'apparition, le nuage et la foudre.
Il y avait là pour Frémont un tel changement à
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vue, ane telle péripétie de choses impossibles et de choses évidentes, qu'il se crut ivre. Ses yeux, à la fois convaincus et incrédules» lui présentaient, comme dans rivresse, la double image de tout ce qu*il voyait : deux chambres, deux lustres, deux hommes, et enfin, dernière et formidable illusion d'optique, la mort remplaçant la nuit et deux fois présente devant lui, dans le cadavre de Rosa et dans la main de Maurice 1
— Qu'est-ce que tout ceci veut dire? balbutia-t-il anéanti, en reculant de trois pas.
Maurice, pour toute réponse, tourna la tôtç vers la jeune flllo. ,
— Celle que vous croyiez votre femme, dit-il^ est maintenant couchée sur un lit de noces où Tun de nous deux va la rejoindre I
Frémont voulut répondre. Les paroles se figèrent sur sa langue.
— Morte I s'écria-t-il enfin.
— Mortel répondit Maurice.
n y a des désespoirs qui ne pleurent pas. Ce sont les plus terribles. Sans bornes comme le désert, ils ont l'effrayante aridité des larmes.
les yeux de Maurice étaient secs et flamboyants.
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•— Le sauveur est arrivé trop tard, dit^il, mais le vengeur arrive à temps !
La réflexion n^avait pas tardé à succéder dans Tesprit de Tagent de change h, la stupeur. Tout en pion* géant les yeux dans cette chambre fantastique qui s'ouvrait pour la première fois devant lui, il avait aperçu et reconnu le portrait de Ninon. Il eut alors un trait de lumière et entrevit le mystère de cette porte qui donnait dans la maison de la mère de la jeune fille.
Néanmoins, en dépit de cette révélation, Fagent de change n*en pouvait croire ses yeux et se demandait toujours s*il était ou non le jouet d*un rêve.
Maurice fit un pas en avant qui fit faire à Frémont un nouveau pas en arrière.
— Monsieur, dit le jeune homme, voici huit jours que je vous attends. Nous avons, si je ne me trompe, une querelle h vider ensemble. Je sais qui vous êtes, vous êtes un bandit. Mais j'ai la faiblesse de vouloir m'assurer si, au lieu de sang, ce n*est pas par hasard de la boue que vous avez dans les veines. Donc, je consens à me battre avec vous. Les conditions de notre rencontre restent les mêmes. Nous devions nous battre sans témoins : nous sommes seuls ; dans une
chambre : œlle-ci vaut le pavillon. Il n*y a dans ces conditions qu'une différence ; mais ce n'est pas moi qui en ai eu Tidée, c'est vous I Le pistolet que vous avez déchargé est resté vide. Nous n'avons donc ici qu'une balle pour nous deux. Vous aviez voulu m'assassiner. J'aurais dû vous tuer. Je Favais promis. Mais je ne suis pas de votre espèce et j'aide l'honneur même pour les lâches !
Maurice s'avança de nouveau. Frémont recula encore'et sentit le mur derrière lui.
— Une de ces deux armes contient la mort, dit Maurice, et je ne sais plus laquelle. Choisissez I
L'agent de change, tout bronzé qu'il était, se trouvait plongé dans cette sorte d'affaissement moral qui succède à l'énormité de certaines épouvantes. Cependant il secoua rirrésistible fascination de cette catastrophe qui transformait ainsi sa nuit d'amour (et de quel amour!) et il mesura la situation avec sa lucidité accoutumée. Il était veuf, il est vrai, mais pair de France. Plus que jamais donc il tenait à la vie. Il jeta vers la porte par laquelle il était entré un regard que Maurice intercepta.
— Choisissez, reprit Maurice, ou je vous tue ! Frémont sentit qu'il fallait obéir.Il regarda les deux
armes, les reconnut, et un sourire d'espoir farouche releva le coin de sa lèvre. Il avait entrevu une issue favorable pour lui. Dès lors, il retrouva Tattitude confiante du scélérat que la fortune a toujours servi. Du moment que le succès était possible, il y codiptait. Pour qu'il se courbât, il fallait que le péril fût sans ressource. Ici, il pouvait encore espérer. Avoir la main heureuse, et tout était dit.
Les deux adversaires se tenaient donc debout Fun devant l'autre. Les sombres flammes de la haine se croisaient dans leurs yeux. Tandis que Maurice enveloppait ragent de change d'un réseau de regards fulgurants, Frémont avait repris l'aplomb d'un joueur qui a toujours gagné et que les cartes connaissent. Satan s'était redressé devant l'archange.
Le spectacle que présentèrent alors ces deux chambres, l'une virginale, l'autre nuptiale, avait quelque chose de solennel et d'indescriptible. C'était d'abord un mélange de parfums, de silence, de lumière, de soie, d'or, de jeunesse, de richesse et de terreur. Dans Tune errait et flottait encore le groupe charmant et épouvanté des seize années de Rosa. Son livre d'heures sur son prie-Dieu, sa broderie à demi ployée sur la table, ici un éventail, là un album, sur le tapis
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une couronne de fleurs d^oraoger brisée, des lambeaux de dentelle, des bijoux épars, et enfin le face* à-face de Maurice et de Frémont ayant entre eux une paire de pistolets. Dans la seconde chambre, le spectre éclairé et tragique de la première, Tair frais et humide de la solitude parée, une atmosphère de cave éblouissanté, la p&le image de toute une existence, Tombre de la vie de Rosaet son cadavre l Dans Tune la mort, dans Fautre un duel à bout portant. Il semblait que la porte ouverte qui les séparait fût un battant de la même tombe, et que la pendule fût dans toutes deux à l'heure de Téternitél
Si l'on se rappelle qu'une semaine auparavant, jour pour jour et heure pour heure, ce môme lit sur lequel Rosa venait d'expirer avait failli recevoir le dernier soupir de Ninon, on se demandera s'il n'y avait pas là plus qu'un caprice et presque une volonté du destin. On eût dit que ce lit tragique n'avait pas voulu perdre le pli du linceul ; que, la mère lui ayant échappé, il avait attiré à lui la fille, et que le Suicide était resté, dans l'ombre, en sentinelle à ce chevet.
L'agent de change avait pris dans la main de Maurice un des pistolets.
— n me semble que j*ai le bon I fit-il en soupesant son arme.
— Croyez-vous ? répondit Maurice.
Ils se posèrent le canon de leur arme sur le cœur et
pressèrent ensemble la détente.
La marquise et les domestiques endormis dans Fhôtel se réveillèrent au bruit d'une détonation.
Le lendemain, tout Paris parlait et les journaux étaient remplis des détails d'une épouvantable tragédie qui venait d'ensanglanter l'hôtel de Neilles.