‹ La Bohème galanteChapitre 1 sur 71 · La Bohème galante · texte numérisé non relu

La Bohème galante

La grande famille littéraire a suivi pieusement le convoi funèbre de Gérard de Nerval. A quoi bon répéter les circonstances de sa fin tragique? Cette âme si douce n'est pas responsable de la mort violente qui Ta délivrée ; la fatalfté a tout fait. Imitons les anciens, qui jetaient un voile sur la tête des victimes désignées par le sort au sacrifice. Ne faisons pas de bruit autour de la tombe de celui dont la vie fut si muette, si vague, si glissante.... 0 terre ! sois-lui légère ! dit une épitaphe grecque, il a si peu pesé sur toi !

Qui n'a connu parmi nous, et qui n'a aimé à première vue ce poëte au sourire d'enfant qui regardait le monde avec des yeux aussi lointains que les étoiles?

La poésie n'était pas pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle doit être pour les autres, une lyre qu'on prend, et qu'on dépose pour vaquer aux choses extérieures; elle était le souffle, l'essence, la respiration même de sa nature.

Lorsque la première jeunesse est passée, il vient un moment où la Muse, comme la nourrice de Juliette, frotte d'absinthe le hout de ses seins, pour sevrer ceux que son lait enivre, les avertir que tout n'est pas poésie en ce monde, et les renvoyer aux 'soins et aux soucis de la vie active. Gérard de Nerval ne connut jamais cet amer sevrage des désillusions. Ses amis les plus intimes nous le montrent commençant presque au sortir du collège cette existence fantastique qui planait sur la réalité, sans s'y reposer. Jamais il né s'inquiéta de l'avenir, du lendemain, du pain quotidien; l'argent était trop lourd pour sa main fébrile; elle ne savait tenir que cette cîiose légère comme l'oiseau dont elle est tombée : la plume du poëte et du conteur. On eut dit qu'il avait fait vœu de pauvreté, avant d'entrer dans la vie, entre les mains de la divinité du rêve.

Dès ce temps-là, on remarquait en lui un instinct mobile et nomade qui depuis ne fît que grandir et se développer. Il aimait le voyage, le changement de lieu, la course aventureuse et sans but; il s'enfonçait avec volupté dans la fuite, ses départs ressemblaient à des évasions. On le cherchait, on le demandait, on s'inquiétait de son absence; quelque temps après on le voyait revenir souriant , effaré, ravi, comme s'il revenait du pays des fées.

Il alla de bonne heure en Allemagne; il y retourna souvent; il en parlait la langue, il savait par cœur ses poètes et ses philosophes; ce fut là, peut-être, un des malheurs de sa destinée. Il faut avoir la tête forte et l'équilibre sûr pour descendre impunément dans le puits de la science germanique; il en sort

des vapeurs qui troublent et qui enivrent. L'Allemagne est le pays des hallucinations de l'intelligence; l'ombre de ses antiques forêts contemporaines de Tacite obscurcit encore son génie; elle y a laissé des traînées de vertige et d'obscurité. Gérard , si disposé déjà aux idées mystiques, subit l'influence de ses doctrines ténébreuses; son esprit s'enfuma de mystagogie et de sciences occultes ; il sortit des universités et des tavernes de la jeune Allemagne dans l'égarement de l'écolier du Faust, après la consultation que vient de lui donner Mépbisto.

Plus tard, il partit pour l'Orient avec quelques pièces d'or dans sa poche; mais plus sa bourse était légère, plus il allait vite. Il avait la confiance touchante de ces premiers croisés qui partaient, eux aussi, pour la Palestine, sans vivres, sans armes, sans vaisseau, et demandaient, dans leur simplicité, à chaque bourgade qu'ils apercevaient : « N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons?» 11 a raconté lui-même, dans un livre qui est un chef-d'œuvre, les fantasques aventures de ce pèlerinage. D'autres relations complètent son récit, et nous le montrent s'acclimatant en Egypte au fatalisme et à la frugalité du désert, errant comme les derviches des Mille et une Nuits, couchant dans les bazars parmi les chameliers des caravanes, s'enivrant de soleil, de paresse et de liberté.

Là encore l'air du lieu lui fut malsain et funeste. Son séjour au Caire, la capitale du magisme et de la cabale de l'Orient, exalta ses tendances vers l'inconnu. La vieille Egypte communiqua à ses idées la plaie des ténèbres dont Moïse l'a frappée jadis. Les sphinx du Nil achevèrent ce que les fées du Rhin avaient commencé. Ses rêves s'embrouillèrent, son imagination tomba dans l'incohérence ; les dieux païens, les génies arabes, les démons du Talmucl, les esprits des légendes, tous les rêve-

nants des mythologies défuntes, vinrent y faire leur sabbat, comme sur les ruines d'un temple écroulé.

Il y a douze ans, la maladie spirituelle qui couvait en lui éclata au dehors par une explosion violente et soudaine. La science parvint à le calmer ; mais il ne guérit jamais bien de cette première crise. Ce don fatal d'abstraction de la terre qu'il possédait à un si haut degré, son mélancolique parti pris de vivreen dehors de la vie réelle, des lectures, des études, des recherches et. des idées fixes bizarres, surexcitèrent de plus en plus ses dispositions maladives. 11 ne fuyait pas le monde, mais il vivait sur la lisière, pour ainsi dire, rôdant autour delà société d'un air étranger, et toujours ayant derrière lui un champ de liberté vaste comme la mer, dans lequel il s'échappait au moindre froissement, comme un captif qui s'éloigne d'une côte hostile à force de rames. Ses amis avaient beau le suivre du cœur et du regard, ils le perdaient de vue pendant des semaines, des mois, des années. Puis, un beau jour, on le retrouvait par hasard dans une ville de l'étranger, ou de la province, ou plus souvent encore en pleine campagne, songeant tout haut, rêvant les yeux ouverts, attentif à la chute d'une feuille, au vol d'un insecte, au passage d'un oiseau, à la forme d'un nuage, au jeu d'un rayon, à tout ce qui passe par les airs de vague et de ravissant. Jamais on ne vit folie plus douce, délire plus tendre, excentricité plus inoffensive et plus amicale. S'il se réveillait de son sommeil, c'était pour reconnaître ses amis, les aimer, les servir, redoubler envers eux de dévouement et de bienvenue, comme s'il avait voulu les dédommager de ses longues absences par un surcroit de tendresse.

Chose étrange! au milieu du désordre intellectuel qui. l'envahissait, son talent resta net, intact, accompli. Les fantaisies de son imagination prenaient, en se reflétant sur le papier, des.

formes aussi pures que les empreintes des camées antiques. Il dessinait ses rêves avec un crayon presque raphaélesque d'élégance et de légèreté. Vous souvenez-vous de cette jeune fille de Sycione à laquelle Plutarque attribue l'invention de la peinture? Un soir, elle vit l'ombre de son amant vaciller sur le mur, à la , clarté de la lampe ; elle prit un charbon éteint dans le trépied domestique, courut à la vague image et l'enferma dans un pur contour. Ainsi Gérard dessinait nos chimères, colorait desfamlômes, mais d'une main toute grecque et d'un style sobre et clair comme la ligne d'une fresque de Pompeïa. On devine •pourtant le point de vue fantastique sous lequel il peignait les figures de ses romans et de ses poëmes, à je ne sais quel jour de lune qui les éclaire. Ses Femmes du Caire, ses Filles du Feu, elles vivent, elles sont charmantes; mais l'impondérable légèreté de leur démarche trahit leur surnaturelle origine. Elles vous apparaissent baignées et llottantes dans le fluide diaphane de l'évocation magnétique ; leurs yeux brillent de l'étrange scintillation des étoiles; leurs pieds rasent la terre, leurs gestes expriment des signes mystérieux, leurs costumes mêmes tiennent de la nuée et de l'arc-en-ciei. Chut! parlez plus bas, ou, comme la fiancée de l'Alhano de Jean-Paul, elles vont s'évaporer, se fondre, et se résoudre en une larme tiède qui vous tombera sur le cœur.

Cependant, il y a quelques mois, l'esprit de Gérard subit une seconde éclipse. Dés lors, il fit nuit dans sa tête, mais une nuit pleine d'astres, de météores, de phénomènes lumineux. Son existence ne fut plus qu'une vision continue entrecoupée d'extases et de cauchemars. Lui-même a raconté les mystères de sa vie rêveuse dans cet étonnant récit intitulé : Aurélia, ou le Rêve et la Vie, qu'une Revue publiait le mois dernier. C'est une apocalypse d'amour, le Cantique des cantiques de la fièvre, la die-

té8 d'un fumeur d'opium, l'essor d'une âme qui monle au ciel avec des ailes de chauve-souris, un mélange ineffahle de poèmes et de grimoires , de fantasmagories et de ravissements. Pourqui sait lire, il était évident que l'esprit qui concevait de tels rêves n'appartenait plus à ce monde, qu'il avait franchi depuis longtemps la porte d'ivoire; et que, pareil à ce moine espagnol qui sortait la nuit de son sépulcre pour aller achever dans sa cellule une exégèse commencée, lui, s'échappait de l'empire silencieux des songes pour venir les raconter à la terre. Aussi l'admiration qu'éprouvèrent ses amis à la lecture de ce chef-d'œuvre en démence fut-elle mêlée de pressentiment et d'effroi.

Personne cependant ne s'attendait à la catastrophe de sa mort. Son ivressse morale était si douce, si calme, si résignée ! On comptait pour lui sur l'ange qui guide les pas des enfants, et qui promène par la main les somnambules au bord des toits et des précipices. La maladie a trompé la surveillance de l'invisible gardien; elle a profité d'un moment où il détournait la tête pour l'enlever brusquement. Paix à cette âme en peine del'idéal! puisse-t-elle avoir passé sans transition des vains songes de beauté qu'elle poursuivait ici-bas à la contemplation de l'éternelle Beauté! puisse cet esprit errant qui ne connut jamais le repos s'être fixé dans la Lumière qui ne s'éteint pas.

Il est mort, on peut le dire, de la nostalgie du monde invisible : ouvrez* vous, portes éternelles! et laissez entrer celui qui a passé son temps terrestre à languir et à se consumer d'attente sur votre seuil.

Que sa triste fin enseigne la sérénité et la force aux rêveurs, aux chercheurs, aux mélancoliques, à tous ceux que la vie dégoûte et qui aspirent aux choses éthérées ! La loi delà pesanteur qui fixe au sol les pieds humains doit gouverner le monde mo-

rai comme elle régit l'univers physique. Regardons l'infini, mais ne nous penchons pas trop sur le parapet de réalité qui nous en sépare, l'abîme attire; il appelle!.., Il faut savoir plier à temps son bagage de chimères, et se mettre, dépouillé de rêves, mais tranquille et résigné, à la suite des autres hommes.

Page 1