A ARSÈNE HOUSSAYE
0 Primavera, gioventîi de Tanno
Bella madré di iîori, D'herbe nôvelle e di novelli amori;.
Tu torni ben, ma teco JNon tornano i sereni E fortunati di délie mie gioie :
Tù torni ben, tù torni, Ma teco altro non torna, Che del perduto mio caro tesoro Che délie mie care et felici gioie La rimembranza misera, e dolente!...
Le cavalier Guarini (Pastor fidc).
Mon ami, vous me demandez si je pourrais retrouver quelques-uns de mes anciens vers, et vous vous inquiétez même d^pprendre comment j'ai été poëte, longtemps avant de devenir un humble prosateur. — "Ne le savez-vous donc pas? vous, qui avez écrit ces vers:
Ornons le vieux bahut de vieilles porcelaines Et faisons refleurir roses et marjolaines.
LA BOHEME CALANTE.
Qu'un rideau de lampas embrasse encor ces iits Où nos jeunes amours se sont ensevelis.
Appendons au beau jour le miroii' de Venise. Ne te semble-t-il pas y voir la GydaKse Respirant une fleur qu'elle avait à la main Et pressentant déjà le triste lendemain?
P R EMIER CHATEAU
Rebâtissons, ami, ce château périssable Qu'un premier coup de foudre a jeté sur le sable. Replaçons le sopha sous les tableaux flamands Et pour un jour encor relisons nos romans.
C'était dans notre logement commun de la rue du Doyenné que nous nous étions reconnus frères — Arcades anibo, bien près de l'endroit où exista l'ancien hôtel de Rambouillet.
Le vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres, nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut d'une échelle, où il peignait sur un des quatre dessus de glace un Neptune, — qui lui ressemblait! Puis, les deux battants d'une porte s'ouvraient avec fracas: c'était Théophile. Il cassait,
en Rasseyant, un vieux fauteuil Louis XIII. On s'empressait de lui offrir un escabeau gothique, et il lisait, à son tour, ses premiers vers, — pendant que Cydalise P% ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.
Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.
Vous l'avez bien dit :
Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons
Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons,
Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre?
Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale.
Quels temps heureux ! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées, — on jouait de vieilles comédies, ou mademoiselle Plessy, étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle : — c'était celui de Béatrice dans Jodelet. — Et que notre pauvre Edouard Ourliac était comique dans les rôles d'Arlequin1 !
Nous étions jeunes, toujours gais, quelquefois riches... Mais je viens de faire vibrer la corde sombre : notre palais est rasé. J'en ai foulé les débris l'automne passé. Los ruines
* Notamment dans le Courrier de Naphs, du théâtre des grands boulevards.
8 LA fcOllÈME GALANTE,
mêmes de la chapelle, qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme s'était écroulé un jour, au dix-septième siècle, sur onze malheureux chanoines réunis pour dire un office, n'ont pas été respectées. Le jour où Ton coupera les arbres du manège, j'irai relire sur la place la Forêt coupée de Ronsard :
Écoute, bûcheron, arreste un peu le bras : Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ; Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force, Des nymphes, qui vivaient dessous la dure écorce.
Cela finit ainsi, vous le savez :
La matière demeure et la forme se perd î
Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour, encore assez riche pour enlever aux démolisseurs et racheter en deux lots les boiseries du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de Nanteuil ; le Watteau de Vattier, signé; les deux panneaux longs de Corot, représentant deux Paysages de Provence ; le Moine ronge, de Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue l, qui dort; les Bacchantes, de Chassériau, qui tiennent des tigres en laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, en costume régence, — en robe de taffetas feuille morte, — triste présage, — sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. L'affreux propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée,
1 Même sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor Hugo.
LA BOHÈME GALANTE. i]
mais sur ia tête duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois. — Je bénis le sentiment d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile.
De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le Siège de Lérida, de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut, précédée par des violons ; ni les deux petits Paysages de Rousseau, qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz, une maréchale poudrée, en uniforme Louis XV. — Quant à mon lit Renaissance, à ma console Médicis, à mes buffets *, à mon Ribeira 2, à mes tapisseries des quatre éléments, il y a longtemps que tout cela s'était dispersé. — Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac. — Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.