‹ La Bohème galanteChapitre 16 sur 71 · MUSIQUE · texte numérisé non relu

MUSIQUE

Voyez, mon ami, si ces poésies déjà vieilles ont encore conservé quelque parfum. — J'en ai écrit de tous les rhythmes, imitant plus ou moins, comme Ton fait quand on commence. Il y en a encore bien d'autres que je ne puis plus retrouver: une notamment sur les papillons, dont je ne me rappelle que cette strophe :

Le papillon, fleur sans tige

Qui voltige, Que Ton cueille en un réseau; Dans la nature infinie,

Harmonie Entre la fleur et l'oiseau.

C'est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l'air du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c'est que les odelettes se chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du Roman comique :

« Nous entendîmes la servante, qui, d'une bouche imprégnée d'ail, chantait l'ode du vieux Ronsard :

Allons de nos voix

Et de nos luts d'ivoire

Ravir les esprits ! »

Ce n'était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de sorte qu'elles ne sont nullement lyriques. L'avant-dernière : «'Où sont nos amoureuses? » est venue malgré moi sous forme de chant; j'en avais trouvé en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire noter, et qui a été trouvée très-concordante aux paroles. — La dernière est calquée sur un air grec.

Je suis persuadé que tout poëte ferait facilement la musique de ses vers s'il avait quelque connaissance de la notation. Rousseau est cependant -presque le seul qui, avant Pierre Dupont, ait réussi.

Je discutais dernièrement là-dessus avec S***, à propos des tentatives de Richard Wagner. Sans approuver le système musical actuel, qui fait du poëte un parolier, S*** paraissait craindre que l'innovation de l'auteur de Lohengrin, qui soumet entièrement la musique au rhythme poétique, ne la fît remonter à l'enfance de l'art. Mais n'arrive-t-il pas tous les jours qu'un art quelconque se rajeunit en se retrempant à ses sources? S'il y a décadence, pourquoi le craindre? s'il y a progrès, où est le danger?

Il est très-vrai que les Grecs avaient quatorze modes lyriques fondés sur les rhythmes poétiques de quatorze chants ou chansons. Les Arabes en ont le même nombre, à leur imitation. De ces timbres primitifs résultent des combi-

naisons infinies, soit pour l'orchestre, soit pour l'opéra. Les tragédies antiques étaient des opéras, moins avancés sans doute que les nôtres; les mystères aussi du moyen âge étaient des opéras complets avec récitatifs ; airs et chœurs; on y voit poindre même le duo, le trio, etc. On me dira que les chœurs n'étaient chantés qu'à l'unisson, — soit. Mais n'aurions-nous réalisé qu'un de ces progrès matériels qui perfectionnent la forme aux dépens de la grandeur et du sentiment? Qu'un faiseur italien vole un air populaire qui court les rues de Naples ou de Venise, et qu'il en fasse le motif principal d'un duo, d'un trio ou d'un chœur, qu'il le dessine dans l'orchestre, le complète et le fasse suivre d'un autre motif également pillé, sera-t-il pour cela inventeur? Pas plus que poëte. Il aura seulement le mérite de la composition, c'est-à-dire de l'arrangement selon les règles et selon son style ou son goût particuliers.

Mais cette esthétique nous entraînerait trop loin, et je suis incapable de la soutenir avec les termes acceptés, n'ayant jamais pu mordre au solfège. — Voici des pièces choisies parmi celles que j'ai écrites pour plusieurs compositeurs.

LE ROI DE TilULE

Il était un roi de Thulé, A qui son amante fidèle Légun, comme souvenir d'elle, Une coupe d1or ciselé.

C'était un trésor plein de charmes Où son amour se conservait :

A chaque fois qu'il y huvait Ses yeux se remplissaient de larmes*

Voyant ses derniers jours venir, 11 divisa son héritage, Mais il excepta du partage La coupe, son cher souvenir.

Il fit à la table royale Asseoir les barons dans sa tour; Debout et rangée à Tentour, Brillait sa noblesse loyale.

Sous le balcon grondait la mer.

Le vieux roi se lève en silence, il boit, — frissonne, et sa main lance La coupe d'or au flot amer!

ïl la vit tourner dans Teau noire, La vague en s'ouvrant fit un pli, Le roi pencha son front pâli...

Jamais on ne le vit plus boire.

Faust.

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