ODÉON. - PORTE-SAINT-MARTIN
Le Vieux Cossul, de M. Ponroy. — Les Mystères de Paris/
Sifflets à FOcléon, sifflets à la Porte-Saint-Martin : voilà où en est l'art dramatique pour le moment. I/Odéon a voulu renouveler le grand succès de Lucrèce; ambition légitime. Il en a donné une seconde, plus riche, plus ample, plus Lucrèce encore que l'autre, plus chargée de couleur antique, plus Romaine... Mais le vent avait tourné; le public s'écriait déjà, comme au temps de Berchoux : « Qui me délivrera des Grecs et des Romains? » Il avait applaudi le pastiche inspiré, il a condamné l'imitation, franche, neuve, intelligente pourtant.
1 Ces chapitres ont paru dans Y Artiste de 1844 à 1848.
M. Ponroy s'est fait une illusion généreuse, que le théâtre a partagée. Il a pris au sérieux le succès de M. Ponsard, succès réel et mérité à beaucoup d'égards, mais grossi et dénaturé par un esprit de réaction littéraire que chacun apprécie aujourd'hui. Ce n'est pas la tragédie libre et originale, étudiée au plein cœur de l'antiquité, colorée d'un reflet senti de la poésie latine ; ce n'est pas ce côté d'innovation loyale, compris par le public artiste, qui avait déterminé la vogue inouïe de Lucrèce, mais bien le calque exact des formules de l'ancien genre académique. Les hommes mûrs, les députés, les gens de bon goût, ont pardonné à l'auteur quelques hérésies de détail en faveur de l'orthodoxie du fond. Pour réussir après lui par les mêmes moyens, il fallait suivre plus servilement encore le pensif de l'école et renouer tout à fait la chaîne classique interrompue à la mort de Talma, dont mademoiselle Rachel a déjà relevé quelques anneaux. Voilà ce que M. Ponroy n'a pas voulu faire, et nous commencerons par l'en féliciter. Il n'est pas d'un écrivain honnête de chercher le succès dans des conventions étrangères au but de l'art, ou d'en profiter trop bénévolement, comme ces adroits politiques qui se font porter dans les bras de tous les partis.
Nous arrivons forcément trop tard pour donner une analyse complète de la tragédie nouvelle. Elle repose d'abord sur l'ambition rusée du célèbre Marius, qui veut; par tous les moyens, se faire élire consul pour la septième fois. Son compétiteur est un certain Annius Agrippa, patricien débauché, très-influent par son nom et par ses richesses. Marius cherche un moyen de le perdre. Une femme le lui fournira. C'est une belle républicaine, nommée Lavinie, épouse d'un vieillard. Annius l'aime, elle est vertueuse, et Marius, ami de la maison, l'applaudit de cette vertu, car il
sait bien qu'Annius, poussé à bout, ne reculera pas devant un crime, et c'est de ce crime que Marius saura tirer parti. En effet, le patricien l'ait enlever Lavinie en plein forum, après une lutte politique où il a été vainqueur. Mais cette femme a un autre amant, nommé Lépidus, Vun des partisans les plus dévoués du vieux consul. Ce jeune homme parvient à pénétrer dans la maison où Lavinie est enfermée, et va l'arracher au déshonneur; Marius survient en ce moment même et le détourne de cette idée en lui persuadant qu'elle a suivi volontairement son ravisseur. Lavinie, abandonnée de son seul défenseur, subit l'outrage de Lucrèce; mais ensuite, échappée à la demeure infâme d'Annius, elle vient reprocher à Lépidus sa faiblesse et sa crédulité : « Car, dit-elle, tu m'as abandonnée, tu m'as trahie, et je t'aimais pourtant! » Lépidus, auquel la pudique Romaine n'avait jamais fait cet aveu, comprend tout et s'en va chercher une mort empoisonnée de regrets. Lavinie n'a plus qu'à punir Marius, cause de toute cette infamie; elle vient, sous les voiles d'une prêtresse, se dresser devant le lit où va mourir le vieux consul, et l'accabler d'imprécations, tandis que le peuple fait justice d'Agrippa, le nouveau Sextus Tarquin.
Cette seconde Lucrèce, avec toutes ses invraisemblances et ses singularités, contient une situation plus poétique et plus théâtrale qu'aucune scène de son aînée. Le vers, moins correct et moins sobre, a aussi des éclairs d'une inspiration supérieure; il faut avouer maintenant que c'est davantage l'œuvre d'un auteur expérimenté. Cependant pourquoi tant d'applaudissements pour Tune de ces tragédies et tant de sifflets pour l'autre ? Obtenons, du moins, pour ces deux œuvres, l'impartialité de l'ennui. Décidément le réveil de la tragédie n'était (fu'une rêverie renou-
velée des Grecs, Le public de l'Odéon s'est cru, tout le temps de celle-ci, à une reprise de ce chef-d'œuvre du bon Favart. Disons aussi, pour être juste, que la pièce s'est relevée à a seconde représentation, et paraît être appréciée désormais par un public plus attentif.
Les Mystères de Paris ont été peut-être le véritable dérivatif en cette occasion; tous les sifflets s'y sont portés. Dès la première scène du second acte, on se croyait encore en plein Odéon. Heureusement, après avoir encore retenti toute la soirée, cette musique éolienne s'est arrêtée vers minuit. Les siffleurs quittaient la place; ces hardis opposants n'avaient pas le courage de mécontenter leurs portiers. La pièce a donc fini devant une salle éclaircie et bienveillante avec raison pour le talent de Frederick.
Mais quel rêve à l'heure du sommeil ! quel cauchemar à l'heure des rêves! Le Chourineur, le Maître-d'École, la Goualeuse, tous ces héros de l'argot moderne, ont déjà causé tant d'insomnies! Puis on était déjà fatigué de les avoir vus en imagination, en gravure, partout! Ou la pièce allait suivre pas à pas le roman que Ton sait par cœur, ou elle s'en éloignerait parfois en froissant les souvenirs les plus tendres du spectateur. Ainsi, tout d'abord, Tortillard paraît sous les traits d'une femme, et joue le rôle d'un enfant malin, mais honnête; Fleur-de-Marie n'est qu'une pauvre chanteuse des rues, enfant perdue d'un père illustre, comme Preciosa, comme la Gypsy, comme tant d'autres. Ce sont tout au plus les aventures deCœlina ou l'Enfant du Mystère, que l'on voit se développer, et dans lesquelles Jacques Ferrand joue le rôle du farouche Truffaldin. Rodolphe ne paraît plus sous ses habits d'ouvrier, cherchant des aventures et protégeant la vertu, comme le calife de Bagdad ; c'est, d'un bout à l'autre du drame, un
prince souverain, vêtu de noir et ganté de blanc. Le Maîtred'École n'est plus qu'un assassin vulgaire, le Chourineur, un ouvrier plein de maximes vertueuses, et, au dénoûment, c'est à Jacques Ferrand qu'on crève les yeux. Mais il n'est pas permis de travestir ainsi les classiques! L'histoire d'Eugène Sue existe désormais comme l'Iliade d'Homère. Les tragiques grecs, en traitant des sujets de cette épopée, ne se sont pas écartés de la vérité acquise dans l'art; ils n'ont pas fait traîner par des coursiers le corps d'Ajax ou de Paris, en place de celui d'Hector... Où en seront désormais nos illusions? Bien plus, c'est M. Sue luimême qui a disloqué son œuvre et l'a travestie, qui a menti à ses lecteurs ou à ses spectateurs tour à tour, qui a brisé de gaieté de cœur la plus sincère passion littéraire du public de ce temps-ci, et tout cela pour ajouter à ses gains du feuilleton et du livre quelques misérables droits d'auteur dramatique. Ce n'est guère princier.
Personne, d'ailleurs, ne lui eût été assez ennemi pour lui rendre un si mauvais service. L'agencement adroit des épisodes de son roman et sa publication fragmentée avaient dissimulé la faiblesse de l'action principale et le peu de rapport de tant de nouvelles réunies, dont la volonté de l'auteur avait seule fait un roman. Au théâtre, on se demande continuellement: « A quoi bon ces personnages? Pourquoi cette scène? Pourquoi cet acte? » Si bien qu'il n'en serait rien resté. Et puis ces assassins, cet argot, ces scènes de souricière, cette séduction, ce viol tenté, cette fille perdue et retrouvée, ce style mi-parti de prince et de voleur, tout cela était-il donc si nouveau su/ un théâtre de boulevard? Mais non! Tout cela était usé au boulevard depuis dix ans et plus ; c'était même usé dans les livres; cela n'a jamais été nouveau que dans le feuilleton du Jour-
nal des Débats. Pour produire au théâtre un pareil effet de contraste, il eût fallu donner la pièce au Théâtre-Français, et encore...
Nous n'avons nulle autre analyse à donner d'un sujet que tout le monde connaît trop bien. L'impression générale, au théâtre, est celle des infortunes banales de l'héroïne, que chaque tableau vient mettre dans un danger d'où chaque autre tableau la tire en l'y replongeant. Ce sont les malheurs et les profits de la vertu. La misère des- Morel, traqués par les recors, a produit quelque effet, mais en dehors de l'action ; Frederick a fait jaillir une scène magnifique de la situation graveleuse de Ferrand et de Cécily (dont Fleur-de-Marie a pris la place dans le drame). 11 a également rendu d'une manière admirable la scène de l'aveuglement. Tels sont les éléments dont la Porte-Saint- Martin peut encore tirer un succès productif. C'est ce que nous souhaitons pour le théâtre, les auteurs ne nous paraissant guère le mériter. Les princes assistaient à cette représentation. Il est bien à eux de prendre quelque souci de la littérature de leur temps. Nous regrettons que la tragédie de M. Ponroy n'ait pas eu de si nobles spectateurs; le respect eût peut-être empêché une partie du public de traiter sans ménagement le début d'un jeune poëte, que ses beaux vers et ses hautes études recommanderont peutêtre davantage dans l'avenir.
La Sirène.
M. Scribe a créé un genre d'opéra-comique qui n'est qu'à lui. M. Auber sait appliquer à cette sorte de littérature une musique idoine également sûre de plaire à tous, et de cet ensemble spirituel et harmonieux il résulte une foule de succès aimables, qui ne s'arrêteront qu'à la mort de l'un ou de l'autre d'iceux. Puisse le dieu des vers et de la musique en retarder longtemps l'événement!
Car, ce jour-là, l'on commencerait à se demander de nouveau : Qu'est-ce donc qu'un opéra-comique?... Est-ce un opéra sérieux? Est-ce un opéra bouffon?... Est-ce un opéra jocoso-seria?... etc. — ou plutôt, n'est-ce pas du tout un opéra? — Aujourd'hui il suffit de dire : C'est de TAuber, c'est du Scribe; c'est ce qu'ils voudront, c'est charmant!
Songe-t-on à demander compte à la mode de ses fantaisies? Elle est la mode, cela répond à tout. Elle ramasse un chiffon, c'est une parure; elle le jette, c'est un haillon. Heureux sommes-nous encore quand elle ne nous impose qu'un ridicule et non une gène; qu'une frivolité et non un ennui. Si elle nous a condamnés aux Italiens à perpétuité, peut-être se repentira-t-elle enfin de nous avoir livrés si longtemps aux pianistes. Avouons qu'elle a encore
parfois des réactions terribles; témoin la tragédie et les sermons; mais, d'ordinaire: cela ne dure pas.
Il faut souhaiter, au contraire, que le règne de M. Scribe dure longtemps, mais seulement sur les scènes où il ne vient pas faire concurrence à la littérature véritable. Cette imagination gracieuse toujours, riche et puissante parfois, mais qui manque de style, c'est-à-dire de forme et de contour, s'accommode à merveille du secours delà musique, qui vient finir à point ce qu'elle n'a qu'ébauché. Rien ne ressemble plus à un drame complet et de haute portée qu'un opéra de Scribe fini par Meyerheer; rien n'imite davantage l'effet, non encore réalisé en France, delà comédie romanesque, comme Shakspeare et Calderon l'avaient comr prise, qu'un opéra-comique de Scribe fini par Auber. Robert le Diable, les Huguenots, voilà ce qui démontrerait la première partie de notre proposition ; le Domino Noir, la Part du Diable, par exemple, nous suffiraient pour la seconde.
La Sirène aura-t-elle la môme valeur de caprice heureux et de poétique invention? Nous ne pouvons que le présumer. L'éblouissement nous domine au sortir de cette première soirée. La Sirène nous attire avec toutes sortes de charmes incontestables; mais nous laissera-t-elle tristement embourbés dans l'onde épaisse d'une lagune, ou bien nous a-t-elle convoqués, en effet, à des noces divines sous le bleu manteau d'Amphitrite, en des grottes splendides écaillées de nacre et tapissées de corail? Voilà "ce qu'on pouvait se demander après le premier acte, ce que le second acte a laissé encore douteux, et ce que le troisième a résolu d'une manière assez heureuse.
Bossuet nous a dit : Sortez du temps et du changement... M. Scribe nous demande de sortir du vraisemblable et du
possible... Dans le premier cas, il s'agit d'arriver à l'éternité; dans le second, il s'agit seulement de parvenir à la fin de sa soirée : c'est moins long. En atteignant ainsi notre dernier moment, nous avons patienté toujours, et il faut bien nous déclarer ensuite satisfaits, quoi qu'il arrive. En touchant à la fin du spectacle, nous ne pouvons trop nous plaindre non plus de l'aimable enchanteur qui nous a dit toujours : Attendez, ayez confiance, vous allez voir! et qui nous salue gracieusement quand il est tard, en nous disant : Mais vous avez tout vu!
Qu'est-ce donc enfin que cette Sirène qui nous induit nous-même à des raisonnements si dangereux? M. Scribe se gardera bien de nous la faire voir tout d'abord; nous l'entendrons seulement, et, grâce au choix de son actrice, < il aura doublement raison. Voyez maintenait combien cet auteur est heureux d'avoir- là sous la main Auber pour faire chanter la Sirène! Ajoutons qu'aucun vers appréciable ne viendra déranger encore cette poétique illusion.
Nous sommes dans un pauvre presbytère des Abruzzes. Le vieux curé est mort, et deux parents arrivent pour recueillir sa succession. L'un est l'impressario de San Carlo de Na pies, nommé Bolbaya (ne pas confondre avec l'illustre feu Barbaja); l'autre est un jeune officier de marine, nommé Scipion. La vieille gouvernante accueille avec affection ce dernier-là surtout, qui a été élevé dans la maison. L'autre est une sorte de Fortunatus, qui joint à sa position d'héritier celle de chercher par toute l'Italie une prima donna assolata, comme le marquis de Torcy cherchait un ténor. Tout à coup des sons de voix lointains viennent jusqu'à nous et agitent diversement nos deux voyageurs, l'un par un souvenir confus, l'autre par un espoir lyrique. C'est la Sirène, sa voix est fallacieuse comme le visage deLilith,
où chacun croit retrouver les traits de celle qu'il aime. De même, cette voix fait rêver à Fun une amante, à l'autre une cantatrice à roulades. Cependant un troisième hôte se présente dans la pauvre maison : c'est un drôle fort bien bâti, revêtu du costume consacré des bandits d'opéra-comique. Mais quoi! serait-ce encore un Fra Diavolo? Diable! non, la censure s'y opposerait aujourd'hui, et M. Scribe ne nous montre ici qu'un simple et délicat contrebandier. La contrebande, à Naples, peut se faire au profit de la France; Fauteur a donc pu se permettre dans ce rôle une foule de hardiesses contre la douane et la direction des tabacs... napolitains. Le plastron de ses facéties est un épais gouverneur en uniforme orange, envoyé à la poursuite des fraudeurs, qui ne tarde pas à paraître. Le contrebandier le salue; il a servi chez lui autrefois, et il se donne comme tenant une auberge dans la montagne. Le gouverneur, qui est très-bête, croit à cela facilement.
Tout le monde connaît le commencement de ce vieux mélodrame où un proscrit s'avance, drapé dans son manteau, au milieu d'une contrée sauvage, et débute ainsi d'un ton concentré :
« Banni des Etats de Gênes, où il m'était interdit de porter le nom de Pietro... »
Il est aisé de comprendre la douleur d'un homme à qui l'on a défendu de porter le nom de Pietro ; mais quel ne doit pas être le chagrin d'un brave contrebandier qui tient de son père le nom de Marco Tempesta, et que des circonstances fatales obligent à paraître sous celui de Scopetto! Avec ce dernier nom, si propre à rassurer les honnêtes gens, notre contrebandier s'insinue tout à fait dans les bonnes grâces du gouverneur, et devient même le confident de ses galanteries. Un rendez-vous mystérieux Fat-
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tire seul dans la montagne, et c'est encore la Sirène qui agit là sur son imagination; si bien que lui, Bolbaya et Scipion, mus par tant d'attractions diverses, se dirigent bientôt vers la pietra nera. Scopetto seul sait bien ce qui les y attend.
Voici des défilés terribles, une route qui passe sur une arche; sous cette arche, une hôtellerie, enfouie comme Herculanum ; c'est le repaire des flibustiers. Ici nous apparaît la Sirène, que nous n'avons encore qu'entendue. Son plumage ne répond guère à son ramage; c'est une simple modiste de Naples, qui se trouve être la sœur du chef de la bande et qui vient passer ses vacances chez lui. La pauvre fille ne se doute guère que ces belles vocalises, qu'elle se plaît à jeter aux vents tout le jour, servent à égarer les douaniers et à aider la contrebande. Scipion et Bolbaya ne tardent pas à paraître sur la route, cherchant la pietra nera ; la voix de la Sirène les attire et les égare tour à tour ; mais Scipion ne s'y trompe plus : c'est du ravin que les sons partent. Il descend. Beconnaissance, effusion ; il retrouve celle qu'il a aimée à Naples, dans la rue de Tolède, cette modiste éternelle des opéras de Scribe, dont il est lui* même l'éternel officier. Les flibustiers viennent interrompre l'entretien; l'officier est leur ennemi naturel et leur a récemment enlevé des marchandises ; on va le tuer, quand Scopetto arrive et le délivre généreusement ; mais il garde en otage Bolbaya, son compagnon. L'instant d'après, survient le gouverneur avec cinquante gendarmes. La bande se voit découverte ; mais Scopetto trouve le moyen défaire passer ses compagnons pour des acteurs en intimidant l'impressario, qui les présente comme tels au gouverneur. Ce dernier homme, d'une bêtise plus qu'amusante, les engage à venir donner une représentation dans sa villa.
Cette habitation, au bord de la mer, dans un lieu fort isolé, sera lestement dévalisée par les étranges comédiens que le propriétaire y a lui-même établis. La Sirène, toujours pure au milieu du crime, comme la Goualeuse des Mystères, et transformée cette fois en prima donna, retrouve encore son officier, qu'elle délivre d'un mauvais pas, car Scopetto Ta fait passer aux yeux du gouverneur pour Marco Tempesta, qui, comme on sait, n'est autre que lui-même. Les affaires de Scopetto vont pour le mieux toutefois; il exécute un déménagement complet des marchandises confisquées, quand Scipion revient avec quinze marins. Ici la Goualeuse, la Sirène, veux-je dire, parvient encore à sauver les compagnons de son frère, en exécutant un de ses chants les plus brillants, qui endort la vigilance de l'autorité, désarme les marins, et donne à Scopetto lui-même le temps d'aller dans la montagne reprendre le beau nom de Marco Tempesta.
Aucun douanier n'a protesté dans la salle contre la moralité d'un tel dénoûment. Et n'eût-il pas cédé lui-même au charme? Le gosier de mademoiselle Lavoye roucoulait les mélodies d'Auber, c'était de quoi justifier le titre de la pièce amplement. Cette jeune actrice, un peu froide, assez peu comédienne, a beaucoup des qualités vocales de madame Dorus et de madame Damoreau. La plupart de ses ornements sont pleins de goût, et jamais ils ne furent mieux placés que dans un pareil rôle. Roger s'est fait applaudir dans un rôle difficile, et a fait valoir surtout son andante du second acte, ainsi que le duo entre lui et mademoiselle Lavoye, où se rencontre une phrase délicieuse.
C'est ce morceau et un quatuor de voix d'hommes, au premier acte, qui ont surtout impressionné le public. Les chœurs de contrebandiers et le duo de l'introduction, où
la voix de la Sirène ajoute des ritournelles ravissantes, ont plu aussi généralement. Mais l'ouverture, dont le motif principal est ramené dans le quatuor que nous venons de citer, est une des plus belles qu'ait données M. Auber ; elle rappelle celle de son bel opéra des Chaperons Blancs, trop peu apprécié. La phrase mélodique qui revient avec un effet inexprimable est une valse qui se dansera ou sepolkera bientôt avec fureur. L'orchestre de l'Opéra-Comique est allé, après la représentation, exécuter cette ouverture sous les fenêtres de M. Auber, au Conservatoire.
L'hiver n'a pas été favorable à l'Ocléon; le voici heureusement qui bourgeonne et reverdit avec le printemps. Son arbre du 20 mars est un drame en cinq actes de Royer et de Vaez, joué par madame Dorval. Cet heureux précurseur des jours plus beaux s'appelle simplement la Comtesse d' Altemberg . Ici ne sentez-vous pas déjà le souffle pur et vivifiant de l'Allemagne nous arrivant tout parfumé de senteurs sauvages à travers les Vosges ou les Ardennes? Là-bas, là-bas, au delà du Rhin, plus loin encore, au delà du Taunus, où règne une verdure sombre, mais éternelle, au bord de l'Elbe aux eaux tranquilles, il existe encore sans doute un château au milieu des bois. Ce burg altier domine le mont et la plaine, et lève bien loin au-dessus des sapins ses donjons de pierre rougeâtre et ses bastions armés de fauconneaux... Vous vous demanderez ici pour-
quoi cette supposition que le château d'Altemberg couronne une montagne plutôt que de s'étendre en plaine rase, comme bien des châteaux de la Saxe, pays peu montagneux. A quoi il faut bien répondre que son nom annonce sa situation. Nous aimerions tout autant un bon gros château du dix-septième siècle, lourdement bâti dans le style de Mansard et de Vignole, avec des galeries, des terrasses àbalustres, des colonnes ornées de bossages et de refends, des grilles, des rocailles et des statues maniérées peuplant les avenues du jardin et du parc; des labyrinthes d'arbustes taillés, conduisant à des pavillons mystérieux, souvenirs d'une époque à la fois galante et sévère, où ce n'était plus le burgrave, mais le margrave, qui dominait et faisait loi. 11 nous semble que c'est un de ces châleaux-là plutôt qui doit être la scène du drame, lequel est de l'école de Kotzebuepour le sentiment et de celle de Schiller pour la passion et la terreur.
Songez surtout qu'il nous faut ici un parc pour les rêveries d'amour, un pavillon isolé pour les cachettes et les rencontres mystérieuses, un palais pour les fêles et les mascarades, et aussi quelque tour sombre où veille un prisonnier centenaire, comme le vieux corbeau des Brigands; ajoutez-y des oubliettes, une salle pour les séances d'un tribunal secret, avec sa porte faite d'un quartier de rocher. Tout cela n'appartient-il pas à ce genre que nos pères appelaient bâtard, et qui a fini par détrôner la tragédie et la comédie, et qui, si l'on n'y prenait pas garde, arriverait un jour aux mêmes privilèges d'uniformité et d'ennui.
Car, ne nous y trompons pas, ce succès-là, c'est de la réaction encore, c'est le retour à une forme oubliée, par opposition aux tendances modernes; heureuse épreuve
toutefois, comme fut celle de Lucrèce, en raison de l'habileté des auteurs, mais ne préparant comme elle que déception aux imitateurs secondaires. Ayant fait ces réserves, nous pouvons maintenant dire quelque chose du sujet, qui a de la grandeur, à travers la couleur mélodramatique que les auteurs lui ont donnée volontairement.
Le comte d'Alternberg a une fort belle femme qu'il néglige et une fort jolie fille qu'il ne surveille pas sassez. Pendant que ce seigneur donne des fêtes en l'honneur d'une courtisane titrée, sa fille se laisse aller aux flammes d'un bel inconnu caché dans un pavillon du parc, et qui pourrait être, avec la même vraisemblance, soit un prince, soit un bandit. Mais heureusement c'est un prince, un prétendant au trône de Saxe, caché là par les soins de la belle-mère du comte. La comtesse d'Altemberg apprend à la fois l'action mystérieuse de sa mère et la conduite imprudente de sa fille; elle se rend auprès du prince, et, par une fatalité toute romanesque, est surprise par son mari, qui la croit coupable. La voilà dans l'alternative de sacrifier sa fille ou elle-même; on conçoit qu'une mère n'hésite pas un seul instant. De cette situation neuve et magnifique ressort tout l'intérêt du drame. Le comte d'Altemberg est un prince allemand non encore médiatisé, c'est-à-dire qu'il a droit de vie et de mort dans son château. Or il a déclaré toujours que, suivant l'exemple de son père, lequel avait fait tuer sa femme, il jugerait de même et ferait tuer toute femme de sa famille qui serait déshonorée. C'est donc une question de vie et de mort pour la comtesse et pour sa fille. Cette dernière ignore longtemps le danger où elle a mis sa mère. Le comte d'Altemberg a fait saisir par ses gens le prince et sa complice supposée, et appelé près de lui le même homme dont son père avait fait un
bourreau. L'entrevue qu'il a avec cet assassin est une conception toute dans le goût de Schiller. Mais, avant de punir, il veut juger comme souverain, et se fait amener Tinconnu dont on s'est saisi. Cet homme va s'asseoir sur le trône même du juge, et déclare là qu'il est le prince de Saxe ; il faut bien le laisser échapper. La comtesse, restée dans les mains de son mari, va périr, quand sa fille, instruite de ce qui se passe, s'accuse elle-même près de son père; elle s'expose seule au même danger. Au moment où l'intérêt est porté à son comble, le retour du prince, qui vient de triompher de ses ennemis, délivre les deux femmes, et répare, à l'égard de la plus jeune, tout ce qu'il est possible de réparer. Un mariage et une réconciliation conjugale viennent sécher les pleurs des spectatrices en leur offrant une double satisfaction.
Nous l'avons dit, nous le devons à nos principes littéraires, ce que certains détails peuvent avoir de suranné, et qui au reste assure le succès populaire du drame, nous semble grandement compensé par la haute puissance des principales situations. Madame Dorval a retrouvé là un de ces rôles où elle est parfaite, et que si peu d'auteurs savent faire à sa taille ; elle y rencontre tous les jours des inspirations nouvelles, ef se met tellement dans la situation, que souvent il lui échappe des expressions sublimes de mère et d'épouse outragée, que les auteurs acceptent avec reconnaissance et le public avec admiration. La Comtesse cVAliemberg sera la Lucrèce du drame, et ces deux épouses sans tache auront été les plus sûres colonnes du théâtre de l'Odéon*
0 D E 0 N Jane Grey, tragédie de M. Soumet.
Le nombre des sujets dramatiques tels que les veut la tragédie, en dehors de tout arrangement de couleur locale et d'action enchevêtrée selon le goût moderne, est nécessairement borné. Puisqu'on discute en ce moment sur la gamme des sons et des couleurs, on ferait aussi bien d'accuser l'infériorité de notre gamme... ou, pour parler selon Eourier, de notre clavier passionnel. Celui-là n'a pas même sept notes, sept nuances, sept touches primordiales bien distinctes. Sur les sept péchés capitaux donnés par l'Église, il en est déjà trois qui échappent au théâtre sérieux. La luxure, ce serait Don Juan peut-être; mais la gourmandise", qu'en faire? Et la paresse, encore? Comment donner un développement héroïque à des vices antimesquins? En opérant sur ce qui reste de nos étroites passions, on obtiendra trois à quatre séries de crimes appuyés sur des motifs peu variés et d'origine patriarcale. Quand on a épuisé toutes les péripéties de meurtres, de rivalités et d'amours entre parents du premier degré, il faut passer aux situations analogues résultant des inégalités sociales, puis aux luttes de politique et de croyances; c'est à peu près tout, à ce qu'il nous semble... Nous devrions même en être sûr, ayant tracé autrefois, pour notre instruction personnelle,
lé.
un tableau complet, en vingt-quatre cases, de toutes les combinaisons possibles de passions tragiques, traitées ou à traiter encore. Ce travail terminé, nous nous sommes assuré que rien de nouveau et d'inattendu ne pouvait plus paraître désormais, sous le soleil ni sous le lustre, d'ici à la consommation des siècles, à moins, pour rentrer dans les hypothèses fouriéristes, que notre planète ne passe à l'état de cardinale majeure, ce qui agrandirait sensiblement le clavier de nos passions.
Nous pouvons ajouter dès aujourd'hui un nouvel ouvrage, sinon un nouveau titre, dans celle de nos cases de la seconde série, qui pourrait s'intituler : Piivalité de reine et de sujette. Celle-là est une des plus remplies, surtout pour les époques féodales : cela commence par Brunehilde et Chrimhilde, du grand poëme des Niebelungen, qui a fourni une belle tragédie à l'Allemand Ranpach; puis Frédégonde et Brunehaut, Roxane, Blanche d'Aquitaine, Marie Stuart, Christine, Elisabeth, Marie Tudor, etc., toujours deux femmes, Tune puissante, l'autre faible ou opprimée, qui se dîsputent un amant inconstant par ambition ou perfide par amour. Le coup de hache est au bout de tout cela; frappera-t-il l'amant ou la rivale, ou tous les deux encore? Voilà la question. N'attendons, par conséquent, l'intérêt et l'imprévu que de l'étude des caractères et des combinaisons de détail que l'époque peut nous fournir.
Aussi bien n'y a-t-il pas plus de mérite même à tirer de l'intérêt d'une situation cent fois traitée? Nous trouvons seulement que la tragédie est moins propre que le drame à déguiser et à déplacer des actions banales; le caractère, les costumes, les détails de la vie, changent avec les époques, les passions générales restent les mêmes ; qui songe,
en voyant Hamlet, que c'est Oreste sous d'autres habits? En voyant Roméo et Juliette, qui jamais a songé que cette action est scène pour scène celle de Pyrame et Thisbé? Ne reprochons donc pas aux poètes modernes de traiter des sujets vieux comme le monde: c'est le monde qui se répète, c'est l'homme qui tourne dans le cercle abstrait indiqué par Vico, et, quand on dit: N'y a-t-il rien de plus neuf? autant vaudrait dire :N'y a-t-il rien de plus ancien? Non-seulement la Jane Grey de M. Soumet n'est que la quatrième en date sur notre théâtre, mais le style même de M. Soumet, l'un des aigles de l'école moderne, ne nous paraît guère en progrès sur celui de la Calprenède, auteur de la plus ancienne Jane Grey ; on va voir par les vers suivants, cités déjà par un critique, que nous n'entendons pas mettre un .reproche dans cette observation :
Après des mouvements de tendresse et d'amour. D'un pas majestueux elle sort de la tour; Certes jamais mon œil ne la trouva si belle : Sa grâce surpassait toute beauté mortelle, Son front était serein, son port plus glorieux. Un éclat tout divin faisait briller ses yeux, Et, dans la vanité de la pompe romaine, Jamais le plus superbe et plus grand capitaine Sur un char triomphant ne se vit emporté Avec tant d'assurance et tant de majesté. Elle marche à la mort comme au but de sa gloire, Regarde un échafaud comme un champ de victoire, Et monte ses degrés avec un front égal A celui qu'elle avait sur le trône royal.
La Calprenède, Jane Grey.
La notoriété du sujet nous dispense de donner une analyse détaillée. Il suffit de dire que Jane Grey a des droits
au trône d'Angleterre, occupé par Marie Tudor. Le duc de Northuhiberland lui fait épouser en secret son fils Guilfort, et profite du passage de Marie dans son château pour la faire prisonnière et proclamer les droits de sa belle-fille. La rivalité des deux femmes, à l'occasion de Guilfort, fournit tout Fintérêt de cette intrigue, et c'est une scène saisissante que celle où Marie, entrant sur la scène, voit Jane couronnée et trônant à sa place. Celle-ci la sauve des fureurs de ses partisans ; mais Marie, bientôt triomphante à son tour, se montre moins généreuse. En frappant sa rivale, elle doit aussi frapper son amant; voilà ce qui donne aux deux derniers actes des alternatives puissantes de passion et de terreur. Guilfort finit par s'empoisonner, et Jane marche seule à l'échafaud. Par une ingénieuse combinaison qui rappelle la dernière scène d'Egmont, M. Soumet a pu montrer aux spectateurs, comme dans un rêve, le tableau de la Mort de Jane Grey, de Delaroche, peintre qui a le privilège de fournir des •dénoûments aux œuvres de l'école romantique moderne. La Mort des enfants d'Edouard et celle d'Elisabeth d'Angleterre avaient déjà paru sur la scène française. C'est, après tout, un artifice théâtral dont le talent de M. Soumet pouvait se passer.
Cette tragédie est encore une bonne fortune pour l'Odéon, et fera de beaux lendemains à la Comtesse d'Altemberg. Mademoiselle Georges y a joué Marie Tudor en vers -sans faire oublier son illustre création de Marie Tudor en prose. Nous préférons encore cette dernière, mais l'autre aura aussi des partisans nombreux. Mademoiselle Naptal'a recueilli de justes applaudissements dans Je rôle de Jane Grey. Elle rappelle physiquement celle de Delaroche, de sorte que la scène finale est sûre d'attirer la foule. Pour TOdéon, c'est le grand point.