T II E A T R E - F R A S ÇA I S
Jeasse d'àuc, tragédie de M. Soumet.
Le jour où mademoiselle Rachel débutait au Gymnase dans un vaudeville intitulé la Vendéenne, nous avons été du petit nombre des critiques qui prévoyaient en elle un talent de premier ordre, et le personnage surtout de cette petite paysanne, vaillante et fière, venant à pied du fond de sa province et bravant mille dangers par dévouement •filial, nous donnait l'idée que jamais personne ne rendrait mieux, au besoin, l'idéal historique de la pucelle d'Orléans. Seulement nous concevions le drame de Schiller plutôt que la tragédie de Soumet, et il faut avouer qu'à cette époque, éloignée de nous de sept années, personne n'avait prévu le retour du chef-d'œuvre de l'Empire et de la Restauration.
Soumet lui-même, l'auteur inspiré de Norma et à' Lue Fête de Néron, tenait Jeanne d'Arc pour Tune de ses tragédies les moins heureuses, malgré la vogue patriotique qui s'y était attachée. 11 savait qu'il ne suffisait plus, pour réussir, de flatter d'un côté l'oriflamme et les lis, de l'autre Tanglophobie et le libéralisme, et qu'il fallait renoncer au système des vers à effet tels que :
L'air de la servitude est mortel aux Français !
11 savait aussi que rien n'était plus triste que ce compro-
mis littéraire qui consiste à défigurer les chefs-d'œuvre du théâtre étranger, sous prétexte de les accommoder au goût français/Nous pouvons donc constater la médiocrité de cette Jeanne d'Arc sans porter atteinte au souvenir si pur et si poétique d'Alexandre Soumet.
Une grande erreur serait de croire que les personnages les plus intéressants dans l'histoire doivent l'être aussi au théâtre. Schiller lui-même n'a pu faire de Jeanne d'Arc un personnage dramatique qu'en faussant la vérité du caractère et des faits. 11 a créé un amour qui rabaisse l'héroïne, et la fait mourir dans un combat et non sur un bûcher. Cela n'empêche pas qu'il y ait de grandes beautés dans cette œuvre, en reconnaissance de laquelle l'Assemblée nationale décerna à Schiller le titre de citoyen français. Il est honteux que la France n'ait su faire qu'une parodie de la vie de la Pucelle, et que l'on doive au poëte allemand seul un tableau dramatique plein de couleur et de sentiment français.
Depuis, il est vrai, M. Michelet a consacré un volume admirable de son Histoire à cette touchante chronique, et nous a fait connaître dans Jeanne d'Arc un caractère tout divin d'héroïsme et de simplicité. Ne semble-t-il pas que de tels sujets, à la fois sublimes et familiers, devraient être proposés aux plus grands poètes d'une nation et exécutés aux frais de l'État, comme des tableaux ou des statues? Nous croyons savoir qu'Alexandre Dumas avait fait, il y a quelques années, la proposition de traduire la Jeanne d'Arc de Schiller, en élaguant les longueurs et les inexactitudes, qu'il est facile d'en séparer. Et maintenant peut-être sera-t-il en position d'exécuter de lui-même un monument digne à la fois de l'Allemagne et de la France. Mademoiselle Rachel aura été séduite, en choisissant ce
rôle, par l'idée de réaliser, sous une armure brillante, la statuette célèbre de la princesse Marie. Elle était fort bell£, en effet, au lever du rideau, et sa tête avait un caractère charmant de mélancolie et de dignité. Le rôle est entièrement dépourvu d'action; mais de beaux vers et l'intérêt de la situation en font tout au moins une magnifique élégie. Les ressorts de l'action sont puérils, et Ton ne peut citer qu'une belle scène, où Jeanne d'Arc rappelle à ses devoirs et fait rentrer dans le parti de la France le fils de Jean de Bourgogne. Du reste, dans la donnée de Fauteur, les Anglais sont à peu près innocents du supplice de la Pucelle; Belfort veut la sauver dans les premières scènes, et c'est plus tard le jugement de Dieu qui la condamne. Voilà où mènent la convention tragique et le respect de la censure! Mais était-on forcé de tirer cette tragédie de l'oubli?
Toutefois mademoiselle Rachel est belle de physionomie et d'attitude. L'armure d'acier, si invraisemblable qu'elle soit dans une prison, lui sied à merveille. Elle dit avec inspiration et sentiment des vers fort beaux la plupart. Cette reprise ne peut donc manquer d'attirer quelque temps la foule au Théâtre-Français.