‹ La Bohème galanteChapitre 71 sur 71 · EXPOSITION DE L ODEON · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE L ODEON

Depuis le déluge, il faut le reconnaître, les entr'actes au théâtre ont toujours paru une chose fâcheuse et déplaisante. On a Beau, comme au parterre de l'Odéon, inventer mille jeux innocents, imiter le cri des bêtes sauvages et lancer aux premières loges des flèches de papier, tout cela ne paraîtra jamais que médiocrement joyeux au public ennuyé,* Et puis les divertissements de cette nature ne sont pas à la portée de toutes les intelligences et de toutes les pruderies. Pour combler le vide des entr'actes, quelque chose était donc à trouver. Le nouveau directeur de l'Odéon, qui connaît ses hôtes de longue date, n'a pas voulu confier uniquement aux plaisants du parterre le soin de distraire le reste de la salle. C'est agir prudemment. Certes, l'esprit de ces messieurs est du meilleur goût et ne se laisse pas arrêter par les entraves vulgaires; ils sont jeunes, ils sont gais, ils ont des quolibets imprévus. Pour nous et pour tous ceux qui, retenus à la ville, sont depuis longtemps sevrés des bruits charmants dont la campagne s'emplit le matin, les cris des animaux tels qu'on les imite à l'Odéon, et surtout le chant du coq, ont, il faut l'avouer, des douceurs secrètes. Mais enfin tout le monde n'est pas comme nous d'humeur pastorale, et la bonne volonté de -ces comédiens sans le savoir se trouve parfois en défaut. L'ennui, le grand ennemi, menaçait d'entrer par les

portes à peine ouvertes* quand M. Bocage a conçu l'heureuse idée de transformer en musée une partie du foyer solennel et glacial de l'antique Odéon : féconde pensée, hardiesse qui méritait de réussir, et qui a réussi. La peinture est une chose admirable et toujours bien accueillie; il faut en embellir toutes les murailles, en orner les plafonds, en décorer les escaliers; il faut en mettre partout et ailleurs. Ne voir des tableaux modernes qu'une fois par an, au Salon, c'est ne pas assez. Encore si nous avions au Luxembourg toutes les œuvres que nous aimons; mais le musée du Luxembourg est, pour l'ordinaire, presque aussi fermé que... l'Odéon, par exemple. Il a d'ailleurs des rigueurs et des exclusions à nulles autres pareilles. En fait de paysage, le Luxembourg ne connaît que M. Watelet; pour la peinture de genre, il n'admet que les toiles de MM. Beaume ou Gros-Claude. Il ignore Roqueplan aussi bien que Corot, Decamps comme Marilhat, Dupré, Rousseau, Diaz, Cabat, Leleux et dix autres encore, qui, s'ils ne sont pas illustres aujourd'hui, le seront demain.

L'Odéon ne prétend pas, que je sache, faire concurrence au musée du Luxembourg ; mais l'Odéou a des amis parmi les artistes, et, grâce à leur concours bienveillant, il peut montrer une galerie curieuse, une petite exposition où les meilleurs noms modernes se trouvent réunis. M. Ingres n'y est pas, mais nous avons M. Delacroix. Nous avons aussi, hélas! un tableau de M. Abel de Pujol, étrange fantaisie qui saura consoler les spectateurs du plaisir que lui promettent plusieurs tragédies imminentes. La marine de M. Eugène Sue (vous le voyez, tout le monde s'en mêle, •et même les gens d'esprit) appartient à un sentiment plus sévère; elle est contemporaine des fameux romans nauti-

ques de Fauteur de Mathilde : on se propose de. la faire graver pour illustrer la prochaine édition de la Salamandre. Mais la gloire de Fart tente l'audace des grands coeurs. M. Théophile Gautier, qui a commencé par faire de la peinture, s'est souvenu de son amour pour « cette sœur jumelle de la poésie. » On connaissait de lui quelques eaux-fortes, mais la critique n'avait pas été appelée encore à juger ses tableaux. Il a bien voulu consentir à ce que TOdéon en exposât un, intéressant spécimen de sa première manière. M. Théodore Chassériau a envoyé une Daphné poursuivie par Apollon, dont Y Artiste a publié la lithographie. Ce tableau a toutes les qualités de l'auteur: composition audacieuse, grand style, quoiqu'un peu tourmenté, goût antique de nouvelle interprétation, coloris d'une harmonie étrange, dessin d'une hardiesse sûre d'être correcte, ce mélange de fougue et d'austérité qui font du jeune peintre un des plus certains espoirs de l'école moderne. La blancheur de ce corps qui se fond en laurier par des teintes insensibles rayonne au milieu de l'or et de la pourpre des embrassements d'Apollon d'une manière fatale et poétique. On comprend que, lorsque le génie peut saisir l'idéal, il n'étreint que la rude écorce d'un arbre ; en poursuivant une femme, on n'atteint qu'un tronc et que des branches. — Leçon éternelle, pensée amère et mélancolique; et d'ailleurs, les feuilles du laurier ne contiennent-elles pas du poison?

M. Delacroix est le peintre inspiré par excellence, l'homme du drame et de la vie. Ses moindres ébauches trahissent je ne sais quelle fièvre intérieure, toutes ses œuvres ont de l'accent. Nous avons de sa main, à TOdéon, un petit Christ crucifié d'un effet terrible, un Saint Jérôme aux pieds duquel se joue un lion dont la tête étincelle de

cette grâce féroce qu'ont souvent les jeunes chats. N'oublion&pas YHamlet pâlissant à la vue du spectre paternel. On connaissait la lithographie de M. Delacroix; son tableau ajoute au mérite de la composition la splendeur sourde d'une couleur harmonieuse.

Au-dessus du tableau de M. Delacroix, voilà celui de M. Adolphe Leleux, le Départ pour le marché. On a applaudi au Salon dernier cette touche adroite et fière, solide et spirituelle à la fois. Pour les gens du métier, c'est de la peinture savante, c'est de la peinture charmante pour tout le monde. Soit qu'il reproduise une chaumière éclairée par le soleil, soit qu'il nous fasse entrer dans une forêt où le rayon pénètre par brusques échappées, c'est toujours une excellente façon d'interpréter la nature. La vérité a sa poésie comme le mensonge, et M. Adolphe Leleux doit à son heureuse audace d'être déjà le chef d'une jeune école dont on parlera. — M. Armand Leleux sait aussi qu'il faut avoir le courage d'être vrai. Son Forgeron n'est qu'une simple étude sans prétention; mais la lumière est habilement jetée dans ce triste atelier. N'est-ce pas là le poëme ou plutôt l'élégie du travail isolé?

M. Diaz est un coloriste ; il est difficile d'être plus aimable, plus souriant et plus vif qu'il ne l'a été en peignant cette jolie fille couchée dans l'herbe, dans les fleurs, sous ces arbres que jaunit l'automne. Son pinceau a des finesses qui charmeraient les plus exigeants. Bien différent de Diaz, M. Corot abonde dans ses procédés en gaucheries toujours nouvelles, et qui lui réussissent toujours; il a exposé plusieurs tableaux: c'est bien là la grâce vivante de la nature, les attitudes des bois mystérieux et les silences des prairies.

11 ne faudrait oublier ni M. Colin, qui a pour lui la

conscience et le travail, ni MM. Isabey, Roqueplan, Watlier, et tant d'autres encore qu'on connaît et qu'on aime. Toutes les écoles sont représentées au foyer de l'Odéon, même celle du vénérable M. Granet. M. Bocage n'a pas de préjugés et pas d'antipathies, il jouerait YAgésilas comme- Y Attila; il exposera des tableaux pour toutes les curiosités, et dès aujourd'hui il réalise le rêve des cœurs honnêtes : une exposition de peinture moderne sans jury et sans portraits!

De temps en temps les tableaux seront sans doute renouvelés, et l'exposition changera d'aspect sans cesser d'être intéressante. Avoir une galerie, c'est une fantaisie de grand seigneur, et nous n'avons plus que des banquiers. Les marchands de couleurs n'achètent guère que les petits chefs-d'œuvre qu'ils peuvent louer à quinze francs par mois. La peinture contemporaine n'a d'asile qu'au LouvreT mais on ne la garde en pension que si peu de temps! Grâce au directeur de l'Odéon, voilà qu'une exposition permanente est fondée, où nous verrons se succéder toutes les renommées et tous les talents. Quand on ouvre sa porte au succès, la chance serait bien mauvaise s'il n'entrait pas bientôt. Où pourrait-il se réfugier, ce juif errant de l'art moderne, si ce n'est à l'Odéon? Mais qu'on y prenne garde, il ne faut pas que le foyer soit plus attrayant que la salle; il ne faut pas non plus que, partagé entre le plaisir de regarder de fraîches comédiennes en écoutant de beaux vers, et celui de contempler des peintures admirables, le public hésite et balance, comme autrefois l'àne de la sco* lastique entre deux boisseaux de philosophie.

Page 1