PENSEES ET MAXIMES
Sur I'Ackès de Méranie de M. Ponsard.
La représentation du second ouvrage de l'auteur de Lucrèce n'a point justifié toutes*les espérances qu'on avait conçues. Ce n'est pas une raison pour que la critique doive placer trop bas désormais un beau talent qui est parvenu à raviver les vieilles querelles littéraires commencées en 1825
par le manifeste de Stendhal (Racine et Shakspeare) et par la réponse d'Auger (les Classiques et les Romantiques). Le public prend si peu d'intérêt aujourd'hui à ces sortes de questions, qu'on devait souhaiter de \«oir rétablir encore, à propos de drames ou de tragédies, un antagonisme sérieux.
Cela aurait pu intéresser de temps en temps les gens du monde, moins sans doute que les variations de la Bourse, mais presque autant que les problèmes du sport. Et maintenant que gagnerons-nous à voir s'éteindre le dernier espoir de Fart classique, spes ultima Trojx? Scribe et Dennery envahiront le Théâtre-Français; les questions musicales auront le privilège des discussions de salons..., si tant est que l'on discute encore dans les salons. •
Et cependant un étranger qui aurait passé mardi soir devant TOdéon, qui aurait vu ce péristyle envahi par quatre queues, la place encombrée de voitures, des femmes sorties de ces voitures avec de l'or et des fleurs dans les cheveux, implorant, les pieds dans la boue, la faveur des sergents de ville et le loisir des gardes municipaux, se serait dit : Mais voilà un peuple bien littéraire ! voilà des Athéniens auxquels manque le ciel d'Athènes! Euripide luttant contre Sophocle n'a pas eu la gloire d'inspirer de tels dévouements.
Mais aussi quel public difficile après de tels sacrifices!* Un spectateur qui couve un rhume devient très-froid aux beautés d'un poëme; c'est un des malheurs de la centralisation.
Agnès de Méranie a été composée dans le pays des troubadours. Il lui faudrait un amphithéâtre romain pour enceinte, une cour d'amour pour public. On viderait ensuite la question littéraire dans un tournoi.
La partie jeune du public se composait de gens âgés. L'enthousiasme des vieillards touche singulièrement à l'enfance.
On s'est étonné du .désappointement des admirateurs de Lucrèce à l'endroit d'Agnès. C'est qm' il y a une grande différence entre un chef-d'ccuvre auquel on ne s'attendait pas et un chef-d'œuvre auquel on s'est trop attendu.
On se demande pourquoi les hommes d'État actuels, presque tous complices du mouvement littéraire qui, de 1325 à 1829, a renouvelé la littérature, se sont montrés si favorables à la réaction tentée par les amis de M. Ponsard. Mais tout s'explique par la tendance de la monarchie actuelle vers les traditions de Louis XIV. Un imprudent a dit le mot. On voulait avoir la tragédie du règne.
Ce n'est pas toutefois M. Duchàtel qu'on accuserait de ces tendances, ni M. de Salvandy, tous deux de l'école du Globe et traités si longtemps de novateurs. Quant àM.Guizot,
voici les phrases que le Journal des Débats consacrait autrefois à ses Essais sur Shakspeare :
« Il attaque hardiment le genre classique; il raille agréablement cette froide nation littéraire... qui ne connaît dans la nature rien de plus imposant que les trois unités.
« Il faudra bien un jour, ajoute le critique du Journal des Débats (Hoffmann), se décider sur cette grande querelle; il faudra comparer les coryphées des deux troupes ennemies; il faudra faire entrer dans l'arène Boileau avec M. Sehlegel et Horace avec M. Guizot. En sommes-nous venus au point de souffrir un pareil combat? »
Le même Hoffmann dit plus loin que M. Guizot « aspire à devenir l'Aristoto du boulevard du Temple. » Toutefois il lui conseille amicalement de renoncer à ces folies *de jeunesse : « Allez, lui dit-il, le bizarre et l'extravagant n'étonnent-plus personne! » Il lui reconnaît, au reste, un certain bon sens qui n'aurait besoin que d'être mieux dirigé.
Il est dangereux de passer trop tôt pour un écrivain de bon sens : c est le privilège des médiocrités mûres. Du temps où Corneille n'était qu'un novateur étourdi, c'était Scudéry qui défendait les principes du bon goût et de l'Académie. Du temps de Racine, l'homme de bon goût, c'était Pradon. On opposait à Molière le bon sens épuré de Boursault.
Le génie, comme l'a dit Chénier, est la raison sublime. Ce n'est pas un seul ouvrage heureux, ce n'est pas un
plaidoyer d'avocat, qui peuvent en décerner la couronne. Cette dernière est le loyer d'une série de travaux honorables dont la valeur est souvent contestée. M. Ponsard a commencé peut-être d'aujourd'hui seulement à s'y faire des droits.
Si l'on voulait compter les débuts heureux, acceptés tout d'abord par la foule et par la critique, seulement depuis quelques années, et seulement dans la tragédie, on pourrait citer M. Bis, M. d'Avrigny, M. Liadières, M. de Bonnechose, M. Ancelot, M. Drouineau, M. Pichat ou Pichald, tous proclamés génies dès le début, et dont la plupart n'ont atteint depuis qu'au talent. Casimir Delavigne lui-même n'est plus appelé un génie; c'est un tort peutêtre, mais il faudrait désormais devenir plus sobre de ce mot.
La liberté, selon l'expression si heureuse de Béranger, veut que Ton puisse aller même à la messe; pourquoi donc le progrès littéraire serait-il moins tolérant? Cette pensée a rangé beaucoup de personnes dans le parti de Lucrèce; mais, nous le demandons aux artistes, qu'aurait-on à attendre de la confusion des genres?
La tragédie est une des formes impérissables de l'art ; mais elle est surtout propre à la reproduction des sujets antiques ou simples : c'est la sculpture. Le drame se prête mieux à rendre la physionomie de quelques actions modernes et compliquées : c'est la peinture. Mais que dire d'une statuaire peinte ou d'une peinture en relief, sinon que ce n'est point de l'art?
Gœthe et Schiller ont écrit tantôt des drames, tantôt des tragédies, selon les sujets qu'ils avaient à rendre. Gœt% et Don Carlos voulaient la forme du drame ; Iphigénie en Tauride et la Fiancée de Messine s'accommodaient mieux de la forme tragique. Ce ne sont pas seulement les sujets antiques qui se prêtent le mieux à une forme régulière : le Tasse est pour Gœthe un sujet de tragédfe, comme Jules César a été pour Shakspeare un sujet de drame.
Il n'y a pas de tragédie sans logique d'idées, pas de style tragique sans unité de style. Cette forme admirable, mâle dans Corneille, féminine dans Racine, participe dans Voltaire de ces deux natures. Joseph Chénier a brillé encore le dernier de tous en épurant la forme de Voltaire et en s'iuspirant des pâles conceptions d'Alfieri. Depuis ces grands poètes, nous n'avons pas eu un véritable auteur tragique.
La pièce nouvelle peint Philippe-Auguste abandonné de tous les siens et tremblant sous les paroles du légat de Rome. Voici maintenant ce que rapporte Dulaure, qui n'est point suspect de partialité pour l'Église ,:
a Philippe-Auguste, indigné contre les évêques qui avaient approuvé l'interdit lancé par le pape, en chassa plusieurs de leurs sièges, confisqua leurs revenus, mit en fuite les curés et s'empara de leurs biens. L'évêque de Paris et son clergé éprouvèrent un sort pareil. Le roi lui envoya des hommes armés, qui firent souffrir à ce prélat des traitements indignes; il fut forcé, pour en éviter de plus grands, de fuir Paris à pied. »
LE THÉATI1E CONTEMPORAIN. 307
On a fort bien résumé déjà le sujet de la pièce. Au premier acte, Philippe-Auguste, qui a répudié Ingelberge, adore Agnès, sa seconde épouse. Le légat vient lui ordonner de reprendre Ingelberge. Philippe refuse, et le légat met le royaume en interdit.
Au second acte, même situation. Philippe, abandonne' de tous ses chevaliers, ne conserve qu'un seul ami, qui, tout en le désapprouvant, se résigne à lui servir de confident, ainsi qu'à la pauvre Agnès, ainsi qu'au légat. Au troisième acte, même situation compliquée d'un semblant de fuite d'Agnès. Au quatrième acte, même situation avec pleurs et rapprochement des époux. Au cinquième acte, convocation des chevaliers, qui continuent à désapprouver le roi. Agnès s'empoisonne et vient mourir au milieu de cette assemblée.
Les historiens n'ont point recueilli cette scène touchante, et supposent qu'Agnès est morte dans l'abbaye de Poissy*
En somme, et quoi qu'on puisse dire de la portée littéraire de l'ouvrage, on ne peut refuser de constater un succès qui promet de longues et fructueuses recettes à l'Odéon. Bocage a donné une physionomie brillante et chevaleresque au rôle de Philippe-Auguste. Un fort enrouement avait contrarié quelques effets de son jeu, sans empêcher qu'on rendît justice à son talent de composition. Il a eu des moments admirables, ainsi que madame Dorval, dans le quatrième acte surtout. Il faut attendre encore pour prononcer définitivement sur une œuvre de cette im-
portance et qui porte tous les signes d'une exécution consciencieuse.
Un spirituel écrivain, souvent bien inspiré, s'est évertué à prouver cette semaine que M. Théophile Gautier était un poëte sans poésie, un conteur sans passion et un critique sans goût.^ Voici l'acte d'accusation. Il est question des Grotesques, un des livres les plus curieux de notre temps :
« Quant au goût de M. Théophile Gautier, le choix même des auteurs qu'il a étudiés ne nous en donne-t-il pas l'exacte mesure? En vain il est forcé de convenir que sa collection critique ne renferme que des têtes grimaçantes, des difformités littéraires, des gloires éclopées, des illustrations ridicules; peu lui importe. Tels qu'ils sont, ces écrivains-là lui plaisent, comme modèles d'excentricité. Ce qu'il aime en François Villon, par exemple, c'est que ce poëte offre justement « tout ce que les aristocrates de « l'art ont dédaigné de mettre en œuvre : le grotesque, le « fantasque, le trivial, l'ignoble, la saillie hasardeuse, le <( proverbe populaire, la métaphore hydropique, enfin « tout le mauvais goût avec ses bonnes fortunes, avec son a clinquant, qui peut être de l'or , avec ses grains de verre, « qui risquent d'être des diamants. » A coup sûr, à défaut d'autre mérite, M. Théophile Gautier aurait toujours ici le mérite de la singularité et de la franchise, comme lorsqu'il ajoute: « Ce n'est guère que dans le fumier que « se trouvent les perles, témoin Ennius. Pour moi, je pré- <( fère les perles du vieux Romain à tout l'or de Virgile. » A la bonne heure! Mais, en conscience, n'est-ce pas abuser un peu de la liberté des goûts?
LE T1IEATRE CONTEMPORAIN. 509
n Au moins, parmi tous ses défauts littéraires, Villon eut-il quelque qualité solide qui légitime l'enthousiasme de son panégyriste? Une pensée généreuse vient-elle parfois animer sa verve grossière? Pas le moins du monde! La bouteille, la marmite, la fille de joie, telles furent les trois muses de Villon; les filous, les truanda, les entremetteurs, les receleurs, tels sont les héros de ses poëmes-, les lupanars, les tavernes, les bouges et repaires de toute sorte, tels sont les lieux décrits et peints par lui avec une inépuisable complaisance, à la gronde satisfaction de M. Théophile Gautier. Peut-être vous imaginez-vous que notre biographe, tout en applaudissant à certaines parties du talent de Villon, regrette cependant que ce talent n'ait pas été mieux dirigé et mieux employé? Simple que vous êtes! bien loin d'avoir une pareille pensée, Fauteur des Grotesques se félicite que Villon ait été « un mauvais gar- « nement » digne de la potence; car il aurait pu arriver que Villon, honnête homme, ne fût paspoëte, « et les poètes, « selon M. Gautier, sont plus rares que les honnêtes gens. » Ne voilà-t-il pas une idée profonde et une belle considération ! »
Tout beau, monsieur le critique, ne faites pas de la vertu outre mesure. Sommes-nous au prêche ou lisons-nous le journal? La vertu en action, passe encore, nous l'aimons de tout notre cœur; mais la vertu en phrases! Sérieusement, ne serait-il plus permis en France d'avoir de l'esprit et d'habiller gaiement le paradoxe?