‹ La boite au lait comedievaudeville en cinq tableauxChapitre 10 sur 33 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

FRANCINE, sa boite an lait à la main. ADALBERT, puis à la fin,

MISTIGRIS

FRANCINE, entr’ ouvrant la porte do gaucho.

Pardon, mon voisin... peut-on entrer?... c’est moi, Francine...

ADALBERT

Tiens 1 tiens!... la petite couturière du quatrième!... Qu’est-ce qui me procure l’avantage?...

FRANCINE, entrant tout-à-fait.

Comment! M. Adalbert... vous ne devinez pas?... Je viens vous prier de faire mon portrait.

ADALBERT

Votre portrait?...

FRANCINE

Sans doute.

Air de Madelon, (Kazln.)

Souvent, mon voisin^, par galanterie,

Quand vous me trouviez sur votre chemin,

Vous m’avez offert ma photographie ;

Toujours, en riant, je disais : « Demain ! «

Oui, je répondais par ce badinage ;

Mais enfin a demain > s'est évanoui,

Et, vous apportant gaiment mon visage.

Je viens cette fois (bis) vous dire : « Aujourd’hui 1 » Je viens, mon voisin, vous dire : « Aujourd’hui, ■ Vous dire : « Aujourd’hui 1 »

Oui, mon cher voisin, c’est pour aujourd'hui,

C’est pour aujourd'hui I

DEUXIÈME TABLEAU. 2J

ADALBERT, à part.

Ça tombe bien !

* FRANCINE

' Est-ce que ça vous contrarie ?

ADALBE RT.

Moi?... non... non... seulement je dois vous avouer que je préférerais un autre jour.

FRANCINE

Bah ! le jour est superbe.

ADALBERT

Je veux dire : une autre fois. Je suis un peu pressé.

Oh! une photographie, c’est sitôt fait!... sur votre enseigne il y a : « Portraits en trois secondes... » en lettres grandes comme ça.

ADALBERT

Oui, sur l’enseigne, je ne dis pas...

FRANCINE

Vous trompez donc le public ?

ADALBERT

Ce n’est pas moi, c’est le soleil. — Enfin, tenez, voisine, aujourd’hui ça n’est pas possible.

FRANCINE

AhI comme c’est contrariant!... moi qui voulais faire présent de ce portrait à quelqu’un... car vous ne savez pas? je vais me marier.

ADALBERT

Bah? vraiment?... vous vous mariez?...

FRANCINE

Oui, dans quelques jours... Et, en attendant, j’aurais été bien aise de donner ma photographie à mon prétendu.

ADALBERT, souriant.

La copie à-comptc sur l’original.

FRANCINE

Et puis, on n’est pas fâchée, quand on est madame, de voir comme on était quand on était mademoiselle.

ADALBERT

Je comprends ça, voisine 1 mais, je vous le répèle, en ce moment, je...

FRANCINE

Ah! voilà bien les hommes!... quand ils vous rencontrent, ils vous font mille prolestalions. « Ah ! ma jolie voisine, que je serais donc heureux de vous être agréable! venez donc me demander un service... disposez de moi !... quand vous voudrez... dès que ça vous fera plaisir !... » Un jour, on arrive, on leur dit : Me voilà!... Et puis, flûte !... Ils vous répondent: « Je n’ai pas le temps 1 ce sera pour une autre fois!... » Et si on repasse, on a l’air d’un rasoir I..:

ADALBERT

Pardon, voisine... désole de vous refuser; mais j’ai affaire... j’ai un rendez-vous.

FRANCINE

Un rendez-vous!... avec une famé?

ADALBERT

Non, non... il n’est pas question de ça.

FRANCINE

Alors, quelle affaire si pressée, si intéressante peut donc vous forcer ?...

ADALBERT

Eh bien ! là, puisqu’il faut tout vous dire...

Eh bien?...

ADAL8ERT.

Il s’agit... d’une affaire d’honneur.

FRANCINE, TÎremeat.

Un duel!...

ADALBERT

Oui, un duel.

■ FRANCINE

Comment!... vous vous battez ce matin?...

ADALBERT

Ce matin, à midi.

FRANCINE, Teignant une grande émotion.

Ah ! mon Dieu!... Et vous m’annoncez ga tout tranquillement!... sans ménagements... sans préparation...

ADALBERT

Bahl... qu’est-ce que ga peut vous faire?... Vous ne pouvez vous intéresser beaucoup à moi... ,

Pourquoi donc?... un voisin!... Il suffit qu’on connaisse les personnes... (Portant la main à son cœur.) Un duel!... Ah I miséricorde !... j’en tremble comme la feuille...

ADALBERT, à part, avec fatuité.

Ah! ça, est-ce que la petite voisine?... (Haut.) Tranquillisezvous !... mon adversaire n’êst pas bien dangereux, je crois. .

‘ - FRANCINE

Ah!... vraiment?... c’est?...

ADALBERT

Un petit criquet, une espèce d 'Olibrius que je rencontre hier à la porte... Je lui trouve une bonne tète... je lui offre de le photographier... Et monsieur se lâche !...

FRANCINE

Il y a des gens qui ont le caractère si mal fait !... Et... il se nomme?...

ADALBERT

Ma foi, je n’en sais rien... je ne l’avais jamais vu... (Cberdunt à «e rappeler le nom.) Gobi... Bobi... au surplus, j’ai là sa carie... (ii va prendre une carte sur son bureau. Francine va pof>er sa boite au lait sur l’estrade.)

FRANCINE, jetant les yeux sur la carte et feignant une grande surprise. * Soslhène Robineau...!

ADALBERT

Vous le connaissez ?

FRANCINE

Si je le connais !... Mais c’est mon prétendu I

ADALBERT, mettant la carte dans sa poche.

Votre?.,, ah! voisine!... combien je suis désolé!... Parole d’honneur, ça me fait une peine...

FRANCINE

Et à moi donc !... Je suis toute saisie. . .

ADALBERT

Je comprends votre inquiétude... un futur!...

FRANCINE

Oh I ce n’est pas pour lui que je suis inquiète...

ADALBERT

Ah ! bah !... Et pour qui donc ?

FRANCINE

C’est pour vous.'

ADALBERT

Pour moi !... (A part.) Le cœur des femmes est un abîme 1 ‘

FRANCINE

Lui !... ça m’est bien égal !... Il ne risque rien, lui!... ADALBERT, étonné.

Plaît-i!?...

Mais vous, mon voisin, vous!... - * Francine, Adalbcrt. . . -

ADALBERT

Ah 1 ça... que voulez-vous dire ?

FRANCINE

Mais vous ne savez donc pas ce que c’est que votre adversaire ?. . . Ou ne vous a donc pas prévenu?...

ADALBERT

Prévenu... de quoi?

FRANCINE

Eh bien ! de sa qualité, de sa force.

ADALBERT, vivement.

Il est fort ?

FRANCINE

Malheureux 1... mais il est prévôt chez M. Gâtechairj...

ADALBERT, interdit.

Hein?... prévôt... chezM. Gâtechair?... Diable 1... voilà un nom qui n’est pas encourageant !...

Il a déjà tué quatre hommes.

ADALBERT, commea(amt à trembler.

Sapristi I...

FRANCINE

Voyons!... au moins, êtes-vous d’une certaine force à l’épée?...

ADALBERT

Moi?... dame! j’ai un peu appris... dans le temps... comme tout le monde...

FRANCINE

Un peu, ce n’est guère.

ADALBERT

Éfoutez donc!... je ne suis pas un spadassin, moi!... Je suis artiste, je suis photographe!

FRANCINE

C’est juste!,.. Ohl les jeunes gens ont bien tort de négliger l’escrime I on ne sait pas ce qui peut arriver...

ADALBERT, reprenant un fleuret.

Quand vous êtes entrée, je m’essayais, je poussais le mur...

FRANCINE

Et vous l’avez touché?... C’est malin!... (Riant.) Ahl quelle garde!... (Désignant le fleuret ) Donnez-moi un peu ça...

ADALBERT

A vous?...

F R A N C I N E , lui prenant le fleuret.

Ça me connaît!,., mon père était un ancien militaire. Ça l’a même contrarié quand je suis venue au monde... parce qu’il aurait mieux aimé un garçon... Il disait toujours : « Si ma fille était un garçon,' je voudrais qu’elle soit dragon!... » Ça ne se pouvait pas, à cause du casque... mais c’est égal, il m’a élevé militairement...

ADALBERT

En vérité !

FRANCINE

AIR du Cabaret,

Bien des fois, d’avoir une fllle Cherchant à calmer son regret,

U me faisait quitter l’aiguille,

Pour me mettre en main un fleuret.

« Ça peut l’ servir ! » disait mon père.

Et je vois qu’il avait raison;

Car ça me servira, j’espëte,

A vous donner une leçon.

Oui, ça va me servir, j’espère,

A vous donner une leçon !

ADALBERT

Une leçon!... Commentl vous voudriez?

FRANCINE

Certainement!... si, dans ce duel, vous pouviez en être quitte pour une blessure...

ADALBERT

Une blessure!...

■ FRANCINE

Ce serait fort heureux pour vous.

ADALBERT, avec une grimace.

Merci 1

FRANCINE

Je vais vous indiquer le coup des trembleurs. Vous ne serez que blessé au bras droit.

ADALBERT, avec force.

Le bras qui verse le colodion?... Jamais I

FRANCINE

AhI .dame! il ne faut pas espérer vous en tirer à moins...

ADALBERT

Comme c’est régalant!...

FllANCINE.

Allons, prenez un fleuret... et en garde!

ADALBERT, prenant le second fleuret.

Volontiers... (Se mettant en garde.) M’y VOici !...

FRA NCINE.

Couvrez-vous!... La pointe à la hauteur de l’œil!... — Boni. . — Effacez-vous!... — Bon! — Appuyez sur la jambe gauche pour avoir les mouvements libres. — Y êtes-vous? (Ferraillant.) Une, deux, et trois... (Lui portant un coup de fleuret.) Touché !

ADALBERT*

Saperlotte!... Vous êtes d’une vivacité!...

* Adalbert, Francine.

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