‹ La boîte aux gossesChapitre 15 sur 15 · L EVASION · texte numérisé non relu

L EVASION

table, ils se sont mis une douzaine pour me déshonorer, sauf vot'respect : puis après, avec de la paille, ils m'ont grillé le corps comme un cochon, sauf vot'respect, m'sieu Didier. C'est même ce qui a décidé de mon métier. Mais tout de même ils n'ont pas su où étaient cachées deux pauv'bougresses qu'ils voulaient tuer pour avoir refusé de se mettre de leur bande... Elles étaient blotties dans ma chambre...

m'sieu DIDIER. — C'est ça qui a décidé do votre métier?

NANA. — Oui, pour effacer la trace de ces sales apaches...

m'sieu DIDIER. — Ah bah ! {silence estimatif et approbateur).

NANA. — Tiens, voici Lia qui est en train de prendre un verre, si je rentrais lui demander de me remplacer !

m'sieu DIDIER. — Grouillez-vous pour le coup, je vais encore manger ma soupe froide.

Nana entre chez un marchand de vins, elle parle et montre m'sieu Didier qui attend, candide, en pensant à sa soupe. Elle se hâte de revenir, désappointée.

NANA. — Lia ne peut pas, il manquerait une

quatrième à la manille ; moi, je ne connais pas le jeu. Les autres ne veulent pas jouer à trois.

m'sieu DIDIER. — Tant pis ; maintenant allons-y vite.

Ils marchent côte à côte, avec résolution.

NANA. — Quelle déveine ! Il était dit que les prix de l'institution Bellefaçon se passeraient de moi.

m'sieu DIDIER. — Comment! Votre fille est à l'institution Bellefaçon! pensionnaire! La mienne aussi. Comment s'appelle-t-elle donc votre fille?

NANA. — Clara.

m'sieu DIDIER. — Clara Larose?

NANA. — Juste 1

m'sieu DIDIER. — C'est un peu fort? Clara Larose est l'amie de ma fille Irma qui nous en parle souvent dans ses lettres. Clara et Irma sont deux inséparables, elles se disputent les prix, mais elles s'aiment bien tout de même. {Fm mine toute déconfite). En effet c'est embêtant que vous ne soyez pas libre demain... mais quoi ! le Service avant tout. Je vous disais tout à l'heure que je no travaillais pas (l(»mniii ; eh bien, c'est tout bonnement que, moi-même,

l'Évasion 2oi

je vais assister à la distribution des prix do l'institution Bellefaçon.... Ah I sapristi, faut-il que vous ayez peu de chance !... Et, diable, votre Clara, je le sais, a enlevé plusieurs prix à ma fille... Il ne faudrait pas croire que j'aurais la petitesse... quant à ça non! Au contraire, j'aurais été heureux que vous assistiez... mais, n'y a pas à dire, vous me tenez...

La mine de m'sieu Didier s'assombrit de plus en plus ; ses pieds s'alourdissent ; il subit un grand trouble intérieur. A mesure que l'on approche du commissariat, il éprouve de la difficulté à avancer.

Après un silence,il reprend d'une voix changée •*

— Ah ! n'y a plus que le boulevard à traverser... vous permettez?

Il entre dans un édicule.

NANA. — Faites donc, m'sieu Didier.

Nana, plongée dans ses réflexions, attend, plantée à quelques pas, comme si c'était elle qu emballait m'sieu Didier.

M'sieu Didier la guette au travers de l'entourage ajouré de la vespasienne et, furtif, pâle, l'air criminel, à un moment où Nana tourne la tête, il s'évade...

Sur le coup de ses trente-six ans, Athanase de Glidoir, sans famille, sans liaisons sérieuses, devint affreusement hypocondriaque, faute de motifs d'activité.

Grand et maigre, vêtu avec une élégance mince et rectiligne, il prit le regard fixe, le visage pétrifié d'un maniaque. Des idées de suicide le hantèrent ; il se mit à errer le long des quais peu fréquentés, de la Concorde à Auteuil ; parfois, il descendait sur la berge et contemplait attentivement le site environnant. Ayant peu de moustache, un grand nez, le front et le menton anguleux, il faisait penser à un échas-

sicr mélancolique. Trois jours de suite, il vint examiner de près un anneau de fonte scellé très haut dans le mur d'assise du pont d'Iéna, pour les besoins de la navigation. Le quatrième jour, au crépuscule, il gagna le bord de la Seine, cédant à l'irrésistible impulsion de se pendre exactement à l'amarre qu'il avait choisie.

La démarche saccadée, il tâtait dans sa poche, avec satisfaction, un soyeux cordon de rideau artistement préparé pour la circonstance, quand, tout à coup, de loin, une ombre mouvante l'inquiéta, — et pour cause : arrivé au pont, il vit un homme qui, à l'instant même, s'était pendu juste à son anneau d'élection !

Prompt et furieux comme un locataire qui surprend un cambrioleur en flagrant délit, il coupa la corde, sans retenir l'intrus. Celui-ci tomba lourdement à la façon d'un mannequin. Athanase s'agenouilla, lui desserra le cou et se mit à le secouer si brutalement que sa tête sonnait sur le pavé. Le procédé avait du bon, car le pondu ouvrit les yeux et la bouche. Selon toute apparence, il entendait et compre-

nait, mais la commotion le paralysait momentanément.

Athanase, toujours à genoux, profita de la circonstance pour exhaler sa rancune, les bras croisés rageusement :

— Alors on ne respecte plus rien? De quel droit vous accrochez-vous à cet emplacement qui ne vous appartient pas? On se pend chez soi, monsieur, par honnêteté, et aussi par convenance. Croyez-vous que c'est un joli spectacle, propre et ragoûtant, un cadavre noirâtre qui se balance?... Une femme, un enfant impressionnable peuvent passer. Pour le moins, on a la pudeur de mettre un vêtement clair dans le genre du mien ; ça renseigne de loin : « N'approchez pas, il y a un pendu. »

Des bulles de salive volaient sur le ressuscité, tellement de Glidoir parlait avec une volubilité furibonde.

— Et même, monsieur, si l'on a un peu de goût et d'idée, l'on préfère se jeter à l'eau : c'est modeste et discret. Il faut vraiment que vous teniez à l'ostentation, car vous n'objecterez pas l'oubli de la Seine, ni le dérangement trop ennuyeux... vous n'aviez qu'un pas à faire.

Pendant cette algarade, Athanase pensait à chasser le trouble-fête, à rentrer en possession de la bonne place et à occuper l'anneau d'accrochage.

— Gomment vous appelez-vous? demandat-il à l'homme qui commençait à remuer les lèvres.

— Bagu.

— Bagu ! ça ne m'étonne pas ! C'est élégant comme vous et votre façon d'agir.

Bagu, la figure creuse, famélique, la barbe mal soignée, était râpé comme un employé depuis longtemps sans ressources.

— Et pourquoi ce suicide, je vous prie?

— La misère.

Athanase de Glidoir jeta son menton en avant et montra toutes ses dents par un déclenchement de folle stupéfaction :

— Imbécile ! On ne se tue pas par pauvreté ! La pauvreté est un motif de vivre, le seul, le meilleur. Vous ne possédez rien, c'est comme si vous étiez constamment en train de naître : vous avez tout à goûter, à désirer, à conquérir. La seule cause logique de suicide, c'est la richesse ; contre la richesse, pas de remède ; le

LA VANITK PATERNELLE 207

riche est un mort-vivant, il manque de destination, il a censément fini son rôle... rien à vouloir, ni à découvrir... Et au moins, vous avez l'excuse de la solitude?

— J'ai des enfants.

Alors, Athanase faillit lâcher une gifle :

— Misérable I « feignant », sale « feignant ! » Vous mériteriez que je vous repende de mes propres mains 1 Ce n'est plus de la stupidité, c'est de la monstruosité criminelle, votre suicide. Vous appartenez à vos enfants, le devoir vous commande de lutter pour eux par tous les moyens imaginables et... et même... et même, faute de mieux, de perpétrer à leur profit ce qu'on appelle un mauvais coup.

De Ghdoir prononça ces derniers mots d'un accent inspiré extraordinaire. Maintenant, il ne voulait plus se pendre ; la possibilité, une fois défunt, de ressembler au grotesque Bagu, le détournait soudain de son projet. Mais l'idée noire persistait, tenace, invincible.

Donc, selon la stupéfiante faculté des maniaques, qui apphquent froidement le plus ingénieux calcul au vouloir le plus dément, il imaginait de se faire suicider par Bagu !

Et vraiment, la partie calculée de cette décision satisfaisait les exigences foncières de son moi raisonnable : l'habitude de se faire servir, le goût des terminaisons théâtrales et une vive propension à la charité.

Oui, ma foi, tout examiné, il tenait absolument à ce que sa mort rendit service au déplorable Bagu.

Il aida ce dernier à se dresser sur ses jambes, l'épousseta un peu, et le prenant sous le bras, il l'emmena à petits pas, avec des paroles radoucies et persuasives :

— Vous allez carapater rue de Prony, 208. Au rez-de-chaussée, à droite, demeure une espèce de rentier inutile, nuisible même, qui, dès neuf heures du soir, est couché, complètement ivre, laissant la clef sur sa porte. Vous effectuerez là un vol fructueux, mais commencez par couper le cou au dormeur, parce que c'est un sale type, sans indulgence pour les besogneux, qui garde un revolver sous son oreiller et qui a mis des sonneries à tous ses tiroirs.

En passant devant un bazar, Alhanase aclicta un grand couteau à virole.

— Fourrez ça dans votre poche, dit-il à Bagu.

Celui-ci marchait, écoutait, obéissait, avec la mine passive d'un somnambule.

— Entrons au café.

Athanase lui fit absorber deux fortes absinthes à l'eau de seltz.

. — Maintenant, que vous voilà remonté, allez là-bas directement, et pas d'hésitation, pensez à vos enfants.

Pendant que Bagu faisait le chemin à pied, Athanase rentra vite en voiture, laissa la clef sur la porte, mit la lampe en veilleuse et se coucha après avoir avalé une pilule d'opium.

Malheureusement, une violente fébrilité combattit le sommeil, et, au bout d'une demi-heure, ce fut en parfait état de veille qu'il entendit ouvrir la porte de son appartement.

Alors aussitôt sa folie cessa, il fut repris d'un ardent arnour pour la vie et d'un attachement extrême à ses moindres bibelots. Il sursauta dans son lit, et quand Bagu arriva à pas de loup sur le seuil de la chambre à coucher, il lui cria :

— Arrêtez!... C'est moi, vous me reconnais-

sez? Tout à l'heure j'étais décidé à mourir ; alors, ça m'arrangeait que vous fissiez un mauvais coup à mes dépens... Eh bien 1 j'ai changé d'avis ; allez-vous-en.

Mais Bagu ranima la lampe et s'avança imperturbable. L'absinthe bue après un long jeûne avait produit des effets formidables, il était pâle, raide de buste, sinistre et solennel ; sa voix résonna, sentencieuse :

— Je vous reconnais, mais ça ne m'empêchera pas de vous zigouiller.

— Quoi I quoi I râla de Giidoir, puisque je ne veux plus.

— Ah ! s'il fallait attendre le consentement du client... ricana Bagu.

Et, attrapant une chaise, il s'assit près du lit comme un opérateur méthodique. Il sortit son couteau, posément, sans se presser.

De Giidoir se ratatina sous les couvertures ; hennissant de peur, il balbutia :

— Eh bien ! je vous autorise à voler un peu... pas trop...

— Je préfère vous « zigouiller » avant, fit Bagu avec un entêtement calme et raisonneur d'ivrogno. Parce que sans cela, vous me flan-

quericz^uii coup de revolver, ou bien vous appelleriez à l'aide...

Les yeux d'Athanase lui sortaient de la tête, ses dents claquaient.

— Vous ne trouverez pas l'argent... Laissezmoi me lever...

— Pas si bête, j'ai le temps, je chercherai toute la nuit, s'il le faut..

Le couteau grand ouvert était prêt.

— Mais, enfin, malheureux, vous entrez dans une voie funeste, épouvantable... hoqueta de Ghdoir agonisant.

Bagu le considéra, plein de sévérité, tournant machinalement la virole de son arme, et, avec l'autorité d'un homme supérieur parlant à un ignorant, il répéta gravement les paroles mêmes par lesquelles Athanase l'avait engagé à faire un mauvais coup :

— Monsieur, je ne possède rien, c'est comme si j'étais constamment en train de naître, j'ai tout à goûter, à désirer, à conquérir...

De Ghdoir avança une horrible grimace qui voulait être un sourire caressant :

— Voyons... voyons, Bagu, je suis un bon âarçon.

— Vous? un « sale type », sans indulgence pour les besogneux, une espèce de rentier inutile, nuisible même.

— Voyons... contentez-vous de ma montre en ôr, là, sur la cheminée.

De sa main armée, Bagu étendit un geste de grande dignité :

— Je ne suis pas un « feignant »... j'ai des enfants, je me dois à eux...

De Glidoir se mit à sangloter :

— Mais enfin, je vous ai dépendu... on n'a jamais vu pareille ingratitude.

Même signe de dignité offensée :

— Monsieur, j'ai conscience de vous rendre service : étant riche, vous n'avez aucune raison d'exister, votre rôle est fini, la vie vous est à charge... Ne beuglez pas si fort. Je ne vous ferai pas beaucoup souffrir, grâce à une certaine habitude de couper le cou à des canards.

En disant ces mots, Bagu repassait vivement sa lame sur son genou, par propreté, comme font certaines gens, à table, au moment immédiat d'attaquer un découpage... Ça y était, il allait se lever pour mieux o])érer.

Perdu, ne sachant plus ce qu'il proférait, Athanase s'écria sur un ton déchirant, comme s'il avait absolument besoin de savoir avant de mourir :

— Et... et vos enfants... des filles, ou des garçons?

Bagu s'arrêta net de repasser, mais remonta sa manche, pour bien dégager la main prête à agir:

— Deux filles : Marie et Jeanne.

Athanase, avec un bêlement idiot :

— C'est bien plus doux que les garçons...

— Bien plus doux ! fit Bagu d'un ton péremptoire, en redonnant quelques coups d'affûtage sur son genou.

— Moi qui aime tant les enfants... brailla de Glidoir avec un affreux strabisme vers le couteau, comme si son visiteur s'apprêtait à immoler quelques chérubins.

Bagu hocha la tête, approbatif :

— J'ai sur moi le portrait de mes fillettes... je l'avais pris pour l'embrasser au dernier moment...

21 't LA BOÎTE AUX GOSSES

— Oh ! montrez-le-moi, supplia de Glidoir avec le battement de lèvres d'un nourrisson qui veut teter.

— Voilà, fit Bagu, tirant, de la main gauche, un portrait-carte placé dans la poche extérieure du veston.

Athanase Tagrippa et poussa un rire larmoyant de dément :

— Ah ! ah ! vous avez dit Marie et Jeanne, c'est donc Marie l'aînée, la voici... Mais Jeanne, la petite, doit être joliment futée?

— N'en doutez pas... vous pourriez lui demander tous ses chefs-lieux de départements...

— Je le ferais volontiers... avec une géographie, parce que ma mémoire n'est pas sûre.

— Moi aussi, j'aurais besoin du livre... depuis le temps qu'on a quitté l'école...

— Aah ! bava de Glidoir, je ne me lasse pas de les regarder. C'est justement le genre d'enfants que j'aime.

Bagu se grattait la cuisse avec son couteau et il souriait à demi, trouvant les démonstrations de ce monsieur bien naturelles.

— Ah ! si VOUS vouliez me donner cette photographie? demanda de Glidoir avec une extraordinaire avidité d'amateur.

Le sourire de Bagu s'accentua, il était disposé, il serait fier de donner le portrait de ses fillettes. Puis, instantanément, il changea de tête, — ce fut brusque et complet comme l'action du déclic sur une mécanique. Bouche ouverte, il avait l'air hypnotisé par une difficulté colossale, inouïe. Il regardait alternativement son couteau, puis Athanase : en elïet, on ne peut pas donner à un mort.

— Je voudrais bien, mais... répondit-il avec embarras et ingénuité, perdu devant un problème insoluble.

— Ah dame ! fit de Glidoir, comprenant très bien la réticence, — et sa mimique signifiait : « On ne peut donner qu'à un vivant ; là-dessus, je ne saurais faire aucune concession. »

Laissant Bagu devant l'obstacle, par discrétion, il s'absorba dans la contemplation de la photographie :

— Je n'ai jamais vu de physionomies d'enfants aussi intéressantes... Ah ! cette petite Marie... et Jeanne l'espiègle...

Il lançait les mots avec chaleur, avec ravissement et respect.

Bagu souriait, béat, paternel ; puis il redevenait sérieux jusqu'à la stupeur : comment faire? On aurait cru qu'il était pris dans une impasse, entre le poignard et le portrait.

Il souriait de nouveau :

— Hein ! monsieur le rupin, vous n'en aviez jamais vu, des mignonnes pareilles !

Et puis encore, il se préoccupait du couteau dans sa main. Comment faire? Tuer ce monsieur, le dévaliser, c'était bien, mais était-il possible de renoncer à une admiration si louable, si impérieusement duc?

Et, en eiïet, la vanité de garder un appréciateur chic à ses fillettes, l'orgueil de placer bellement leur portrait, finit par l'emporter.

— Allons, je vous donne cette photographie, fit-il dans un élan cordial, en fermant son couteau qu'il mit avec simphcité dans sa poche de côté.

Il se leva d'un mouvement aisé de visiteur prenant congé.

— Ah ! vraiment, prononça de Glidoir cérémonieux, je suis confus d'accepter... Je ne sais comment vous témoigner...

— Du tout, du tout... fit Bagu avançant la main en signe de refus majestueux.

Et pour couper court aux politesses, il gagna très vite la porte. Sa qualité de père des deux charmantes fillettes le rendait l'égal du gentleman admirateur et l'obligeait à des manières très nobles.

Il avait oublié la possibilité de prendre le moindre objet de valeur ; sa misère était oubliée, toute réalité devenait négligeable — il était enrichi à l'infini de gloriole paternelle.

Il s'en alla, le buste cambré dans sa jaquette marmiteuse, répétant en lui-même le jeu de scène de sa sortie : la velléité cérémonieuse qu'avait eue le gentleman de témoigner une juste reconnaissance pour le cadeau du portrait, — et sa propre réponse (dont le geste royal étonnait les passants) :

— Du tout, du tout...

SINTE MARGRITTE

Rouges, bleues, ébourifTées, hardies, avec une démarche tantôt pressée, tantôt ralentie, elles sillonnaient en plein jour un côté de l'avenue extérieure longeant le cimetière : le côté des cabarets, des guinguettes et des hôtels garnis.

Leur manège vu de loin évoquait bizarrement l'activité mystérieuse d'une place investie : à deux pas des remparts, des créatures enjuponnées allaient, venaient, se hâtaient, guettaient, s'approchaient, disaient à tous les hommes le même mot de passe.

M. de Ballitord, en redingote sévère, visage bom-bonien, moustaches blanches, apparaissait

tous les jours, à la même heure, sur l'autre côté de l'avenue : le côté du mur d'enceinte.

Elles le connaissaient depuis des mois, et — à travers la chaussée, — elles plaisantaient sa mine hautaine :

— Eh, là-bas ! l'empereur !

M. de Ballitord ne bronchait pas ; il ne daignait ni voir, ni entendre. Littéralement : il ignorait.

Une force imbrisable qui avait déjà tenu ses ancêtres, pendant trois générations, en dehors des changements de la Révolution, — l'orgueil du sang, — permettait à M. de Balhtord de rester seul, sourd, aveugle, de l'autre côté du siècle, à l'opposé du progrès. D'accord avec ses ancêtres, demeurés insensibles aux avances du Pouvoir, il avait dédaigné les faveurs du gouvernement de la RépubUque.

Pour lui, la société actuelle était fâcheusement pareille à l'avenue où il passait à heure fixe et où il y avait deux trottoirs : l'un désert, net, propre, le sien ; l'autre, le trottoir à tout le monde, le trottoir aux filles.

SINTE MARGRITTE 221

Et la Gueuse pouvait l'appeler. Et les gueuses pouvaient le narguer. Il ignorait.

Un jour : la police !

Elles galopèrent à droite, à gauche, mais nul refuge ne leur était ouvert et toutes devaient être prises dans le coup de filet.

L'une, dénommée la Biquette, franchissant la chaussée, s'accrocha au vêtement du premier passant venu, en implorant : « Sauvez-moi ! Sauvez-moi ! »

Elle était rousse, petite, et sa laideur n'avait pas vingt ans.

Chose inconcevable, l'orgueil du sang n'empêcha pas M. de Ballitord de souffrir à sa manche le bras de la Biquette et de faire avec elle un assez long chemin pour la mettre hors de danger.

Ensuite, pendant huit jours il en conféra avec lui-même :

— Après tout, il n'avait pas dérogé, il n'avait rien cédé ; au contraire : son acte avait été le plus méprisant, le plus détaché du monde actuel. Ce monde ne méritait même pas une opération de police.

Quant à lui, il en fut quitte pour jeter au rancart la redingote contaminée.

A partir de cette époque, on n'interpella plus moqueusement M. de Ballitord. On le signalait même à la considération des nouvelles venues :

— C'est lui qui a empêché la Biquette d'être emballée. Il ne l'a pas regardée, il n'a pas dit un mot, seulement il a regardé l'agent, comme ça^du haut de son front et sa moustache faisait peur. Fallait voir la Biquette à son bras! On aurait dit d'une demoiselle d'honneur avec le père de la mariée, — au commencement de la journée.

— Oui, quand les messieui's de la noce ne sont pas encore saouls.

— C'est un vieux qu'a eu de la misère, alors il comprend le pauv' monde ; il sait bien que la farine de not' pain n'se moud pas facilement.,. On l'a suivi sans qu'il s'en dotitc. Il va sur la tombe de su lilh;, morte à dix-lmit ans et qui s'appelait Marguerite... Nous autres, avec la Biquette, on cherche un moyen d'y montrer not' estime.

SINTE MARGRITTE 223

Sur ce mot, un silence grave s'étendait. Anciennes et nouvelles réfléchissaient longuement. C'était quelque chose de colossal et de tout à fait difficile à montrer, leur estime.

Et voilà qu'un après-midi, dans l'allée du cimetière, comme il portait une gerbe de fleurs, M. de Ballitord s'étonna : quelqu'un d'inconnu là-bas, s'inclinait devant la tombe de sa fille.

Il hâta le pas, — et la Biquette se sauva à toutes jambes.

Un bouquet avait été déposé, orné' d'un papier blanc où plusieurs mains s'étaient appliquées : Sinte Margritte.

Le bouquet, — balayé tout d'abord d'un revers de gant, — fut ramassé et laissé sur la tombe.

Il fana ; il se dispersa brin à brin. Un jour, il n'en resta plus trace.

Ce jour-là, s'accompfit un fait impossible, inimaginable.

Au sortir du cimetière, il arriva ceci d'impossible que M. de Balhtord traversa la chaussée et passa sur le trottoir aux filles !

22i LA BOiTE AUX GOSSES

Dès lors ce fut un événement quotidien d'une grandeur et d'une simplicité dramatiques.

Il s'effectuait une sorte d'échange de respect humain.

M. de Ballitord s'avançait très haut, très droit, dans l'orgueil de son sang, mais une détente voulue de son allure majestueuse disait qu'il admettait, à la rigueur, l'existence d'un certain monde regrettable et son visage descendait à une acceptation résignée de la réalité.

D'autre part, dès que M. de Balhtord apparaissait au loin, Marie la Grêlée, qui ne savait pas lire, se prenait à considérer attentivement une afïiche de théâtre. L'Arlésienne s'arrêtait, s'absorbait à réparer l'échafaudage de ses cheveux, en regardant par terre. La Biquette et Mélie avaient soudain une histoire à se raconter, qui les tenait sur le côté de l'avenue, étrangères aux passants. Toutes les habituées, en un mot, suspenduitMit leur mouvement. Les visages acquéraient un haussement de souci moral.

Pendant quelques instants, il semblait qu'une

SINTE MARGRITTE 225

étrange fusion s'essayait çà et là dans les soufïles de l'air.

Et voilà qu'un jour de pluie désolante, aux nuages blafards et haillonneux, un cocher de grande livrée, claquant son fouet du haut de son siège, lança l'invective au trottoir :

— Hue là ! les bêtes de fiacres ! les femelles de misère !

Irrésistiblement, M. de Ballitord sursauta, se tourna, son indignation ne fit qu'un bond contre l'insulteur. 11 se campa dans une attitude défensive, foudroyante. Et il demeurait sur place, furieux, révolté, alors que le cocher était déjà loin.

Puis, subitement, M. de Ballitord se reprit, rentra son geste, voulut cacher ses mains : il venait de percevoir, avec un effroyable saisissement, que, sous la loi du malheur, son vieux sang noble avait passé au parti des misérables !

GRAND-PËRE

Les employés des grands joailliers de la rue de la Paix, de la rue Royale et de la Chausséed'Antin connaissaient tous de vue un vieillard en redingote verdie et en haut de forme roussi, qui, périodiquement, piétinait des journées entières devant leurs vitrines, un calepin et un crayon à la main.

Il avait les plus beaux yeux du monde dans la plus tourmentée des figures de poète : une figure souffrante et creuse des joues, victorieuse et saillante du front, du nez et du menton.

Son manège n'était aucunement déraisonnable : à telle occasion déterminée, il offrait tel

joyau à sa petite-fille, une adorable jouvencelle de dix-sept ans.

Il le lui offrait en poésie, s'entend !

Il l'accompagnait une première fois, elle faisait son choix, et grand-père, quelque temps après, lui offrait l'objet préféré sous forme de sonnet.

Oui, avec ses rimes, il prenait l'objet dans sa splendeur entière, il l'enveloppait de rythme et d'harmonie et voilà : il le lui présentait.

Oh ! c'était une petite coquette et si gâtée !... Elle possédait une cassette de plus de vingt sonnets ! Si vous saviez quelle richesse cela représentait ! Car elle était à l'âge où l'on ne compte pas et où l'on ne goûte pas la supériorité des choses simples.

Grand-père soupirait, haussait les épaules, mais, dans le fond, il était bien content de cette grosse dépense.

Moyenne, mince et déjà pourtant d'une sculpture johment accidentée, Louisette avait les mêmes beaux yeux bleus que son grandpère ; elle avait une figure de madone, avec des bandeaux dorés, une peau très blanche à peine rosée, des fossettes aux joues, un nez et un

menton si gaiement et si bonnement arrondis que souvent les yeux devaient se fâcher pour leur faire exprimer une volonté ferme.

Cela n'empêchait pas qu'elle fût très exigeante, à cause, parbleu ! de la faiblesse traditionnelle des grands-pères.

Ainsi, lorsqu'il s'agissait de choisir un bijou, elle était là sur le trottoir, elle balançait devant l'étalage, elle n'écoutait que sa convoitise primcsautière. Grand-père avait beau donner son avis, indiquer ce qui était seyant, modeste et de bon goût, elle souriait, mais ne se rendait pas et l'on devinait sa maUce : « Grand-père ne sait pas... l'art si changeant de la parure féminine échappe à sa compétence retardataire ; c'est un généreux caissier, mais un conseiller rococo. »

Il finissait toujours par céder, les yeux levés vers l'inépuisable réserve du ciel. Pourquoi contrarier son caprice?... Puisque, ce qu'elle voulait, il le pouvait...

A la vérité, il aimait à la taquiner avec tendresse, ses entêtements doux et invincibles étaient si joUs ! Et puis, sapristi, ce qu'il en disait, c'était aussi pour le principe : « Il ne faut pas non plus habituer les enfants à voir

tous leurs désirs acceptés sans restriction, ils perdent la notion du prix des choses et la joie même de la réalisation. »

— Encore une boucle avec des pierres bleues !... Tu as déjà la broche... observait-il avec une feinte sévérité.

— Oui, mais le bleu me va très bien et justement la mode y est.

— Bon... mais ne te presse pas tant... réfléchis ; nous ne sommes pas à un jour près.

Jamais il ne pouvait obtenir une remise au lendemain : les enfants ne savent pas attendre.

Le soir de Noël, vers sept heures, grandpère et Louisette marchaient, pressés, comme des gens en achats.

Derrière eux, le vent gelé à dix degrés, après avoir rassemblé ses files sur la Seine et sur les Tuileries, s'engouITrait par la place Vendôme.

La vieille échine de grand-père tremblait sous sa mince redingote.

Louisette portait une robe de petite laine bleutée, une mante noire do pensionnaire,

GRAND-PÈRE 2n

un chapeau de feulre avec une simple coque de ruban bleu. Elle était charmante, sans la moindre petite bijouterie, sans même une perle aux oreilles : elle avait sa jeunesse, elle avait ses yeux ravissants, ses fossettes, son nez et son menton roses ; elle avait le contentement des adolescents qui vont à la réalisation d'un beau rêve.

Grand-père comptait dans sa poche machinalement, pour être bien sûr de pouvoir faire face à toute éventualité. Il tâtait, avec force et avec confiance, son crayon, son calepin et les deux francs réservés au dîner, — tout son avoir.

Ils arrivèrent à leur but, rue de la Paix ; le trottoir était bien net, bien balayé, l'électricité le rendait brillant comme un parquet. Derrière lu haute glace du joailher, les bijoux enchâssés dans le velours scintillaient do mille feux.

Grand-père étendit un geste cérémonieux : « Mademoiselle, veuillez vous mettre à votre aise et prendre la peine d'examiner. » Il se ])laçait de côté de façon à lui diminuer le cinglement du vent ; on a besoin de confortable pour consulter ses goûts ai^tistiques. Avec sa

main que l'onglée pétrifiait, il lui ménageait la lumière; avec son mouchoir, il eiïaçait la buée au vitrage ; ses épaules portaient, à droite, à gauche, toutes sortes d'attentions obséquieuses autour de la demoiselle : l'apparat du grand luxe, quoi !

Louisette remuant son index ganté de coton regardait l'ensemble, le détail, réfléchissait, comparait, critiquait... ou plutôt, elle faisait semblant: son choix était arrêté d'avance.

Ah ! ces jeunes filles ! Sûrement elle avait dû, quelque jour précédent, faire un détour en reportant l'ouvrage de sa patronne, et déjà elle était passée... Il faut être seule pour bien choisir, et puis il faut bien tromper un peu son grand-père...

Au surplus, l'objet élu était d'importance : un déhcieux camée offrant, sur une branche, l'amoureux becquetage de deux colombes.

Il ne fallait pas avoir l'air de se précipiter làdessus.

Donc Louisette minaudait et prenait son temps.

Ruse inutile d'ailleurs : aujourd'hui grandpère no discutait pas ; chose rare ! Il était

dans ses heures de grande largesse ; et cela se comprend : un soir de Noël, un cadeau pour le jour de l'an... Tous les grands-pères agissent de même.

— Je te laisse carte blanche, disait-il ; je ne veux pas t'influencer.

Il tâtait son calepin et son crayon, sohdement là, dans sa poche...

— Alors, accepta-t-il, je vois bien que ce camée a la préférence ; mes félicitations, mademoiselle, la pièce en vérité est unique...

Et voilà que le fracas d'un équipage merveilleux interrompt ce discours. Une belle dame toute en fourrure, un élégant cavalier apparaissent, franchissent le trottoir, entrent chez le joailUer.

Le temps pour grand-père et Louisette de humer un indéfinissable parfum porté par ces personnages qui, même dans la rue, ne sauraient respirer l'air de tout le monde, — et voilà qu'intérieurement s'ouvre la vitrine et voilà que l'on enlève le délicieux camée !

— Grand-père ! fait Louisette, la voix déchirante..

Et elle saisit impérieusement la manche du vieillard pour faire appel à cette toutepuissance des parents à laquelle croient aveuglément les enfants.

Une affreuse douleur assassine le visage du grand-père : on a causé du chagrin à Louisette ! Que dis-je? On lui a fait tort et injure! Avez-vous vu ce sans-façon !... cette manière brutale d'arracher un objet que des personnes regardent !...

L'indignation monta ; l'indignation d'un millionnaire dont la solvabilité aurait été mise en doute. Ce ne fut pas long :

— Viens ! dit-il dramatiquement à Louisette, comme quelqu'un qui retire sa pratique à une maison et qui sait qu'elle y perdra gros, allons chez Lahque !

Et, tout en marchant, il se soulageait :

— Je ne t'avais pas parlé d'une parure exposée d'hier — (car je viens d'avance me rendre compte un peu des nouveautés), — je la réservais, parce qu'elle est trop ouvragée, je n'étais pas sûr de pouvoir tout prendre...

en quatorze vers... et je ne trouvais pas cela très modeste pour une jeune fille. Et puis après, vraiment, je ne saurai plus quoi te donner... Tant pis, viens !...

11 avançait d'un pas brusque, sans dévier de la ligne droite, quitte à heurter les passants. A sentir le vent meutrier pousser sa mauvaise redingote, il avait l'impression d'emmener avec lui quoiqu'un de furieux, aussi.

Avant de quitter la rue de la Paix, il se retourna, le front hautain, et il tira son calepin avec faste, comme on sort un carnet de chèques.

Louisettc d'abord toute cliagrine reprenait un visage consolé : elle souriait même intérieurement : « Elle aurait plus qu'elle n'avait demandé, na ! parce qu'on lui avait fait des misères ! Ah ! ah ! on s'était figuré... oui, mais grand-père était là... et on allait voir... »

Il faisait une électricité radieuse sur les boulevards. Les magasins, les cafés éblouissants, dorés, chamarrés, bourrés de merveilles,

étaient comme d'énormes joujoux de Noë assaillis par une foule de grands enfants.

Le vent rude passait, fouillait, impitoyable, chassant par-ci par-là de pauvres hères... et ceux et celles qu'il avait condamnés, il les marquait d'une tache ou rougeâtre, ou livide, ou verdâtre, là, aux pommettes...

Les yeux ingénus de Louisette brillaient à l'animation de Noël, et voilà qu'en un endroit du boulevard son joli visage s'aimanta d'une douceur infinie vers une créature qui lui fit l'effet d'une parente lointaine, devinée plutôt que reconnue.

La créature portait, par ce froid, une chemisette de toile héliotrope encore un peu empesée et elle offrait au monde cet effarant sourire que les morts de misère gardent d'avoir savouré, enfin ! l'ivresse de leur agonie. Elle remontait ses épaules et, par un effort insensé de maigreur écarquillée, elle semblait dire avec enjouement :

— Ah ! ce qu'il fait chaud dans ma chemigette !... Écoutez donc... Vous n'imaginez pas ce qu'on est bien là dedans...

Elle passa.

Louisette se tourna vers grand-père qui toussait de gros coups déchirants ; elle le vit marqué aux pommettes d'une extraordinaire tache de feu, qu'elle prit pour le signe de sa décision vengeresse et magnanime : « Tant pis ! allons chez LaHque ! »

Elle n'eut aucun soupçon de la fatalité : grand-père ne ferait pas le sonnet richissime... elle allait demeurer seule, orpheline, sans défense...

Non!

Elle répéta le sourire impossible de la créature appris tout d'un coup et, offrant ses yeux ravis, ses fossettes roses, son nez et son menton divinement arrondis, elle semblait dire à la foule élégante :

— N'est-ce pas que ça m'avantage, les bijoux que m'a déjà donnés grand-père?... mais vous n'imaginez pas tout le bonheur qui va m'arriver !...

LE SAUVETACxE

— Ah ! oui, monsieur, Isabelle peut dire qu'elle nous doit tout ! Nous n'avons épargné ni efforts, ni peines, pour régulariser son sort. Nous y sommes parvenus ; elle est sauvée !

Notre mérite le plus sérieux tient à co que nous avons fait le bonheur d'Isabelle malgré elle.

D'abord, nous l'avons enlevée à sa mère. Ce n'est pas une petite affaire de séparer à jamais une mère et une jeune fille de quatorze ans, — quand ni l'une ni l'autre ne consentent. Il faut être implacablement dévoué aux principes et avoir un rude courage, analogue à celui

du chirurgien qui coupe un membre gangrené, malgré les plus atroces gémissements du patient.

La mère aimait beaucoup Isabelle et l'avait mise en pension aux environs de Paris, pour en faire une institutrice. Mais, tant valent les gens, tant valent leurs projets.

Isabelle, de son côté, n'imaginait pas de bonté, pas de douceur, en dehors de sa mère.

Aussi quel arrachement. Elles en ont versé des larmes ! On a même pu craindre pendant un moment les suites fatales du désespoir, de la consomption.

Mais enfin, nous avions pour nous la loi, le sentiment général, la force du devoir et nos relations dans la magistrature. Nous avons réussi à faire prononcer la déchéance maternelle, — car, monsieur, la mère d'Isabelle était une femme sans moralité !

Toutefois ce n'était pas une courtisane professionnelle (notre tâche eût été joliment simplifiée). Elle travaillait aussi assidûment que le permettait son métier d'artiste dramatique, mais elle vivait en concubinage ! Par chance, nous avons pu fournir cette constatation abominable et décisive, — qu'à défaut d'engagement

théâtral, elle acceptait des subsides de son compagnon illégitime !

Ne venez pas comparer ici la femme mariée sans dot et qui reste dans son ménage, vivant des appointements de son mari. Pas de sophisme ; parlons sérieusement.

Vous mesurez cette dégradation, pour une femme : appartenir à un amant, recevoir de l'argent ! C'est-à-dire, — en poussant la logique à l'extrême, — ne pas s'appartenir, céder sa volonté, sa personne, ses heures d'existence contre une assistance matérielle ! Réfléchissez en outre au contact impur, à la souillure morale et aussi à la détérioration, aux dangers physiques ; — car rien n'est plus pernicieux à la santé que la mauvaise conduite.

Aussi, avant même qu'Isabelle soupçonnât une telle indignité, nous avons voulu détruire d'avance toute similitude possible entre son avenir et l'existence coupable de sa mère.

Nous avons juré qu'Isabelle serait honnête, qu'elle ne subirait aucun avilissement, qu'elle n'appartiendrait à personne pour de l'argent et qu'elle ne serait pas exposée à certaines afflictions physiques.

2i2 LA BOÎTE AUX GOSSES

Devenus les arbitres de sa destinée, nous avons répudié pour elle toute ambition, afin de réduire les aléas de la vie au minimum et afin de ne pas nous engager dans les frais non prévus à notre programme de sauvetage.

Alors pour assurer à Isabelle la libre possession de sa personne et lui conserver sa dignité intacte, pour la garantir de l'usure des passions et sauvegarder cette propreté, — qui s'entend du physique et du moral, — nous l'avons, dés l'âge de quinze ans, placée dans un atelier où elle gagne sa vie, sans avoir besoin d'aucune aide.

Ah dame, elle est tenue, pour ses trois francs par jour ! Elle part le matin à sept heures et no rentre le soir qu'à sept heures. Mais enfin elle est libre : puisqu'elle va volontairement à l'atelier. Certes, il no ferait pas bon avoir un retard de cinq minutes, ni demander un congé d'une heure, ni ménager sa peine. Le patron est là, qui entend, avec raison, pour le salaire payé, disposer du temps et de la force de ses ouvrières.

Eh parbleu! pendant qu'Isabelle est à l'atelier, nous-mêmes, ses parents d'adoption, nous

n'avons plus de droit sur elle ; et rien, ni personne n'a droit à une pensée d'elle en dehors du travail. Ainsi le veut l'honnêteté réciproque entre patron et ouvrière ; — et les prérogatives de liberté, de dignité, ne sont pas entamées pour cela.

Évidemment le travail est parfois exténuant ; les machines dégagent une poussière assez malsaine qui imprègne le corps, et l'agglomération dos ouvriers est en désaccord avec l'Iiygiène.Mais il faut voir là des conditions de force majeure, admises et par conséquent normales.

En résumé, grâce à nous, il ne reste place pour aucun danger dans la vie d'Isabelle — car nous sommes venus habiter juste en face de l'atelier, nous la regardons par la fenêtre aux heures d'entrée et de sortie. Nous avons obtenu qu'elle fût isolée dans le hall do travail, ainsi peut-elle s'abstenir de relations avec les autres ouvrières.

Jamais elle ne sort sans nous ; elle passe avec nous tous ses instants de loisir, et ils sont rares, entre le sommeil, le travail et les repas.

Et elle est assurée que son sort ne changera jamais : aucun risque, aucun bouleversement.

2i4 LA BOITE AUX GOSSES

Nous ne la laisserons même pas marier, de peur d'un mauvais choix. Imaginez cet horizon, cet avenir de sécurité : avoir son pain mesuré d'avance, avoir ses mouvements réglés d'avance, pour jusqu'à la fm de ses jours — sans une surprise possible !

Ah ! nous l'aimons bien, nous la surveillons bien. Nous sommes des parents sans faiblesse, d'une affection sévère, exempte de ridicules effusions.

De «

Regardez notre Isabelle, comment la trouvez-vous pour ses vingt ans! Elle a l'air modeste, n'est-ce pas? Jamais elle ne parle, jamais elle ne rit. On ne la prend pas pour une effrontée, on voit qu'elle a sa dignité, son honneur, qu'elle s'appartient, sans salissure...

Oui, elle est pâlotte, et son dos rond, son visage pointu, la font paraître bien plus vieille qu'elle ne l'est en réaUté ; elle toussotte... c'est la profession qui veut ça ; la plupart de ses compagnes d'ateUer ont une petite atteinte do tuberculose, oh ! très légère... Mais ce n'est tou-

jours pas de ces vilaines indispositions comme la mauvaise conduite en provoque souvent.

Oh ! l'on n'a pas envie de plaisanter auprès d'elle; les gens les moins réservés observent leur tenue. Mais, vous savez, elle n'a pas toujours été aussi calme ; à l'époque de notre intervention, elle était évaporée en diable, elle ne pensait qu'à s'amuser. Vous n'imaginez pas comme son caractère s'est formé dans le sens du sérieux !

Ainsi, deux ou trois fois par an, nous passons un dimanche aux environs de Paris, — non pour le motif bête d'admirer la nature, nous no coupons pas dans la poésie, — nous allons à la campagne parce que l'on doit changer d'air, comme on change de linge.

Eh bien, ces petites fêtes impressionnent plutôt mal Isabelle.

Au départ, le matin, elle s'anime un peu ; je ne dirai pas que des ailes lui poussent, mais enfin on devine, en son être, toutes sortes d'aspirations confuses ; ses mouvements prennent de la vivacité, son visage exprime quelque chose, par extraordinaire ; elle regarde, elle flaire, il y a comme un éveil... Puis, tout à coup.l'après-

midi,"survient une tristesse écrasante ; on dirait d'une affreuse réaction, d'une crise de désespoir après une passagère illusion.

Parbleu, cette verdure, ces arbres, en somme c'est toujours pareil, tout paysage est monotone et doit vite rassasier les esprits positifs. Nous demandons à Isabelle :

— Tu désires rentrer?

— Oui, dit-elle.

On rentre ; nous la gâtons, nous faisons tout ce qu'elle veut.

Tenez, toutrécemment, au débutduprintemps, nous étions assis au bois de Mcudon sous un chêne énorme. Je voyais à Isabelle une mine de détresse, et même des battements de paupières, des tics douloureux, comme il arrive lorsque certains cris vous perforent, atteignent votre nervosité au plus vif.

C'était tout simplement que l'arbre abritait des quantités de nids habités ou en construction; et l'on entendait le ramage complet des oiseaux, depuis les chants et les disputes des ménages, jusqu'au pépiement des oisillons nouveau-nés. Le vacarme était innombrable, vibrant, C.'iros^Miil, ;ii<ni, <lt''l)()i'(|;uil...

Et brusquement Isabelle a éclaté en sanglots, — une désolation sans fond, inapaisable.

— Qu'est-ce que tu as?

- Je ne sais pas.

En eiïet, elle ne sait pas, personne ne sait...

Mais représentez-vous, monsieur, essayez de vous représenter notre Isabelle, — avec sa pauvre nature nerveuse, — privée de notre providentielle protection ! Supposez, monsieur, que nous ne soyons pas intervenus pour la sauver...

La petite baronne Yolande, surnommée Rose- Bébé dans l'intimité, était au comble du ravissement : sir Clarence, le milliardaire américain, avait accepté son invitation à dîner.

Vite, elle avait convié ses chères amies les plus jalouses, et s'était répandue en propos exagérés :

— Vous verrez quel homme extraordinaire, ce Clarence! Quelle physionomie royale I Son visage impassible porte en quelque sorte le sourire énigmatique de la Fortune ; des reflets fauves passent dans ses yeux et sa voix a un son métaUique. Je saurai lui faire conter des aven-

tures, et vous jugerez : on a rimpression que ses récits sentent l'or.

Au vrai, sir Glarence était remarquable par sa réserve et sa simplicité extrêmes ; âgé de cinquante ans, grand, large, maigre, le visage coloré, la barbe rousses,, il avait le sommet du crâne chauve et conservait sur les côtés des cheveux drus légèrement cendrés. Il regardait de haut, mais avec affabilité.

La fête organisée par la petite baronne était des plus réussies. Dans une féerie de lumières et de fleurs, une douzaine de jeunes femmes décolletées, endiamantées, délicieuses et autant de personnages décor'atifs en habit noir, siégeaient autour de la table magnifiquement servie.

Par un accord facile entre gens de bonne compagnie, le baron dirigeait la conversation artistique et mondaine, de façon que sir Glarence y eût une part prépondérante. Seule, la petite baronne, à droite du milliardaire, bavardait inconsidérément; le bonheur la grisait. Au dessert, son mari commença à craindre qu'elle ne commît une de ces incartades dont elle était coutumière, et qui lui valaient sa réputation d'enfant terrible.

Bientôt, en effet, le baron fronça les sourcils ; pour mieux éblouir ses chères amies, Yolande évoquait les sollicitations qui pousuivent un richissime étranger et les munificences qu'il peut accomplir. Parbleu ! alors que sir Clarence cherchait manifestement à faire oublier qu'il n'était pas un homme d'une situation ordinaire, la petite écervelée, au contraire, voulait exhiber son invité sous l'aspect le plus exceptionnel, et — par un procédé puéril, indiscret, vraiment trop criard, — faute de pouvoir lui faire montrer et dénombrer sa fortune, elle exigeait tout au moins qu'il en vantât les bienfaits.

— Il faut nous raconter une de vos plus fastueuses libéralités, demanda-t-elle, charmante et volontaire.

Le baron crut remarquer un imperceptible signe d'agacement sur le haut visage cérémonieux de sir Clarence, et il essaya de bifurquer vers des considérations générales, imprécises :

— La bienfaisance est certainement la plus agréable forme d'activité, dans toutes les conditions sociales, — et l'on garde secrètes ses

meilleures actions ; au surplus, on ne les connaît pas toujours soi-même.

Hélas 1 la petite baronne saisit la balle au bond :

— Oh ! c'est ça, sir Clarence, je vous en prie, dites-nous ce que vous avez fait de mieux dans votre vie, dites-nous votre action la plus généreuse.

Rien ne l'arrêta. Aidée sournoisement par ses chères amies, qui s'amusaient fort do l'impardonnable maladresse, elle insista follement, malgré une première protestation assez tranchante de sir Clarence. Jamais enfant gâtée n'eut une telle expression de caprice obstiné.

Sir Clarence écoutait avec un demi-sourire non acquiesçant. Soudain, pourtant, d'un ton presque sévère, il prononça :

— Eh bien, soit, madame, pour vous faire plaisir, je dirai ce qui est peut-être ma meilleure action.

La petite baronne frappa dans ses mains ; une joie débordante écarquillait ses yeux, son joli minois rose et blond. Sa mimique émerveillée vers chacune de ses amies signifiait :

— Nous allons compter, estimer, chilTrer 1

Ça doit être fabuleusement riche la meilleure action d'un milliardaire.

Elle était douée d'une bonté à la fois spontanée et imitatrice. Quand on citait un acte de générosité marqué d'un certain relief, il fallait toujours qu'elle fît quelque chose d'analogue. C'est pourquoi les assistants rirent à l'envi, — sans excepter son mari fâché, — car on comprenait que, dès le lendemain, elle voudrait accomplir, en réduction, la même bonne action que sir Clarence.

Un éclat doux et chaud était sur tous les visages et il semblait aussi que les choses : les cristaux, l'argenterie, les fruits, les parures, exprimassent une joie indulgente.

Les dames s'appuyant au dossier de leur siège prirent une attitude recueillie, les paupières à demi baissées ; par instants, l'éclair d'un diamant soulignait quelque léger mouvement de tête. Les messieurs regardaient sir Clarence avec une déférente attention.

Il parlait le français très facilement ; son accent consistait à détacher les syllabes plus que nous ne le faisons et cette particularité convenait à sa grandiloquence naturelle.

Il se tenait noblement, le front majestueux, la main gauche au bord de la table, l'avant-bras droit posé sur la nappe de façon à permettre des gestes brefs. Par étiquette, de temps à autre, il inclinait la tête vers la maîtresse de la maison à qui il était censé s'adresser spécialement.

Voici la narration qu'il fit entendre dans un silence solennel.

Il y a plusieurs années, un certain Mahut fut condamné à la peine capitale et deux mois s'écoulèrent sans que l'autorité eût statué sur son pourvoi en grâce.

Pour sauver la vie du misérable, à peine âgé de vingt ans, sa mère fit des démarches inouïes, des tentatives tellement insensées, que les journaux en entretinrent le public.

La pauvre femme avait l'aiïolement de la bête qui défend son petit; elle courait de tous côtés, se heurtait, revenait, s'acharnait, jamais découragée. On cita des portes restées inexorablement closes sur lesquelles elle avait laissé la marque sanglante de ses ongles.

Enfin, quand les dernières possibilités eurent

été usées, quelqu'un lui fit accroire que moi, sir Clarence, j'avais rendu au gouvernement français tel service qui l'obligeait de m'accorder une faveur considérable, si insolite fût-elle. Et comme un richissime Américain se doit d'être un original fieiïé, on persuada à la pantelante créature que j'aurais certainement la fantaisie de demander, d'exiger la grâce de son fds.

A bout de ressources, elle n'hésita pas à partir à pied de Paris pour ma résidence de Bretagne, le château de Kerdumont, construit en pleine côte sauvage, sur un rocher isolé, sans cesse assailli par les flots.

Chassée par les domestiques, je suis encore à me demander par quelle ruse elle parvint jusqu'à moi. J'étais dans mon cabinet de travail muni d'une large porte-fenêtre, laquelle au lieu de donner sur une terrasse, ouvrait à pic sur l'abîme profond de cent mètres, — d'où, pour moi, cette illusion d'être à la fois en pleine mer et en plein ciel. Assis devant mon bureau, j'avais à droite l'immensité, à gauche une porte intérieure.

Donc elle entra, à l'insu des laquais, sans frapper, brusquement. Elle était tellement hideuse

que je restai un moment saisi d'admiration. Sa robe, dévorée par les chiens de garde, sans doute, ne venait même plus aux genoux ; on voyait deux bâtons noirâtres de la grosseur de cette flûte à Champagne : c'étaient les jambes de la femme. Le bout des pieds sortait de chaussures dont le dessus tenait encore attaché aux chevilles; je n'exagère pas: le bout des pieds, usé par la marche, n'était plus entier.

Nu-tête, elle avait des cheveux blancs rares, épars en courtes mèches tombantes. Son cou rouge brique semblait démesurément long, la carotide apparaissait comme une corde, la pomme d'Adam commençait à percer la peau. Au-dessous des yeux, les larmes et la poussière avaient entamé les joues en deux plaies saignantes

Petite, déjetée, sans poitrine, elle portait un petit sac bourré de papiers salis. Elle parla.

Ah 1 madame, ce sera le regret de toute ma vie qu'un grand poète n'ait pas pu recueillir l'oraison de cette femme.

En quelques mots surhumains, elle dit toutes les douleurs des mères, elle les dit toutes — et jamais mon âme n'éprouva pareille oppression;

j'eus des visions d'éventrement, de tenaillage, de chair mangée vive.

Puis elle dit tout l'amour des mères, leur amour pour l'enfant petit, pour l'enfant plus grand, et j'eus la sensation de quelque chose d'infiniment doux, d'une chose plus forte que les lois, que les hommes, d'une chose plus grande que le monde.

Enfin, elle prononça toutes les supplications, tous les mots de pitié, tous, madame.

Bien plus : la voix parvint à sortir caressante, persuasive, de la gorge éraillée par la souffrance, brûlée par le vent, par la soif fiévreuse. D'ailleurs l'on ne saurait exprimer pareille transformation : cette loque affreuse parvint à ne pas inspirer l'horreur.

En agitant ses guenilles lacérées par les morsures des chiens, par les pierres et les coups de trique reçus, la vagabonde parla de charité humaine, de pardon, de miséricorde et ce monstre évoqua les plus touchantes images de la délicatesse généreuse.

Me croirez-vous? Pour mieux plaider, elle sourit! Comment ai-je pu me rendre compte qu'elle souriait?

Ai-je eu une hallucination? Je me sentis bercé comme un enfant, par ses gestes et par sa mélo-' pée. Oui, madame, à un moment, cette créature d'épouvante m'enveloppa de câlinerie.

Excusez l'altération de ma voix. Je ne pouvais rien faire ; les journaux étaient là ; son fils avait été exécuté la veille.

En vérité, moi qui n'ai jamais pleuré, je m'attendris outre mesure. En un rapide instant, j'entrevis jusqu'au vertige l'étendue infinie de l'amour d'une mère, je perçus ce dévouement, cette grandiose bonté dont les autres sublimités humaines ne peuvent être que des diminutifs. Je sentis toute équivalence impossible et j'eus conscience de n'avoir pas assez aimé ma mère, j'en éprouvai un regret torturant.

Une pitié profonde, une tressaillante pitié me saisit ; je sentis un éperdu désir d'être bon.

Ce désir d'être bon, que j'avais d'ordinaire par métier d'homme riche, je le ])ortais maintenant hagard, criant, irrésistible ; il fallait que je fusse bon comme Dieu seul eût pu l'être.

Alors, sans me lever, j'ouvris un tiroir; ])uis montrant du doigt une porte de platanJ, comme

si quelque apparition miraculeuse était à attendre, je dis bien doucement à la pauvre mère :

— Regardez là-bas, ne bougez pas.

Et je lui brûlai la cervelle.

Jeanne de Novars appartenait au demimonde ; ce n'était pas une courtisane, c'était une irrégulière.

A dix-sept ans, alors qu'elle se nommait simplement Jeanne Sarron, une première faute l'avait rendue mère. Son séducteur l'avait promptement abandonnée, avec cette atténuation qu'il gardait la charge de l'enfant, un garçon.

L'extrême jeunesse de Jeanne, la séparation immédiate, puis les cruelles difficultés de l'existence, avaient permis qu'elle oubliât complètement son enfant.

2r>2 LA BOÎTE AUX GOSSES

Assez cultivée, sensible, rêveuse, elle avait trouvé un protecteur riche et ombrageux avec qui, devenue madame de Novars, elle menait fidèlement, depuis plus de seize ans, une vie monotone sans souci et sans joie.

Soudain, les approches de la maturité lui apportèrent de singuhères aspirations mélancoliques : elle souffrait depuis si longtemps du manque de tendresse véritable ! Et voilà que tout son être insatisfait de n'avoir pas assez dépensé de forces affectueuses, se révoltait, réclamait les douceurs suprêmes de l'amour partagé. Pourtant, ses désirs obéissaient plutôt à l'imagination poétisée qu'à la sensuahté ; ses soupirs appelaient l'expansion murmurante plutôt que l'étreinte.

Grande, encore mince, les cheveux d'un roux vénitien, le profil aquilin, elle offrait à trente-six ans la splendeur d'une femme très soignée, préservée do l'usure du labeur et de la passion.

Par un destin inévitable, ses dispositionâ romanesques lui firent écouter, au cours d'une soirée, les hommages d'un jeune homme, Jean Briard, beau, timide et ardent.

Ils se conquirent l'un l'autre, dès la présen-

tation, par quelques mots, surtout par un trouble indicible, par une inexplicable inclination commune.

Le jeune homme était éperdument poussé à aimer pour la première fois ; madame de Novars s'abandonnait irrésistiblement à aimer pour la première et la dernière fois.

Un rendez-vous fut fixé, et comme il s'agissait vraiment d'une recherche affectueuse, d'un rapprochement sentimental, cette rencontre se passa toute en confidences, en souhaits et promesses, en aveux réciproques sur les sensations déjà reçues de la vie.

Le jeune homme parti, Jeanne munie de ses renseignements spontanés, voulut, d'une impulsion tenace, continuer l'enquête ; et, guidée par certains indices, par un instinct sûr, elle aboutit à cette découverte tragique : Jean Briard était son fils ! Il portait le nom authentique de son père, un écrivain, dont elle-même, autrefois, n'avait connu que le pseudonyme.

Les émotions immédiates furent la stupeur,

264 LA nOÎTE AUX GOSSES

raiïolement, puis survint une crise d'immense bonheur.

Parbleu ! quand elle rêvait d'un amant passionné, elle se trompait sur sa propre aspiration ; c'était sa maternité, ce sentiment jamais aboli, qui réclamait ses droits. En effet, qu'avait-elle éprouvé auprès de Jean? un attendrissement plutôt protecteur, une satisfaction plutôt spirituelle, nullement un émoi physique. Son besoin d'aimer était noble, tout immatériel et son désir d'être aimée s'adressait à l'âme : elle avait besoin des attentions et du soutien d'un grand fils, là était son unique nostalgie, assez expliquée hélas ! par la fuite des ans...

Nulle autre félicité n'aurait pu être préférée à cet échange offert de l'attachement fiUal et du dévouement maternel.

Et quelle résurrection, quel rachat ! La pseudo madame de Novars allait enfin connaître des aveux désintéressés, des épanchements confiants et respectueux.

Elle désirait si avidement ce que l'on appelle « la considération » ! Dans sa carrière de femme irrégulièro, elle avait subi tant d'affronts, tant de duretés injustes !

Maintenant, les plus honorables compliments lui seraient décernes, elle les savourerait avec délices, car Jean avait un cœur le plus délicatement et le plus fièrement doué.

Elle allait bénéficier de ces dons merveilleux ! A elle les vénérations, les pensées pieuses qui admirent et caressent ; elle était transportée d'un généreux et rajeunissant orgueil.

Mais, bientôt, la logique imposa une démonstration bien tristement différente.

Jean était soulevé par la fougue de ses dixhuit ans ; c'était « une femme » qu'il aimait, qu'il convoitait. Son élan de positif amoureux ne se changerait pas sur commande en sentiment filial. D'autant que Jeanne était à peine sa mère, dans une certaine acception. La mère, pour notre cœur, étant celle qui nous a élevés, qui a guidé notre fragihté enfantine. Voilà ce que disait la logique.

Un seul acte était possible : détourner la tendresse égarée de Jean. Mais vouloir substituer une autre affection : non ! folie ! criminel attentat !

Quelles que fussent les transitions par lesquelles Jeanne arriverait à revendiquer son titre de mère, — celte révélation, uniquement profitable à elle-même, serait d'un égoïsme monstrueux ; rien d'heureux, rien d'acceptable n'en résulterait pour Jean.

Au contraire, il éprouverait forcément un infini chagrin, une peine inguérissable. Il se résignerait, navré, honteux, à sa filiation suspecte.

Bien pis ! l'horreur devrait hanter à jamais son existence : penser quelle abomination aurait pu naître de la situation, de la « qualité » de sa mère !

Jean était un exalté, chez qui la désillusion pouvait être mortelle. Quand il parlait on amoureux, Jeanne le sentait prêt aux résolutions extrêmes... Mais oui ! ce fier garçon ne survivrait pas à une telle chute.

Alors? Eh bien ! alors, quand il reviendrait avec les yeux d'un amoureux, il fallait le sauver en le blessant le moins possible. Il fallait que, de lui-même, il s'en allât, ignorant, indemne même d'un soupçon, — tel un amant qui se reprend.

Qui, oui, le moins de mal possible !

LE PARRICinE 267

Un seul moyen s'offrait à Jeanne d'agir en vraie mère. Elle avait vécu, elle savait que le moins douloureux, au cœur des hommes, c'est encore la cessation personnelle de l'amour.

Il fallait ! Elle devait se sacrifier ! Et Jean, grâce à l'héroïque dissimulation, conserverait sa force d'aimer, sa confiance en la vie. Loin d'être empoisonné, meurtri, il serait plus expérimenté, mieux préparé au bonheur légitime, après une épreuve pénible.

A la date assignée pour le second rendez-vous, Jean se présenta plein de ferveur. C'était un garçon élégant, largement découplé par les prouesses sportives, blond, d'une carnation claire, avec des yeux bleus caressants et dominateurs.

Une domestique l'introduisit au salon ; il ne put réprimer un léger clignement de surprise : madame de Novars, sévèrement vêtue de noir, avait changé d'âge : à la première entrevue, elle affichait trente ans, — aujourd'hui, elle en cachait maladroitement quarante.

Mais le caractère imposant de la beauté, à son

2fi8 LA BOÎTE AUX GOSSRS

épanouissement, n'est pas pour déplaire à un jeune conquérant.

Cependant, Jean fut bien obligé de constater une diminution de la joie promise : madame de Novars n'avait pas seulement vieilli, elle apparaissait disgracieuse dans ses façons, dans sa voix même.

Sans répondre à l'offre poétiquement formulée d'un bouquet merveilleux, elle s'écria :

— Laissez-moi terminer un petit classement ; asseyez-vous là, en face de moi.

Installée devant un guéridon, elle montrait un album ouvert et toute une collection de portraits épars.

Elle reprit :

— Vous voyez ces photographies masculines? Ce sont dos souvenirs galants... Oh ! ne soyez pas jaloux, la plupart de ces messieurs ne furent que des amis de passage, des amis d'un jour...

Jean souriait, donnait des signes de courtoise approbation ; c'était à craindre que sa ferveur aveugle ne fût offusquée par aucuno énormité.

Alors, madame do Novars accentua coura-

geusement son rôle. (Elle s'était procuré une trentaine de portraits d'hommes inconnus.)

— Regardez donc celui-ci, fit-elle avec une désinvolture moqueuse ; le pauvre nigaud !... Figurez-vous qu'il s'est suicidé !... Oli ! il était bon : il m'apportait tout son argent, au point de laisser parfois sa femme et ses enfants dans l'embarras.

Pour le coup, le visage de Jean devenait grave, l'exoltation s'en allait, d'un reflux manifeste. 11 avait pris l'image et la tournait dans ses doigts.

— Vous avez dû avoir bien du chagrin, prononça-t-il d'un ton recueilli.

Madame de Novars eut presque du génie : elle sembla lâcher une exclamation amusée :

— Moi !... Pourquoi donc?...

Après une pause, elle ajouta, comme un détail de peu d'importance :

— Et, d'abord, je ne l'aimais pas.

Encore un silence. Les réflexions de Jean, cherchant comment il avait pu se tromper si grossièrement sur le compte de madame de Novars, retardaient la révolte de sa sensibilité. Quand le froid des mots l'eut suflisamment

pénétré, madame de Novars passa négligemment à un autre portrait :

— Ah ! voilà mon préféré : un cabotin, qui était assez brutal avec les femmes, et sans scrupule... Il faut vous dire que j'ai été actrice, dans de petits concerts: je faisais très bien, en déshabillé. Et puis, j'étais impayable dans les rôles de fausses ingénues, vous savez, la petite fille vicieuse qui mystifie les vieux... Ah ! j'étais d'une candeur... Entre nous, je jouais au naturel : j'étais née pour attraper les hommes... étant toute jeune, vous pensez bien. Car, maintenant, je suis sérieuse... ah ! très sérieuse... on peut se fier à moi... Et, dites-moi donc, vos parents ont une beUe position?

Elle continua ses explications pendant près d'une heure, se montrant une courtisane stupide, dénuée de sens moral, insensible. Elle s'appliquait aux pires noirceurs, à mesure que l'arracliement de la passion se constatait dans l'attitude de Jean.

Tant qu'enfin, excédé, écœuré, il se leva :

— Vous m'excuserez... je dois rentrer...

Elle le reconduisit dans l'anlichambre :

— Est-ce que vous viendrez bientôt?

— Je ne sais... un voyage, loin de Paris...

Il ne fallait pas laisser subsister la moindre velléité. Alors, pendant que Jean mettait son pardessus, madame de Novars, dissimulant sa lividité dans une encoignure, eut la force do minauder :

— Tâchez de revenir vite... et vous serez généreux !

Cette fois, la mine du jeune homme passait do la tristesse, de la souiïrance, à une ironie hautaine. Maintenant, sans aucun doute, il s'en allait pour toujours.

Et il était là, beau comme une apparition unique, — il était là personnifiant le bonheur que l'on no reverra plus jamais...

Alors, tout de môme, avant la fin, avant l'exil éternel, madame de Novars fut prise d'une irrésistible pitié pour elle-même. Puisqu'elle allait rester seule, misérable, sans enfant, il lui fallait une sorte d'absolution... Elle ne pouvait se }>asscr de mendier cette charité miséricordieuse,

dût-elle en mourir! Elle ne pouvait pas laisser partir son fils sans rien garder de lui qu'une vision méprisante. C'était une soudaine et inapaisable détresse : mon fils ! mon fils ! Et le cri de grâce s'échappa tout seul :

— Vous ne m'embrassez pas?... supplia-t-elle avec un rire d'agonie.

Jean se méprit sur ce sanglot déguisé, — et puisque l'on riait, il rit aussi. La main gauche à son gousset, il se campa de trois quarts, et — contre les yeux maternels qui imploraient, contre le pauvre cœur qui haletait, contre les pauvres lèvres qui appelaient : « Vous ne m'embrassez pas?... » — il asséna de haut sa réponse, comme on plante un poignard :

— Pas aujourd'hui : je ne prends pas à crédit.

— Tiens ! t'as l'air d'un bon cheval, loi ; bonjour, petit blanc. T'en as des yeux résignés ! et comme tu secoues la tête pour dire des choses, censément ! Voilà : t'es vieux, alors t'es devenu « cûtior », tu attends là, au boni du trottoir, pour aider l'omnibus à monter la rue. Fichu métier, hein? on te tape dessus, on t'injurie durement, oui, mais enfin on s'occupe de toi, on te parle...

Moi, depuis des jours que je marche, j'ai beau essayer toutes sortes de prétextes, et des malices, et des hochements, et des gentillesses polies, je ne trouve personne à qui parler, pas

274 l.A BOÎTE AUX GOSSES

même un gamin, pas même un chien. Quand on sort de prison, c'est là l'épouvantable : on n'a plus une connaissance, on ne trouve pas un être qui vous écoute ni qui vous réponde. Vos malheureuses nippes, qui étaient déjà bien mauvaises, ont été passées à l'étuve, puis sont restées empaquetées, alors vous êtes tellement fripé que tout le monde devine d'où vous venez, vous faites l'effet d'un pestiféré.

On ne peut pas vivre sans manger, n'est-ce pas? Eh bien, je le dis : on ne peut pas vivre non plus sans parler ; on a besoin absolument de sentir qu'on est toléré dans la nature, qu'on est d'accord avec des créatures vivantes.

C'est ça que les distributeurs de justice ne comptent pas : la suite de leurs jugements. Vous avez fait votre temps de prison, ça devrait être fini, votre affliction. Non 1 — Alors commence une autre condamnation plus impitoyable: la condamnation du monde.

En prison, vous aviez la pitance, et une parole par-ci par-là ; vous voyiez des visages et des choses connus. On vous dit : partez, vous êtes quitte, et alors vous n'avez plus rien, absolument rien ; vous voilà les poches vides, l'es-

tomac vide, et les yeux vides et le cœur vide. Personne ne se préoccupe des conséquences de votre emprisonnement. La confiscation, l'exclusion, ça ne compte pas, c'est la réjouissance, par-dessus le marché.

Hein, bon cheval, on est deux vieux,., moi aussi, je suis tout blanc. Tu as des yeux qui écoutent bien... ça comprend tout, un cheval, ça connaît l'heure... Et puis il faut que je parle, y a trop longtemps que je cherche une occasion... et j'ai comme idée d'un départ... quand on est pour partir on a des choses à dire à l'un, à l'autre, je ne peux pas résister, c'est comme des commissions que j'aurais à faire.

Oui, vieux, j'y ai réfléchi longtemps : faut croire à une fatalité ; il y a des gens, comme moi, qui n'ont jamais leur compte : pour le bien, ils n'ont pas assez, pour le mal, ils ont trop.

Moi, ça a commencé un peu tôt que l'on m'a fait tort de mon compte : ça a commencé à ma naissance, on m'a pris ma mère. Elle faisait métier d'élever les enfants des autres ; moi, on m'a envoyé au loin, je ne l'ai pas connue et je n'ai pas été heureux chez les étrangers ; comprends-tu, vieux, ce tort qu'on m'a fait? Du

plus loin que je me rappelle, j'ai eu faim cl j'ai eu des coups, — jamais de caresses.

La même injustice en apprentissage : trop de brutalité, pas assez de fricot.

Voilà pourtant que je me suis marié ; j'étais devenu un homme ordinaire, ayant à peu près son lot ; j'aimais bien ma femme et ma petite fille.

Puis, un jour, une discussion éclate avec un contremaître, je fais le geste de lui envoyer un soufflet ; en se garant, il tombe et se casse un bras ; ce n'était pas moi l'auteur de l'accident, c'était moi tout de même. Me voilà condamné : six mois de prison ne paraissent pas une énormité, cependant j'étais marqué sans remède, — comme toi, vieux cheval, une fois « couronné » tu as perdu de ta valeur.

Et, en effet, arrive une affaire de grève où je n'étais pour rien : bris de clôture, destruction, de propriété... une histoire très obscure ; alors, j'ai payé pour les coupables inconnus, parce que j'avais déjà une condamnation. Toujours le mauvais compte, le compte injuste.

On m'a donné sept ans de réclusion. Oui, vieux, t'as raison de secouer la tête, car c'était

LE COMTTE 2;/

seulement une partie de la peine ; l'autre partie, la peine non formulée consistait en cette atrocité : j'étais condamné à n'avoir plus de femme, plus d'enfant, ni maintenant, ni jamais.

Quand je suis sorti, ma femme était morte de chagrin, — plus de domicile, plus rien. Ça ne compte pas. Ma fillette, on me l'avait prise, je n'avais plus de droit sur elle... Oh! mon Dieu, des droits, je n'en demandais pas... Mais la fatalité dépassait la mesure acceptable : on avait fait de mon enfant une étrangère, hors d'atteinte pour mon aiïoction ! Cependant, je savais son adresse, je l'aimais à distance, avec un espoir vague... j'attendais... faut le temps que ça renaisse, l'attachement des enfants...

Le moment est venu pour ma fille de se marier. Afin de cacher au monde notre drame de famille, on a décidé que j'assisterais au mariage. On m'a fait rechercher, on m'a fait habiller, on m'a fait la leçon. J'ai eu une grande joie, j'allais revoir ma fille, à titre de père, affectueusement...

Je suis arrivé avec mon habit, mes gants, me tenant solennel et réservé pour bien mériter un peu de douceur... J'étais ému, les sentiments torturés depuis dix ans grelottaient en dedans

de moi... Je me suis approché de la mariée déjà très entourée... Alors, tu vas comprendre ce qu'ils avaient fait de nous, les gens, les juges, les hommes : comme on reçoit un coup de couteau, j'ai vu sur le visage de ma fille qu'elle avait peur de moi !

J'ai été pour ainsi dire frappé à mort par ce mal irréparable, affreux, ajouté à ma peine : plus d'espoir, plus de possibilité, plus rien. Dans le salon, je n'étais plus qu'un pantin qui fait des gestes; par moments, je ne savais plus où j'étais.

C'est drôle, hein, de te raconter ça, à toi, vieux cheval ! Mais je suis à bout, je parlerais à un arbre...

Au repas de noces, j'ai deviné qu'un larbin tout spécial se tenait derrière moi pour surveiller, crainte que je ne prenne plus que mon compte !.. Ah ! ah ! j'ai eu comme un rire... j'ai cru avoir fait résonner toute la salle, non, aucun bruit... j'ai regardé sur ma serviette, si c'était du sang qui tombait de mes yeux,., non... Alors, j'ai rien dit, j'ai bu de l'eau, j'ai pas mangé, — puis quand on a commencé à se lever, j'ai disparu... ils ne m'ont plus revu...

La fatalité vous poursuit sous toutes les formes. Si le dénuement et l'abandon ne sont pas marqués à votre actif, comme misère subie, ils servent à vous renvoyer en prison. Vagabond, voilà ma vie...

Et toujours la tricherie. Une fois, j'avais un petit pécule à toucher après ma détention ; Dieu sait si je l'avais calculé sou à sou ! Eh bien, voilà qu'au greffe on ne me donne pas mon compte ! Oui, môme là, on me fait tort. Le préposé, un gros avec un képi, a ri de ma réclamation : « Vous n'avez qu'à rester six mois de plus, vous toucherez davantage. » Il a ri, comme on rit dans une chambre avec des enfants ; un rire que je ne connaissais plus ; je l'ai regardé comme on fait d'un acteur au théâtre, comme on regarde des gâteaux devant une pâtisserie. Et je suis parti sans mon compte.

Oui, t'es un bon cheval, t'as reçu aussi bien des coups et bien des blessures ; pauv'vieux, t'as encore des places à vif... si je pouvais te mettre quelque chose dessus... faudrait un chiffon... Tout de même, on n'est pas si malheureux d'être cheval, on n'est jamais seul... quant à ça, pas d'erreur ; on appartient toujours à

quelqu'un... et puis quand on est trop usé, c'est pas long...

Nous c'est plus long... et puis on n'appartient qu'à la misère.

Ah ! vieux côtier, tu veux marciier? tu t'ennuies là? C'est peut-être ton heure de t'en aller tout seul... t'as des habitudes. Peut-être que ton relayeur s'est attardé... eh bien, marchons, tu sais mieux que moi ce que tu dois faire... nous allons sans doute le rencontrer. Je lui expliquerai qu'on a fait connaissance; s'il allait m'écouter, quelle chance !

Tu as bien l'habitude d'aller au pas d'un homme... Je suis bien content d'avoir trouvé à parler; je reviendrai, on sera des amis, j'apporterai un bout de chiffon pour mettre sur tes plaies à vif... Je suis soulagé vraiment... comme c'est bon la compagnie ! je me sens tout caressé...

— Au voleur ! au vohMir I

— Arrêtez-le, il a volé un cheval !

— Vous croyez? il n'en a pas l'air...

— Mais si, le cheval blanc... c'est visible...

— Ah ! brigand ! tiens, attrape...

— Cognez dessus ! le bandit...

— Plus de sécurité, monsieur... la justice n'est pas assez sévère...

— Tiens ! aïe donc ! en veux-tu encore?

— On dit que c'est la bande des voleurs de chevaux...

— Tapez ! n'ayez pas peur... v'ian ! qu'est-ce qu'il a reçu !

— Ah ! mon Dieu, ce sang qui coule...

— Oui... en voilà assez... allons ! laissez-le donc, maintenant... Vous voyez bien qu'il a son compte.

Cette femme de peine qui lessivait le linge sale, frottait les parquets et lavait la vaisselle était une déclassée : elle possédait l'instruction supérieure d'une personne de bonne famille.

Le méfait d'un séducteur l'avait, à vingt ans, exilée de son milieu d'origine. Devenue mère, elle avait opposé, à l'universelle iniquité, cette bravoure d'élever son enfant toute seule, et — avec son salaire d'esclave — de le hisser au rang d'honneur perdu à jamais pour elle-même.

Cette revanche hautaine était acquise : son fils exerçait une profession libérale, son fils était artiste peintre.

2S't LA BOÎTE AUX GOSSES

De plus, elle s'était murée dans une pruderie farouche. Elle, la victime, elle commettait cette erreur de haïr « l'inconduite », sans distinction ni de sexe, ni de circonstances. Elle ne faisait aucune différence entre les filles légères et les filles trompées. Et, par exemple, malgré son extrême bonté, elle ne pouvait pas regarder avec bienveillance les « créatures » qui venaient poser à l'atelier de son fils. L'illogisme est le fond de l'esprit humain.

Elle avait conservé longtemps l'avantage d'une aristocratique beauté; son choix violent, rancunier, avait été de vivre une existence de chasteté, au prix même d'une misère plus isolée, plus exploitée.

De :tc

A vrai dire, la mère et le fils ne s'étaient jamais tirés de la pauvreté.

Les tableaux se vendaient difficilement, et c'était surtout la mère qui assurait la subsistance par son labeur acharné de journalière.

Mais, peu à peu, se manifestait le délabrement particulier aux gens do fatigue, elle avait

LA FOLIE MATKRNIfLLE 285

une carcasse décharnée, un peu déjetée, des membres alourdis, faussés aux jointures.

Et il arriva une époque où elle fut trop vieille tout de même ; malgré des coups de collier encore productifs, on critiquait ses lenteurs de bote fourbue et finalement on ne la gardait plus nulle part.

Elle n'avait pas attendu d'en être là pour s'inquiéter du peu de ressources fourni par le travail artistique. Souvent, un cauchemar désolant lui avait montré son fds, éliminé du rang si chèrement conquis, recommençant sa propre destinée de paria. Mais, alors, ses mains frémissantes chassaient la vision et elle protestait, d'un accent tragique, effrayant :

— Jamais ! jamais I

Déjà le peintre avait dû se procurer des besognes manuelles, mais il gardait le secret pour ne pas affliger sa mère.

Un jour qu'elle rentrait bredouille de la chasse à l'ouvrage, il fut obligé de la renseigner avec toutes sortes de ménagements :

— Voilà, j'ai beaucoup de fournitures à acheter, des toiles, des cadres, etc., c'est pourquoi je vais, provisoirement, accepter une place..

— Jamais ! jamais !

— Oh ! maman, un emploi facile dans la fabrique voisine... un travail justement très libre... qui me permettra d'user mes vêtements sales, mes vieilles blouses d'atelier...

Elle comprenait : son fils devenait un ouvrier de fabrique !

Une douleur atroce creva sa bouche édentée ; sa tête balança vers la fenêtre, vers le grand espace des cieux ; une indicible épouvante emplit ses yeux : cette croyante voyait disparaître de la terre la justice logique et nécessaire.

Elle se détourna. Il y avait, au mur de l'atelier, en reproduction, des caricatures célèbres de bourgeois modernes ; elle leur adressa un râle d'admiration ironique, puis un sursaut montra qu'elle prétendait s'opposer par tous les moyens ù la spoliation, à la déchéance.

— Jamais 1 jamais !...

Elle revint à son fils, subitement adoucie,

ayant déjà puisé son rôle dans le génie maternel. Dieu merci I elle savait comment prendre les enfants I

Elle apparut toute blanche, d'une lamentable majesté, et sa voix se fit persuasive, cajoleuse :

— Je ne trouve plus d'ouvrage à cause de mon visage trop ridé, trop ancien : vois ma peau hachée, mes paupières rougies, mes tempes et mes pommettes jaunies, mes joues si fanées qu'on les dirait encrassées de poussière. Mon aspect usé rebute les gens. Heureusement, j'ai découvert un moyen, je ne suis pas au bout de mon rouleau.

Un simulacre de geste vigoureux la rendit pareille à une marionnette disloquée. Elle sourit pour préparer et amadouer son fils, puis elle déclara dévotement, d'une exigence invincible :

— Il faut rester ici, ne pas te gâter la main. Je t'en apporterai des fournitures, des toiles, des cadres et le reste... Voilà : puisque je ne peux plus servir dans l'état où je suis, tu vas me rajeunir'avec tes pinceaux. Tu comprends? Tu vas me peindre...

Comme le fils eiïaré, navré, balbutiait des paroles d'impossibilité, elle supplia, fervente, extasiée :

— Je t'en prie !... Tu as du génie, il ne faut pas en perdre une parcelle... Et ne sera-ce pas déjà l'utiliser à une grande œuvre? Est-il un art plus puissant, plus divin que de faire une jeune femme d'une vieillarde?

De ses mains agitées, de tout son corps pantelant, elle empêchait son fds de parler ; sa voix chantait étrangement, son regard chavirait :

— Et c'est forcé que tu aies du génie ! Ma longue misère jaillit de toi en flambée créatrice. Pense donc que je t'ai couvé dans mes bras martyrisés, dans mes bras où pesait cette fatigue, la dernière que pût supporter sans effondrement la charpente humaine... Pense donc que j'ai eu faim au point de sentir la mort me cogner aux tempes ! Pense combien j'ai eu froid... de peur de t'évoiller ou de troubler ton recueillement, il m'est arrivé de sortir sur le carré... excuse-moi, mon chéri, une sorte d'aboiement passait malgré moi entre mes dents qui claquaient... Tu me pardonnes?... Mais une telle agonie ne peut

pas être inféconde ! Il fallait bien que tu fusses meilleur que tous les fils de la terre ! 0 ton cœur généreux : tu veux bien donner ton génie à ta mère?...

Le peintre éperdu ne pouvait retenir des signes de refus terrifié.

Alors tout ce qu'elle avait d'entrailles cria par sa bouche, en un déchirement farouche, grandiose :

— Le monde ne m'a pas fouaillé pendant un demi-siècle, comme une bête de somme, pour te réclamer encore de la souffrance ! Je veux que tu gardes une profession agréable. Femme de peine, j'ai vécu une existence entière sous les pieds dos maîtres, sans joie, ni repos : à ton tour d'être heureux 1 Je ne veux pas que le monde tenaille, griffe et scie tes membres si beaux, comme il a broyé les miens ! Je ne veux pas, tes doux yeux, qu'il les fasse pleurer 1 Tes mains délicates, qu'il les déforme ; tes épaules, qu'il les fasse saigner sous le poids des fardeaux ! Je ne veux pas que le chagrin crispe tes chères joues, ni tes lèvres qui ont pris cette tendre apparence de velours à la façon adorable dont elles disent : « Maman 1 »

Elle fit un « ah ! » comme si elle aspirait la force infinie du ciel :

— Tu vas me peindre, qu'est-ce que ça fait? C'est bien bon pour eux 1... Ah ! tu as du regret ? Tu penses à mes baisers plaintifs qui voudront te sauter aux mains et que tu vas enterrer tout vivants, tout criants?... Eh bien ! n'aie pas peur, mon enfant, je ne broncherai pas !

Elle se tut, regardant autour d'elle comme une personne dépaysée : sa mémoire s'était envolée subitement.

Mais une lueur revint encore : elle reconnut, sur une chaise, les vieux vêtements do son fils, préparés pour l'usine.

— Jamais ! proféra-t-eîîe.

Alors, un rire funèbre vida de son cœur, à plein glouglou, toute croyance tout respect, toute vergogne, et voilà que, déubérément, elle pinça son jupon et commença des pas, dans l'atelier, le visage expressif, vers les bourgeois alignés au mur.,.

Son sentiment maternel avait atteint le sublime dernier : elle raccrochait !

— Charles, regarde donc celte jeune personne qui est assise dans mon bureau ; Gourin l'envoie prévenir qu'il est malade.

— Parbleu ! c'est sa fille ; elle doit avoir seize ans, d'après ce que Gourin nous a dit au moment de la mort de sa femme.

— Elle est bien laide, la pauvre enfant : une peau moricaude, des petits yeux, une figure ratatinée sans aucun charme, malgré une étonnante expression de douceur. Mais pourquoi ne dit-elle pas son nom ? Qu'est-ce qu'il y a ?

— Je le sais tout à fait indirectement ; il y a que Gourin s'est avisé, avant-hier, do souscrire

à l'emprunt russe avec une somme prélevée sur les fonds de roulement que nous lui avons confiés. Les obligations devaient faire prime, et au contraire, elles perdent dix francs ; alors, il lui manque de l'argent pour rendre ses comptes de la succursale.

— Eh bien ! je ne vois rien de grave, puisqu'à défaut de numéraire il a des titres.

— Oui, mais tu connais bien les employés : ils se forgent des idées fausses sur nous, sur leur propre situation. Gourin est réellement malade d'avoir à raconter sa spéculation ratée ; il se figure que nous le soupçonnerons, que nous ne croirons pas un mot de son histoire ; il s'exagère l'importance de son acte. Bref, selon la caractéristique des gens honnêtes et routiniers, ayant par hasard un peu dévié, il fera toutes sortes de bêtises, avant d'adopter la solution toute simple et toute banale. La preuve, sa fille...

— Mais oui ! elle a un air étrange, à la fois ingénu et fanatique... On sent je ne sais quel héroïsme en travail...

— Pense donc ! elle croit aussi que son père est compromis, perdu... Alors, tout ce que la nature féminine peut receler de sublime s'est

éveillé, et la voilà partie pour sauver la situation par quelque dévouement à la fois touchant et stupide.

— Tu as raison : en parlant, elle se retenait de pleurer, et elle dressait sa laideur virginale pour me dominer, pour me défendre de deviner...

— Je le parierais : sans rien dire à son père, elle a résolu de trouver, d'emprunter, d'obtenir la somme manquante... Sapristi ! je suis rudement curieux de savoir ce qu'elle va faire. Renvoie-la donc, je mets mon pardessus et je la suis.

Il est cinq heures après-midi, en décembre, le temps est sec et froid. La jeune fille sort de chez Lendet frères, rue du Sentier, et se dirige vers le boulevard déjà tout illuminé.

M. Charles Lendet, qui vient prudemment derrière elle, frissonne à voir son costume noir trop mince, archi-simple et décent, et sa courte pèlerine de pensionnaire. Elle est de petite taille, le dos étroit ; avec son chapeau de feutre orné d'une seule coque de ruban, on ne lui donnerait pas plus de quatorze ans.

Elle s'arrête près d'un banc, face au défilé des passants.

M. Lendet a le temps d'allumer un cigare, d'acheter un journal du soir, de lire les affiches de théâtre.

La jeune fille tend son front pur, et, avec le regard inaltérable des vierges, elle observe le manège des femmes galantes, parées, artificieuses. Puis elle ramasse sa jupe sur le côté, piétine un peu comme une baigneuse qui a peur de l'eau, et, brusquement, elle part, maladroite et ridicule imitatrice. Elle va, portant la tête à droite, à gauche vers les messieurs, — si pauvrette que personne ne comprend le rôle qu'elle croit jouer.

M. Lendet suit, riant tout seul, haussant les épaules. Suffisamment renseigné, au bout d'un instant, il s'approche, les pas traînants, le ton dégagé :

— Vous vous promenez, mademoiselle?

La jeune fifie, avec un empressement puéril :

— Oui, oui, monsieur... je... je suis au trottoir, c'est mon métier.

M. Lendet, très sérieux, avec intérêt :

— Vous faites là \\n bien triste métier.

La jeune fille, intrépide :

— Oh ! ça m'est égal... je n'y pense pas... Je l'ai toujours fait.

M. Lendet, interloqué :

— Toujours?

— C'est-à-dire... voilà dix, quinze ans. M. Lendet, candide :

— Ah ! je vous aurais cru toute jeune. La jeune fille, très persuasive :

— Je parais comme ça, mais je suis très vieille.

— Et tous les jours, vous...

— Chaque fois que j'ai besoin d'argent.

— Aujourd'hui, vous en avez besoin?

— Oui, monsieur.

M. Lendet, désireux de s'instruire :

— Et vous gagnez beaucoup?

La jeune fille, avec une grande conviction :

— Oh ! beaucoup, beaucoup.

— Combien, à peu près, par expédition?...

— Mille francs.

— Tant que ça?... C'est si cher que ça?... Et... hum !... qu'est-ce qu'il se passe donc, pour tant d'argent?

— Eii bien !... je reste toute seule dans une

pièce avec un monsieur que je ne connais pas, c'est très risqué... je chante, je ris, je me tiens mal... je bois du vin pur, si on m'en oiïre... Je lui fais des grimaces, des niches, comme à mon père... je lui emmêle tous les cheveux...

— Et puis?

— Eh bien ! c'est tout.

— Mille francs pour ça?

— Ah ! mais, vous savez, je chante de très vilaines choses, affreuses... avec des gestes...

— Des gestes?

— Oh ! dos manières abominables, comme les garçons : je fais les ailes de pigeon avec mes bras... je me tortille en bossue. Comment ! vous ne saviez pas? C'est ce qu'on appelle avoir une mauvaise conduite. Il y a tout plein de femmes qui font cette vie-là... on est bien forcée... les messieurs aiment ça.

M. Leiidet, un peu honteux de la dépravation de ses congénères :

— Mais comment oblcnez-veus l'argent?

Les mille francs, vous les demandez?

— Oh ! non... Voyons, comment donc est-ce que je fais?... Ah parbleu ! je boude ! Je boude, comme avec papa...

— Tiens?

— . Tout d'un coup, je m'assieds, les lèvres pincées, je regarde par terre. « Qu'est-ce que vous avez? — Rien. — Vous ne parlez pas? Vous avez peut-être besoin de quelque chose? — Je ne sais pas. — Enfin, tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne fassiez pas une tête pareille. Mon Dieu ] que d'ennuis avec les enfants, non ! avec ces créatures. Il s'agit encore de gants, de rubans...? Tenez, voilà mon portefeuille ; si je n'ai plus d'argent pour finir le mois, tant pis... » Alors, papa, non ! je me trompe, alors, le monsieur lance son portefeuille sur la table, je le prends...

M. Lendet convaincu :

— Et il y a presque toujours mille francs dedans?

La jeune fille sur un ton péremptoire :

— Toujours, monsieur.

Mais vous parliez de votre papa...

— J'ai encore mon père qui est employé. Seulement, j'ai besoin d'argent tout de même.

— Ah ! oui, pour votre toilette?

— Non. Je fais mes robes moi-môme et le

^Av

chapeau que je porte me coûte dix-neuf sous. C'est que... je spécule.

M. Lendet, avec un geste d'admiration réfléchie :

— Ah ! vous...

La jeune fille évoquant des immensités :

— Oui, des opérations considérables... alors il arrive que je perds.

— Je comprends, vous avez une difîérencc à payer, à l'insu de votre père... Et il est dans une administration?

— Non, dans une maison de la rue du Sentier.

— Il est bien là?

— Très bien... c'est-à-dire à condition de no pas broncher dans le service, car il y a des patrons très méchants...

-^ Ah bah !

— Ah ! terribles.

— Vous les connaissez?

— Une fois j'en ai vu un... il a une barbe toute noire... il vous regarde tout droit...

— Vous lui avez dit que vous étiez la fdle de son employé?

— Bien sûr que non.

— Eli bien ! à votre })lace, jo ne me fierais

pas à chercher fortune comme vous faites ; c'est très dangereux... Il pourrait vous arriver des ennuis...

— Quoi? me faire couper le cou... On lit souvent des crimes dans les journaux, mais je n'ai pas de bijoux, voyez : je n'ai rien du tout...

M. Lendet, mystérieux, très grave :

— Beaucoup de messieurs ont des billets de Sainte-Farce dans leur portefeuille... et ils s'en servent pour vous attraper...

La jeune fille tout de suite décontenancée :

— Vous connaissez des personnes à qui c'est arrivé?

— Si j'en connais? La plupart do mes amies!... A votre place, pour la somme qui vous manque aujourd'hui, voilà ce que je ferais : j'irais immédiatement chez les patrons de mon père... si toutefois c'est une maison importante?

— Ah ! très importante ; ils sont deux frères, il y en a un qui a une auto.

— Non ! sans blague?

— Parfaitement.

— Alors, n'hésitez pas. Je vais vous dire comment ça se passe dans ces grandes maisonslà. Vous entrea : « Bonjour, monsieur, je suis la

fille de votre employé Untel. — Bon, mademoiselle, asseyez-vous donc, et qu'est-ce qu'il y a pour votre service? — Eh bien ! monsieur, j'aurais besoin d'emprunter mille francs. — Rien de plus facile, mademoiselle, il sufTit d'appeler le caissier. — Je vais vous expliquer pourquoi, monsieur. — Inutile, mademoiselle, je suis sûr que vous avez un de ces motifs sérieux qui ne se présentent qu'une fois. Je vous demanderai seulement un reçu. »

— Vous êtes sûr que ça se passe comme ça?

— Toujours... dans les grandes maisons, entendons-nous bien.

— Alors, j'y vais tout de suite, parce que avec ces billets de Sainte-Farce, c'est bien ennuyeux, si on se fait voler... Au revoir, monsieur.

— Comme vous dites, il ne faut pas s'exposer... Au revoir, mademoiselle.

... Oui, c'est une chance, le temps s'est remis au beau à la tombée de la nuit. Ici, sous les marronniers, la pluie n'a même pas traversé... Mâtin ! tu sens bon la violette !... Quant à ça, c'est un banc bien tranquille ; les gens passent tous dans l'allée du milieu et puis, en tout cas, le sable craque, on est prévenu... et la grosse branche, là-bas, tombe juste devant le bec de gaz.

... T'en as un chic pardessus !... Pour sûr, hein, on est content de respirer à son aise, le soir?... Sans doute que t'es dans un bureau?

Es-tu marié?... Tiens, t'es de Paris ! J'aurais pas cru... Gaston ! J'aime bien ce nom-là... Moi? Je m'appelle Rosa.

... Ma foi, non, je n'ai plus personne, ni parents, ni frères, ni sœurs, ni rien ! encore moins d'enfants... C'est-à-dire que j'en ai eu un. Ça commence toujours comme ça; on a un enfant. Mais le malheur s'en mêle ; tout d'un coup, le lait devient mauvais dans le quartier... des petits gosses, dans ma maison, il en est mort quatre de rang, dans la même journée.

... Ah 1 pour sûr ! il y en a des hauts et des bas dans la vie !... (Ça ne te détourne pas que je parle?) En eiïet, les gens aiment souvent à causer ; parfois même c'est ennuyeux ; s'ils ne faisaient que questionner ! mais ils racontent leur histoire, comme on rêvant, et dame, ils n'en finissent plus, ils ne savent plus où ils sont... Et ceux qui parlent de changer le sort dos femmes 1 d'améliorer le monde !... Comme par un fait exprès, ceux-là, ils n'ont jamais beaucoup d'argent... Comment ! Toi aussi, t'es dans ces idées-là? J'aurais dû m'en douter, avec ta barbe en pointe.

... Ah ! oui, y en a dos hauts et dos bas dans

la vie... Alors, moi, j'ai donc été mêlée, bien injustement, dans une mauvaise affaire où il y a ou des condamnations. Quand je suis sortie, l'année dernière, mon temps fini, ce que j'ai trouvé Paris changé ! Pense donc ; je n'avais reçu aucune nouvelle de rien, là-bas, pendant cinq ans, et, sitôt sortie, j'avais sauté directement dans le train. Des camarades m'attendaient à la gare du Nord. Quel étonnement 1 Il y avait eu l'Exposition ! Le vin était diminué ! Ah ! oui, Paris était changé ; mon amie Phonsine que j'avais toujours vue en cheveux, travaillait maintenant en chapeau !

... Tout de suite on est allé prendre un verre et les amis parlaient tous à la fois :

— Y a le métro.

•^ Julot est au régiment.

— Y a un président de la République d'un autre nom.

— Et le bal Corbus est fermé !

... Ce que Paris était changé ! Ça m'étonnait si tu veux, mais ça ne me faisait rien ; et pourtant les détails n'en finissaient plus ; ma sœur était morte, ça je m'en doutais, je l'avais laissée à l'hôpital... pas vrai?... Deux commissariats

avaient été transférés d'une rue à une autre... et ce que j'étais en retard pour les chansons ! Viens poupoule que je ne connaissais pas !...

... J'écoutais tous les renseignements des amis, mais j'avais l'esprit ailleurs... Je riais, toute bête, je buvais... Y avait qu'une chose qui m'inquiétait, que j'aurais voulu savoir tout de suite et j'osais pas demander, rapport que ça m'inquiétait trop... J'avais pensé qu'à ça pendant cinq ans I A deux reprises, j'ai commencé, ma voix tremblait trop...

... Enfin, à la fin des fins, après mon troisième verre, j'ai dit tout d'un trait, en serrant les épaules et en regardant par terre :

— Et Reggiane, est-ce qu'elle joue encore?

... Reggiane, c'est la grande actrice. Faut l'expliquer qu'au moment de mon départ, on disait qu'elle avait la petite vérole et que, peut-être, elle serait défigurée ! Hein? tu t'imagines Reggiane défigurée , obligée de quitter le théâtre?... Huit jours avant, je l'avais vue à l'Ambigu... Alors, j'ai pensé qu'à elle pendant cinq ans.

... Et v'ià les amis qu'y me répondent :

— Reggiane I Tiens donc, sur la colonne devant toi, tu n'as qu'à lire l'affiche.

... Ah ! ça m'a fichu un coup ! J'ai pleuré do bonheur.'., j'écroulais sur ma chaise ; ça me faisait un bien, depuis cinq ans que je n'avais pas pleuré, ni rien... Et ça me venait maintenant, le chagrin de ma sœur et de n'avoir même pas vu l'Exposition... Je regardais l'affiche rouge, comme toujours, avec le nom en gros... et je m'en allais en larmes, et avachie sur mes reins, comme si toute ma privation débordait !

... Pense donc ! Reggiane qu'on allait voir toutes les semaines, quand on pouvait, à l'Ambigu... Car enfin, n'y a pas une beauté pareille et qu'elle gagne plus de cent mille francs par an... Et n'y a qu'elle pour jouer le rôle de la princesse dans toutes les pièces... Alors, tu comprends...

... Justement, dans la dernière pièce où je l'avais vue, à un moment, elle arrivait toute décolletée, avec sa robe cousue de pierreries et elle criait : « Misérables I depuis assez longtemps, vous profitez de cette fatale erreur. . » Sa voix ne vous quittait plus...

... (Non ! ne te dérange pas, c'est un gardien, je le connais.) Cette pauvre Phonsine, que je disais qu'était venue m'attendre au train, en chapeau, — son premier amant a été tué, — eh bien, elle n'a jamais pu entendre la pièce jusqu'au bout I Plus de dix fois, elle y est allée... Toujours, au deuxième acte, on la descendait à coups de bottes, la tête en bas, rapport qu'elle agonisait le traître... et les gens, eux, voulaient entendre tranquillement.

... Pourtant, une fois, j'ai bien cru qu'elle tiendrait jusqu'au bout. Elle avait surmonté le deuxième acte, parce que, au premier cri, un type lui avait fichu un tel marron sur l'œil, qu'elle était comme borgne et calmée. Elle entend le troisième acte sans trop de pétard ; le quatrième commence, je me dis : « Ça y est, elle prendra tout le paquet. » Ah bien, oui ! au milieu, voilà Reggiane qui arrive : « Misérables... »

... (Tu sais, je parle, mais faut pas que ça te détourne.) Alors, pour te finir, le soir de mon retour à Paris, j'avais de l'argent, je rapportais mon pécule, comme ils disent, j'ai voulu aller

à l'Ambigu l'entendre, elle. J'avais beau voir son nom sur l'afRche, je ne pouvair pas croire.

... Et puis, je n'étais pas rassurée. J'en avais des battements de cœur en attendant le rideau ! Je me disais : « Comment qu'elle a passé ces cinq ans-là?... »

... Cinq ans, ça vous change une femme, même actrice. J'avais peur qu'elle soit vieillie et moins belle, fatiguée peut-être... et qu'on l'applaudisse moins. Ah dame ! je tenais aux applaudissements.

... Eh bien 1 il s'en est fallu de peu qu'on me descende, comme Phonsine. La pièce était commencée depuis cinq minutes, j'ai poussé un grand cri :

— La voilà !

... Et j'ai tombé sur les genoux, entre les banquettes.

... J'entendais pas les paroles des acteurs, je la voyais !... Et tout était oublié, j'étais comme avant mon départ, censément je n'avais pas quitté Paris... on ne m'avait plus rien fait de méchant ! on ne m'avait plus rien pris de ma pauvre vie !...

... Depuis, j'ai pas trop eu à me plaindre ; j'y suis retournée souvent, à l'Ambigu... J'irai bien sûr, un de ces soirs, si le beau temps dure... Et na ! tu vois, mon chéri, — quand la réussite s'y met, — personne ne nous a dérangés...

Laurent doit assister au mariage de son patron, M. Jacques Gaudréal, avec mademoiselle Geneviève du Minervois. Il est invité à la cérémonie complète, au repas, au bal, — comme un ami, comme un parent.

Tout le quartier sait cela, parce que tout le quartier aime le ménage Laurent et s'intéresse au bonheur qui peut lui arriver.

Les époux, avec leurs deux petits enfants, sont si gentils et si dignes d'intérêt ! Lui, un grand brun, distingué, fils de famille très instruit, s'est brouillé avec ses parents pour avoir refusé une riche héritière, et il a dû prendre un emploi

de deux cents francs par mois. Elle, une miniature blonde, adorable, cultivée aussi, musicienne, travaille avec courage ; non contente de soigner son ménage, elle fait des traductions d'auteurs étrangers.

Et ce sont de bons voisins, pas fiers, toujours prêts à rendre service.

On est étonné de la tenue qu'ils gardent et des bienfaits qu'ils répandent autour d'eux, avec leurs ressources plus que modestes.

Mais, probablement, leur situation va s'améliorer après le mariage du patron de Laurent. Car la future apporte de gros capitaux qui permettront de donner une extension considérable à la maison, et par conséquent, d'augmenter certains traitements.

I Or, Laurent, placé d'ailleurs par relations et déjà ancien, est le seul employé invité à la noce.

II sera présenté à la jeune mariée, à la nouvelle, famille, aux témoins émin6nts parmi lesquels on cite un ministre et un général. C'est le présage d'un avenir brillant. Il y a là un ensemble de circonstances qui, forcément, doivent tourner au profit du sympathique ménage.

En attendant, ce sont des frais. Heureusement

que l'on a reçu l'invitation un mois d'avance : la garde-robe de Laurent ne contenait aucun des vêtements indispensables pour une si grande cérémonie.

Il s'agit de réunir tous les moyens pour faire face à une grosse dépense. Nécessairement, la petite madame Laurent fournit le principal appoint, en privation et en fatigue. L'achat d'une robe, depuis longtemps projeté, est remis à l'année prochaine, — et même, excepté son alliance, elle ne conserve aucun bijou. Elle veille une partie des nuits, et sûrement qu'à midi, où Laurent n'est pas là pour l'obliger à manger, elle se contente d'un morceau de pain sec.

Enfin, le fameux jour arrive. Il était temps ; les enfants mêmes devenaient pâlots ; on avait beau faire, ils étaient moins dorlotés depuis un mois.

En vérité, Laurent porte la toilette à merveille. Bien malin, qui, parmi les invités, le distinguerait des personnages de la plus haute volée.

Dame ! il est vêtu de neuf, des pieds à la tête. Au dernier moment, pourtant, il quitte ses bottines vernies qui lui font mal, pour en chausser

d'anciennes, dont la forme d'ailleurs est fine, quoi que ce soit du cloué.

Rien n'a été épargné, d'après un raisonnement très juste : que demande-t-on à un employé d'avenir? De la prestance. Le sort du ménage dépend de l'impression que Laurent produira aujourd'hui.

Ah ! si l'on pouvait savoir ce que la mise luxueuse de Laurent représente d'efforts, de sagesse, de dévouement féminin ! La ménagère a l'air d'une humble servante à côté de son resplendissant mari ; elle l'accompagne jusqu'au seuil de la porte cochère, souriant, les larmes aux yeux, en admiration :

— Va, mon grand, c'est toi le plus beau !

Et les enfants font signe à papa, do leurs menottes joyeuses, jusqu'au tournant de la rue.

A la mairie, l'assemblée ultra élégante parait être en tenue pour une sorte de revue civile ; on ne trouverait pas un détail de toilette à critiquer.

M. Jacques Gaudréal, le marié, en serrant la main do Laurent, l'examine d'un coup d'œil et

lui adresse un sourire de félicitation : « A la bonne heure, voilà un employé qui fait honneur à une maison. »

Et brusquement, l'accident le plus grotesque, le plus désastreux, le plus inoubliable, la fin de tout!

Laurent heurte du pied une banquette dans la salle des mariages et voilà que, tout net, l'extrémité de sa bottine très longue se décloue, de telle façon que, s'il veut marcher, la chaussure bâille, montrant les clous comme des dents, se referme, se rouvre ; absolument la gueule de caïman !

Pâle, la sueur au front, Laurent se prépare à quitter adroitement la salle, en traînant le pied; avec une voiture, il ira chez lui changer de chaussures et retrouvera le cortège à l'église.

Il se faufile, en douceur, lorsque, à distance, le marié en personne l'appelle d'un signe confidentiel, amical et pressant.

Laurent est forcé de se hâter. Il tient la jambe aussi raide que possible, pas assez cependant pour empêcher le fâcheux bâillement. Il passe près de la mariée et, miséricorde ! le caïman happe le voile nuptial tombant à terre !

La mariée, tirée par la tête, se penche, pousse un cri. Aussitôt, on s'approche, on regarde, on fait cercle.

Indescriptible scène. Avec stupeur et indignation, l'on constate la nature de l'accident.

Laurent s'est baissé précipitamment, mais il tremble, affolé, les clous serrés, recourbés, sont agrippés dans le fin tissu, ils ne démordent pas et la mariée se tient tordue, une épaule en l'air comme une équilibriste sur la corde !

Le marié, rouge, suffoquant, intervient ; les mains gantées sont maladroites, la mâchoire crochue ne lâche pas prise... Enfin, il faut le secours du premier témoin, du ministre, pour faire céder le caïman !

L'aristocratique assemblée ne saurait commenter un seul instant cet incident odieux et ridicule, — une correcte sérénité se rétablit de suite. Au surplus, l'entrée de M. le maire est annoncée.

Mais une imperceptible gêne demeure, — un nuage rembrunit le front du marié. On dirait que le « oui » des nouveaux époux est rendu hésitant par une arriôre-j)ensée.

Quant au misérable Laurent, il a fui, oblique, rampant, comme une bête malfaisante.

Douze heures plus tard. Une chambre à coucher somptueuse. Obscurité complète.

Jamais nouvelle mariée ne fut aussi effarouchée et Jacques Gaudréal a dû promettre absolument que « tout se passerait en conservation. »

Au moment d'éteindre la lumière il s'est dit, fort perplexe : la grande affaire c'est de trouver une diversion ! Je dois arriver à mes fins, en parlant d'autre chose... je dois agir progressivement, sournoisement, grâce à l'inattention résultant de mes paroles. Parbleu ! le génie d'un nouveau marié consiste en ceci :

Créer un tel émoi chez la mariée par une histoire à côté, — qu'elle ne s'aperçoive que trop tard... qu'elle a perdu... de vue... la chose capitale.

— Geneviève, chère Geneviève, je suis bien heureux ; la douce époque de la vie a commencé pour nous... Ne soyez pas si épouvantée... Vous savez combien je vous aime, et...

La brusquerie d'une personne brûlée :

— Non!

— Évidemment, chérie, soyez rassurée...

Nous allons causer simplement... J'ai tant de remerciements et de bénédictions à formuler. Aussi...

Même brusquerie, indiquant que la dénégation ne se rapporte pas aux paroles prononcées :

— Non!

— Geneviève, vous vous effrayez ! N'avezvous pas confiance en moi?... A peine avonsnous pu bavarder sur nos projets d'avenir : l'on est si peu libre pendant les fiançailles, tandis que maintenant...

Moins de vivacité, mais autant de volonté :

— Non !

— Je vous en prie... J'obéis à ma promesse ; je parle... sagement... Voyons... Ah ! je suis troublé, la mémoire m'échappe, je ne trouve plus les questions... Je suis capable seulement de murmurer que je vous aime...

Intonation plaintive, comportant un refus d'autant plus irréductible :

— Non !

— Pardon ! je veux causer, comme il est

convenu... L'avenir sera si beau, grâce à l'harmonie de nos caractères... Si les phrases me viennent mal, ne croyez pas que ce soit manque d'affection... Et c'est plutôt que je ne sais choisir dans les mille choses à dire... Par exemple, nous pouvons être satisfaits, la cérémonie a été des plus brillantes... Certes, la journée m'a paru longue...

Accentuation de plainte :

— Non!

— Chère Geneviève... Que disais-je? Ah ! oui, la cérémonie... Tout se serait bien passé, sans ce déplorable incident... Vous n'imaginez pas ma contrariété... (en aparté) Je tiens ma diversion.

— Non!

— J'avoue qu'à cet égard certains reproches peuvent m'être adressées... On est toujours trop bon... Cet employé, je m'étais fait son protecteur ; je le regrette amèrement, ma chérie...

Même résolution ne se laissant pas distraire :

— Non!

— Soyez tranquille, je prononcerai les paroles qu'il faut prononcer... Il est évident qu'après un tour pareil je ne vais pas garder ce mon-

sieur Laurent... Vous- avez été si choquée. Dès demain... Je ne veux plus le voir, c'est fini... Je souffrais pour vous... Vraiment, mon affection a été mise à une dure épreuve ; j'espère, Geneviève, que vous n'en doutez pas...

— Non!

— Je suis décidé... On n'e pas idée d'une maladresse pareille ! En voile un qui n'a aucun ménagement à attendre... Soyez persuadée...

— Non !

Le silence du tacticien qui reconnaît n'avoir pas choisi la bonne diversion. Puis la volte-face sans vergogne du conquérant fébrile uniquement préoccupé du résultat.

— Mais,'' au fait... j'ai peut-être tort de me fâcher contre Laurent. Il faut réfléchir... Réfléchissons, n'est-ce' pas votre avis, Geneviève? La sévérité est un mauvais moyen. Il est préférable d'user d'indulgence... Je m'aperçois, en effet, que l'indulgence doit toujours intervenir... Oui, chère Geneviève, je me laissais emporter à tort... je faisais fausse route. Vous entendrez plus volontiers des paroles apaisées... vous permettrez... Les souvenirs m'arrivent en foule... Je me rappelle que ce garçon est digne d'intérêt... Je sais

quantité de choses favorables sur son compte. Il faut que je vous renseigne... D'abord, il est marié ; il a une très gentille femme...

La brusquerie de quelqu'un qui s'est laissé distraire :

— Non !

— Écoutez, chère Geneviève... Il a des enfants... deux tout jeunes enfants, qui ne demandent qu'à vivre, les mignons... L'emploi du père est la seule ressource de cette famille... Voyez comme tout de suite, cette situation a le don de vous intéresser... J'en étais sûr... Rien de plus émouvant, et vous ne refuserez pas de savoir... Jusqu'à présent, Laurent et sa femme vivaient confiants ; vous vous représentez ce petit ménage... Ils avaient même probablement fondé quelques espérances... Mais oui... J'en suis convaincu, maintenant... Et je suis disposé...

Le réveil d'une personne préoccupée malgré elle:

— Non !

— Chère Geneviève !... Je vous assure, vous êtes forcée d'écouter... Ce garçon est très méritant, très intelligent... J'ai avantage à lui rendre jus-

tice...Ensomme, c'est surtout lui qui a été victime d'un accident ridicule, et ce serait montrer un esprit bien mesquin que de lui garder rancune... De quoi?... de sa malchance même... Nous n'en sommes pas là... Nous sommes heureux : créons du bonheur autour de nous... La vraie supériorité procède par la douceur. Dieu merci ! cela dépend de moi... Je puis lui faire une bonne position... Vous n'imaginez pas comme je me sens résolu à faire le bien... Ce malheureux Laurent, il faut justement que sa mésaventure serve...

Le refus affaibli d'une personne doublement solUcitée :

— Non!

— Chère Geneviève, je vous certifie... Une place magnifique est à créer, puisque ma maison va prendre une extension considérable. Véritablement, ces pauvres gens, j'éprouve pour eux une sincère sollicitude... Je vous en prie, laissezmoi dire... Non seulement je ne renvoie pas Laurent, mais je déclare que ses appointements actuels de deux cents francs par mois sont insuffisants... Pensez combien la vie est difficile à Paris... La perte de sa place aurait été un coup

mortel... Si vous saviez quel drame affreux peut éclater... et quelle affliction cause une détresse imméritée ! alors, les gens s'abandonnent... et c'est ainsi que l'on apprend des affreuses tragédies... dont nos âmes reçoivent une tristesse ineffaçable...

La confusion de deux émotions :

— Jacques !... Non ! Jacques !

Jacques précipitamment, et d'une voix saccadée :

— Geneviève, chère Geneviève !... Je vous assure... Ces pauvres gens... La petite ménagère... les enfants affamés... Il le faut... Voyons, je garde Laurent aux appointements de cinq cents francs par mois — il ne s'en tirerait pas à moins... Il le faut, chérie... Et bientôt une augmentation... Écoutez donc... j'y pense... il faut faire savoir d'urgence à Laurent que sa situation n'est pas perdue... d'urgence, chérie... ces pauvres gens sont capables de se suicider... {La voix de plus en plus haletante et pressée.) C'est certain, représentez-vous... Il n'y a pas de temps à perdre... Ah! leur désespoir est tel... aucune solution ne leur aj>paraît... Ah! les pauvres petits enfants !... Il faut !.. Nous avons des

devoirs !... Si l'on n'arrivait pas à temps !... Ah ! ton cher cœur s'affole... ma Geneviève adorée... tu veux bien...

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