L'ÉVASION
A la tombée de la nuit, dans le quartier mouvementé de la gare Saint-Lazare, la rue de Provence calme et un peu louche.
Des camelots crient les journaux du soir, lesquels annoncent en manchettes énormes :
« UN SCANDALE POLITIQUE. — LA TRAHISON d'un MINISTRE, — LA VÉNALITÉ DES CONS- CIENCES. — LE DÉSHONNEUR GÉNÉRAL. »
Çà et là, quelques drapeaux demeurés après la fête du li Juillet.
:;ana. — Gomment, m'^icu Didier, vous m'ar-
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rôtez encore? alors, c'est tout le temps mon tour, c'est toujours moi qui trinque?
m'sieu DIDIER. — Qu'est-ce que vous voulez, d'après le règlement, il faut que j'en arrête au moins cinq tous les jours. Cet après-midi, je n'ai pu en faire que quatre, elles me glissaient entre les doigts comme des anguilles, voici l'heure du dîner, je suis fatigué, ça m'embête de chercher, de courir de droite et de gauche, mon cor me fait mal, par ces chaleurs... je suis sûr de vous trouver là, alors je viens vous prendre, ça me permet de finir ma journée...
NANA. — Je comprends ça, m'sieu Didier; seulement aujourd'hui c'est bien ennuyeux : l'on va me garder deux ou trois jours au Dépôt et demain, par extraordinaire, j'avais une sortie à faire pour mon agrément... Je marche peut-être trop vite à cause de votre cor?
m'sieu DIDIER. — Non, vous êtes à mon pas habituel. En effet, une sortie personnelle, c'est rare de votre part.
NANA. — Pour sûr ; ça ne m'arrive guère (ju'unc fois par an d'être dehors, guichet formé, comme une personne d'un autre métier. EL alors, je suis toute honteuse de ne
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pas manœuvrer, il faut que je m'observe en marchant...
m'sieu DIDIER. — Je me rends compte, parbleu ! On vous regarde, on vous invite par signe ; ça vous gêne de ne pas répondre, de refuser l'occasion.
NANA. — Bien oui ! l'amateur croit qu'il s'est trompé, il n'insiste pas... et on est toujours ennuyée d'être prise pour ce qu'on n'est pas... mais vrai, j'ai pas de chance.
m'sieu DIDIER. — Vous la ferez un autre jour, votre sortie.
NANA. — Impossible.
m'sieu DIDIER. — Comment, ça ne peut pas se remettre?
NANA. — Dame, jugez plutôt: j'aurais voulu aller demain à la distribution de prix de ma fille.
m'sieu DIDIER. — J'avoue que c'est un fichu contre-temps, surtout si vous espérez qu'elle aura des récompenses.
NANA. — Ah ! m'sieu Didier, une enfant si intelligente, si studieuse, si raisonnable, qui a peut-être eu pour père un député, et qui vient d'être reçue au certificat d'études, pour sûr qu'elle en aura des prix 1
m'sieu DIDIER. — Eh bien, justement nous voici devant l'hôtel de la « Passe anglaise », vous pourriez monter demander à une de vos camarades si elle veut être emballée à votre place ; moi ça m'est égal, pourvu que j'en emballe une. Je vous attends en bas... je suis obligé absolument par la Consigne.
Nana se dépêche pour ne pas trop faire attendre m'sieu Didier. Ça ne serait pas poli de faire poireauter m'sieu Didier. Mais dans toute la maison elle ne trouve que Mélie qui soit disponible : toutes les autres sont occupées militairement ou civilement. Mélie mise au courant de la situation exprime ses regrets :
— Ma vieille, ça serait avec plaisir, mais justement j'attends mon acajou ce soir. Une autre fois, touf ce que tu voudras.
Nana revient consternée.
m'sieu DIDIER. — Eh bien, avez-vous une remplaçante?
NANA. — Ah ! m'sieu Didier, la guigne me poursuit, il n'y a que Mélie d'inoccupée et justement elle ne peut pas me rendre le petit service d'aller faire un tour au Dépôt, elle a son acajou ce soir.
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m'sieu DIDIER. — Son acajou ?
NANA. — Oui, son amant de cœur, qui a les cheveux rouges.
m'sieu DIDIER. — Eh bien, alors, allons-y, dépêchons-nous.
NANA, enjôleuse. — Vous ne pourriez pas me remettre à demain... après les prix?
m'sieu DIDIER. — Vous remettre à demain ! quand je vous dis qu'il m'en manque une, pour faire mes cinq de la journée... Et puis, après les prix, comme vous seriez bien disposée, hein? je vous demande un peu ?... Et enfin, il ne s'agit pas de tout ca, le Devoir me commande là, inflexible... dans le fond vous ne pourriez plus m'estimer, si je flanchais... Au surplus, demain je ne travaille pas, je prends un jour de congé ; — encore un motif de plus pour livrer mon compte aujourd'hui.
Nana et m'sieu Didier, pendant un moment, continuent en silence leur chemin vers le poste de police. Nana tout en noir, petite, sèche, l'air énergique, les yeux aiguisés par l'abus du persil. M'sieu Didier, grosse moustache en brosse, grisonnant, l'air dur et bonasse à la fois. Propre mais râpé, il admire l'étoffe de la
robe de Nana qui semble solide et bon teint.
NANA, soupirant. — C'est bien contrariant ; la petite m'écrivait qu'elle aurait presque tous les premiers prix : instruction religieuse, morale, histoire, etc. Elle n'en craint qu'une à la pension, son amie Irma, qui est du même âge, mais qui est plutôt plus avancée, faut tout dire...
m'sieu DIDIER. — Oui, Vraiment, les choses s'arrangent mal. Vous pourriez marcher à quelques pas devant moi et puis, si vous apercevez une de vos collègues, l'appeler, comme pour causer, et ainsi la faire tomber dans mes mains.
NANA. — Ah 1 m'sieu Didier pour qui me prenez-vous? J'aimerais mieux faire dix ans de Saint-Lazare que de faire emballer une femme...
m'sieu DIDIER. — Vous avcz raison, faut être honnête. Et moi c'est aussi l'honnêteté qui m'empêche de vous relâcher.
NANA. — Qu'une amie me remplace do bonne volonté, c'est son affaire; je lui revaudrai ça, mais autrement non 1 Je ne vends personne... Tenez, m'sieu Didier, à vingt ans, j'étais fille de salle dans une gargote de la banlieue, — un endroit désert, mal fréquenté, — un soir des apaches font irruption, ils m'ont attachée sur une