VIII PREFACE
toire. Effaçons les luttes intestines, et, pour cela, unissons les aspirations de toute la nation sur la base de la morale et de la loyauté, pour que cette patrie spoliée, mais virile, soit toujours maîtresse de ses destinées, de ses droits et de sa liberté.
Les droits de la Bolivie
Les coffres royaux des Incas avaient distribué des sommes considérables pour l'établissement des voies de communication à travers le désert d'Atacama, territoire qui avait cessé d'être res nullius avant la conquête. Si Vuti possidetis incaïque prévalait, la limite australe du Haut-Pérou se trouverait sur- le Maule.
Quoi qu'il en soit, nous abandonnerons cet aspect de la question pour soutenir le droit de la Bolivie selon Vuii possidetis de 1810, qui se trouve explicitement reconnu comme titre dans les questions
de frontières, entre les anciennes colonies espagnoles.
Lorsque le détroit de Magellan eut été traversé en 1522, on comprit qu'il importait de prendre possession des territoires qui se trouvaient sur le Pacifique, et François Pizarre, l'heureux conquistador du Pérou, lançant ses aventuriers vers le sud, on créa pour D. Diego de Almagro, en 1534, ^^ province de la Nouvelle-Tolède, aujourd'hui République de Bolivie, dont les limites devaient s'étendre du sud de la Castille d'Or jusqu'au 27° de Copiapó.
Almagro traversa d'énormes territoires et, après avoir tenté plusieurs fois de donner à ses domaines des limites qui dans l'avenir assureraient leur prospérité, il succomba en abandonnant ses droits à des conquistadors plus heureux.
En effet, Charles-Quint chargea Don Pedro de Mendoza de la conquête et de la découverte des terres situées au sud des domaines du Portugal.
A la mort de Mendoza, l'empereur ordonna à Pizarre de lancer ses capitaines au sud du Pérou, et c'est alors qae fut créé le gouvernement du Nouvel- Extrême, soit le Chili.
Charles-Quint avait dit : « J'envoie comme gouverneur du territoire du Nouvel-Extrême [ChiU] le capitaine Pedro de Valdivia et lui donne pour juri-
diction le territoire allant du 27° de la ligne équinoxiale où s'achève la juridiction de la Nouvelle- Tolède [Bolivie] jusqu'au 41° nord-sud droit sur le méridien. » (Année 1538.)
Apres une longue étude de ces documents, le publiciste érudit, Don Estanislao S. Zevallos, conclut : « En 1538, les juridictions sur le Pacifique étaient les suivantes : celle de la Castille d'Or, aujourd'hui Pérou, s'étendait jusqu'au Loa; la Nouvelle-Tolède — l'actuelle Bolivie — jusqu'au 27° ; le Nouvel- Extrême, aujourd'hui Chili, du 27° au 41°. De là, le gouvernement du Rio de la Plata s'étendait jusqu'aux domaines du Portugal sur l'Atlantique. » (Conférence faite en 1900.)
Quand l'Audience de Charcas fut londée, elle avait comme frontières celles qui lui avaient été assignées par Charles-Quint, et qui allaient du Loa au 27°.
A la « Real Ordenanza de Intendentes » la province de Potosi fut fondée avec juridiction pleine et entière sur les terres de la mer Pacifique de l'Audience de Charcas, c'est-à-dire le littoral depuis le 27° jusqu'au fleuve Loa, au Pérou.
En 1609, l'Audience du Chili fut fondée avec les frontières du gouvernement de Valdivia.
Philippe III désigna les frontières du Chili : « Qu'il s'étende du 27° au détroit de Magellan », dit-il.
En 1778, une discussion s'éleva entre les administrateurs des Postes du Pérou et de Charcas, et, sans Tintervention d'aucune autorité supérieure, on fit construire des pyramides à l'endroit appelé « Las Vaquillas », au nord du 27°. M. Philippi a vérifié l'existence de ces pyramides et affirmé qu'elles se trouvent à 25° 37.
Cette démarcation ne pouvait modifier ni restreindre la cédule royale de Charles-Quint qui fixe la frontière de l'Audience de Charcas au 27° de latitude sud. Les constitutions politiques du Chili appuient cette conclusion .
Celle de 1822 porte : « Le territoire du ChiU a pour limites : au sud le cap Horn, au nord le désert d' A tac ama. »
Celle de 1823 répète cette délimitation ainsi : « Le territoire du Chili est compris depuis le cap Horn jusqu'au désert d'Atacama. »
La loi organique de 1823 fixe la frontière nord du Chili dans le désert d'Atacama.
La constitution de 1828 établit que le territoire du Chili est limité au nord par le désert d'Atacama.
Celles de 1832 et 1833 déclarent que le Chili s'étend du désert d'Atacama jusqu'au cap Horn.
En 1823,1e Chili crée le département de La Serena qu'il fixe « depuis le désert d'Atacama jusqu'au fleuve Choapa ».
En 1826, il change le nom du département en province de Coquimbo et répète la frontière « depuis le désert d'Atacama, etc.. ».
En 1840, on fonde l'évêché de La Serena dont la juridiction commence « à partir du désert d'Atacama )>.
En 1844, l'Espagne reconnaît la République du Chili avec le territoire qui s'étend vers le sud à partir du désert d'Atacama.
Dans la collection d'historiens publiée au Chili
officiellement, on lit ce qui suit : « Le ChiU est une
■ bande de terre étroite et longue, semblable à une
gaine d'épée. » (Gongora Marmolejo, écrivain chilien
officiel.)
M. Alejandro Fierro, ministre des Affiiires étrangères du Chili en 1879, a publié une énumération des motifs qui poussaient son pays à revendiquer par la force les territoires compris entre les parallèles 23 et 24 de latitude sud, et il ne cite à l'appui aucune cédule royale ni titre explicite d'aucun genre.
Pedro Cieza de Léon, Garcilaso de la Vega et Anello Oliva, dit-il, considéraient le désert d'Atacama comme appartenant au Chili. Mais sur quoi se basaient-ils? Voilà ce qu'il ne dit pas. Ce n'est là qu'une simple affirmation. Puis il assure qu'en 1679 quelques bandes de terrain cultivé, vers le 24° 30, furent sollicitées et concédées par le gouverneur et
capitaine général du Chili. Mais une simple concession de territoire sans droit explicite ne saurait constituer un titre de propriété.
Il ajoute que la baie de Notre-Dame du Paposo au 24^30 fut gérée, à la fin du xviii^ siècle, par un juge qui était nommé et qui dépendait des autorités du Chili. Nommer un juge sur un territoire sur lequel on n'a aucun droit, ne constitue pas davantage un titre de propriété.
Il cite les ordonnances royales des mois de juin de 1801 et 1803 pour affirmer que le Paposo formait la tête du désert d'Atacama, soumis aux autorités du Chili. Il suffirait de rappeler sur ce point que la cedule royale du 10 octobre de cette même année 1803 « ordonne et exige que le port du Paposo, ses côtes et ses territoires soient de nouveau incorporés au vice-royaume de Lima ».
Le chancelier chilien invoque une carte sphérique présentée au roi d'Espagne en 1799 par Don Juan de Lángara, où il prétend que la limite boréale du Chili apparaissait marquée au 22°, c'est-à-dire plus qu'il n'a été prétendu à des époques beaucoup plus récentes. Cette ligne ne s'appuyant sur aucune cédule ou ordonnance émanant du roi, ne peut être invoquée comme titre de propriété.
Dans un document officiel destiné à justifier une guerre de revendication, le chancelier chiHen aurait
dû apporter des titres explicites et clairs, et, s'il n'a pu indiquer que de vagues références ou des décrets contredits par des cédules royales qui leur sont postérieures, il est de toute évidence que le Chili n'avait aucun droit sur le désert d'Atacama.
Les titres de la Bolivie sont explicites.
L'Audience de Charcas était divisée en quatre provinces : La Paz, Potosi, Charcas et Santa Cruz. Les frontières déterminées, dans la démarcation et la division des Indes « commencent à la lagune du Callao, sur une longueur de 300 lieues, jusqu'à la vallée de Copiapó, point de départ de celle du Chili à 28° d'altitude ». Et réduisant cette démarcation à la côte du Pacifique, on lit : « Au sud, la Quebrada Honda et le rio de Santa Clara, environ )o lieues du rio Copiapó, oh commence la côte du Chili et où prend fin celle de Charcas. »
D'après Antonio Ulloa et Jorge Juan, la province d'Atacama appartient à l'Audience de Charcas.
Les titres de la Bolivie jusqu'au 27° de latitude sud sont établis dans la cédule royale d'octobre 1803, et c'est dans cette situation que se produisit la révolution libératrice de 1810, et que Vuti possidetis américain fut créé.
Les empiétements du Chili
Les campagnes de la Confédération suscitèrent les interventions du Chili dans les affaires intérieures du Pérou et de la Bolivie, et la victoire d'Yungay donna à ce pays la prépondérance militaire.
A cette même époque on découvrait les richesses contenues dans le désert d'Atacama.
Le chanceher chilien, M. Irarrázabal, écrivait en 1842 : (( L'abondance d'une matière avantageusement employée dans l'agriculture et convoitée par les nations étrangères donnait subitement à cette côte une importance inconnue jusqu'alors. » (^Mémoire des Affaires étrangères du Chili.)
Comme conséquence de cette richesse subitement découverte, le Chili édicta la loi suivante : « Sont déclarés propriété nationale les guaneras existant sur les côtes du département d'Atacama et les iles et ilôts adjacents. »(3i octobre 1842.)
Un an plus tard, il édicta une seconde loi pour la
création de la nouvelle province de Copiapó sous le nom de province d'Atacama (31 octobre 1843).
Le Chili procédait avec plus d'audace que l'Autriche annexant de fait la Bosnie et l'Herzégovine.
Ces lois violaient la constitution, parce que la charte fondamentale du Chili, en vigueur à cette époque, excluait du territoire national le désert d'Atacama.
Alarmée de œs lois qui démembraient son territoire, la Bolivie constitua la légation Olañeta, qui avait pour mission principale de réclamer et d'obtenir du Chili la reconnaissance de ses droits si injustement lésés.
Le Chili déclara qu'il ne pouvait discuter l'affaire parce qu' « il lui fallait du temps pour compulser les documents concernant la limite nord qui le séparait du Pérou sous le régime colonial. Ordre a été donné, ajoutait-il, d'examiner minutieusement les archives de l'administration espagnole, notamment celles de la ville de Copiapó ». (Mémoire des Affaires étrangères du Chili, 1843.)
Ceci prouvait péremptoirement que les lois réclamées avaient été édictées sans aucun document établissant la propriété du Chili.
Or ceci est si vrai que, dans le mémoire que nous venons de citer, le chancelier soutenait que « le désert d'Atacama n'étant pas déterminé, devait se diviser en deux parties égales, comme il arrive pour tout fleuve
I o LA BOLIVIE DEVANT LA SOCIETE DES NATIONS
important qui sépare deux Etats, aucun de ces deux Etats ne pouvant invoquer des conventions expresses ou des actes de possession lui conférant la propriété totale de sa largeur » .
Malgré cette doctrine singulière qui prouve Tabsence de tout titre, les lois de 1842 et 1843, ^^^ créaient une province que jamais le Chili n'avait possédée, furent édictées.
C'est ainsi qu'échoua la mission d'un de nos hommes les plus distingués de l'époque, don Casimiro Olañeta.
Mais la Bolivie n'était pas satisfaite. Elle envoya donc comme ministre plénipotentiaire M. Joaquin Aguirre, qui porta le débat sur le terrain de la revendication, la question de frontières ne se posant pas. M. Aguirre prouva le droit de la Bolivie par des documents que le ChiU ne put réfuter.
Le D"* Manuel Macedonio SaUnas, qui succéda à M. Aguirre, soutint lui aussi la revendication.
Il en fut de même des missions confiées à MM. Tomas Prias et José-Maria Santivanez.
Pendant ce temps la Bolivie exerçait sur cette côte une souveraineté complète.
Il arriva que la frégate Rumera fut capturée à Cobija. Elle rompit ses amarres et s'enfuit au Chili. Puis ce fut le tour de la frégate Lacaw.
Cette frégate étant arrivée à Londres, elle fut
condamnée par le tribunal des prises que le ministre du Chili avait saisi, pour extraction illégitime du guano bolivien. Ce qui donna lieu à la loi du 31 octobre 1842.
En vertu de cette loi la frégate Chili se présenta sur la côte d'Atacama, elle délivra quelques Chiliens prisonniers dans les guaneras et construisit un fort à Punta Angamos (Mejillones) sur lequel elle hissa le drapeau chilien. La goélette bolivienne Sucre détruisit le fort et enleva le drapeau. Ce que voyant, le ChiU entama des négociations. La Bolivie accrédita auprès du gouvernement de la Moneda ses agents les plus avisés et les plus autorisés. Le système dilatoire mis en œuvre par le Chili rendit infructueux tous les moyens de conciliation.
Pendant ce long débat, le Chili allégua qu' « un sousdélégué chihen exerçait au Paposo une autorité civile et que les seuls secours spirituels qu'avaient reçus ses habitants leur avaient été administrés par l'Eglise et le Gouvernement du Chili ».
L'inconsistance de pareils arguments saute aux yeux. Nous avons déjà dit que le fait de nommer une autorité en territoire étranger ne constituait pas un titre de propriété. Les secours de la religion ne reconnaissent pas de limites, et faire dépendre d'eux la souveraineté serait plus qu'absurde.
Les préfets de Cobija adjugeaient des dépôts de
guano à Orejas del Mar, Angamos, El Cobre et autres lieux, concessions antérieures à Tannée 1841. Le Gouvernement de la Bolivie octroya à un entrepreneur français le monopole de l'exploitation des guanos.
Aussi les lois de 1842 et 1843 furent-elles purement nominales, la Bolivie continuant d'exercer sa juridiction sur la côte d'Atacama.
Mais le Chili était décidé à empiéter sur ce territoire.
Dans le Mémoire des Affaires étrangères de ce pays, il était dit que « suivant des documents authentiques, non seulement la baie de Notre-Dame appartenait au Chili, mais encore celles de Mejillones et de Cobija; en un mot, toute la côte jusqu'à l'embouchure du Loa » (année 1845).
Un nouveau Mémoire des Affaires étrangères présenté en 1859 par le ministre Urmeneta vint contredire cette affirmation hasardeuse : « D'après divers documents officiels, y était-il affirmé, le Gouvernement est en mesure d'établir que le territoire de la République s'étend jusqu'au 23° de latitude sud. »
L'historien péruvien Paz Soldán rapporte qu'en 1832 le Chili commença à faire des démarches pour une rectification de frontières sur la côte du Pacifique. Il proposa dans ce but au Gouvernement de la Bolivie de s'emparer avec sa collaboration de la pro-
viiice de Tarapaca, en lui laissant le littoral bolivien jusqu'au Loa.
Les richesses du désert d'Atacama atteignaient des proportions qui excitaient la convoitise des industriels chiliens. Santa Maria, Cerro Gordo et Naguaydn renfermaient des minerais d'une grande valeur.
A cause des troubles constants qui se produisaient en Bolivie par suite d'une politique dictatoriale suivie par un gouvernement arbitraire, ces questions étaient négligées. Le Chili mit à profit cette situation. Il envoya la frégate Esmeralda pour s'emparer de Mejillones manu militari, ce qui s'effectua sans difficulté après la capture dans les eaux boliviennes du navire américain Sportman (1857).
C'est à ce moment qu'éclata en Bolivie la révolution de Linares. Le Gouvernement de Cordova fut renversé. Linares se proclama dictateur et vSe préoccupa surtout d'organiser un parti qui dirigerait la politique intérieure. Pour l'extérieur, il nomma ministre au Chili don Manuel Macedonio Salinas qui établit brillamment les droits de la Bolivie. Le chancelier chilien se borna à manifester les sentiments de sympathie dont son gouvernement était animé pour son voisin du Nord et l'amitié inaltérable que lui offrait celui-ci.
L'échec de la mission SaUnas et l'occupation auda-
cieuse de territoires boliviens par le Chili rendaient cette amitié impossible.
Le dictateur Linares fut renversé du pouvoir. Le gouvernement du général Achà voulut donner au pays une constitution. Le Congrès de 1863 s'étant réuni, il se trouva en face d'un problème international grave et compliqué.
Pour la première fois, la question d'un équilibre dans le Pacifique se présenta pour la Bolivie ainsi que la nécessité de choisir entre le Pérou et le Chili.
Le dépouillement de Mejillones ne pouvait rester impuni. Le Congrès de 1863 avait à s'en occuper avec attention; aussi ne voyant pas la possibilité d'obtenir des réparations à l'amiable, il édicta une loi qui autorisait le Gouvernement à déclarer la guerre au Chili.
Cette loi fut habilement tournée par la Chancellerie de la Moneda, et un conflit qui à ce moment eût pu lui être fatal fut ainsi évité.
Alors le Chili déclara que « la mesure prise par la corvette Esmeralda n'avait pu porter atteinte en quoi que ce soit au territoire et aux juridictions de la Bolivie, car il ne s'agissait là que d'une mesure d'ordre intérieur, conduisant à faire respecter l'autorité de la République dans un territoire qu'elle possédait ». (Rapport du ministère des Aflaires étrangères du Chili; M. Covarrubias au ministre Bustillo. 1863.)
Cette même année, la Bolivie eut à déplorer un grand malheur. Le général Achà, homme tolérant, juste et libéral, était au pouvoir. Le parti rouge manifestait, dans son opposition, une exaltation irréductible. Malheureusement le Gouvernement appuyait une candidature militaire pour la présidence de la République. Le parti civil, ne s'y conformant pas, usa des moyens habituels à cette époque : il conspira. Un solda c famiharisé avec ' tous les vices des casernes profita de cette situation. Melgarejo, qui n'avait de qualités d'aucun genre pour gouverner, s'empara de deux bataillons, destitua le général Achà et prit les rjnes du Gouvernement.
Dipsomane, sans idées de patriotisme arrêtées, sans culture intellectuelle, sans autre principe que celui du pouvoir conféré par la force, il exerça sur le pays la tyrannie la plus tragique qu'il soit possible d'imaginer.
Le Chili ne pcaivait rêver une opportunité plus favorable. Il eut l'idée de s'emparer de la volonté du tyran en déléguant à ses côtés des hommes d'une grande habileté qui surent flatter la vanité de cet aventurier qui gouvernait le pays par l'imposition de ses bataillons.
Aniceto Vergara Albano, comme ministre, et Carlos Walker Martínez, comme secrétaire, se complétaient. Ils furent les amis intimes du président, qu'ils
avaient dénommé le « grand capitaine du siècle » et ils exercèrent sur lui un ascendant eiFecti et réel.
Vergara Albano exagérait le courage et l'habileté militaire de Melgarejo et l'induisait à rectifier des frontières sur la côte du Pacifique, en arrachant au Pérou la province littorale de Tarapaca, cependant que le ChiU s'annexait le littoral de la Bolivie.
Parmi plusieurs démonstrations officielles on a souvenance d'un toast porté par Vergara Albano, à La Paz, où il présentait la rectification de frontières indiquée comme une mesure nécessaire et utile (Zoilo Flores, lettre au ministre des Affaires étrangères du Pérou, avril 1877)
Un incident fortuit survint sur ces entrefaites.
L'escadre espagnole se présenta sur le Pacifique et bombarda le port ouvert de Valparaiso, avec la prétention de revendiquer pour la mère patrie ses anciens droits coloniaux.
Un cri de protestation unanime et de communauté d'idées et d'aspirations se leva dans la partie occidentale du continent. Melgarejo prit à son compte cette protestation qui allait défendre l'indépendance léguée au prix d'eftbrts et de sacrifices innombrables.
Ce fut une entreprise aisée que de contenir la folie du brigadier espagnol Méndez Nuñez ; après la défaite de l'escadre de l'envahisseur, un sentiment profond
de confraternité américaine domina les chancelleries. Le Chili profita de cette passe difficile qui dévoilait sa faiblesse pour proposer le traité limitrophe à son allié don Mariano Melgarejo, qu'il décora du titre de général de division.
Le traité de 1866
Quand Vergara Albano discutait les bases du traité avec le ministre Mariano Donato Muñoz, il s'écartait fréquemment de la question de frontières pour lui faire des propositions plus fondamentales. M. Muñoz, dans une lettre de Lima du 21 avril 1879, écrit : ■ « M. Vergara Albano m'a proposé ceci : la Bolivie consentirait à se défiire de toute la zone disputée jusqu'au Loa et tout au moins jusqu'à Mejillones inclusivement, sous promesse formelle que le Chili appuierait la Bolivie de la façon la plus efficace pour l'occupation armée du littoral péruvien jusqu'au rocher de Sama. Cette proposition m'a été faite et réitérée, de la première à la dernière conférence, par M. Vergara Albano, qui n'a pas omis de la soumettre directement au général Melgarejo, en flattant son esprit belUqueux et avec la collaboration de son secré-' taire, M. Walker Martínez. »
« Il n'a pas suffi de mon refus loyal et de celui du général Melgarejo, poursuit Muñoz. Me trouvant en
mission spéciale quelques jours avant la signature du traité du 10 août 1866, le ministre M. Covarrubias a vivement insisté sur la démarcation et l'échange de littoraux proposés par Vergara Albano, et non seulement le ministre des Affaires étrangères, rnais nombre d'autres personnages notables de cette capitale en ont suggéré l'idée à M. Muñoz Cabrera aussi bien qu'à moi-même sous des aspects différents, mais s'accordant tous sur le fond, à savoir l'échange de littoraux. Vergara Albano, Covarrubias, Walker Martínez et beaucoup d'autres sont encore en vie, ajoute l'ex-ministre Muñoz. Qu'ils m'infligent un démenti s'ils refusent de rendre hommage à la véracité de mon assertion. »
Le démenti ne vint pas et le témoignage du ministre tout-puissant de Melgarejo reposa dès lors sur des bases solides. Le Chili peut-il encore soutenir, après cela, que le Pérou et la Bolivie ont provoqué la guerre de 1879 ?
Parmi les nombreux antécédents du traité de 1866, il en est un autre dont l'influence fut considérable.
L'arrivée du ministre Vergara Albano et du baron de Rivière à La Paz fut presque simultanée. Ce dernier, qui représentait une maison française, demandait la ratification du contrat sur les guanos célébré par le général Santa Cruz. Ceci inquiéta le ministre chilien qui qualifia le baron d'aventurier
et d'agent secret de Napoléon III et de Santa Cruz pour établir la monarchie dans l'Amérique du Sud (Notes officielles d'Albano des 23 avril, 2 et 9 mai 1866).
Melgarejo, qui écoutait les conseils d'Albano, désapprouva le contrat de la Compagnie française.
Le baron de Rivière était trop, habile pour se décourager devant cet échec. Il étudia le terrain, comprit toute l'influence de Vergara Albano, rechercha son amitié et élabora avec lui un contrat qu'il proposa pour son propre compte.
Melgarejo chargea Vergara Albano de traiter en son nom avec le baron. Ces deux hommes, par un hasard de la destinée, se trouvèrent tout à coup en face d'une immense fortune dont ils pouvaient disposer adroitement. Les bases du contrat furent établies après une conférence de deux heures. Ils ne se contentèrent pas de le célébrer en Bolivie ; le baron partit pour le Chili en emportant les bases du contrat qu'on signerait à Santiago.
Vergara Albano recommanda au ministre des Affaires étrangères le baron de Rivière, qui cessa d'être un aventurier, et il lui demanda de « donner de préférence toute son attention à l'affaire d'exploitation de guanos comme une nouvelle source de progrès pour le pays ».
Dans une lettre datée du 15 mai il lui remit les
LE TRAITÉ DE l866 21
bases du contrat par lequel le baron avançait trente millions de francs. Quant aux formalités du contrat, dit Albano, « Melgarejo a chargé par ce courrier Muñoz Cabrera de se soumettre à tout ce que vous déciderez, de vous voir et de signer le contrat. Quant aux sommes que la Bolivie doit percevoir, je vous recommande de faire en sorte que le Chili se montre aussi généreux que possible, parce que nous devons à la Bolivie de la reconnaissance et que son gouvernement se trouve fortement gêné. Notre générosité se trouvera bien récompensée dans la question de frontières ».
Au Chili, le baron eut à déployer une plus grande habileté parce qu'il avait affaire à des hommes plus retors. Il ne possédait pas les trente millions de francs, mais il pouvait disposer de Mejillones. Il offrit la moitié de l'affaire au Chili qui, surpris de ce coup du sort, lui facilita tout. Il obtint en outre quatre cent mille piastres pour l'acquisition de navires, somme qu'il partagea, selon l'affirmation de M. Avelino Aramayo, avec le ministre de Melgarejo. Le fait est que le baron se joua des deux gouvernements, bien qu'il laissât le Chili s'incruster à Mejillones.
On peut constater la soumission sans conditions de Melgarejo au ministre du Chili par les notes suivantes.
Le 3 juin 1866 Vergara Albano écrivait à son gouvernenient : « J'ai présenté les bases de là question de frontières en adoptant pour point de départ le partage du territoire et de ses produits comme l'arrangement le plus équitable. »
Le ministre des Affaires étrangères du Ghili lui répondit dans ces termes : « Dans notre vif désir de trancher une affaire aussi ancienne et aussi épineuse et de profiter du joint favorable qui se présente à cette occasion^ il n'est pas improbable que nous finissions par accepter les bases auxquelles vous faites allusion. Il importe que ce gouvernement remette à son représentant diplomatique des instructions et des facultés aussi étendues et aussi libérales que possible, autant pour modifier les bases dans leur partie essentielle que pour les différents détails à établir dans les clauses du traité. Nous voudrions exempter de tout droit d'importation les produits du Chili introduits par Mejillones. » (Alvaro C ovarrubias, 24 juin 1866.)
En effet, on profita du manque de gouvernement de Melgarejo, on abusa de sa vanité et de l'état d'ébriété constant où il se trouvait pour lui dicter les bases léonines d'un traité dont les clauses étaient une honte pour la patrie.
Cependant, dans le préambule ou introduction au traité, on peut lire la déclaration suivante : « La
Bolivie et le Chili ont résolu de renoncer à une partie des droits territoriaux que chacun d'eux, en s'appuyant sur des titres solides, croira posséder dans le désert d'Atacama. »
Le Chili reconnaissait donc les titres solides de la Bolivie sur ce territoire, pour appliquer la doctrine célèbre consistant à diviser le désert comme si c'était un fleuve.
Au moins cette division consulterait-elle l'égalité et l'équivalence que toute division doit comporter. Il n'en fut pas ainsi. Le ChiH se moquait même de la logique imposée par ses propres déclarations.
En effet, le premier article du traité fixa le parallèle 24 de latitude méridionale comme frontière entre les deux pays.
Nous avons vu que la Bolivie, par des titres soHdes, avait démontré ses droits jusqu'au 27° de latitude sud. Le Chili prétendit avoir des droits jusqu'au 23'' sans faire valoir aucun titre. Il eût été juste de trancher le différend en étabHssant comme Hmite le parallèle 25 au lieu du 24^, chacun des deux pays perdant ainsi deux degrés. En fixant le parallèle 24, la Bolivie perdait trois degrés tandis que le Chili ne renonçait qu'à un seul. Cette division ne pouvait être qualifiée ni d'égale ni d'équitable. La Bolivie sacrifiait gratuitement trois degrés géographiques de territoire.
En réalité, le Chili n'ayant présenté aucun titre
sur le désert d'Atacama; des cédules royales existant, qui fixent le 27° comme point de départ de sa juridiction; cette limite prescrivant sa propre constitution politique; la Bolivie ayant invoqué des documents parfaitement authentiques prouvant que son territoire s'étendait jusqu'au 27° de latitude sud, le traité de 1866 cédait au Chili ces trois degrés géographiques sans compensation d'aucun genre.
Malgré cela le Chili n'abandonna pas ses prétentions jusqu'au 23°.
Si le traité de 1866 s'était contenté de fixer le 24° comme firontière entre les deux nations, la Bolivie, dans son franc et loyal amour de la paix et de la tranquillité du continent, aurait accepté ce sacrifice en exigeant seulement que le Chili s'abstint d'intervenir dans ses affaires et qu'il la laissât développer avec toutes ses imperfections le patrimoine légué par les efibrts et les sacrifices de ses ascendants.
Mais le ChiU était fort éloigné d'un sentiment aussi légitime. Comptant sur la condescendance d'un soldat vaniteux et suggestionné, il imposa dans le deuxième article une mitoyenneté qui consistait à partager en deux, non seulement les produits provenant des guaneras déjà découvertes et de celles qu'on découvrirait à Tavenir entre le 23° et le 25" de latitude méridionale, mais encore les droits d'exportation de ce territoire.
Or il convient d'avertir qu'entre les 24° et 25° il n'existait ni guaneras ni minerais et que la mitoyenneté se réduisait au territoire compris entre les 23° et 24°. De cette façon le Chili obtenait le maximum de ses prétentions dans le désert d'Atacama. Il reconnaissait à la Bolivie des droits nominaux, parce que la mitoyenneté étendait de fait son domaine jusqu'au 23° dont il obtiendrait plus tard la propriété grâce aux difficultés qui résulteraient d'un moyen d'exercer la propriété aussi étrange.
Cette clause lui donnait encore d'autres avan-
tages.
La Bolivie s'engageait à mettre en état le port de Mejillones, avec une douane bien organisée, et les exportations ne devraient s'effectuer que par celle-ci (article 3 du traité).
Il en résulte que la Bolivie soutenait l'administration de ce territoire et que le Chili percevait la moitié des rentes sans rien distribuer comme bénéfice liquide. C'était un associé qui s'adjugeait les profits,, non les pertes.
Il pouvait arriver et il arriva, paraît-il, que les dépenses administratives absorbaient près de la moitié des rentrées de ce territoire. La Bolivie ne percevait pas de droits sur ce qui lui appartenait et son associé en tirait proprement la moitié sans qu'il lui en coûtât rien. Quant au territoire compris entre
les 24° et 25°, il n'en était pas de même, parce qu'il nedonnait rien.
Ceci ne satisfit pas le Chili. Il fit déclarer libres de tout droit d'exportation les produits du territoire compris entre les 24° et 25° de latitude méridionale qui passeraient par Mejillones, ainsi que ceux du Chili introduits par le même port (article 4).
Il ftit stipulé qu'en cas d'aliénation de œs territoires, le gouvernement de l'autre partie contractante pourrait seul être acheteur. Il obligea à payer des dommages causés par ses propres attentats avec les 10 °/o des rendements de la douane de Mejillones.
Bref, il resta virtuellement maitre de tout ce qu'il désirait, sans aucune limitation de temps; il sut se placer dans une situation plus avantageuse que le propriétaire, jusqu'au 23°, et eut soin de laisser les portes ouvertes pour pouvoir s'emparer un jour de tout le littoral.
Ce pacte, qu'un enfant eût repoussé, fut accepté par le soi-disant gouvernement de Melgarejo.
La Bolivie supportait le poids d'une tyrannie féroce. Melgarejo vivait dahs une orgie permanente ; il n'avait d'autre assise que la force de ses bataillons. De lui dépendaient les vies et les fortunes. Il ignorait la gradation des peines pour ce qu'il considérait comme un acte de révolte contre son autorité et ne connaissait que l'échafaud. Et cependant, à peine le
LE TRAITÉ DE l866 iq
traité avec le Chili fut-il connu, qu'un cri de protestation unanime s'éleva dans toute la République. L'àme nationale fut soulevée d'indignation et les plus véhémentes protestations ne se firent guère attendre. Les adulateurs de Melgarejo se chargèrent de le persuader qu'il s'agissait de manœuvres de ses ennemis politiques dont la mauvaise foi exploitait la corde sensible du patriotisme pour le renverser du pouvoir. Le tyran, convaincu, redoublait ses persécutions et appliquait ' avec plus d'acharnement ses cruelles répressions.
Mais il fallait que ce traité fût sanctionné par un congrès. Il importait de persuader Melgarejo de la nécessité de convoquer aux élections et d'appliquer la constitution à son gouvernement pour donner au traité unilatéral qu'il venait de signer comme général de division du Chili figure d'engagement national.
Il était opposé aux élections qu'il considérait comme des farces dont les démagogues faisaient leur profit. Mais le Chili ne pouvait se résigner à posséder un traité sans une sanction législative. Le Congrès fut convoqué. Le traité de 1866 fut approuvé sous l'imposition sévère d'un ivrogne qui pesait sur ce corps du poids fatidique de 2.000 baïonnettes.
Tel est le traité de 1866. Examiner la validité juridique d'un contrat signé dans de telles conditions nous entraînerait trop loin. Ce serait surtout trans-
gresser les limites que nous nous sommes tracées pour un simple travail d'information. Il suffira de rappeler qu'une convention établie sans une connaissance parfaite et sans le libre consentement d'une des parties est dolosif et sans valeur légale. Suivant l'expression de son chancelier M. Covarrubias, le Chili a profité de la vanité d'un dipsomane, et de même que dans un acte notarié, la signature d'un homme en état d'ivresse serait sans valeur, ce traité ne pouvait obliger moralement un pays qui jamais ne reconnut l'autorité d'un usurpateur.
Il est nécessaire dans ce cas-ci d'abandonner l'aspect juridique de la question et de considérer son côté moral.
Le Chili savait pertinemment que Melgarejo représentait pour la Bolivie un malheur national, qu'il n'incarnait pas l'opinion du pays et qu'il ne remplissait aucune des conditions d'un gouvernement régulier. Moralement, il était tenu de respecter et de considérer ce malheur, et il ne pouvait le mettre à profit pour le rendre plus onéreux et plus préjudiciable. En agissant ainsi il a manqué aux règles de la décence la plus élémentaire et obtenu par dol le traité de 1866 en abusant de la situation exceptionnelle d'un alcoolique.
La conscience mondiale réprouve et châtie sans rémission chez un particulier une conduite semblable.
Comment ne condamnerait-elle pas cette conduite chez une nation dont la dignité et la bonne foi doivent être sauvegardées plus soigneusement encore ?
Même au Chili des hommes honnêtes et respectables se sont déclarés les adversaires de ce traité. Don Marcial Martínez, un des cerveaux les mieux organisés et l'une des personnalités les plus honorables de Santiago, s'est exprimé en ces termes dans une lettre confidentielle au chancelier de son pays : (( Abstraction faite dés stipulations secondaires, je trouve ce pacte, en substance, de la dernière absurdité. Si, entre particuliers, l'indivision est condamnable parce qu'elle produit les plus graves inconvénients, ces inconvénients, entre nations, sont infiniment plus graves. Il n'y a pas, dans l'histoire de la diplomatie, d'autre exemple d'un pacte de communauté, parce qu'un arrangement aussi absurde n'est venu à l'idée de personne. La communauté est une source de querelles, de méfiance et de réclamations permanente, et, ce qui pis est, elle compromet la dignité et la souveraineté des peuples soumis à un tel pacte. »
Les prévisions de M. Martínez ne tardèrent pas à se réaliser. Le Chili commença par étendre plus au nord du 23° le domaine de sa mitoyenneté et par réclamer une participation aux rendements de Caracoles. Il exigeait une intervention fiscale chilienne
sur la douane d'Antofagasta, alors que le traité ne parlait que de Mejillones. Il taxa d'insuffisants et d'incomplets les comptes et les livres des fonctionnaires boliviens, et il parlait déjà de retirer sa signature du traité de 1866 et de récupérer le territoire qu'il croyait avoir cédé.
C'est dans ces circonstances que Melgarejo fut renversé. Le pays recouvra sa constitutionnalité.
L'Assemblée constituante de 1871 accusa Melgarejo d'avoir usurpé le pouvoir et refusa d'accepter les actes de l'usurpation, à l'exception de la chose jugée et des actes qui ne pouvaient être annulés par les tribunaux ordinaires.
Cette loi concernait-elle le traité de 1866 signé avec le Chili ? C'est là un point qui, juridiquement, demanderait une longue élucidation, étrangère au simple rapport de faits destinés à déterminer les antécédents de la question du Pacifique. Quoi qu'il en soit, nous croyons avoir démontré qu'une nation digne, qui estime son honorabilité et l'honnêteté de ses procédés, ne saurait signer ni soutenir un traité arraché à l'ivresse, en profitant d'une situation malheureuse. Ce qui ne fait aucun doute, c'est que cette loi frappait les concessions gratuites octroyées par cette véritable caricature de gouvernement. Nous aurons plus loin l'occasion d'y revenir.
Le gouvernement qui avait renversé le tyran
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devait se ressentir des défauts naturels d'une réaction radicale. Malgré cela le pays respira et nomma une Convention nationale dont firent partie ses éléments intellectuels et moraux les plus sains.
Il ne pouvait admettre cette mitoyenneté ignominieuse qui rendait nulle la reconnaissance de sa souveraineté sur le territoire compris entre les parallèles 24 et 23.
Le ministre Corral soutenait que la nullité des actes de Melgarejo, déclarée par l'Assemblée constituante, englobait celle du traité du 10 août 1S66, et c'est à cet effet qu'il accrédita la mission Bustillo au Chili qui, de son côté, nomma M. Lindsay ministre à La Paz.
Le ministre Bustillo demanda la revision du traité de 1866 qui fut acceptée par le chancelier chilien Ibanez à condition que le Chili revendiquerait son prétendu droit territorial jusqu'au 23°.
Que devenaient les titres soUdes que le Chili avait reconnus à la Bolivie dans toute l'ampleur de ses prétentions ? Que devenait la doctrine consistant à diviser le désert d'Atacama comme s'il s'agissait d'un fleuve ?
Au cours d'une deuxième conférence, le ministre Ibanez abandonna la revision du traité pour insinuer de nouveau la rectification de frontières qui consistait à céder Mejillones au Chili et à prendre pour la
Bolivie le littoral péruvien jusqu'au ravin de Sama. Le ministre Bustillo fit savoir que la Bolivie ne consentait à aucune cession de territoire, et il considéra sa mission comme terminée.
Pour en revenir à la revision du traité de i8é6, le Chili admettait celle-ci en revendiquant le territoire compris entre le 24° et le 23° qu'il croyait avoir cédé. Mais il oubliait et ne voulait pas se rendre compte que de son côté la Bolivie avait le droit de revendiquer sa frontière coloniale clairement fixée au 27° de latitude sud, et consacrée par Vuîi possidetis de 1810.
Le traité de 1866 contenait une déclaration immuable sur le renoncement des deux parties au droit territorial qu'elles pouvaient posséder par des titres sérieux et sur une transaction dans une limite de concessions mutuelles. Si la Bolivie avait des titres jusqu'au 27°, la revision du traité de 1866 ramenait la question au point où elle se trouvait avant cette date. Il ne s'agissait pas de revendiquer un territoire mais de laisser sans effet l'inconsistante et absurde démarcation de 1866.
Le traité de 1872
Le Gouvernement de Morales touchait à son déclin. Les sympathies populaires s'étaient modifiées en constatant que le pays n'avait fait que passer dans les mains d'un nouveau tyran.
Le ministre du Chili, D. Santiago Lindsay, examina la situation, comprit l'influence du D' Corral sur le Gouvernement et chercha à s'en rapprocher. Ayant réussi, il demanda à sa chancellerie des instructions pour modifier le traité de i8é6.
La convention Corral-Lindsay signée, la situation de la Bolivie empira. La mitoyenneté subsistait, étendue non seulement aux métaux mais au borax, aux sulfates et autres substances inorganiques dont se compose le règne minéral. Le Chili obtenait, d'accord avec la Bolivie, le droit de légiférer sur ce territoire. Son droit de fiscalisation s'étendait aux moindres détails de la comptabilité fiscale. Il intervenait dans la fixation des impôts d'exportation sans que la Bolivie eût le droit de varier ce tarif, à moins que le Chili n'y consentit. De plus, la ligne de divi-
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sion du Chili avec la Bolivie fut fixée au 24° de latitude sud, à partir de l'Océan Pacifique, jusqu'au sommet de la Cordillère des Andes Q).
Quel était l'objet de cette clause ? Était-ce par hasard la disparition de la funeste mitoyenneté et la reconnaissance pure et simple de la souveraineté de la Bolivie jusqu'au 24° ? Non pas. Le ministre Lindsay déclara que le traité envisageait l'idée d'acquérir Mejillones en échange d'une alliance avec le Chili qui permettrait à la Bolivie de récupérer le territoire détenu par le Pérou.
A l'appui de cet idéal, El Ferrocarril de Santiago écrivait : « Éntreles intérêts duChiU et de la Bolivie il n'y a pas d'antagonisme, pas plus qu'il n'y a entre eux de questions de frontières dont on puisse tirer profit. Ces questions existent entre le Pérou et la Bolivie. C'est la Bolivie qui gagnerait à l'acquisition du littoral péruvien. C'est pourquoi si la Bolivie a l'ambition de rectifier ses frontières, elle doit devenir notre aUiée et non celle du Pérou. » (Numéro du 18 septembre 1872.)
Le Chili, dans ce pacte, portait ses frontières sur les hautes cimes des Andes, et D. José Rosendo Gutiérrez, attaquant le négociateur bolivien, faisait remarquer qu'entre la Cordillère et la côte du Pacifique, il existait d'anciennes populations boliviennes non compromises par le traité de j 866,
Un autre succès obtenu par le Chili fut la reconnaissance de la démarcation des 23° et 25° établie au temps de Melgarejo. La ligne placée par les experts se trouvait plus au nord du 23°, ce qui faisait perdre à la Bolivie de riches et vastes territoires où se trouvaient les minerais de Caracoles qui sont compris dans les 23" i' 11", suivant la démarcation de Hugo Recke. Il était de l'intérêt du Chili de ne pas varier la fausse fixation du 23°, parce que sa mitoyenneté se trouvait alors dans les riches minerais de Caracoles qui, d'après une opération rigoureusement scientifique, sont au nord de ce parallèle.
L'assemblée extraordinaire de 1873 discuta avec passion le traité avec le Chili. La majorité s'arrêta à l'article 9, qui prescrivait de continuer à négocier la revision du traité de i86é, et, s'imaginant que cette négociation pouvait être réglée dans le délai imparti à la réunion de l'assemblée extraordinaire de 1874, elle en vota l'ajournement le 21 mai 1873. C'est à cette même époque que se place l'eftbrt incessant du Gouvernement chilien pour rectifier ses frontières et échanger des Httoraux.
Le triomphe de Morales et la chute de Melgarejo comportaient la proscription des personnages du régime déchu. Les portes de la patrie leur étaient fermées et, dans cette situation, les proscrits n'avaient d'autre alternative que d'ourdir des conspira-
tions sur les frontières de la République. C'est dans cette crainte que le Gouvernement de Morales sollicita et obtint que celui du Pérou fit sortir de son territoire le général Quevedo, qui dut se réfugier à Valparaíso où il organisa une expédition pour occuper le littoral bolivien, en faisant appel aux émigrés de Tacna et des autres ports du Pérou.
Le colonel Juan L. Muñoz fut le premier à répondre à l'appel. Les autres devaient s*embarquersur le bateau à voiles Marie-Louise. Le Gouvernement du Chili protégeait cette expédition. Le général Quevedo avait pour intermédiaire D. Nicomedes Ossa.
Dans une lettre datée de Lima le colonel Muñoz s'exprime en ces termes : « Tout était organisé et nous allions nous embarquer, quand M. Ossa manda d'urgence à Santiago le général Quevedo. Le len-*j demain le général revenait, indigné, contrarié et décidé à abandonner l'expédition. »
Que s'était-il passé ? Le président D. Federico Errázuriz avait exigé comme condition de son aide et de sa participation dissimulée aux opérations, la cession d'une partie du littoral reconnu comme partie intégrante de la Bolivie, et offert en échange de l'aider, avec toute la puissance dont disposait le Chili, dans l'acquisition du littoral d'Iquique et d'Arica. Cette condition fut repoussée par le général Quevedo (20 avril 1879).
Dans son plan de rectification de frontières le Chili se heurta à l'honnêteté et à la loyauté de la Bolivie. Il ne voulait pas d'une guerre directe; il incitait la Bolivie à la déclarer, en rejetant sur elle toute la responsabilité d'un pareil attentat. Cependant la guerre n'aurait profité qu'au Chili. En 'cas de victoire, il aurait obtenu un littoral qu'il ne possédât pas, et la Bolivie en aurait acquis un autre que le Pérou n'aurait cessé de réclamer avec tous les attributs de la plus complète justice.
En outre, il réussissait à diviser pour toujours la Bolivie et le Pérou en s'assurant de la sorte l'hégémonie qu'il poursuivait sur le Pacifique. Consciemment ou non, la Bolivie n'écoutait que son amour de la paix, son manque absolu d'ambition pour s'emparer de territoires qu'elle ne possédait pas, et elle repoussait avec une persévérance admirable des suggestions habilement développées dans les circonstances de sa vie les plus difficiles et les plus dangereuses.
Les choses en étaient là quand les excès de Morales déterminèrent sa mort tragique. Le parti rouge, qui avait triomphé avec la chute de Melgarejo et de Morales, prit les rênes du Gouvernement. La RépubHque se trouvait enfin dans des mains intelligentes et honnêtes.
D. Adolfo Ballivian, homme de quafités intellec-
tuelles et morales élevées, capable de gouverner avantageusement un pays plus avancé que la Bolivie, fut élu président de la République après une lutte titanique. Il connaissait le Chili où il avait vécu pendant très longtemps. Le Pérou n'avait probablement pas sa sympathie, parce qu'il était le fils du vainqueur d'Ingavi et qu'il est avéré que les haines se transmettent. Nul n'a mis en doute son patriotisme et son talent, et c'est lui qui a résolu l'ancien problème qui se posait pour la Bolivie, car celle-ci ne pouvait vivre isolée et devait choisir entre le Pérou et le ChiU. L'honnêteté, le patriotisme, les convenances de la paix continentale, le poussèrent à accepter ce qui répugnait à son cœur. Il abandonnait au Chili ses affections personnelles et s'aUiait avec les ennemis irréconciliables de son père.
Le traité d'alliance avec le Pérou
La Bolivie se trouvait en butte aux invasions continuelles du Chili. Le fait d'avoir obtenu le traité néfaste du lo août 1866 en abusant des vices et de Tineptie de Melgarejo, donnait la mesure de ce dont était capable la chancellerie de la Moneda pour s'approprier Mejillones et Caracoles.
D'autre part, le Pérou savait que le Chili attentait contre son littoral et qu'il incitait constamment la Bolivie à rectifier ses frontières, ces deux nations ayant alors affaire à un ennemi commun qui attaquait leurs droits territoriaux. Le chemin était tracé. Il était nécessaire de s'allier pour assurer la tranquillité du continent. Les préliminaires du traité expriment cette idée avec une grande clarté : « Les Républiques du Pérou et de la Bolivie, y est-il dit, désireuses de resserrer leurs liens en augmentant leurs forces et en garantissant réciproquement certains droits, stipulent le présent traité d'alliance défensive. »
L'article i ne saurait être plus explicite : « Les hautes parties contractantes s'unissent et se liguent pour garantir leur indépendance mutuelle, leur souveraineté et Vintégrité de leurs territoires respectifs et elles s'engagent à se défendre contre toute agression extérieure. »
L'article 2 spécifie trois cas d'agression expressément signalés, lesquels se réfèrent exclusivement et uniquement aux atteintes à la souveraineté, à l'indépendance et à l'intégrité territoriale.
L'article 3 réserve encore le critérium de chacun des gouvernements, la faculté de juger si l'offense est suffisante pour déclarer le casus ¡aderis.
L'article 8 stipule qu'on usera de préférence de moyens de conciliation et même de l'arbitrage, avant d'en venir à un conflit armé.
L'article 9 réserve les conflits intérieurs des hautes parties contractantes et répète que le traité n'a pour but que de garantir les droits de souveraineté contre des agressions étrangères, sans que ses clauses puissent être interprétées dans un sens contraire ¿i ce but primordial.
Pour justifier l'agression de 1879, le Chili a prétendu que le traité en question lésait ses droits et qu'il attentait secrètement à sa tranquillité et à son bien-être.
Il suffirait de lire les clauses que nous venons de