‹ La Bolivie devant la Société des nationsChapitre 4 sur 10 · LE TRAITE D ALLIANCE AVEC LE PEROU 4I · texte numérisé non relu

LE TRAITE D ALLIANCE AVEC LE PEROU 4I

rappeler pour persuader du contraire toute conscience honnête, capable de mesurer l'injustice de cette imputation.

Mais il est encore un fait qui excluait tout soupçon d'agression contre le Chili. Quel besoin la Bolivie et le Pérou avaient-ils de l'attaquer? Que voulaient-ils, que demandaient -ils, qu'attendaient -ils duChiU?

Le Pérou n'était même pas limitrophe du Chili. La Bolivie se contentait de fixer ses frontières du sud au 24°. Elle ne désirait qu'une chose : éviter une mitoyenneté outrageante imposée par le ChiU dans un but à longue portée. Cette requête résolue avec justice et en toute équité, elle n'eût rien eu à craindre.

Mais le Chili ne se contenta pas du 24°. Il voulait obtenir de toute niçon Mejillones et Caracoles, et c'est pourquoi il compromettait et menaçait le littoral péruvien. Ce qui donnait justement heu au droit de légitime défense dont jouissent les hommes et les peuples aussi complètement que l'exigent leurs droits.

La France mutilée et constamment menacée par l'Allemagne et, qui ne pouvait égaler son ennemi au point de vue militaire, chercha une alliance défensive, forma l'Entente et agit selon ses intérêts légitimes. Les faits qui se sont déroulés en Europe parlent plus haut en faveur de cette orientation que n'importe quel raisonnement.

Un peuple attaqué, outragé, comme la Bolivie, a pour droit naturel la faculté de se défendre, et sa ligne de conduite ne peut être interprétée comme un acte de provocation contre ses agresseurs.

L'article lo stipule que les hautes parties contractantes, si elles le jugent nécessaire, solliciteront l'adhésion d'un ou de plusieurs autres États américains au traité d'alliance défensive.

Le Chili, enserré dans une bande étroite de territoire, avait besoin déplus d'expansion. Il trouva légitime d'étendre ses domaines non seulement au nord, par l'occupation de Mejillones, mais aussi au sud, en empiétant sur les droits de la République Argentine dans le détroit de Magellan. C'est pourquoi voyant cette communauté d'intérêts, la Bolivie et le Pérou sollicitèrent l'adhésion du Gouvernement de La Plata à une alliance purement défensive.

Le Gouvernement de Buenos- Ayres comprit qu'il avait tout intérêt à souscrire à cette aUiance et a la soumettre à la déUbération des Chambres. La Chambre des Députés approuva ce pacte, malgré l'opposition acharnée du député Rawson. Le Sénat l'approuva également, mais avec une modification étrangère au but qu'on s'était proposé. La Bolivie . refusa d'accepter cette modification, parce qu'elle estima qu'elle compromettrait ses droits à Tarija.

La RépubHque Argentine n'avait pas et n'a pas

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besoin non plus d'attaquer le Chili; son seul souci était de contenir les possessions chiliennes dans les limites étroites où le Chili a connu l'indépendance.

Si l'expansion territoriale au détriment des droits du voisin était légitime, le Chili pourrait dire que le traité défensif limitait son désir d'envahir des territoires limitrophes; mais si, comme il est de fait, cette manière d'acquérir des territoires constitue un délit d'usurpation, une alliance pour la défense de la propriété ne peut jamais être considérée comme une agression, mais bien au contraire elle devient une ligue bienfaisante en faveur de la justice et contre des empiétements territoriaux qui doivent être réprimés.

Dans ces conditions, le traité de 1873 est aussi légitime que l'Entente européenne qui a soutenu la dernière guerre pour rétablir la force du droit contre le droit de la force, proclamé par Bismarck avec un manque de prévision de l'avenir si absolu.

Le Gouvernement du Chili a fait remarquer que ce pacte était secret et qu'il constituait une véritable embûche. Un pacte d'alliance, quoique défensif, a été jusqu'ici signé secrètement. Tel est généralement l'usage. Mais ce secret n'existe pas pour les chancelleries qui y sont intéressées, même indirectement, ou qui entrevoient la possibiUté de s'y intéresser.

Quand le traité fut soumis au Congrès argentin.

on le discuta avec passion. C'est alors que le Chili s'en procura une copie. Des gens bien informés racontent que ce document lui coûta 20.000 dollars, en monnaie argentine nationale. Dès le milieu de l'année 1873, l'alliance péruvio-bolivienne cessa donc d*être secrète.

Il n'est pas aventureux de supposer que le Chili a voulu limiter la mitoyenneté du territoire compris éntreles 23^ et 24^ parallèles afin de gagner du temps et de mieux se préparer à prendre d'autres positions qui lui permettraient, le moment venu, de provoquer la crise. Le fait est que la connaissance du pacte d'alliance l'induisit à constituer la légation de D. Carlos Walker Martínez auprès du Gouvernement de la Bolivie. M. Martínez était le secrétaire de Vergara Albano ; il avait été nommé major de l'armée bolivienne par la grâce du général Melgarejo et il con* naissait fort bien nos hommes et notre politique. Aussi son choix ne pouvait-il être plus heureux pour les intérêts du Chili et son action est de celles que l'on peut considérer comme funestes pour la Bolivie.

Le traité de 187 I

r.a République était gouvernée par le meilleur de ses enfants, D. Adolfo Ballivian. Elle avait pour ministre des Atîaires étrangères le grand tribun D. Mariano Baptista.

Walker Martínez, beau-fils du dictateur Linares, écrivait dans une brochure : « Baptista est le dépositaire des confidences suprêmes du dictateur, des gémissements de douleur du moribond, des secrets mtimcs de la misère qui l'obligea à se retirer dans une humble maison, son seul ami, celui qui l'avait suivi en exil, qui vivait près de lui, qui adoucissait de sa présence ses insomnies pénibles, et qui remplissait le rôle du meilleur des fils auprès du meilleur des pères. » (^Le dictateur Linares, 1874.)

Les deux fils du septembrisme se rencontrèrent. L'ombre de Linares put veiller sur les intérêts de la Bolivie, mais celle qui prévalut fut celle de Portales dont les dirigeants du Chili n'oubliaient pas les désirs de conquête.

Outre cet antécédent adroitement exploité, un autre lien existait entre cts hommes : tous deux étaient conservateurs. Ennemis fanatiques du libéralisme doctrinaire, ils professaient une religion unique et une politique intransigeante et fermée à toute réforme sociale, qu'ils estimaient hérétique et athée. Au xvi^ siècle, l'Inquisition eût trouvé en eux ses meilleurs auxiliaires, parce qu'ils avaient de l'éloquence et du talent à revendre.

Les difficultés auxquelles donnait lieu la mitoyenneté devenaient intolérables. Des minerais découverts au nord du 2 3° étaient considérés par le Chili comme compris dans ce territoire. D'où des réclamations et des divergences presque toujours inconciUables.

En vertu de la loi du 11 novembre 1^73, le 2 °/o sur les bénéfices liquides fut imposé aux sociétés anonymes de toute la République. La loi ^u 13 novembre de la même année greva les minerais d'argent du département de Cobija du 6 °/o du poids minéral exploité. Enfin par celle du 14 du même mois, le système d'affermage pour le recouvrement des impôts dans les douanes fut établi.

Toutes ces lois étaient édictées par la Bolivie dans l'exercice de sa souveraineté, et cependant la presse du Chili se montra si provocante que la Bolivie ne pouvait plus être considérée que comme un comptoir du Chili.

Le Gouvernement, siecondant l'attitude agressive de sa presse, fit parvenir officiellement à la Bolivie cette déclaration : « Le Gouvernement du Chili ne reconnaît ni n'accepte, en ce qui le concerne, les contrats, transactions, arrangements ni aucune autre disposition célébrée ou établie par le Gouvernement de la Bolivie, pour lui ou avec d'autres personnes ou sociétés, tant que lesdits contrats comporteront des charges ou affecteront le territoire commun, ou au cas où ces charges pourraient porter préjudice ou atteinte aux droits que le Chili, d'accord avec le traité de frontières en vigueur, possède sur ce territoire. » Il concluait en chargeant son agent diplomatique de notifier ces déclarations à ceux qui auraient établi un contrat, sur le littoral bolivien, sur les objets compris dans cette note. (Note du chancelier chilien à son chargé d'affaires en Bolivie, du 30 décembre 1873.)

Le Chili, cette année-là, était plus puissant que la Bolivie. Il était en mesure de lui dicter ses conditions. Cette déclaration constituait une imposition suffisamment caractérisée pour gêner la fiberté d'une nation faible qui se remettait à peine de l'état de prostration où l'avaient plongée les dictatures miü taires et les révolutions organisées pour les combattre.

Cette déclaration constituait en outre un outrage à la souveraineté nationale ; elle était destinée à faire sentir le poids de la mitoyenneté qui, dans ces cir-

constances, se réduisait à la souveraineté du Chili subordonnée à la souveraineté factice octroyée au propriétaire du terrain.

Par ces impositions le Chili ne cherchait pas seulement à percevoir des rentes. Il visait à détruire la mitoyenneté et à consommer Tannexion qu'il poursuivait. C'est pourquoi Carlos Walker Martínez écrivait ce qui suit dans la brochure dédiée à la mémoire du dictateur Linares : « A la chute de Ballivian, la guerre avec le Pérou était de nouveau sur le point d'éclater. L'appât qu'offrait l'acquisition des départements de Moquega et de Tarapaca, frontières naturelles et presque indispensables à l'arrondissement du territoire bolivien, rendait cette guerre populaire. L'intention arrêtée et constante de Linares était d'envahir le Pérou tôt ou tard. Il y était peut-être poussé par l'idée de compléter les frontières naturelles de la Bolivie et de réaUser la pensée non mise à exécution par l'égoïsme et l'ambition personnelle de Santa Cruz, pas plus que par la malchance qui renversa du pouvoir, au moment même où il se le proposait, le général BaUivian. Si cette idée caressée par les hommes d'Etat et tout le peuple de la Bolivie n'est pas mise à exécution, tôt ou tard, elle occasionnera des guerres désastreuses entre les deux pays. » (Brochure citée. Année 1874.)

La rectification des frontières était au Chili une obsession. Sous différentes formes, sous des aspects différents, ses représentants en arrivaient toujours au même résultat.

Pendant ce temps, la déclaration du Chili au sujet de la méconnaissance de la souveraineté de la Bolivie concernant les territoires assujettis à la mitoyenneté, ne pouvait manquer d'alarmer le Gouvernement national, qui demanda le retrait de cette déclaration pour ouvrir des conférences sur les difficultés occasionnées par le traité de 1866.

D'après le ministre Baptista, la Bolivie, par dignité, et le Chili, par décorum, étaient tenus de ne pas conclure de pacte avec cette épée de Damoclès suspendue sur la tète d'un des contractants. Malheureusement, le grand tribun n'eut pas assez d'énergie pour soutenir ces idées. Il admit que « le traité subrogatoire et le retrait de la déclaration réclamée seraient des actes simultanés consignés dans un même protocole ». L'épée de Damoclès resta suspendue sur la tête de la Bolivie et c'est sous l'empire d'une coaction aussi effective que les bases du traité de 1874 furent discutées.

Qu'on nous permette d'ouvrir ici une parenthèse. A cette époque, l'alliance avec le Pérou existait déjà; si ce pacte avait eu pour but d'attaquer le Chili, n'eût-il pas été plus juste de défendre la souveraineté

BOLIVIB

de la Bolivie en demandant que le casus Jœderis fût déclaré ?

Cependant ni la Bolivie ni le Pérou n'eurent l'idée d'attaquer le Chili ni de profiter d'une circonstance quelconque, si grave fût-elle, pour provoquer un conflit.

La Bolivie se résis^na à traiter avec son hautain voisin du sud et à chercher des moyens de conciliation, avec un amour de la paix intense et le désir de vivre tranquillement, en parfaite fraternité internationale. Elle ne fit pas appel à la Chancellerie péruvienne. Elle préféra traiter avec le Chili, en sacrifiant sa dignité à ses intérêts les plus chers sur les autels de la paix continentale.

Le négociateur Baptista disait : « De même qu'autrefois le vœu pubhc était de revendiquer Mejillones, dès l'année 1866, le mouvement de l'opinion, l'eflbrt égal et constant de la presse, les déclarations des assemblées Ubres, le sentiment ferme et délibéré du pays visèrent la destruction de la mitoyenneté. La pression de ces manifestations se fit tellement sentir, que le Gouvernement du Chifi, sa presse et ses Chambres finirent par considérer cet article comme le plus gros obstacle à l'assurance de nos relations. » (Discussion du traité de 1874.)

Le ministre Bustillo écrivait du Chili : « Supprimer, au prix de n'importe quel sacrifice, du sol boli-

vieil (où Ton ne voit fourmiller que des Chiliens) toute action fiscale de ce gouvernement, serait réaliser le non plus ultra des aspirations les plus dignes, les plus nobles et les plus saines de la Bolivie. » (Brochure citée.)

En effet, le littoral bolivien fut envahi par des industriels et des travailleurs chiliens qui n'avaient d'autre aspiration que d'annexer au Chili ces territoires. C'est dans ce but qu'ils résistaient aux autorités, qu'ils se livraient aux abus les plus effrénés et lorsque la loi exerçait ses sanctions, les consuls s'interposaient par des réclamations impérieuses, tendant à assurer l'impunité de ces enfants gâtés de la fortune.

Lorsqu'il fut question de restreindre l'étendue des facultés exercées par les consuls du Chili, le Gouvernement de la Moneda appuya ces derniers et les soutint dans leur action asservissante, non seulement sur le territoire dépendant de la mitoyenneté, mais aussi sur tout le littoral. Une société du nom de « La Patria « fut fondée dans le but apparent de protéger les Chiliens résidant sur la côte bolivienne, mais avec le ferme propos de créer des difficuhés à l'administration nationale pour obtenir d'ores et déjà la rectification de frontières et en dernier lieu l'annexion pure et simple du littoral bolivien au Chili^ qui en avait besoin et qui assurait en avoir découvert les richesses par ses efforts et avec ses capitaux. C'est

ainsi que le Chili payait la franche hospitalité que lui offrait la Bolivie en lui livrant ses richesses avec une générosité inconnue parmi les autres Etats.

C'est avec ces antécédents qu'on en vint à discuter les bases du traité du 6 août 1874.

Ce pacte, « destiné à garantir et à assurer aux citoyens et aux gouvernements des deux républiques la paix et la bonne harmonie nécessaires à leur liberté comme à leur progrès », statuait dans son article i que le 24*^ parallèle, depuis la mer jusqu'à la Cordillère des Andes dans le divortia aquarum, constituait la limite qui sépare la Bolivie du Chili.

Il n'était plus question des hautes cimes, et D. Donato Vázquez disait du divortia aquarum « qu'il était méconnu et donnait lieu à une nuée de nouvelles controverses ».

L'article 2 déclarait en vigueur les lignes des parallèles 23 et 24 fixés par la -commission de Pisis et de Mujia qui, comme nous l'avons vu, étaient erronées et lésaient les droits de la BoHvie. Mais un palliatif fut stipulé pour déterminer la situation de Caracoles ou un autre minerai important.

L'article 3 maintenait la communauté dans les dépôts de guano existants ou dans ceux qu'on découvrirait à l'avenir dans le périmètre des 23^ et 24* parallèles.

Qu'avait-on gagné .^ Restreindre au guano la mi-

toyenneté, en réduisant celui-ci au degré géographique appartenant à la Bolivie, avec toutes ses interventions outrageantes. Le Chili possédait une proie qu'il ne lâchait pas : il la détenait avec une avarice que rien ne pouvait contenir.

Ce n'est pas tout. L'article 4 du traité restreint la souveraineté de la Bolivie en lui imposant le devoir de ne pas augmenter les contributions qui existaient à ce moment. Cette libération devait durer vingtcinq ans sur le territoire compris entre les 23° et 24°. De plus, les personnes, industries et capitaux chiliens ne devaient payer de contributions d'aucune sorte pendant les vingt-cinq années indiquées.

L'article 5 exempte de droits d'importation les produits naturels du Chili qui pénètrent dans le territoire bolivien sous une réciprocité dérisoire et burlesque.

Finalement, le pacte oblige la Bolivie à mettre en état les ports plus importants de Mejillones et d'Antofagasta, en supprimant par là le port de Cobija.

Que restait-il à la Bolivie? Une ombre de souveraineté, le nom presque dérisoire de propriétaire du riche territoire compris entre les 23" et 24°.

Le député D. Donato Vázquez ne croyait pas que ce traité serait définitif. Il estimait « qu'il s'agissait là d'une trêve plus ou moins durable, car ce ne sont pas les pactes des nations qui peuvent entraver la

justice qui, poussée par la main de Dieu, pèse sur les nations, terrible quelquefois, mais toujours inéluctable et sereine. »

La législature prit part au débat avec la véhémence propre au patriotisme blessé. Le négociateur Baptista supporta toutes les accusations que lui adressait une jeunesse intelligente et patriote, élue par un plébiscite relativement libre.

Mais, par malheur pour la Bolivie, le défenseur du traité était en même temps le parlementaire le plus habile de toute la République. Baptista comme orateur valait Castelar. Les charmes de sa voix, Toriginalité de sa rhétorique, la majesté avec laquelle il se dressait contre les imputations malveillantes, la merveilleuse dialectique qu'il savait déployer, firent tant d'impression sur le pubUc et les députés, qu'il sortit d'un débat où il risquait sa popularité, admiré et acclamé par la foule. Mais ceci n'était rien. Ce qui est pire c'est qu'il gagna la bataille au Parlement et que le traité fut approuvé. Tout ce qu'obtintd'opposition fut de ramener la mitoyenneté à la zone comprise entre les 23° et 25°, au lieu du 24°, et d'établir en outre Y arbitrage pour résoudre les questions auxquelles donnerait heu l'interprétation du principal traité.

Il est vraiment inconcevable qu'avec ce traité, étudié et discuté par des hommes d'une compétence

reconnue comme MM. Prias et Baptista, les conditions imposées par le Chili à Melgarejo lui-même aient été dépassées.

En effet, dans le traité de 1866, l'ingérence du Chili dans l'exploitation et l'administration des guaneras sur le territoire dépendant de hi mitoyenneté, n'était pas autorisée.

Le chargé d'affaires, Sotomayor Valdez, demanda une amplification de l'article 6 du traité de 1866, étendant la préférence d'une des parties dans tout contrat de vente, caution, usufruit, gage ou tout autre droit éventuel sur les guanos du territoire possédé en commun. Le ministre Muñoz refusa toute modification (Notes du 29 octobre et du 12 novembre 1867).

Ensuite, le plénipotentiaire chilien demanda l'ingérence de son Gouvernement dans l'administration et l'exploitation des covaderas (dépôts de guano). Le ministre Muñoz accusa le ChiU de vouloir imposer à la Bolivie sa volonté, sans même lui permettre de disposer de ce qui était à elle (Note d'avril 1869).

Par l'article 3 du pacte de 1874, ^^ Chifi obtenait cette intervention fiscale, laquelle donna lieu aux vexations les plus humiliantes pour une nation libre et indépendante comme la Bolivie.

Il est inexplicable que des hommes au courant des antécédents de cette question aient pu accepter des

clauses aussi préjudiciables aux droits de la Bolivie. Peut-être, comme disait le député Vázquez, le traité n'était-il qu'une manœuvre destinée à gagner du temps et à développer d'autres plans et d'autres combinaisons. Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins certain que c'est sous d'aussi fâcheux auspices que débuta le modus vivendi bolivio-chilien.

Les inconvénients de ce pacte ne tardèrent pas à se faire sentir. Les scissions entre les immigrants, les industriels chiliens et les autorités boliviennes ne se firent pas attendre. Les Chiliens prétendaient jouir de privilèges et de prérogatives exceptionnelles. Leur résistance aux autorités était systématique. Ils taxaient la justice bolivienne de peu scrupuleuse et de relâchée. Ils parlaient de flagellations infligées à des citoyens chiliens, en exagérant des châtiments mérités appliqués à des criminels incorrigibles. Ils dépeignaient les autorités sous des couleurs sombres pour des crimes particuliers jugés selon la loi. Ils adressaient d'injustes et continuelles plaintes à leur Gouvernement qui les accueillait sans bénéfice d'in ventaire.

La chancellerie du Chili se mit à formuler auprès du Gouvernement bolivien des réclamations en tout point semblables aux exagérations passionnées de ses nationaux. Le chancelier chilien écrivait dans une de ses notes : « Cette série de faits a réveillé dans la

colonie chilienne un sentiment de douleur et de dépit qui a sa source dans la conduite peu circonspecte et peu régulière des autorités boliviennes. » Dans une autre note il affirmait qu'on ne devait pas confier de fonctions judiciaires à des individus syndiqués pour vol et autres délits et il concluait en déclarant que la situation des Chiliens sur le littoral était hasardeuse et peu sûre.

Enfin, la Chancellerie assurait qu'il y avait de là part des autorités boliviennes « une hostilité systématique tendant à rendre, sinon impossible, du moins extrêmement pénible, le séjour de ses nationaux en territoire bolivien ».

La Société « La Patria » prétendit étabUr un État dans l'État. Elle s'attribuait des fi)nctions d'arbitre dans toutes les querelles; elle mettait obstacle au fonctionnement correct des autorités et marchait presque au grand jour à l'annexion de ce territoire au Chili. Quand l'autorité bolivienne voulut rappeler ses membres à l'ordre, le Gouvernement du Chili réclama en disant « que la BoUvie avait mis la fortune et l'honneur des Chiliens résidant sur le littoral dans des mains criminelles, et que lorsqu'ils se décidaient, pour cette raison, à trancher leurs querelles en se rapportant à des arbitres, ils étaient poursuivis et menacés d'expulsion ».

Les consuls du Chili ne laissaient plus respirer les

autorités boliviennes. Ils voulaient intervenir et intervenaient à tout propos. Ils étendirent leurs facultés jusqu'à l'absurde et, ce qu'il y a de pire, c'est qu'ils étaient résolument appuyés dans cette voie par leur Gouvernement.

G est pourquoi le préfet d'Antotagasta s'adressa aux consuls chiliens. Il leur demanda de se concréter à exercer leurs fonctions dans la limite consacrée par les règles et les principes du droit international, ce qui suscita les critiques et les protestations de la Ghancellerie chilienne.

Le Gouvernement de la Bolivie écouta ces réclamations avec un excès de condescendance. Il déplaça les autorités et accéda à tout ce qu'on lui demandait.

Les besoins des populations du littoral augmentaient. Il fallait créer des impôts municipaux pour s'occuper du nettoiement, de rembellissement, des J œuvres de bienfaisance et de l'hygiène des villes et des villages, dont le nombre d'habitants croissait considérablement. Un conseil municipal d'Antofagasta, composé de citoyens chiliens, imposa le quintal du salpêtre exporté de trois centavos pour l'entretien de l'éclairage public. Le Gouvernement du Chili réclama. Il invoqua le traité de 1874 qui exemptait les Chihens et leurs propriétés de tout impôt, quel qu'il fût.

Mais les impôts municipaux ne peuvent pas ne pab

atteindre tous les habitants d'une ville. Les impôts d'éclairage, de voirie, etc. ont un caractère personnel et ils obéissent à un pacte tacite de tout ensemble de citoyens obligés de pourvoir à l'entretien d'un gouvernement local.

L'exclusion de tous les Chiliens de l'impôt d'éclairage, et d'autres taxes municipales, comportait un privilège inadmissible et irritant. La population chilienne du Httoral, suivant l'affirmation du Gouvernement de la Moneda, atteignait 80 °/„. Les besoins municipaux ne devaient être supportés que par 20 °/o de la population, bien que les avantnges fussent communs à la généralité des habitants.

Il n'était pas possible d'admettre pareille inégalité et une telle surcharge de contributions pour la minorité de la population d'Antofagasta. Ni le décorum, ni la justice, ni la dignité des habitants chiliens de ces Ueux, ne devaient permettre que la minorité acquittât pour eux des charges municipales inéluctables. Et pourtant la réclamation eut lieu. Bien plus, le Conseil d'État de la Bolivie accéda à la requête du Chili et déclara illégale la taxe de trois centavos imposée sur chaque quintal de salpêtre destiné à l'éclairage, sous prétexte qu'elle avait un [caractère national (?).

Tels furent les fruits du traité de 1874. Ce traité n'a pas été conclu du côté du Chili pour établir la paix entre les deux Etats; il ne visait pas non plus une

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simple participtition aux rentes provenant des guaneras. Il avait pour but une rectification de frontières. Le Chili laissait ouverte la fenêtre de Texploitation du guano, de sa fiscalisation, etc., pour entrer par là, de gré ou de force, en possession du littoral. Il comptait sur l'invasion de ses nationaux et de ses industriels pour déclarer par l'intermédiaire de son chancelier que « le peuple du ChiU avait apporté le travail, la vie et mis tout son espoir dans le désert: d'Atacama et qu'il était instinctivement porté à se considérer le maître de ces territoires selon les anciens droits de la République et les titres dus au génie et au sacrifice de 93 "¡^ de ses habitants, qui ne pou-, valent se résigner à supporter les vexations que des fonctionnaires subalternes leur prodiguaient avec une' hauteur blessante ». (Circulaire du ministre des i Affaires étrangères du ChiU, don Alejandro Fierro, année 1879.)

Cette doctrine eut un grand succès au Chili. Ses; écrivains la répétèrent sur tous les tons. Le capital chilien, l'industrie chilienne, l'effort consacré à la découverte des richesses du littoral, porta sur ces territoires la souveraineté du Chili, qui se considérant « instinctivement comme le maître, méconnaissait l'autorité et les droits du propriétaire du terrain ».

Mais il n'y a pas longtemps que la doctrine du ministre Fierro a subi une modification radicale. Le

ministre des Affaires étrangères du Chili, dans une circulaire diplomatique où il s'occupe de l'exode des Péruviens sur le littoral, écrit ce qui suit :

« Le Gouvernement du Chili ne saurait tolérer sous aucun prétexte que des sujets de n'importe quelle nationalité puissent conspirer dans le pays contre notre régime politique. Nos lois protègent tous les droits, mais en même temps elles sont sévères pour ceux qui prétendent ourdir des machinations contre l'État. Le fait pour ces conspirateurs d'être des étrangers, loin d'atténuer leur responsabihté, la rend beaucoup plus grave. Ils sont doublement indignes de vivre dans un pays qui les a accueillis généreusement, et où ils ont trouvé la tranquillité et le bien-être qu'ils n'ont pas connus dans leur propre patrie. » (Barros Borgoño, circulaire diplomatique, janvier 19 19.)

Le Gouvernement de la BoHvie aurait pu répondre aux réclamations constantes et hautaines que présentait avec la doctrine actuelle du chancelier Barros Borgoño la chancellerie du Chili : « Les Chiliens, aurait-il pu dire, qui viennent dans mon pays chercher une fortune qu'ils ne peuvent trouver dans leur patrie, ne devraient point se croire instinctivement maitres du territoire qui les accueille si généreusement. Si ces citoyens ne se trouvent pas suffisamment sauvegardés dans un pays étranger, au lieu de troubler la propriété paisible du maitre, ils n'ont

qu'à s'en aller et qu'à chercher ailleurs les garanties auxquelles ils aspirent. » Mais il n'en fut rien. Le Gouvernement de la Bolivie toujours condescendant envers la chancellerie de la Moneda, céda sur tous les points jusqu'au jour où tant de concessions finirent par avoir une limite et par produire une crise.

Sous cette forme, le traité de 1874 devint l'instrument le plus efficace à la réalisation de la rectification de frontières poursuivie. Ce traité, au lieu d' « assurer la paix et la bonne harmonie entre les deux républiques », posa les bases de la guerre.

Le négociateur chilien, le D"* Walker Martínez, après son approbation, composa en notre honneur un poème qui n'est qu'un long sarcasme. Rappelonsen la dernière strophe :

O Bolivie, je t'ai apporté la paix comme un frère. Je Je déclare sans vanité : tu me dois quelque bien ; Tu me paies avec usure quand tu me tends la main De la plus belle vierge que mon rêve avait imaginée.

(Année 1874, C. Walker Martínez.)

Ironie du destin ! Walker Martínez a été témoin et acteur dans l'horrible tragédie provoquée par la fameuse clause d'exemption de droits concernant les personnes, industries et capitaux chiliens, établie dans son traité « de paix et de bonne harmonie » .

Sur l'autre rive, Baptista contemplait son frère du

septembrisme , en réfléchissant sur son œuvre et en maudissant peut-être son erreur et sa parole brillante qui avait obtenu au Parlement bolivien l'approbation du pacte.

Walker Martine/ collaborait à la guerre déchainée par son Gouvernement. C'est à peine si dans sa retraite de Cochabamba, Baptista avait assez de liberté pour recourir à sa fécondité d'orateur et faire l'apologie de Grau, le plus grand des héros de ce martyrologe des deux nations qui défendaient le droit et la justice.

Causes de la guerre

Quarante années se sont écoulées depuis qu'une épouvantable tragédie a rougi les eaux paisibles du Pacifique, et bien que la conquête de territoires riches et vastes soit consommée, les écrivains chiliens s'obstinent encore à affirmer qu'ils ont été poussés à la guerre et que le Pérou et la Bolivie subissent le juste châtiment de leurs provocations.

C'est avec un culte scrupuleux de la vérité que nous résumons simplement les faits pour que les esprits justes puissent voir de quel côte se trouvent la raison, le droit et la justice.

Nous avons déjà dit que Vergara Albano fut élu adroitement pour peser sur la volonté de Melgarejo. Il est opportun de rappeler que sa mission eut un tel succès que M. Valdez Vergara, un des hommes les plus droits du Chili, écrivait dans El Mercurio de Santiago, le 25 août 191 1 : « Melgarejo fut un gouvernant carnavalesque, dont les actes feraient rire si parfois ils n'avaient été sanglants et s'ils n'avaient eu pour théâtre un peuple malheureux tout à fait digne

d'un meilleur sort. » « Eh bien, continue Valdez, le Gouvernement du Chili fit de ce tyranneau grotesque son allié personnel ; c'est avec lui qu'il signa le traité limitrophe de 1866 et auprès de lui qu'il accrédita un plénipotentiaire qui ne tarda pas à devenir son confident et son ami. Quand celui-ci mit un terme à sa mission, Melgarejo eut l'étrange idée, bien digne de son cerveau dérangé, de le nommer son ministre des Finances, et comme il refiasait ce portefeuille, de l'accréditer en qualité d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Bolivie au Chili. Et — s'exclame Valdez — que le pays s'étonne aujourd'hui! Le Gouvernement du Chili se prêtant à cette comédie, reçut ce personnage chilien comme tel et continua de traiter avec lui nos démêlés avec la Bolivie. » (Casto Rojas, Histoire financière de la Bolivie.^ Jusqu'où le moral de cette époque n'était-il pas descendu ! Le plénipotentiaire chiHen se changea en ministre de la Bolivie. Et si Melgarejo était un fou capable des maladresses les plus extraordinaires, il y avait là Vergara Albano, homme intelligent et sensé; il y avait le Gouvernement du Chili, régi par une aristocratie parfaitement organisée et consciente de ses droits, avec la vision nette de son honnêteté, de son sérieux et de sa justification. Pourquoi se faisaient-ils les comphces d'actes de la plus épouvantable corruption et de l'immoralité la plus évidente }

C'étaient sans doute des intérêts d'une plus grosse importance qui portaient à céder à toutes les extravagances du tyran.

C'est à cette triste époque que se rattache ce que nous pouvons appeler plus justement les prétextes de la guerre.

Les salpêtrières furent découvertes par Maxime et Dominique Latrille, citoyens français qui obtinrent des concessions de la préfecture de Cobija à Salar del Carmen. En 1858, deux Argentins, Pavez et Bello, découvrirent les mêmes substances à Carmen Alto. Ce ne fut donc pas, contrairement à ce que disait M. Fierro, aux efforts, à l'ingéniosité et aux fatigues des Chiliens que l'on dut de si précieuses richesses.

Après leur découverte, MM. Ossa et Puelma s'enj furent chercher fortune dans ces régions. D'après] M. Amunategui « ces entrepreneurs chiliens (Ossa et Puelma) durent s'adresser au Gouvernement d( Bolivie pour obtenir la faveur des parages où il avait du salpêtre. Comme à ce moment, poursuit] l'auteur cité. Don Mariano Donato Muñoz se trou-] vait au Chili, chargé d'une mission diplomatique, lesj découvreurs (?) de borax et de salpêtre s'adressèrent à lui pour obtenir la faveur et l'autorisation dí les exploiter. Le ministre concéda aux solliciteurs] 5 lieues carrées continues à Atacama pour l'exploi-l tation du borax et du salpêtre, et en outre 4 lieuesj

carrées dans le ravin de San Mateo pour des travaux agricoles » (i8 septembre 1866).

En échange d'une concession si généreuse les entrepreneurs n'avaient rien à pa3^er; cette concession était complètement gratuite.

Le devoir de construire un môle dans la cale était un bénéfice exclusif de l'entreprise. Telle est l'origine de la fameuse Compagnie de salpêtre qui causa la guerre de trois nations. A cette époque des lois prescrivant les règles et les moyens d'adjuger des guanos, des salpêtres, des borax, etc., étaient en vigueur. Ces lois attribuaient au préfet de Cobija le droit de concéder des salpêtrières, des dépôts de guanos et d'autres substances inorganiques, à ceux qui les demanderaient, moyennant des formalités soigneusement détaillées.

Pour obtenir une concession de ce genre, il importe de savoir avant tout qui possède une juridiction ou la faculté de concéder. La pétition adressée à une autorité dont la juridiction n'émane pas de la loi est nulle, non seulement d'après les lois qui étaient et qui sont en vigueur en Bolivie, mais d'après une conception juridique universelle.

Il suffirait de ce point pour détruire par sa base la concession d'Ossa et de Puelma. Cependant la procédure que la loi de 1858 établissait ne fut pas exécutée, non seulement en ce qui a trait à la conces-

sion des terrains salins, mais aussi pour les terrains de labour.

Il s'ensuit de ces antécédents que cette concession ne pouvait prévaloir devant aucun tribunal de justice. Les entrepreneurs 'ne purent prendre possession des salpêtrières qu'en juillet 1868.

La Compagnie soutenait la validité de ses concessions en invoquant la loi du 26 septembre 1868 édictée par une caricature d'assemblée réunie par Melgarejo. Cette loi était la suivante : « Les actes de l'administration dictatoriale, du 28 décembre 1864 la sanction du statut provisoire du 6 août dernier] sqnt approuvés. » Cette approbation abstraite peul elle couvrir les nullités provenant du manque d^ juridiction et de l'absence des règles établies pouj concéder des biens de l'Etat ? Une élucitation juridique en la matière aurait pour résultat la négatioi la plus absolue.

Néanmoins, il importe de considérer la quesîioi sous un aspect plus décisif. La loi du 9 août 187J déclarait « nulles toutes les ventes, adjudications, 01 aliénations vérifiées pendant l'usurpation de Melgaí rejo, tant que les intéressés ne prouveront pas devant les tribunaux compétents qu'ils ont rempli les formalités exigées par des lois et des décrets antérieurs au 28 décembre 1864. Un terme de quatre-vingt-di:^ jours fut accordé pour interjeter appel ».

L'article 6 déclare « nulles toutes les donations faites aux dépens de la fortune publique ».

La Compagnie s'offrit le luxe de mépriser ces lois. Elle n'interjeta pas appel dans le délai imparti de quatre-vingt-dix jours. Elle ne prouva pas qu'elle avait rempli les formalités établies par les lois de 1858 et 1859. Elle n'établit pas que sa concession était onéreuse et c'est sous cette forme qu'elle admit et se conforma aux nullités déterminées par la loi de 1871.

Il n'était pas nécessaire, dans ce cas, d'invoquer la loi du 14 août de la même année qui déclarait Melgarejo usurpateur et annulait ses actes; il suffisait de voir qu'une concession octroyée par un plénipotentiaire sans juridiction légale à cet effet était radicalement nulle.

Mais dans cette matière il y a encore quantité d'autres illégalités qui détruisent les droits supposés de la Compagnie.

Ossa et Puelma passèrent la concession à la Société f exploration du Désert d'Atacama.

D'après l'information du délégué du Gouvernement, Ruperto Fernandez, les droits transférés furent ceux qui étaient exploités dans la salpêtrière dénommée Salar del Carmen, située à 8 milles du port. Elle occupait deux cents ouvriers et produisait cinq cents quintaux de salpêtre par jour. Il faisait remar-

quer en outre qu'il y avait des salpêtrières à l'intérieur (Salinas) mais qui se trouvaient à 25 lieues du port, ce qui rendait impossible leur exploitation (25 mai 1871).

La Compagnie n'exploitait que le Salar del Carmen, les autres concessions étant devenues caduques selon la loi des mines.

Ce que voyant, la Société d'exploration du Désert d'Atacama demanda le privilège exclusif de l'élaboration et de la libre exportation du salpêtre dans le désert d'Atacama, pendant quinze ans en pa3^ant une patente de $ 10.000. Postérieurement « l'exemption de droits d'importation et d'exportation fut limitée à cinq ans, après lesquels les articles importés ou exportés par la Compagnie devaient payer les droits que la nation jugerait bon d'établir » (septembre 1868). Cette concession était entachée des mêmes vices de nullité que la concession antérieure d'Ossa et de Puelma, parce qu'elle avait été octroyée avec un mépris absolu des lois qui régissaient la matière.

Le Gouvernement de Melgarejo lui-même, dans un document officiel adressé à la Cour suprême, disait : (( Le Gouvernement provisoire déclare que si la Constitution de 1861 a été abrogée le 28 décembre 1864, elle reconnaît comme garanties et principes sociaux, ceux qu'adopte et reconnaît le droit public universel dans ses bases constitutionnelles. » (20 sept. 1865.)

Les avocats de la Compagnie alléguèrent encore que ces nullités étaient couvertes par la loi du 26 septembre 1868 qui approuvait tous les actes de la dictature de Melgarejo, depuis le 28 décembre 1864 jusqu'au 6 août 1868, date où fut promulgué un statut provisoire approuvé par la Convention. Néanmoins la concession était datée du 5 septembre 1868, et se trouvait ainsi hors de la limite établie par l'approbation abstraite des actes de la dictature.

Les prétentions de la Compagnie du salpêtre avaient augmenté considérablement. Elle se croyait la propriétaire absolue du littoral bolivien, se livrait à des abus, et c'est pourquoi le Gouvernement de Melgarejo lui-même lança un décret qui déclarait que : « L'exclusivité et le privilège ne pouvaient comprendre, dans tous les cas, qu'une extension de 2.672 lieues carrées continues ; tout autre découvreur était autorisé à se livrer à des travaux semblables, et la durée du privilège, l'extension de la superficie, les droits fiscaux qu'il fallait satisfaire et tous les autres détails usités dans ce cas, devaient être déterminés par le règlement des substances inorganiques en préparation. )) (10 mai 1870.)

A la chute de Melgarejo, l'assemblée de 1872, composée des meilleurs éléments du pays, ne se contenta pas des lois des 9 et 14 août 1871 que nous avons citées; elle édicta une autre loi d'une importance

capitale. Elle considéra l'Etat avec un critérium scientifique très avancé, comme une personne juridique, et soumit ses actes à la décision de la Cour suprême, en jugement contentieux.

Elle ne liquida pas politiquement les abus et les sottises du sexennat ; elle eut recours à la justice commune pour défendre les droits des particuliers ou des étrangers d'accord avec les lois ordinaires, si larges et si sûres pour la garantie de n'importe quel intérêt lésé. Cette loi dispose : i° que les réclamations d'indemnisation provenant de concessions et de contrats célébrés avec le Gouvernement, seront résolues par la Cour suprême en jugement contentieux; 2" elle autorise le pouvoir exécutif à transiger sur des indemnités ou d'autres réclamations pendantes contre l'Etat, avec l'obligation d'en rendre compte à la prochaine législature (22 novembre 1872).

A quelque temps de là, la Société anonyme des salpêtres et des chemins de fer d'Antofagasta se présenta au Gouvernement, avec ses titres sans valeur, pour lui proposer une transaction.

Sa proposition consistait à réduire la superficie du terrain à Salar del Carmen et à Salinas. En outre, elle demandait 50 estacas Q) continues ou séparées. Elle proposa la construction d'un chemin de fer privé;

(i) Ancienne mesure d'adjudication de substances inorganiques équivalant à une superficie de 4 hectares.

elle demanda l'exemption de droits d'exportation pour tout article qu'elle introduirait par Antofagasta en s'obligeant à constituer dans ce port un représentant légal muni de pouvoirs étendus. Le Gouvernement accepta toutes les bases proposées par la Compagnie et annula toutes les concessions antérieures (novembre 1873).

Cette transaction fut présentée à la législature de 1874. Cette assemblée s'occupa du traité bolivianochilien avec une telle fougue, qu'elle n'eut pas le temps ou n'eut pas le cœur de discuter cette autre question du littoral. Elle était surtout fort loin de se douter que dans un avenir assez rapproché, elle conduirait le pays à la guerre la plus injuste et la plus malheureuse.

Le fait est que les années 1875 et 1876 s'écoulèrent sans incident. Entre temps la politique de la Bolivie avait subi une modification. Le 4 rnai 1876, un coup d'Etat porta au pouvoir le gouvernement militaire du général Daza, élevé à la même école que Melgarejo. Sur les conseils de MxM. Mariano Reyes, Cardona et Antonio Quijarro, Daza convoqua l'Assemblée constituante de 1877.

Cette dernière s'occupa de constitutionnaliser le Gouvernement de fait qui dirigeait le pays. Elle consacra son attention à d'autres affaires importantes, entre autres à un contrat de transaction avec la

« Compagnie des salpêtres et des chemins de fer d'Antofagasta », contrat que, d'après la loi, elle devait approuver, modiñer ou repousser.

La loi de 1872 n'imposait pas seulement cette exigence : des dispositions expresses qui dataient de la fondation de la République, établissaient qu'on ne peut aliéner des biens nationaux sans l'approbation du pouvoir législatif.

La nature de ces contrats rend indispensable cette intervention dans tous les codes du monde civilisé.

Si la concession d'Ossaet de Puelmaa été gratuite, il en fut de même de la concession octroyée, dans le contrat de transaction, à la Compagnie des salpêtres, qui obtint des privilèges beaucoup plus avantageux que ceux qu'elle avait obtenus dans les adjudications primitives.

D'après la loi du ri novembre 1873 les sociétés anonymes devaient payer à l'Etat le 2 °/o de leurs bénéfices liquides. Suivant une autre loi chaque estaca adjugée coûtait 40 bolivianos. M. Belisario Pero, représentant légal de la Compagnie des salpêtres et des chemins de fer d'Antofagasta offrit, dans les propositions qu'il fit à l'État, le 10 °|o de ses produits.

Le député du littoral. Don Franklin Alvarado, demanda à l'Assemblée de remplacer œs charges par un impôt unique de 10 centavos par quintal de salpêtre exporté. Le Congrès estima le projet raison-

nable et au moment d'approuver k transaction signée par le pouvoir exécutif, il établit cette charge comme condition de sa validité en présence des adjudications excessives et libérales faites cala Compagnie.

Il semble incroyable que des hommes de l'honorabilité des directeurs de cette société, aient eu l'idée de s'acquitter de tant de faveurs en conduisant le pays à la guerre, puis à la spoliation de son territoire.

En effet, la substitution fut raisonnable et équitable. Il était difficile de contrôler ce que la Compagnie produisait; la fiscalisation était vexatoire et donnait lieu à beaucoup de difficultés et de discussions. Il était plus facile pour l'Etat et plus commode pour la Compagnie de payer pour l'exportation cette légère charge. La transaction avait ainsi un caractère de réciprocité ; autrement, la concession eût été totalement gratuite avec des privilèges qu'aucun pays au monde ne peut concéder. Une compagnie honorable et sérieuse ne peut maintenir comme un droit le cadeau de nombreuses propriétés de valeur parce qu'il y a là un manque de dignité et d'honnêteté. Lorsque, au lieu de négocier auprès du Gouvernement et des tribunaux de justice de la Bolivie la reconnaissance de ses droits, la Compagnie s'adressa au Gouvernement du ChiU pour solliciter sa sauvegarde et sa protection, en faisant appel au traité de 1874, elle maintenait une concession gratuite, un cadeau, qui

devait coûter au maître du sol la perte totale de son droit.

Pour connaître l'importance de ces concessions, il suffit de considérer que les 50 estacas adjugées ad perpetuam équivalaient à des milliers de lieues carrées, sur 1.600 mètres de base et autant de hauteur. C'était le cadeau total des salpêtrières d'Antofagasta, précisément au moment où le Pérou avait distribué 25 millions de soles pour le recouvrement des salpêtrières de Tarapaca, afin d'épuiser cet article. Au Pérou les droits d'exportation du salpêtre s'élevaient à 3 soles par quintal. En quoi la petite compensation de 10 centavos pouvait-elle affecter la Compagnie.^ Ses privilèges étaient si extraordinaires, qu'elle devait considérer en conscience cette rétribution comme insignifiante, à côté des millions de piastres qu'elle tirait d'une propriété qui ne lui coûtait absolument rien.

L'Assemblée de 1877 ne commit ni imprudence ni légèreté en approuvant la transaction avec une rétribution aussi exiguë. Il n'était pas question d'un impôt, mais de la compensation légitime des adjudications énormes qui ne devaient pas être totalement gratuites.

La transaction est le renoncement réciproque des adversaires à une partie de leurs droits. Si celle de novembre 1873 n'était que la reconnaissance de titres

nuls, en ajoutant encore l'acquisition de 50 estacas de salpêtre pour la Compagnie, elle était loin de répondre au nom que le droit attribue à ce contrat.

Au lieu d'une transaction, c'était à peine une nouvelle concession gratuite, une donation que le pouvoir législatif lui-même n'est pas autorisé à effectuer.

Pour appeler cela une transaction, il était nécessaire que la Compagnie reconnut quelque obligation à l'État. Et cette transaction fut fixée à 10 centavos d'impôt pour le quintal de salpêtre exporté. Il n'y avait rien de plus légitime, de plus juste ni qui fût plus d'accord avec l'équité.

Que perdait la Compagnie avec cette taxe insignifiante, alors qu'en échange elle percevait des millions et des millions de dollars, dont elle ne laissait rien à la Bolivie ?

A peine la loi qui approuvait la transaction avec cette charge légère eut-elle été votée que la Compagnie aurait dû notifier au Gouvernement bolivien — si elle tenait à agir avec correction — qu'elle n'acceptait pas cette condition et qu'elle maintenait ses concessions primitives devant la Cour suprême.

Mais non, elle en appela au Gouvernement chilien, en alléguant que, d'après le traité de 1874, ses privilèges, au lieu de s'étendre à quinze ans, s'étendaient à vingt-cinq ans et qu'en tant que compagnie chilienne, elle ne pouvait être taxée d'un

impôt de 10 centavos pour chaque quintal de salpêtre exporté.

Il va de soi que la Compagnie étant anonyme ne pouvait être ni chilienne ni anglaise; elle était nettement bolivienne, parce que selon les lois en pareille matière, toute compagnie anonyme a pour domicile le pays où elle exerce son industrie. D'après les lois elle avait son domicile en Bolivie, et c'est en Bolivie qu'elle avait constitué sa représentation avec des pouvoirs étendus. Elle ne pouvait se considérer comme chilienne parce que ses actionnaires étaient anglais, boUviens, chiliens, etc..

Le Gouvernement de la Moneda s'empressa d'intervenir sans même prendre connaissance de l'affaire. Il semblait qu'il eût hâte de trouver quelque prétexte pour susciter un conflit. Il avait pour lui Meiggs, Melbourn Clark et C'^, qui possédaient les énormes concessions octroyées avec tant de légèreté par le Gouvernement de la Bolivie ; il appuyait leurs actes arbitraires par l'entremise du consul général du ChiU. Les difficultés qu'ils suscitaient étaient telles, qu'elles paraissaient obéir à un plan préconçu. Il n'était pas étonnant que le Dabinet du Chili eût accordé aussi facilement sa protection; après la signature du traité de 1874, le ChiU avait acquis deux cuirassés qui lui donnaient une supériorité maritime dans le Pacifique.

En effet, le chargé d'affaires du Chili, don Pedro Nolasco Videla, réclama contre la loi du 14 février 1878 qui approuvait la transaction, et il fut convenu avec le ministre des Finances, Don Manuel Ignacio Salvatierra, qu'on en suspendrait l'exécution. Dans une note du 2 juillet 1878, il présenta une nouvelle réclamation plus concrète et plus comminatoire. Il affirmait que la Société anonyme des salpêtres et des chemins de jer d' Anto.fagasta était chilienne et avait sa résidence à Valparaíso ; qu'elle usait de la possession pacifique de ses droits ; que la transaction signée par le Gouvernement n'avait nul besoin d'une sanction législative et que, s'il n'était pas accordé de garanties à la Compagnie, celle-ci suspendrait ses travaux et retirerait le capital de plus de 4 millions de piastres qu'elle possédait dans les salpêtrières. « Ce qui, ajoutait Videla, laisserait sans travail des milliers d'ouvriers et donnerait peut-être lieu à un soulèvement que ni le Gouvernement de la Bolivie ni celui du Chili ]ne pouvaient regarder avec indifférence. »

A cette époque, le ChiU trouvait déjà aisé de fomenter un soulèvement par l'intermédiaire des industriels de cet ancien désert, si prodigue en richesses qu'il est facile d'exploiter.

Avec sa déférence habituelle, le Gouvernement bolivien soumit cette réclamation au ministère des Finances pour que celui-ci l'examinât en détail avec

8o LA BOLIVIE DEVANT LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

le plus grand soin et dressât un rapport aussi complet que possible.

Pendant ce temps, les plans du Chili se développaient sinistre ment au cabinet de la Moneda. Nous écrivons cette phrase pour placer ici la note qui provoqua la guerre funeste de 1879.

Le 8 novembre 1878, le ministre Alejandro Fierro adressa une note à son chargé d'affaires à La Paz, lui enjoignant d'insister dans sa réclamation visant la loi du 14 février, qui devait être définitivement abrogée. « Adressez-vous au ministre des Affaires étrangères, écrivait Fierro, et faites-lui savoir que le refus du Gouvernement de la Bolivie de céder à une exigence aussi juste, placerait le mien dans l'obligation de déclarer comme nul le traité de frontières. Or, les conséquences de cette déclaration douloureuse, mais absolument justifiée et nécessaire, seront exclusivement imputables à la partie qui aurait omis d'exécuter le pacte conclu. »

Le 13 décembre 1878 le ministre bolivien Don Martin Lanza répondit à la réclamation par le rapport du ministre des Finances qui démontrait la justi- : fication et le droit de l'Assemblée quand elle avait voté la loi du 14 février. Le 15 du même mois et de : la même année, M. Lanza fit savoir que la loi indiquée '■ serait exécutée parce que tel était le devoir constitutionnel du Gouvernement.

LES CAUSES DE LA GUERRE 8l

Le conseil de Cabinet de la Bolivie était divisé en deux parties. Pour Don Serapio Reyes Ortiz la question avait deux phases, l'une administrative et l'autre diplomatique. Il donnait à celle-ci la préférence et demandait qu'elle fût résolue par l'arbitrage établi dans le protocole de 1875. Don Eulogio Doria Medina soutenait que l'affaire devait se résoudre administrativement et que la question diplomatique devait lui être soumise. Cette opinion était celle de la majorité. Don Julio Méndez manifestait ses craintes et s'impatientait devant la tournure que prenaient les événements. Le général Daza espérait qu'on arriverait à une solution sans trop d'inconvénients. C'est pourquoi dans une note du 26 décembre 1878 la chancellerie bolivienne mandait au ministre du Chili : « L'exécution constitutionnelle de la loi du 14 février ne comporte pas la fin de toute discussion et moins encore une rupture du traité de 1874, car V. S. ne doit pas oublier qu'au cas où son interprétation et son exécution donneraient heu h. quelque malentendu, l'article 2 du traité complémentaire ouvre, au bénéfice de la paix des deux nations, le recours à l'arbitrage.

Les notes aigres-douces de M. Fierro avaient un but : elles visaient la rupture des relations avec la Bolivie et le casus belli. Le diplomate Videla remit, le 20 janvier 1879, au Gouvernement de la Bolivie,

une note demandant Tarbitrage, faute d'un accord direct, à condition que la loi du 14 février 1878 resterait en suspens tant que le jugement ne serait pas rendu.

L'opinion du ministre Doria Medina ayant triomphé, le Gouvernement bolivien déclara nulle la transaction signée avec la Compagnie des salpêtres, puisqu'elle refusait d'accepter la condition imposée par le pouvoir législatif. Cette solution s'accordait logiquement avec les droits de la Bolivie. La Compagnie obtint dans cette transaction des concessions énormes ; le pouvoir législatif avait la faculté d'approuver ou de modifier ce contrat. Il l'approuva à une condition que la Compagnie refusa d'accepter. Il eût été juste, il eût été légal de déclarer nulle cette transaction. Bien plus : elle s'était écroulée et légalement n'existait pas.

Au point de vue diplomatique, là où la prudence et la sérénité jouent un rôle de premier plan au profit de la paix et de la tranquillité des nations, il eût peut-être mieux valu traiter l'affaire sous une forme plus en rapport avec la situation.

Mais il est, sur ce point, une influence chilienne qui porta l'affaire sur le terrain de la résiUation. Don Lorenzo Claro se trouvait à La Paz, où il s'occupait d'autres affaires. Il exerçait une grande influence sur l'esprit du général Daza et c'est lui qui

lui suggéra l'idée d'annuler la transaction. M. Claro était-il d'accord avec le Cabinet chilien pour précipiter ainsi le débat? Nous manquons de documents pour l'affirmer. Qu'il nous suffise de consigner ici que ce résultat fut dû à un personnage chilien.

La note du 20 janvier 1879 adressée par le chargé d'affaires du Chili obtint une réponse le 6 février de la même année. Cette réponse contenait le décret de résihation du contrat et elle assurait « qu'en tout cas le Gouvernement de la Bolivie était disposé à recourir au jugement arbitral convenu ».

Le 8 février, M. Videla formula V ultimatum, demandant une réponse dans les quarante-huit heures sur l'acceptation de l'arbitrage, avec suspension préalable de la loi du 14 février 1878. La réponse n'étant pas venue dans l'intervalle fixé, le représentant du Chili présenta ses lettres de rappel et demanda ses passeports.

Le Gouvernement chilien ne pouvait connaître le résultat de cqs négociations pour la bonne raison que La Paz n'avait pas le télégraphe et que pour se servir du câble il était nécessaire de se rendre à Arica, dont le voyage exigeait un minimum de sept jours. Pourtant, le 14 février, le cuirassé Blanco Encalada débarqua des troupes chiliennes à Antofagasta et adressa au préfet du littoral la sommation suivante : « Antofagasta, 14 février 1879. Monsieur le Préfet : Le Gouvernement du Chili, considérant que le traité de 1 874

a été rompu par la Bolivie, m'ordonne de prendre possession du territoire compris dans le 23° avec toutes les forces qui sont sous mon commandement. E. Sotomayor. »

Ceci prouve que l'ordre dut partir au moins le 12 de Santiago pour être communiqué à Antofagasta, c'està-dire avant que le résultat des négociations diplomatiques de La Paz fût connu. En outre, le Blanco Encalada se trouvait dans les eaux d'Antofagasta depuis la mi-janvier. L'intention d'entamer les hostilités, quel que fût le résultat diplomatique, était manifeste.

Quand bien même l'arbitrage eût été accepté, avec suspension préalable de la loi qui imposait une charge de 10 centavos, Foutrage commis par le débarquement d'Antofagasta avait eu lieu et cet attentat ne pouvait être effacé que par les armes.

En présence d'un pareil antécédent, nous demanderons à n'importe quelle conscience honnête : « Qui a préparé et précipité la guerre ? Est-ce la Bolivie et le Pérou qui vivaient tranquillement, occupés à obtenir la paix intérieure, ou le Chili achetant des cuirassés et n'abandonnant pas son idée de rectifier ses frontières à la première occasion ? »

Il convient d'examiner, ne serait-ce que légèrement, les motifs allégués par le Chili pour justifier une conduite aussi insolite.

La guerre

Le Chili refusa de discuter aucune des questions de droit proposées par la Bolivie.

Il s'écarta complètement de la nature de la transaction avec la Compagnie, décida sans débat que la taxe de 10 centavos violait le traité et exio:ea sa suspension, sans quoi ce serait la guerre.

Le droit international, la conscience mondiale et les sentiments humanitaires auxquels adhèrent tous les peuples, protestent énergiquement contre un pareil procédé.

Le recours à la guerre est un acte si extrême qu'il ne peut se justifier qu'exceptionnellement.

Le vieux Tolstoï disait : « Si cela dépendait de moi, je céderais aux Japonais Poliana, où se trouve mon foyer, plutôt que d'accepter la guerre. Mais, hélas ! qui pense aujourd'hui au devoir et à la raison ? Il y a quelque chose de plus' triste que le spectacle de la guerre : c'est la faillite de la raison humaine. »

En combinant cette explosion d'altruisme exagéré

avec la phrase de Wilson « le droit vaut plus que la paix », on en conclut qu'il faut des causes de droit public extrêmement graves pour déclarer la guerre et qu'on ne peut en venir à cette extrémité qu'après avoir épuisé tous les moyens de conciliation.

Le contrat de transaction avec une compagnie privée que discutait le Gouvernement de la Bolivie, ne pouvait compromettre la tranquillité de trois nations, parce qu'il s'agissait d'intérêts particuliers incapables de produire les immenses malheurs apportés par la guerre.

La discussion devait se rédui^re à un seul point : le contrat de transaction de 1873 ^^ trouvait -il sous la sauvegarde du traité de 1874? Un arbitrage sur la matière aurait tout résolu. En ce qui concerne les autres aspects de la question, le ChiU n'avait pas le droit d'intervenir :

1° Parce qu'une compagnie anonyme, suivant la loi, a son domicile à l'endroit où elle exerce son industrie ;

2° Parce que ses actionnaires n'étaient pas seulement chiliens, mais qu'ils appartenaient à diverses nationalités ;

3° Parce que ses droits étaient soumis aux lois boliviennes d'après lesquelles c'était à la Cour suprême que devaient s'adresser les réclamations sans qu'il fût possible de recourir à la voie diplomatique autrement qu'au cas d'un déni de justice;

4° Parce que le traité de 1874 ne pouvait restreindre le droit 'des particuliers à établir des charges dans leurs contrats privés ;

5° Parce qu'il s'agissait d'une compensation à des concessions accordées gratuitement et non d'un impôt.

Le ministre des Affaires étrangères Don Alejandro Fierro ne voulut ni prendre en considération ni discuter ces aspects. Comme il le dit dans son exposé des motifs : « Le Chili réclamait et demandait la suspension définitive des décrets par lesquels on prétendait exproprier, à titre d'impôt, l'industrie et le capital chiliens. »

Ceci était si contraire à la vérité, que le Gouvernement chilien imposa postérieurement à la même compagnie $ 1,50 par quintal 'de salpêtre exporté, au lieu des dix centavos que la Bolivie avait fixés comme compensation à la gratuité de ces concessions. La défense de privilèges particuliers supposés ne pouvait être liée aux intérêts nationaux au point d'entraîner le pays tout entier dans les horreurs d'une guerre.

Les sacrifices, les douleurs, le sang et les intérêts les plus vitaux du peuple chilien, ne pouvaient dépendre de l'hypothèque des intérêts privés d'une compagnie anonyme. Cependant, le Gouvernement de M. Pinto écouta les suggestions de son ministre Fierro et se lança dans la guerre, sans même consulter

le Congrès, en outrepassant ainsi ses facultés constitutionnelles.

On sait qu'ensuite la justice chilienne elle-même se chargea de révéler un fait très suggestif. Fierro faisait partie de la Compagnie des salpêtres et des chemins de fer d'Antofagasta. A propos d'un transfert d'actions, il fut cité devant les tribunaux (Eduardo Diez de Medina. La guerre de 1^7^).

Il est malaisé de trouver dans l'histoire un fait plus immoral. A l'opinion de juger jusqu'à quel point la guerre de 1879 était injuste et inique!

Nous verrons plus loin que le Chili parla d'arbitrage sans aucune intention d'y recourir. En attendant, il importe de signaler que les outrages du Gouvernement de la Moneda passèrent toutes les bornes.

La question se rapportait simplement à la taxe de 10 centavos par quintal de salpêtre exporté alors que Tordre d'occupation d'Antofagasta déclare le traité de 1874 l'ûmpu et s'empare du territoire compris entre les parallèles 23 et 24.

Il n'y avait aucun genre de relation entre les affaires d'une compagnie anonyme et l'arrangement de frontières définitif conclu entre deux nations souveraines.

Un fait aussi étrange et aussi incohérent nous remet en mémoire les aspirations incessantes du Chili visant la rectification de ses frontières et l'échange de Utto-

raux; il réalisait ainsi cet ancien désir et satisfaisait aussi les vœux des actionnaires de la Compagnie des Salpêtres.

C'est alors que le Chili considéra les traités comme des chiffons de papier que déchire celui qui se trouve avoir la force pour lui. Il rompit le traité de 1874 et l'annula par le sort de ses armes sur les champs de bataille.

Le port d'Antofagasta ayant été occupé sans coup férir, faute d'éléments pour résister, le Pérou fit usage de la faculté que lui conférait l'article 8 du traité d'aUiance avec la Bolivie et offrit sa médiation pour tâcher d'aplanir le conflit diplomatique qui venait de surgir dans des proportions si aiguës.

Le Chili accueiUit cette intervention sans plaisir. Il connaissait l'alliance et ne croyait pas à la neutralité du Pérou. Le Pérou, de son côté, ne prétendait pas se poser en arbitre. Il cherchait une troisième entité capable d'éviter le conflit.

C'est dans ce but qu'il proposa l'arbitrage moyennant l'évacuation préalable d'Antofagasta. Le Chili refusa d'accepter cette condition. Lorsque plus tard, le ministre du Pérou insista sur l'arbitrage sans qu'il fût question cette fois de l'évacuation d'Antofagasta, le chancelier chilien lui opposa un refus et lui communiqua la résolution qui autorisait le pouvoir exécutif à déclarer la guerre au Pérou (3 avril 1879). La

déclaration formelle fat formulée par l'exécutif le 5 du même mois.

Le Chili n'avait rien qui le séparât du Pérou. Leurs territoires n'étaient pas limitrophes ; leurs affaires commerciales n'avaient subi aucune espèce d'altération.

Le traité d'alliance de 1873 donnait au Pérou le droit de débrouiller la question, dans le cas où le casus fœderis aurait été déclaré. Pourquoi le Chili précipita-t-il la guerre en la déclarant au Pérou sans aucun motif?

Parce que la guerre avait d'autres objectifs. La contribution infime de lo centavos imposée à une compagnie anonyme ne fut qu'un prétexte. Le Chili réalisait son ancienne idée d'une rectification de frontières et, comme la Bolivie se faisait tirer l'oreille, il se proposa de l'y conduire bon gré mal gré. Dans ces conditions, la guerre de 1879 fut une guerre de conquête, et il était impossible de l'empêcher par les palliatifs de l'arbitrage.

Une fois les opérations avancées et le Chili pressentant l'intervention des États-Unis désireux d'éviter une plus grande efiusion de sang, M. Sotomayor écrivit au général Daza pour lui proposer, au nom de son Gouvernement, de rompie l'alliance avec le Pérou et de garder le littoral péruvien en échange du littoral bolivien que s'approprierait le

Chili. C'était Téternelle histoire. Daza transmit les lettres de Sotomayor au général Prado qui les fit publier à Lima (9 mai 1879).

Ceci n'empêcha pas le Chili d'insister de nouveau sur cette combinaison. Il proposa à M. Gabriel René Moreno de s'entendre avec Daza pour la rupture de l'alliance. René Moreno refusa, mais Salinas Vega crut qu'il fallait communiquer cette proposition au président de la Bolivie. Il agit donc en conséquence. Le général Daza se montra accessible ; il demanda des lettres de créance et des instructions écrites. Le 29 mai 1879, le ministre des Affaires étrangères disait à René Moreno : « Ayant intérêt à mettre un terme à la guerre avec la Bolivie, je vous demande de collaborer à ce désir et d'exprimer ces sentiments au général Daza. J'espère que le Gouvernement de la Bolivie écoutera avec bienveillance tout ce que vous lui exposerez dans ce sens, d'accord avec nos entretiens verbaux. Domingo Santa Maria. »

La Bolivie devait reconnaître la propriété exclusive du Chili jusqu'au 23°; elle devait également prendre au Pérou le territoire dont elle aurait besoin pour avoir un port k elle, avec l'appui du Chili qui ferait respecter ces acquisitions.

Quand Moreno arriva à Tacna, il s'aperçut que Daza était fort loin d'accepter des propositions de cç genre, et M. Reyes Ortiz rapporte que ces bases

furent communiquées au Gouvernement du Pérou, et qu'on en fit tirer quatre copies qui furent distribuées entre les deux Gouvernements.

M. Reyes Ortiz a consigné un autre fait très intéressant. Le ministre des États-Unis, M. Pettis, adressa au général Daza les mêmes propositions que M. Moreno avec des garanties d'exécution plus importantes. Ces faits se présentent, à une distance de près d'un demi-siècle, au jugement des générations qui se sont succédé, et nous autres Boliviens pouvons lever le front avec fierté, pour n'avoir commis aucune infamie ni ne nous être convertis en conquérants après avoir été des victimes. Dans la guerre du Pacifique nous avons perdu notre accès à la mer; nous avons perdu la fleur de notre jeunesse; nos sacrifices ont été vains ; mais, Dieu merci, nous conservons l'honneur et la loyauté qu'il ne nous faut jamais abandonner.

La Bolivie a agi avec une plus grande culture et une conception du devoir et de l'honnêteté plus élevée que la Russie de 19 17. Elle sut affronter l'adversité et les malheurs les plus cruels avec la dignité qu'inspire la foi dans le droit^, et elle succomba comme succombent les vaillants, avec honneur et gloire. Elle a bien fait. Pour les hommes comme pour les peuples, le droit chemin est toujours le meilleur. Si elle était tombée dans ce piège, le Chili

aurait vaincu le Pérou plus facilement et comme il eût été le maître de la situation, il se fût emparé des deux littoraux et eût laissé la Bolivie déshonorée, isolée et asphyxiée. Ne le voyons-nous pas aujourd'hui même ? Ses ambitions n'ont-elles pas pris des proportions inconcevables ? Que les consciences honnêtes jugent qu'elle eût été la situation de la Bolivie si elle avait accepté une combinaison pareille !

Pendant ce temps, la guerre se déroulait avec toutes ses horreurs. Le Chili, maître de la mer, avait tous les avantages. La bataille de l'Alto de la Alianza fut perdue. Le Chili occupait tout le littoral, y compris Tacna et Arica. C'est alors que survint la médiation nord-américaine et les célèbres conférences d' Arica à bord de la corvette Lachawanna auxquelles prirent part deux ministres de Bolivie, Baptista et Carrillo, deux ministres du Pérou, Arenas et Garcia, et trois ministres du Chili, Altamirano, Lillo et Francisco Vergara.

Le Chili présenta ses propositions de paix. Il exigea :

1° La cession sans conditions du territoire occupé jusqu'au ravin de Camarones ; à l'ouest il dépassait la Cordillère des Andes jusqu'à Ascotan et établissait une limite avec l'Argentine ;

2° Une indemnité de 20 millions de piastres ;

3° Les dévolutions et les restitutions les plus larges ;

4° L'obligation de ne pas fortifier Arica;

5° La détention de Tacna, Arica et Moquegua pendant l'accomplissement de toutes les obligations de détail, etc., etc.

La seconde conférence des plénipotentiaires eut lieu le 25 octobre 1880. Le ministre du Pérou, M. Arenas, déclara « que les propositions du Chili fermaient la porte à toute discussion calme et raisonnée et que l'échec des conférences serait dû à l'empire des passions qui rendaient nécessaire la continuation d'une guerre d'extermination dont on mesurerait plus tard les conséquences ». Le ministre chiUen Altamirano insista sur ces propositions et déclara « que la conquête n'était pas une nouveauté )). Dom Mariano Baptista, ministre de Bohvie, fut d'avis « que les effets naturels du succès devaient être acceptés. Il reconnut que le Chili avait droit aux indemnités. Il proposa qu'il prît comme gage pretorial les territoires qu'il possède et que leurs produits servent à payer ce qu'il estime qu'on lui doit. Ceci serait pour tous une garantie et assurerait la propriété et les industries du Chili ».

Le ministre Carrillo proposa l'arbitrage. Altamirano accueillit l'indication de Baptista avec déférence. Le ministre Garcia insista sur l'arbitrage en constituant comme arbitre le Gouvernement de Washington. Le ministre Lillo déclara « que l'arbitrage était

inacceptable après la victoire, que le Chili ne pouvait consentir à ce qu'un arbitre fixe le prix du sang de ses enfants, calcule les indemnités et prévoie les besoins de l'avenir ». Lillo pencha aussi pour la proposition Baptista, mais il ajouta qu'il manquait d'instructions pour l'accepter. Le ministre Carrillo, dans un discours médité, insista sur l'arbitrage. Le ministre Osborn déclara que les États-Unis ne recherchaient pas cet arbitrage, ce qui marquait l'échec de cette médiation qui eût pu agir avec plus d'efficacité si l'esprit wilsonien avait dominé à cette époque l'atmosphère du grand peuple américain.

La guerre continua donc. L'horreur causée par la description de ses cruautés ne répond pas à ce simple exposé des faits.

Ces descriptions existent dans des ouvrages autorisés et documentés.

Il nous incombe d'examiner si, dans les antécédents et les circonstances des questions suscitées, le Chili a eu raison de dominer, comme il l'a fait, deux peuples sans défense qui vivaient dans l'ignorance du cataclysme qu'on leur préparait.

En 1878, la Bolivie ne subissait pas seulement les conséquences d'un coup d'État et d'un Gouvernement militaire. La nature se mit aussi de la partie.

En 1878 et 1879 les eaux firent défaut et les récoltes furent presque toutes perdues. A la faim vint

se joindre la peste et c'est dans cet état de désolation que survint la guerre.

Le Chili connaissait cette situation et, quand des sentiments d'humanité lui indiquaient la voie d'une protection franche et généreuse, il leva sur la Bolivie un poignard fratricide et l'en frappa sans aucun danger en abusant de sa faiblesse et de son malheur.

Malgré cela la Bolivie vint défendre avec énergie et virilité l'intégrité de son territoire. Son héroïsme sur les champs de bataille a été reconnu par des soldats et des écrivains du Chili, mais ses droits ont été séquestrés cruellement.

La campagne continuait. Au mois d'avril 1881 le Gouvernement argentin fit savoir au ministre de Bolivie à Buenos-Ayres que la médiation des États-Unis d'Amérique ayant échoué il désirait tenter un nouvel effort de conciliation. Il était tard. L'armée d'invasion arrivait à Lima avec tout l'orgueil et l'ivresse qu'inspire la victoire sur les champs de bataille. Le Chili, maître et seigneur du Pacifique, imposait sa volonté et c'est sous cette forme qu'il se chargea du Gouvernement du Pérou, en constituant à Lima un régime militaire, aussi rigide et aussi despotique que peut l'être une autorité étrangère dans un pays vaincu et soumis par la force des armes. Ce qu'il y a de pire c'est que cette situation devait se prolonger trop longtemps.

Le traité d'Ancon

Le Pérou, vaincu et subjugué, n'avait plus ni gouvernement ni organisation. Sa capitale était au pouvoir de l'ennemi et ses départements étaient entre les mains de bandes irrégulières qui se livraient à une guerre pleine d'inconvénients et de difficultés. La nation était en proie aux angoisses les plus douloureuses sous une forme qui se multipliait à l'infini. Le temps s'écoulait sans qu'il se trouvât un noyau capable de prendre la direction de l'État.

Dans l'intention d'éviter une occupation indéfinie de la capitale péruvienne, on réunit une junte de notables qui nomma don Francisco Garcia Calderón président provisoire de la République.

Les occupants acceptèrent cette nomination et considérèrent la ville voisine de la Magdalena comme un territoire neutre où le pouvoir exécutif pourrait exercer ses fonctions (février 1881).

Les Etats-Unis d'Amérique reconnurent le gouvernement de Garcia Calderón et accréditèrent auprès

de lui la mission diplomatique de S. A. Hurlbut, qui était chargée de « travailler en faveur de la paix sans cessions territoriales, en s'appuyant sur la déclaration du Chili de ne pas faire une guerre de conquête ».

La mission Hurlbut surprit le Gouvernement de la Moneda; celui-ci ne pouvait partir en guerre contre cette mission, et M. Lynch, chef de l'occupation, voulut entendre de la bouche du plénipotentiaire les désirs du Gouvernement américain.

Hurlbut remit à Lynch un mémorandum contenant les déclarations suivantes : « Comme, entre le Pérou et le Chili, il n'y a jamais eu de questions de frontières et qu'en conséquence ils n'ont pas de frontières à délimiter entre eux, et comme le Chili a répété publiquement et officiellement qu'il n'est pas dans son intention ou dans ses vues de se livrer à une annexion forcée, nous estimons que, pour le moment, une attitude de ce genre ne s'harmoniserait pas avec la dignité et la foi publique du Chili, que cette attitude serait désastreuse pour la tranquillité future des deux pays et qu'elle engendrerait une inimitié sérieuse qui tendrait constamment à se manifester par des troubles. Un procédé semblable de la part du Chili se heurterait à la désapprobation résolue des Etats-Unis d'Amérique. » (23 août 1881.)

Don Santiago Rey Basadre, qui accompagna le

LE TRAITE D ANCÓN 99

président provisoire à cette époque, rapporte que « Garcia Calderón se prépara » à payer en argent l'indemnité de guerre, pour éviter par là toute cession territoriale. C'est dans ce but qu'il proposa à Lynch de fixer cette somme. Lynch fixa la somme de 80 millions de dollars, rien qu'en ce qui concernait le Pérou. Peu de jours après Garcia Calderón annonçait au chef de l'occupation que le Pérou paierait une somme aussi exorbitante et qu'il avait les moyens de s'en rendre compte. Le négociateur chilien demanda :

— D'où le Pérou peut-il tirer une somme aussi énorme ?

— Cela, c'est notre affaire, lui fut-il répondu. Deux jours après cet incident si transcendant,

Lynch fit appeler chez lui le président Garcia Calderón et son ministre des Affaires étrangères, M. Calvez, et leur dit : « Aucun de vous n'est considéré par mon gouvernement persona grata pour continuer les négociations et j'ai reçu l'ordre de vous envoyer au Chili comme prisonniers. »

On les embarqua immédiatement sur le cuirassé Lord Cochrane qui leva l'ancre pour Valparaíso.

Au milieu des pires exchs et des guerres les plus sanguinaires, les plénipotentiaires d'un peuple chargés des négociations de paix ont toujours été respectés. Le vainqueur de 1880 dérogea à ce principe sacré

I ^fc.S

¡^¡BLIOTHECA

roo LA BOLIVIE DEVANT LA SOCIETE DES NATIONS

sans lequel il serait impossible de définir une lutte, ni même de signer un armistice ou une trêve.

Pour en arriver à ces extrémités, les directeurs de la guerre avaient en vue la nécessite de suspendre toute négociation afin de gagner du temps et d'éviter coûte que coûte l'incommode intervention américaine.

La guerre de 1879 est remplie de coups de hasard en faveur du Chili. Cette fois, elle eut encore la chance de voir cet acte, qui en d'autres circonstances ne fût pas resté impuni, couvert par la mort du président Garfield qui changea la face de la politique américaine.

M. Blaine, quelque peu affaibli par la mort de son chef, envoya cependant la mission Trescot pour réclamer contre l'incarcération du président provisoire du Pérou que les États-Unis avaient reconnu.

A cette réclamation le Gouvernement chilien fit une réponse evasiva, mais sur ces entrefaites Blaine abandonna le pouvoir, en décembre i88î, et l'intervention si bien commencée n'eut pas de suite.

Débarrassé de cet obstacle, le Chili avait les mains libres sur la côte du Pacifique. En possession d'une armée invincible, de la fortune et des éléments de l'ennemi, orgueilleux de ses triomphes, qui donc eût pu l'arrêter sur le chemin de la conquête et des annexions territoriales ?

LE TRAITE D ANCÓN lOI

Garcia Calderón arriva à Santiago comme prisonnier, ce qui n'empêcha pas le Gouvernement chilien de traiter avec lui les conditions de la paix. En même temps d'autres négociateurs traitaient avec Montero et même avec Piérola. Tous échouèrent. Le vainqueur, irrité, fit arrêter bon nombre de citoyens notables de Lima et les envoya en qualité de prisonniers dans un petit village du sud 4u Chili (août 1882).

Ces hommes pacifiques et désarmés, qui subissaient sans protester l'invasion et la tyrannie d'un ennemi implacable, étaient prisonniers de guerre !

Pour déterminer la valeur légale et morale du traité d'Ancon, il est indispensable de suivre M. Basadre dans cette excursion si intéressante.

Le ministre nord-américain, M. Logan, demanda à Garcia Calderón si le Pérou était en mesure de payer une indemnité aussi forte que celle qu'on lui avait indiquée. La réponse fut catégorique. Le Pérou pouvait payer 65 millions de dollars pour éviter toute cession territoriale. Le Crédit Industriel de Paris avait la somme prête.

Le Chili refusa péremptoirement d'accepter cette base, ce qui donna Heu à la conférence dite d'Angol.

La conférence réunie, le ministre américain Logan ouvrit la séance en annonçant que le ChiU exigeait la cession de Tarapaca sans conditions et qu'il désirait

i02 LA BOLIVIE DEVANT LA SOCIETE DES NATIONS

acheter Tacna et Arica. Les États-Unis, ajouta-t-il, ne peuvent reconnaître d'autre gouvernement péruvien que celui de M. Garcia Calderón, mais ils ne peuvent pas non plus empêcher les prétentions du Chili. Il fit voir que la mort de Garfield et la retraite de Blaine avaient changé la forme de l'intervention et il fit remarquer les conditions désavantageuses où se trouvait le Pérou pour continuer la lutte. Il remit à M. Calderón et à ses compagnons d'exil un mémorandum de bases où le ChiU proposait la vente de tout le territoire jusqu'au fleuve Sama. « J'ai des raisons de vous assurer, ajouta Logan, que si vous n'acceptez dès maintenant cette base, le Chili poussera jusqu'à Moliendo et se livrera sur le Pérou à des hostilités pires que celles auxquelles il s'est livré jusqu'ici. Réfléchissez-y. C'est le seul moyen de sauver la situation. »

En présence de ces antécédents les Péruviens approuvèrent une minute qui autorisait Garcia Calderón à continuer de négocier avec le ministre américain, afin de signer la paix en même temps que la Bolivie et d'accord avec elle, en cédant, si c'était nécessaire, la province de Tarapaca.

Le Chili ne fut pas satisfait de cette décision. Il abandonna Garcia Calderón et chercha le colonel Iglesias qui constitua un nouveau gouvernement péruvien et qui signa le traité d'Ancon qui cédait la

province de Tarapaca et établissait un plébiscite pour les territoires de Tacna et d' Arica.

Par ce simple exposé de faits on peut conclure que le traité d'Ancon n'a de traité que le nom. Il s'agit en réalité de l'imposition de la force usant des moyens de contrainte les plus évidents. Si le traité limitrophe de 1874, également imposé à la Bolivie par le Chili, ne fut qu'un chiiFon de papier que celuici déchira le 14 février 1879 par la prise d'Antofagasta, pourquoi l'œuvre de coaction ouvertement imposée à Ancon engagerait-elle la foi nationale de la victime ? Pourquoi le Chili aurait-il la faculté de rompre les traités qui ne sauraient lui convenir et d'exiger l'exécution de ceux qu'il ne craint pas de faire signer avec la pointe de son épée 7

Le traité de trêve

Un nouveau changement politique dans la direction des affaires de la Bolivie s'effectua au point de vue militaire.

Le général Daza devait entreprendre une campagne dans le Sud afin de protéger la division commandée par le général Buendia. Il sortit de Tacna et, d'après l'historien Bulnes, eut une conférence avec son secrétaire, don José Rosendo Gutiérrez, qui lui fit observer que si les i^"" et 2^ bataillons essuyaient une défaite, son pouvoir disparaîtrait, ces bataillons constituant l'unique base de son autorité.

Il se retira donc de Camarones, ce qui amena immédiatement la défaite de Buendia à San Francisco. Indignée, l'armée bolivienne se mit aux ordres du général Eliodoro Camacho et destitua le président Daza.

Hn Bolivie, le général Narciso Campero fut proclamé président de la République.

Une Convention nationale ayant été convoquée.

elle se réunit à La Paz le 2 5 mai 1880, et, le lendemain 26 mai, les Alliés subissaient la défaite décisive de TAlto de Tacna.

Devant l'importance d'un tel désastre, la Convention sut répondre aux aspirations de la République.

Le pays, dominé par la douleur et l'angoisse, au lieu de se désorganiser, plaça son sort et son avenir entre les mains de la plus illustre de ses assemblées. La Bolivie fournit la preuve la plus évidente de son bon sens et de son patriotisme. Aux inévitables coups de l'adversité- elle sut opposer l'esprit d'ordre et un effort patriotique illimité.

Ce fut alors que se posa de nouveau l'ancien problème de l'équilibre. S'allierait-on au Pérou ou au Chili?

Nous partagions, avec le premier, un malheur commun, nos sangs confondus sur les champs de bataille, la loyauté nationale engagée dans le pacte solennel de l'alliance. Rompre ces liens à l'heure solennelle de la liquidation de la guerre ne cadrait pas avec les traditions et la loyauté jamais démenties de la Bolivie.

Cependant Concha et Toro, Ensebio Lillo et quelques autres, insistaient pour séparer du Pérou la Bolivie, et s'adressaient à don Aniceto Arce avec la vieille idée d'une rectification de frontières.

L'historien chilien, don Gonzalo Bulnes, rapporte

que ces personnages autorisés par Pinto et Santa Maria, estimaient que la paix avec la Bolivie devait être signée « en lui donnant, en échange de son littoral, Tacna et Maquegua ».

M. Arce, que ces offres impressionnaient, prit à la Convention la tête du-p3.ru pac i fi qtie en face de Campero qui soutenait celui de la guerre.

Le traité d'Ancon plaça la Bolivie dans une situation fort angoissante.

Depuis 1838 le Chili a visé une rectification de frontières; il a pressé la Bolivie de prendre Arica et Tarapaca et tenté de s'annexer le littoral bolivien jusqu'au Loa.

La guerre encouragea ces ambitions. Le Chili avait en son pouvoir les deux littoraux et réalisait de la sorte le monopole du salpêtre qu'il avait critiqué auparavant. Il abandonna l'idée d'une rectifi- ■ cation de frontières et se rendit maître exclusif du '\ Uttoral.

Mais il convenait de concéder à la Bolivie un accèsj à la mer; avec des éléments de la valeur de ceux qu'elle possède pour figurer comme un facteur important dans le concert des nations, elle ne pouvait rester enfermée.

Les représentants du Chili au traité d'Ancon songèrent à Arica comme l'accès naturel qui lui conviendrait le plus. Toutefois, un homme de prestige, ñ

M. Vicuña Mackenna, s'adressant au peuple chilien, lui conseilla de ne pas lâcher le Morro.

Il était malaisé de continuer la guerre ; les forces expéditionnaires étaient arrivées à Puno. Les études militaires s'étendirent jusqu'à Puerto Perez.

Le général Campero organisait une armée à Oruro pour poursuivre la campagne, qui se présentait mal pour le Chili, étant dannés la nature du pays et son éloignement de la côte. Le peuple chilien était las, malgré ses victoires, et c'est alors que le Gouvernement bolivien fut invité à constituer une mission diplomatique chargée d'ouvrir des négociations de paix.

Les plénipotentiaires Salinas et Boeto firent tout ce qu'ils purent en faveur de la Bolivie. Leur intelligence, leur sagacité et leur patriotisme, se heurtèrent à l'arrogance et aux exigences péremptoires du vainqueur. Les conférences eurent lieu à Valparaíso. Les plénipotentiaires boliviens firent connaître leur désir de ne pas condamner leur pays à une clôture définitive et demandèrent un accès qui mît celui-ci. en communication avec le monde. Le ministre des Affaires étrangères du Chili, don Aniceto Vergara Albano, déclara : « Pour vous donner accès au Pacifique je ne vois que deux chemins : ou la continuité du territoire littoral du Chili sera rompue par cet accès, ou cet accès sera fixé à l'extrémité nord de ce

territoire. On peut comprendre aisément que la première solution est inacceptable pour le Chili; quant à la seconde, outre qu'elle demanderait une étude spéciale en rapport avec les intérêts permanents du pays, elle excède, pour l'instant, la sphère d'action et les facultés du Gouvernement. » (13 février 1884.)

Tout débat devenu ainsi impossible, on adopta le moyen de conclure une trêve indéfinie à des conditions telles, qu'elles arrêtèrent et paralysèrent le progrès de la Bolivie pendant trente-cinq ans.

Tout le littoral bolivien jusqu'au Loa restait en possession du Chili en vertu de ce pacte.

Les biens séquestrés des Chiliens leur seraient non seulement rendus, mais la BoHvie devrait prendre à sa charge les fruits perçus et les dommages causés. Le .] tribunal qui résoudrait les dissidences devrait être chilien. « Les produits naturels du Chili Qi les articles fabriqués avec cts produits, dit le paragraphe 5, seront exemptés de tout droit de douane. »

Dans le port d'Arica, le tarif douanier chilien serait appliqué aux marchandises qui entreraient en Bolivie, sans que ces marchandises puissent être frappées de tout autre droit à l'intérieur. Le ChiU tirerait de cette somme 25 °/o pour les frais d'administration et il retiendrait la quarantième partie des 75 °/o restants pour payer les Chiliens lésés et servir l'emprunt de 1867.

Ce pacte fut approuvé. Pendant son élaboration, les pacifistes et les partisans de la guerre luttèrent avec une fougue inusitée. Le D"" Arce lança un apophtegme devenu historique : « Nous devons nous placer à l'avant-garde des conquêtes du Chili. »

Dieu merci, il n'en fut pas ainsi. Le droit et la justice triomphant, la maxime établissant que la morale des nations est différente de celle des individus ayant été dérogée, le concept de l'honnêteté et de la loyauté comme base des relations entre les peuples solidement étabh, nous pouvons lever la tête avec fierté et présenter notre drapeau sans tache, notre écusson plein de dignité et d'honneur, devant le monde civilisé.

Punis par l'adversité, nous avons su y faire face avec un véritable héroïsme. Ployant sous les gabelles de la trêve, enfermés au cœur des Andes, nous avons cheminé péniblement en puisant des forces dans le malheur et en profitant des leçons de la défaite.

Notre politique intérieure elle-même, autrefois remplie d'épisodes violents, entra dans la voie des luttes doctrinaires. C'est ainsi que nous atteignîmes Tannée 1892. Le Chili se plongea dans une guerre civile horrible et cruelle. La Bolivie était gouvernée par don Aniceto Arce, que des biens industriels unissaient aux révolutionnaires chiliens. Celui-ci s'empressa de déclarer la belligérance dé ces derniers.

lio LA BOLIVIE DEVANT LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

On croyait qu'il avait agi ainsi en échange d'un traité de paix équitable. Il est probable qu'il obtint des promesses, mais ces promesses ne furent pas tenues. La Révolution chilienne ayant triomphé, le traité Mata- Reyes n'apporta pas de modification appréciable au pacte de trêve.

Les débats du congrès d'Oruro prirent un caractère de véritable violence. Le Parlement se divisa en deux parties égales : trente et un contre trente. L'opposition surgit et les choses restèrent dans le même état.

Le traité de iSpS

Le ciel de la politique internationale offrait pour le Chili un aspect calme; rien n'inquiétait sa paix.

En plein xix*" siècle la conquête était une réalité. Elle avait été consacrée comme un di-oit par Bismarck. C'est pourquoi le Chili exigeait un titre définitif sur le Uttoral bolivien.

Les pactes de 1895 furent discutés avec la chaleur qu'inspire la liquidation d'une guerre. Ils étaient au nombre de trois : 1° le pacte de paix qui cède au Chili le littoral boUvien ; 2° le pacte de transferement qui confère un port ou une cale à la Bolivie ; 3° le pacte commercial qui impose à la BoUvie l'exemption de droits de douane pour les produits du Chili, sur la base d'une réciprocité dérisoire.

Le ministre des Affiires étrangères, don Luis Barros Borgoño, présenta un exposé des motifs raisonné qu'il est nécessaire de résumer.

Il manifesta l'urgence de concéder un port à la Bolivie, parce qu'il était incommode d'avoir un voisin

constamment agité par une aspiration aussi justifiée. Il montra le danger qu'il y aurait à ce que ses courants commerciaux penchent résolument vers l'Argentine et cita les aspirations de Baptista au rétablissement de l'ancien vice-royaume de Buenos-Ayres. Il reconnut « qu'il n'est pas humain que le Pérou et la Bolivie soient les amis du Chili. Il est naturel qu'ils soient ses ennemis. Il est humain, il est raisonnable qu'ils désirent reconquérir leurs biens perdus ». D'après des opinions argentines qu'il cite, il discerne le désir d'attirer le courant bolivien, et avant que ceci n'ait lieu, il veut établir l'équilibre continental en plaçant la Bolivie entre son pays et le Pérou, pour attirer non seulement ses courants commerciaux mais aussi ses sympathies et son amitié.

Il rappela que le traité de trêve envisageait l'idée de donner un port à la Bolivie. Il remonta- aux époques de la confédération et cita le publiciste Egaña, qui établissait clairement la poHtique consistant à séparer la Bolivie du Pérou, afin d'éviter la création d'une grande puissance qui pourrait être ruineuse pour le Chili.

Avec CQS antécédents il signa les trois traités indiqués. Dans le traité de transfèrement trois hypothèses étaient envisagées : i° si le Chili acquérait Tacna et Arica d'accord avec le pacte d'Ancon, il ne livrerait à la Bolivie que la partie qui s'étend jusqu'au

ravin de Camarones, parce qu'entre ce point et Vitor il existe des salpêtrières. La Bolivie paierait alors 5 millions de piastres; 2" ce territoire pourrait se diviser en trois bandes dont l'une serait adjugée à la Bolivie. Par cette combinaison Tacna et Arica reviendraient au Pérou. En échange, on donnerait à la Bolivie 5 millions de piastres pour se pourvoir d'un port ; 3° le Chili n'obtenant aucune portion de territoire dans les provinces de Tacna et d' Arica, donnerait à la Bolivie une cale analogue à celle de Vitor.

Ces traités furent approuvés par les deux congrès, avec cette circonstance, que celui de la Bolivie approuva le protocole du 9 'décembre 1895, suivant lequel les stipulations du traité de paix et de transfèrement de territoires devaient être indivisibles, un délai de deux ans ayant été fixé pour la caducité des pactes dans le cas où ce transfèrement n'aurait pas lieu.

Ce protocole ne fut pas approuvé par le Chili et les pactes devinrent caducs.

Pendant ce temps le ChiU essayait d'autres moyens, non seulement pour s'emparer de Tacna et d' Arica, mais pour étendre ses conquêtes.

Il trouva la Bolivie irréductible ; elle ne voulait pas s'allier pour attaquer le Pérou, aussi l'abandonna-t-il. Il s'adressa à la Chancellerie de Lima pour lui pïo-

poser la polonisation de l'ancienne Audience de Charcas « dont le territoire offrait d'amples compensations aux frais et aux efforts d'une guerre » .

Dans la circulaire diplomatique du ministre des Affaires étrangères du Pérou, don Felipe de Osma, sur la question de Tacna et d'Arica, on lit ce qui suit : (( En même temps que l'ajournement de la résolution sur le protocole, l'implantation d'un régime de force à Tacna et à Arica et les offres du Gouvernement de la Moneda à M. Chacaltana pour lui recommander d'approuver cette convention, l'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire du Chili à Lima, M. Vicuña, s'adressant, le 21 septembre, à Son Excellence le président de la République, lui insinuait l'idée d'un concert international pour opérer la conquête de la Bolivie. M. Vicuña jugea sans doute qu'il pouvait effacer l'échec que lui avait fait subir la volonté énergique et noble du chef de l'État, car il exposa à ce ministère, le 29 du même mois, que l'afiaire de Tacna et d'Arica pouvait se régler ainsi : le Pérou céderait ces provinces au Chili, en échange d*une alliance entre les deux Etats pour déclarer la guerre à la Bolivie, dont le territoire offrirait de larges compensations aux dépenses et aux efforts de l'entreprise.^ Point n'est besoin d'ajouter que la proposition fui repoussée d'une façon péremptoire. »

« Ceci n'empêcha pas M. Vicuña d'insister, quel

ques jours plus tard, et de déclarer, quand il lui fut répondu qu'on ne pouvait en entendre davantage sur ce sujet, que le Pérou devrait abandonner tout espoir de voir exécuter le plébiscite convenu dans le traité de paix. » (Page 23.)

L'éminent publiciste bolivien, don Julio Méndez, a traité cette question en 1872, avec des vues d'une grande clarté sur l'avenir du Pacifique.

Il s'est occupé de l'équilibre américain et après d'érudites recherches sur le rôle de la Bolivie dans cette partie du continent, il a formulé cette conclusion qui s'est convertie en un véritable apophtegme : « Si la Bolivie n'avait pas existé, dit-il, il eût fallu la créer. » C'est là, pour ainsi dire, le fléau de la balance qui constituera dans l'avenir la plus sûre garantie de la paix continentale.

Cet équilibre, le Chili l'a rompu. L'hégémonie du Pacifique, disputée au Pérou, a été de fait absorbée par le ChiH, et a produit des déformations qui ne sauraient être permanentes. Un petit peuple comme le ChiH, qui dispose d'éléments d'une insuffisance relative, ne pourra pas dominer longtemps deux peuples d'une extension énorme, comme la Bolivie et le Pérou, dont les productions comprennent tout ce que la nature a mis au service de l'humanité, sans en exclure aucune production, quelle qu'en soit la valeur.

La polonisation de la Bolivie, afin de s'emparer de

né LA BOLIVIE DEVANT LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

tous ses avantages géographiques et naturels, inquiéterait le continent, parce que le Chili aurait la prétention de pousser ses frontières jusqu'au Brésil et au Paraguay, où il ne manquerait pas d'apporter sa politique d'expansion territoriale incessante. Ce rêve assez semblable à celui de Guillaume II en 19 14, le refus catégorique du Pérou l'a empêché.

Il est vrai qu'une telle folie était irréalisable à cause des complications énormes auxquelles elle aurait donné lieu. Mais il sied de prendre note de l'extension qu'atteignent les ambitions du Chili, qui doivent être dès maintenant contenues par le monde qui s'intéresse à la paix perpétuelle, en rétablissant l'équilibre rompu par la guerre de 1879.

Il est nécessaire de replacer la Bolivie sur la mer et d'éviter ainsi l'hégémonie injustifiée du Chili, qui ne cessera de troubler la paix, si la déformation produite par le plus inqualifiable abus de la force n'est pas corrigée.

Le traité de 1904

En 1898 eut lieu la révolution la plus populaire qui se soit produite en Bolivie. Le parti libéral, qui comprenait dans tout le pays une majorité incontestable, monta au pouvoir.

Le Chili envoya auprès du Gouvernement constitué par le général Pando la mission Kœning, qui rompit avec toutes les règles de la diplomatie traditionnelle. Au lieu des circonlocutions et des artifices usités, elle s'exprima d'une façon claire, nette et sans dissimulation.

Kœning envoya à la Chancellerie bolivienne une note contenant des déclarations surprenantes.

« L'opinion publique du ChiU a varié, dit-il, et elle manifeste le désir de conserver Tacna et Arica comme une juste compensation à ses sacrifices. Elle pourrait céder un port au nord d'Arica, mais cette côte, jusqu'à Sama, est sauvage et presque inabordable. » « Il n'y a pas de port à céder, continue Kœning, et la Bolivie doit renoncer forcément à cette

Il8 LA BOLIVIE DEVANT LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

exigence, » Le chancelier Urmeneta avait déclaré que le Chili pouvait offrir à la BoUvie une compensation généreuse pour le littoral occupé, mais en écartant ses exigences sur Tacna et Arica. Après œs déclarations, il n'y avait pas grand'chose à espérer de l'arrogance et des désirs toujours croissants du Chili, qui à mesure qu'il occupait plus de territoires, voulait toujours plus d'extension. Sur ce terrain sqs aspirations étaient et n'ont pas cessé d'être iUimitées.

La trêve se prolongea pendant vingt ans. Le Chili exigeait la possession définitive du littoral. La Bolivie étouffait sous les impositions commerciales et le séquestre de ses douanes. Il était nécessaire de traiter. Le pacte du 20 octobre 1904 fut donc conclu entre M. Emilio Bello Codecido, ministre des Affaires étrangères du Chili, et M. Alberto Gutiérrez, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Bolivie.

Par ces clauses : 1° la Bolivie cède son littoral au Chili avec plus de territoires que n'en stipulait le traité de trêve; 2° le Chili reconnaît les droits privés des nationaux ou des étrangers, légitimement acquis dans les territoires cédés; 3° le ChiH construit à ses frais le chemin de fer d' Arica à La Paz, en octroyant au bout de quinze ans la propriété de la section boHvienne et en gardant le reste. Sur cette ligne et sur les lignes garanties à d'autres chemins de fer, le Chili doit dépenser 1.700.000 livres sterling sans que ce

débours puisse excéder une somme supérieure à 100.000 livres annuelles; 4° il livre 300.000 livres sterling; 5° il paie les dettes du littoral et le solde des indemnisations de Corocoro et d'Huanchaca; 6" il reconnaît le libre transit dans les ports du Pacifique ; 7° il concède à la Bolivie la faculté de constituer des agences douanières dans les ports qu'il désignera ; 8° en matière de commerce, il se place dans la situation de la nation la plus favorisée; 9° il établit des guides et des factures d'expédition de marchandises chiliennes, en concédant des flicilités pour les marchandises de peu de valeur; 10° il désigne des guides d'exportation; it"^ il formule des règles pour le système des tarifs douaniers ; 1 2° il établit l'arbitrage pour les difficultés auxquelles les clauses du traite pourraient donner lieu ; 1 3° les produits manufacturés et naturels du Chili jouiront dans les chemins de fer de Bolivie garantis par le ChiU, d'un rabais sur les frets non inférieur à 10 °/o. Bon nombre de notes supplémentaires amplifient et expliquent œs dispositions.

Le traité donna lieu aux discussions les plus ardentes. Plus de trente séances du Congrès de 1904 furent totalement employées à l'exégèse et à l'élucidation de chacune de ses clauses. Le Gouvernement de M. Montes mit dans son approbation toute l'influence et la persévérance dont il est coutumier en

pareil cas, et le Congrès ratifia le pacte à une grande majorité.

Comme on le voit, la cession du littoral fut presque gratuite, vu que le chemin de fer d'Arica et quelques garanties se trouvent là à la disposition du Chili.

Le traité ne laissait pas d'être une imposition du vainqueur qui, retenant les douanes et usant de privilèges exagérés, réduisit le pays à une demisouveraineté qui arrêtait et paralysait son développement commercial et industriel.

Pour justifier cette affirmation il suffit de considérer qu'en 1903^ le budget des rentrées nationales et départementales ne dépassait pas 5 millions de <( boUviens », tandis que le budget de 19 19 s'élève à près de 40 millions.

Cette augmentation si extraordinaire dans un intervalle de quinze ans donne la mesure de ce que pouvaient avoir de cruels les chaînons chaque fois plus étroits du traité de trêve.

Des hommes d'un patriotisme incontestable comme le général Pando et le D"* Villazon, ont contribué à préparer ce résultat.

Le traité de trêve encore pendant, le pays étouffait. Sans indépendance commerciale, ses douanes séquestrées, subissant une concurrence écrasante à cause des privilèges établis par le vainqueur, sans

crédit pour construire les chemins de fer les plus indispensables, avec un budget ridicule, il lui était impossible de se développer. Ses progrès étaient si lents et si imparfaits qu'ils ne pouvaient satisfaire les aspirations patriotiques les plus modestes.

D'autre part, l'atmosphère nationale n'offrait pas le moindre signe d'amélioration. « La force primait le droit » avec un ascendant irrésistible. Les hommes de cette époque résolurent alors de récupérer au moins la souveraineté séquestrée de la nation, avec des sacrifices imposés par la force des armes.

Ce traité est révisable parce qu'il est le fruit de la victoire et de l'abus de la force. En outre, c'est un pacte qui constitue un danger pour la paix continentale parce qu'un pays qui possède, comme la Bolivie, de si énormes richesses, ne peut vivre éternellement enfermé et spolié. Tôt ou tard il rompra ses chaînes, si dès maintenant on ne lui rend justice.

M. E. Diez de Medina, dans son dernier ouvrage, Droits fondamentaux, soutient aussi cette thèse avec une argumentation très puissante.

L'ex-chancelier M. Bello Codecido a publié un livre sur le traité de 1904, et il affirme l'existence d'un protocole secret suivant lequel la Bolivie s'engage à collaborer avec le Chili pour l'acquisition définitive des territoires de Tacna et d'Arica en

échange de l'appui qu'il prêterait à la Bolivie dans les questions de frontières avec ses voisins.

En 1905, don Natalio Arauco, député de Cochabamba, publia la teneur de ce protocole en ajoutant que le Gouvernement l'avait repoussé. En effet, le protocole existe, ainsi que le décret qui l'a repoussé.

En 1904, le Cabinet avait décidé de soumettre au Congrès ce protocole, avec le principal traité de paix.

Le Congrès comprit la portée de ce piège si habilement tendu par la Chancellerie chilienne pour compromettre la Bolivie dans une véritable alliance contre le Pérou. Ce fut une indignation générale, car si beaucoup voulaient se débarrasser des impositions vexatoires du traité de trêve, aucun congressiste n'entendait s'allier avec le Chili au moment même où celui-ci l'obligeait à souscrire à la mutilation de la patrie.

Un sénateur demanda que ce refus fût communiqué au Gouvernement du Chili dans des termes qui impliquaient une censure pour le plénipotentiaire bolivien qui, excédant ses instructions, avait souscrit au protocole. Au moment où cette motion allait être votée à l'unanimité, un autre sénateur fit remarquer la gravité qu'entraînait l'approbation irréfléchie d'une proposition qui devait être méditée et étudiée. Le Congrès se ressaisit et suspendit la séance.

Le lendemain, la majorité était d'accord pour déclarer que le protocole était inacceptable et le refus effectué par le Gouvernement tranchait la question.

M. Hanotaux raconte qu'en 1905 Guillaume II, ayant invité à dîner un des hommes politiques de France les plus prestigieux, lui dit au milieu de l'épanchement de cette heure de détente, qu'il désirait une alliance franco-allemande. L'homme politique français lui répondit :

— Votre Majesté ne peut penser à une alliance avec la France tant que l'Alsace et la Lorraine continueront d'être détenues par l'Allemagne.

L'Empereur répliqua :

— C'est là l'erreur de mon aïeul. C'est un héritage que je suis obligé de conserver.

La réponse de la Bolivie au Chili sur ce point doit être identique. Tant que le Chili détiendra le Uttoral, il lui faudra renoncer à une alliance avec la Bolivie.

En 191 3, à l'occasion des déclarations de M. Montes, la question d'un port pour la Bolivie fut agitée au Chili. Plusieurs hommes d'Etat chiliens parlèrent d'une confédération entre le Chili et la Bolivie.

Un homme pohtique bolivien fit remarquer qu'une confédération ne serait possible qu'entre les trois nations du Pacifique : le Pérou, la Bolivie et le ChiH.

Il sied de ne pas oublier l'histoire. Le Chili s'opposa à la confédération péruvio-bolivienne, jusqu'à ce qu'il eut triomphé à la bataille d'Yungay, parce qu'il estima qu'à côté d'une nation puissante ce serait pour lui l'asservissement.

C'est pour une raison identique que le Pérou attaquerait une confédération chiHo-bolivienne, en troublant la paix du continent.

L'équilibre du Pacifique exige en outre qu'il n'y ait ni oppresseurs ni opprimés. La solution du problème actuel résiderait peut-être dans une confédération des trois nations rivales et bien qu'en pareille matière rien ne soit impossible, l'opinion en général considérera cette idée comme une de cqs utopies dignes des rêveries extraordinaires d'un Jules Verne.

La guerre européenne

Le nouveau Gouvernement de la Bolivie s'étant réorganisé dans la période constitutionnelle de 191 3, le pays fut agité par la réforme bancaire, qui coïncida avec une crise économique profonde.

Quelques mois plus tard survenait la guerre européenne. Elle eut pour premier effet de jeter la méfiance et l'alarme. Mais la grande valeur acquise par les minerais vit la réalisation de plusieurs fortunes.

Lorsque l'Allemagne annonça le blocus sous-marin dans une zone fixée arbitrairement, les Etats-Unis d'Amérique et la généralité des nations réclamèrent ; mais Guillaume II poursuivit la guerre par des procédés condamnés par le droit international, ce qui provoqua la rupture des relations avec les États-Unis du Nord.

Dans l'Amérique du Sud, le premier pays qui se solidarisa avec la grande République en rompant ses relations avec l'Allemagne fut la Bolivie. On croyait

que cette rupture aurait dû se faire avec le Pérou, pour lui donner l'orientation diplomatique qu'il importait d'extérioriser à ce moment. En outre, on prétend qu'elle n'a pas été complète, parce qu'il eût été facile, d'accord avec le Brésil, l'Uruguay et le Pérou, de prendre part à la guerre même, en y jetant des contingents d'une valeur morale inestimable.

Malgré ces lacunes, la Bolivie assiste à la Conférence de la Paix.

A la fin d'octobre 19 18, on pouvait se rendre compte que les Empires centraux cédaient. L'Autriche demanda un armistice séparé. L'Allemagne ne se fit guère attendre. La défaite de l'impérialisme était décrétée. La démocratie, la justice et la civilisation avaient totalement triomphé.

Dans l'Amérique du Sud, le Chili fut le seul à s'écarter de la solidarité envers les Alliés qui défendaient le droit et la liberté. Son dissentiment était naturel. Il avait suivi les maximes bismarckiennes et devait être conséquent avec lui-même. En se plaçant du côté de l'Allemagne sous le couvert de la neutralité, il défendait sqs intérêts et ses conquêtes; il s'appuyait sur l'empire de la force et désirait son triomphe. C'est pourquoi la défaite de l'Allemagne en Europe sonne la défaite du Chili en Amérique, et ceci est assez bien compris par tout le monde.

On ne peut dire que l'Argentine n'ait pas accom-

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