LE SOLDAT DE FORTUNE
Mes cheveux pour seul chapeau, Mon espoir pour camarade, Au régiment sans drapeau Des joyeux batteurs d'estrade J'ai gaîment vendu ma peau.
La pitance est incertaine ; On mange quand on vola ; Mais on court la prétentaine, Et dans ce régiment-là Tout le monde est capitaine.
Je dormais dans un fossé Quand, à la première étape,
Deux princesses ont passé.
C'étaient les filles du pape.
Toutes deux m'ont embrassé.
J'ai regardé la première.
Elle avait les yeux en fleur, .
Les cheveux faits de lumière, La chair rose en sa pâleur Comme une rose trémière.
.l'ai regardé l'autre aussi.
Elle était toute pareille.
Alors j'ai crié: « Voici
« Deux grappes de môme treille. »
Et les deux mont dit merci.
Les voyant d'humeur si gente.
Je leur rendis leur baiser.
Puis, d'une voix engageante :
« Laquelle, pour m'épouser, « Est assez intelligente ? »
Ainsi dis-je bravement.
Risquant d'un coup ma fortune,
Fol, et moi-même estimant Que ma requête importune Trouverait peu d'agrément.
Mais les filles du Saint-Père -
A la fois m'ont répondu :
(( Moi !... » Oui, les deux! Hein ! J'espère !.
Et j'ai dit: « C'est entendu ;
« A trois nous ferons -la paire. »
C'est un cas que l'on défend.
Soit ! Mais, comme bien on pense, Pour un pape triomphant Tout est matière à dispense.
Ce pape était bon enfant.
L'œil clignant sous la paupière, Il dit : « Vous voulez ? Mon Dieu !
« Je n'ai pas un cœur de pierre ! »
Et le mariage eut lieu Au maître-autel de Saint-Pierre.
Quelle fête, nom de nom !
C'était mon apothéose.
Et tout fut parfait, sinon Que pour célébrer la chose, Las ! on tira le canon.
Et brusquement, à l'étape, Je m'éveille en mon fossé.
Au lieu des filles du pape, Le régiment a passé.
Il faut que je le rattrape.
Bah ! qu'importe ! Sans souci En route, mauvaise troupe ! Le principal, ce coup-ci.
C'est d'arriver pour la soupe, Et pour la bataille aussi.
Bienheureux, si j'en réchappe En sauvant mon haricot.
De trouver, à l'autre étape.
Pour lui Jeannette ou Margot Au lieu des filles du pape !
Gai, gai, quand on a vingt ans.
Qu'on est soldat de fortune,
On couche, tambours battants, Avec le cul de la lune ^ Pour engendrer le beau temps.
LE BOiN GILLE
Ils étaient trois frères jumeaux,
En vérité trois frères, Mais pour les biens et pour les maux
Avaient des goûts contraires.
Pierre aimait la lutte et le bruit; François passait souvent la nuit
Le nez dans un vieux livre ; Et le bon Gille était de ceux Qui vivent doux et paresseux
Sans même se voir vivre.
Quand tous les trois eurent vingt ans, Leur père prit trois sommes
Et leur dit : « Mes fils, il est temps « De devenir des hommes.
« Dépensez-moi ces trois magots.
(( Ainsi que vous ils sont égaux, « ypïi ai fait le partage.
0 Dépensez-les à votre gré !
« Et selon, je déciderai « A qui mon héritage.
« L'héritage est à celui-là
« Qui pendant une année (( Aura fait le plus beau gala
« De la somme donnée, « En aura, pour le même prix, « .Le plus goûté, le mieux appris
« De l'existence humaine.
« Allez, chacun avec sa part !
« Qu'un bon vent vous guide au départ I
« Qu'un bon vent vous ramène ! »
Et les trois jumeaux sont partis
Par la campagne verte, Tous trois contents et bien lotis,
Tous à la découverte.
D'abord ils ont fait le chemin Se tenant tous trois par la main,
III KU 7i
Chantant landerirette Et Ion lan laire et laire 6 gai ; Mais bientôt François fatigué
Soupira : « Je m arrête. »
Chanter à pietl, quel jeu pour Sa
Très haute intelligence !
Donc vers la ville il s'empressa
Prendre la diligence.
« l.à-bas je me ferai, dit-il, '< I/esprit de plus en plus subtil,
« Et dans un an, j'espère, « Je n'aurai, farci de savoir, ' Qu'à tout répéter pour avoir
« L'héritage du père. »
Et cependant sur le chemin
Vont toujours Pierre etGille Toujours se tenant par la main,
Cœur joyeux, pied agile.
Tout à coup vient au grand trotton, Sonnant dans sa trompe tonton,
laine, tonton, tontaine, {jii cavalier, sabre au côté, Et sur la croupe une beauté
Fait rise au capitaine.
« Holà ! dit-elle, compagnons,
« Voulez-vous qu'on vous cogne « Chapeau bas ! Ou gare les gnons !
« Mon maie a de la pogne. »
Mais, à ces mots pleins de mépris, Pierre, grinçant des dents, a pris
Le cheval par la rêne, Et d'un fort poing bien asséné Sur la route a désarçonné
Le soudard et sa reine.
Le cavalier en resta mort
Et la gouge tremblante.
Mais soudain Pierre sans remord
Lui dit : « Belle insolente, « Tu me plais, n'aie aucun émoi « Et remonte en croupe avec moi
« Je suis aussi bon mâle. »
Et sonnant tontaine, tonton, Il vous l'emporte au grand trotton,
Laissant Gille tout pâle.
Le bon Gille sur le chemin
Reste alors solitaire, Prend le cadavre par la main
Et doucement l'enterre :
Puis il s'éloigne à travers champ Et va vers le soleil couchant
Jusqu'au bord d'une grève, Où, devant la mer et les cieux 11 s'abîme, silencieux, Dans rinlini du rêve.
l'ii un plus tard les trois enfants
Revenaient chez leur père, Pierre et François tout triomphants
Et Gille moins prospère, Les deux premiers avec leur part Plus grosse encore qu'au départ,
L'un vaillant capitaine.
L'autre savant au nom connu, Et Gille le cul presque nu
En haillons de futaine.
Pierre s'expliqua le premier,
Car il était superbe Et tel que son rouge cimier
Il portait haut le verbe.
" Vieux, dit-il, moi seul sûrement ^ Je suis digne du testament
'• Que tu promis naguère.
« Moi seul je suis homme, on effet.
« Depuis un an ce que j'ai fait, « C'est l'amour et la guerre.
u Cœur mis à mal, fort éventré,
« Pour moi, c'est tout de môme.
« Partout en vainqueur suis entré,
« Et quand j'y suis, on m'aime.
« J'ai dépensé tous tesécus, « Mais me suis fait par les vaincus
« Regarnir l'escarcelle.
« Devant mon désir excité, « Il n'est bourse, 1111e ou cité
« Qui soit longtemps pucelle.
« J'ai vu des pays merveilleux
« Et les ai mis en cendre.
« On m'a dit qu'entre mes aïeux
« Je comptais Alexandre.
« Ai-je fait assez beau gala?
« Quant à ma sagesse, entends-la :
« L'important, c'est de vivre, « Et pour vivre le mieux, le plus, « Sans vœux fous, sans mots superllus,
« Il s'agit d'agir, ivre. »
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A son tour s'expliqua François,
Lequel d'un ton plus calme Dit : « S'il agit, moi, je conçois.
« A moi revient la palme.
« Que signifie un univers f< Oi!i l'on marche à tort à travers ?
« Foin de Torgie immonde !
« Le seul homme, le vraiment grand,