C.'t'st celui dont l'esprit comprend
« La formule du monde.
« La force dont Pierre a l'emploi,
« Il devra s'y soumettre.
« Si j'en ai découvert la loi,
« Moi seul j'en suis le maître. « Du souci d'être un animal « Et d'agir bien ou d'agir mal,
« Savoir, tu me délivres.
« Et voilà pourquoi je conclus (( Que vivre le mieux et le plus
« C'est vivre par les livres. »
Le père ici l'interrogeant
Dit à François: « Grand homme, « Pourquoi gardas-tu ton argent,
" Enflant môme la somme ?
— C'est que, fit l'autre, étant malin, « Je sais fort bien qu'un gousset plein
« Sert à pas mal de choses ; « Et je m'épargne le danger « De chercher sans boire et manger
« Les effets et les causes. »
Pendant les si, mais, car, pourquoi
De François et de Pierre, Le bon Gille était resté coi,
Assis sur une pierre.
Il marmonnait un vague chant.
Et son regard vers le couchant
Se perdait dans l'espace, Humant, immobile et muet, Le ciel dont le décor muait
A la brise qui passe.
« Et toi Gille, tu ne dis rien? » Fit le père au pauvre être.
« Dans le néant aérien
~ « Que vois-tu donc paraître ?
« Est-ce ion magot dispersé, (( Que tu perdis, panier percé, « Si j'en juge à ta mine ?
HIKh 77
Ta culotte montre ta peau « Et par ses trous flotte un drapeau " De konte et de famine.
— Hélas ! mon père, grand pardon ! »
Répond le triste sire.
<• I/argent dont vous m'aviez fait don
« A fondu comme cire.
« Tandis qu'au ciel je contemplais '< Ces jardins, ces tours, ces palais
« Où je voulais me rendre, « Les gueux passant sur le chemin « M'ont pris mon argent dans la main
« Et je les laissais prendre.
« Car là-haut sont les vrais trésors,
« i.à-haut, dans les féeries.
" Voyez ces argents et ces ors !
« Voyez ces pierreries !
" Argents célestes, ors divins !
' Pierres coulant comme des vins!
« Mines toujours fécondes !
" Diamants, rubis et saphirs !
« Tous les Pérous, tous les Ophirs
« Et toutes les Golcondes !
« Ayant tout cela, fallait-il
« Convoiter davantage ?
« Que le vaillant et le subtil
<( Aient donc votre héritage !
« Ou mieux encor, si vous m'en croyez, « Père, à vous-même l'octroyez,
« Car il vous ferait faute. »
Et Gille, embrassant de plein cœur Le vieux, le sage et le vainqueur,
S'en retourne à la côte.
Les trois autres, le jugeant fou.
L'ont laissé mettre en route Sans lui jeter un j^auvre sou
Pour casser une croûte.
Mais, le cul nu, le ventre creux, Plus qu'eux le bon Gille est heureux;
Car, même s'il en crève, Il a trouvé le vrai moyen De vivre plus, dç vivre bien,
Puisqu'il vit dans un rêve.
I/IIOMME AUX GRILLONS
I/un allait par les sillons Ouïr chanter les grillons.
l/autre restait au logis Devant ses chenets rougis.
L'un mangeait, seul, en marchant, La fruit tombé dans le champ.
L'autre, avec ses gens autour, Bàffrait trois repas par jour.
L'un, pour s'endormir, avait Le lit du sol sans chevet.
L'autre pionçait en flemmard Dans le creux chaud d'un i)lumart.
L'un et l'autre ils ont aimé La petite Brin-de-Mai.
« Viens avec moi, dit le gras, « Tout ce que j'ai, tu l'auras. »
Le maigre dit : « Sache bien
« Qu'avec moi tu n'auras rien. »
Le gras dit : <( Mon lit profond,
« Dans quel bon somme on s'y fond !
Le maigre dit : « On dort moins, « Mais on rêve, dans les foins. »
Le gras dit : « Regarde un peu
(( Quel grand pot bout sur mon feu. »
Le maigre risposta : « Oui ;
« Mais pas de grillons chez lui ! »
m H II 81
Brin-de-Mai de-ci de-na Entre les deux balança.
Car fort bien avait compris De l'un et l'autre le prix.
Avec l'un c'était la paix, La richesse et les respcts.
Avec l'autre, rien de coi!
Mais aussi, je ne sais quoi.
Ce je ne sais quoi pourtant Lui sembla seul important.
Telle, sans plus, sa raison De fuir la belle maison.
Dit : « Comme on doit s'ennuyer !
« Pas de grillons au foyer ! »
Ajouta : « Tout le restant,
« C'est beaucoup; mais est-ce tant? »
Dit encor : « S'aimer, joyeux, « Voilà ce qui vaut le mieux. »
Et gaîment, par les chemins Des hasardeux lendemains,
Les. yeux pleins de papillons, A suivi Ihomme aux grillons.
HIEll 83