H I E II
Nouveau verre enjmagasine ; Puis, la serviette au menton, (iueule prête au gueuleton, Nez tourné vers la cuisine, Avec grâce et majesté Dit le Benedicile.
En embrassant sa voisine.
On en était aux chansons.
« Mais, ma foi, rccommenrons ! »
Fait le seigneur charitable.
« Le laisser tout seul dîner, « EL nous, tristes, ruminer « Comme des bœufs à l'étable, « Serait indigne de lui « Qui chez nous perd aujourd'hui Son pucelage de table. »
« Et chacun approuvant ça,
Le repa^ recommença.
D'abord, deux soupes superbes :
Un hoche-pot au miton
Et le potage breton
Nommé de congre aux six herbes.
Puis, des hors-d'œuvre de choix :
Saucissons, concombre, anchois, Tas de crevettes en gerbes.
Aux poissons le premier tour !
Un plat d'or : rougets autour D'un grand homard écarlate.
Sur un plat vert, à côté, Deux bars, un saumon truite Qu'un hachis d'huîtres dilate, Et, sur un plat d'argent blanc, Trois dorades dont le flanc, Gonflé de laitance, éclate.
Soupes, hors-d'œuvre et poissons Font verser aux échansons Les vins de topaze et d'ambre, Yquem, Xerez, Marsala, Madère, et, par-ci par-là, Brûlant comme du gingembre.
Un doigt de très vieux cognac Aussi doux dans l'estomac Que le soleil en Décembre.
Les appétits s'aiguisant Vont s'attaquer à présent Au bataillon des entrées :
Ragoûts cuits sur les tisons A feu lent, cuisons-cuisons, Roux, onctueuses purées, Sauces courtes, lourds coulis, Oignons s'écrasant en lits.
Daubes et galimafrées.
C'est, après un miroton, La braisade de mouton, La poitrine et les éclanches, L'échiné et les deux gigots, Sur lesquels les haricots Font de jaunes avalanches.
Flocons d'or larmes d'argent Par les, gousses d'ail nageant En croissants de lunes blanches.
Puis, deux ténébreux civets,
Quatre canards aux navets,
Six langues à la carotte,
Des tripes !... « Holà ! Sifflons
« D'autres vins que les vins blonds î »
Avait dit le moine « Crotte !
« Nous faut du rouge, et du frais !
« De ceux qu'on lampe à longs traits,
« Non plus de ceux qu'on sirote ! »
9d LA BOMBARDE
Et pour se curer les crocs Buvait à même les brocs, Soufflant comme un qui déboise, Buvait les crus sans dangers, Les clairs Beaujolais légers, Ou les petits vins d'Amboise, De Ghinon et de Bourgueil, Lesquels n ont pas d'autre orgueil Que de fleurer la framboise.
« Maintenant, passons aux rôts ! »
Dit le moine entre deux rots.
« Mais n'omettons, je vous prie, « Quelques légumes avec.
« Sans eux, le rôt semble sec.
« A leurs sucs il se marie.
« Et non plus n'oublions pas « Que la fin d'un fin repas « De salades soit fleurie. »
Et voici, sur des réchauds.
Petits pois, culs d'artichauts
En barigoule et tortue.
Choux verts, choux blancs, choux mignons.
Céleris et champignons,
Puis la barbe, la laitue,
Le chicon, le jtissenlit, Cependant, qu'on établit Au mi tan une statue,
In veau rùti tout entier, Au-dessus d'un bénitier Creux comme un nombril d'ogresse Et plein d'un jus gras fumant, Veau devant qui, saintement, Le moine, fou d'allégresse, A crié : « Prosternons-nous !
" C'est le veau d'or ! A genoux !
u Alléluia pour sa graisse ! »
Sans compter que, très plaisants, Six chapons et six faisans.
Deux côtes de bœuf sanglantes, Trois lièvres, ràbles lardés, Trois filets de porc en dés, Et vingt cailles succulentes.
Au bord du plat en ourlet Egrènent leur chapelet Pour oraisons avalantes.
ChaiH'let dont chaque Ave D'une rasade est lavé,
Les grands crus entrant en ligne, Bordelais et Bourguignons, Rouges et chauds compagnotis Dont le vaillant moine est digne, En buvant tant, que son nez Semble à ses yeux étonnés Fleurir comme un pied de vigne.
Et, tandis que tous, lassés, Dès longtemps en ont assez, haij, de faim, de soif égale, A tout rend toujours raison-; De tout, vin, chair, venaison.
Sans faire ouf il se régale, Disant : « Voici quarante ans, « De Carême en Quatre-Temps, « Que mon ventre a la fringale. »
Fruits, flans, gâteaux en décor,
Longuement il bouffe encor.
« A présent, plus qu'un hommage,
Dit-il, « et pour terminer,
« Au bouquet de ce dîner,
« Le vénérable fromage ! »
Il le fait, boit du Gorton ;
Puis, s'essuyant le menton,
Gémit : « C'est tout? Quel dommage! »
Mais Sidone, l'accolant, Dit : « Gomme il est peu galant!
« As-tu donc oublié, moine, « Qu'il te reste, Dieu merci, « A goûter encor ceci ? »
Et, rougissant en pivoine, Se retrousse et fait voir son...
Dont le moine eut grand frisson Et le poil droit sur la couenne.
« Soit, dit-il, peau contre peau !
« Je planterai mon drapeau « Dans ta brèche, ô citadelle ! »
Et donc, il l'emporte au lit.
Mais comment il y remplit Douce besogne auprès d'elle, Je n'en sais rien ; car ce n'est, Pendant qu'il paillassonnait.
Pas moi qui tins la chandelle.
Tout ce que je peux vraiment Vous dire, c'est qu'en aimant Il dut être autant d'attaque
94 LA BOMBAT, DE
Que lorsqu'il but et mangea ; Car vers la mi-nuit déjà, Choit le fond du lit qui craque, Et Ton entendait Sido Crier qu'elle manquait d'eau Et qu'elle en avait sa claque.
Ce qu'il y a de certain,
C'est que le moine au matin
Entre les seins de Sidone
Très doucemont trépassa,
En lui murmurant : « Viens ça,
« Qu'un bon avis te guerdonne !
« En vérité, je le dis,
« Il n'est rien qu'un paradis ;
« C'est celui-là qu'on se donne.
« Mais peut-être j'aurais dû
« A celui que j'ai perdu
« M'en tenir; car, vois, je crève
« Pour un bonheur tôt quitté,
« Tandis que d'éternité
« J'emplissais chaque heure brève
« Et de tous les paradis,
« Le plus réel, je le dis,
« C'est encor celui qu'on rêve, »
HIEU 93