‹ La bombarde: contes à chanterChapitre 12 sur 59 · LES DEUX PARADIS · texte numérisé non relu

LES DEUX PARADIS

A la porte du manoir,;

Dans le froid et dans le noir,

Sous son froc qui s'etiiloque,

Un vieux moine est arrêté.

Sa barbe, tout d'un côté

Flotte au vent comme une loque.

A son flanc, un chapelet

Pend ; à son nez violet,

L'n autre, en glaçons, breloque.

Par le judas, le portier Lui dit : « Retourne au moutier, « Puisque l'aumône on t'a faite.

" A quoi bon voir nos barons,

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(( Montrer à leurs ventres ronds « Ton ventre plat de prophète ?

« Pourquoi rester là, têtu?

<( Moine, moine, que veux-tu?

— Je veux faire aussi la fête. »

« Seigneur, un vieux moine est là, « Demandant place au gala.

— De par Dieu, qu'on la lui donne !

Et quand le moine est entré, Dans le grand fauteuil doré

On l'assied près de Sidone La flamboyante putain.

Qui lui dit : « Prends du festin « Ta part à bedon-bedonne.

— A tous ceux qui sont ici.

« Dames et barons, merci ! »

Fait l'autre en séchant un verre D'un seul trait à rouge-bord.

« Festoyons donc ! Mais d'abord, « Devant vous que je révère, « Laissez-moi dire pourquoi « J'ai de mon couvent si coi « Renié la loi sévère.

Voici quelque quarante ans " Qu'au beau temps de mon printemps « J'y suis entré plein de zèle « Pour le service divin, « Renonçant à tout, le vin, H La pitance et la donzelle, « Afin qu'au paradis bleu « La Sainte Gloire de Dieu « Daignât m'appeler vers elle.

« Or, un scrupule m'a pris :

'< Est-il juste, le mépris « Qu'on a de chose inconnue?

" Non. Aussi, rompant mes vœux, " Une fois au moins je veux, « Malgré ma tête chenue, « Goûter à ces plaisirs vains, « Les bons plats et les bons vins " Et la chair de femme nue.

" Si je les trouve en effet

« Pareils au tableau qu'en fait

« Notre prieur à son prône,

« Joyeux je dirai que j'ai

'< A l'aveugle bien jugé,

' Les jaugeant juste à leur aune,

(( Et que perdre ça, c'est peu, « Pour voir au paradis bleu « Dieu sourire sur son Lrône.

« Si par contre il m'advenait

« De découvrir que ça n'est

« Pas si piteux qu'on le prêche,

« Si je sens tout mon gosier

(( En buvant s'extasier

« Que le vin ne soit pas roche,

« Si mon sexe reverdi

« Se prend à marquer midi

« Au baiser d'une peau fraîche,

« Alors, connaissant le prix « De ça que j'eus en mépris, (( Je serai d'autant plus brave « De le mépriser toujours, « Et jusqu'au bout de mes jours <( J'irai remettre à l'entrave, <( Pour gagner le paradis, « Ma panse et mon vieux radis « Redevenu pauvre rave. »

Quand il eut ainsi parlé.

Ayant le palais pelé,

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