JEAN LE COCU
Quand Jean le Gueux s'est marié,
Devant Tautel il a crié :
« J'en jure par ma race ancienne,
' Moi, Jean sans bien, mais sans effroi,
« Si quelqu'un prend, fût-ce le Roi,
« Ma femme, je prendrai la sienpe. »
Et, brave, il s'est mis en chemin.
Tenant sa Jeanne par la main ; Et Jeanne allait fière et ravie ; Car, s'ils étaient gueux, elle avait Le cœur d'un mâle pour chevet, Et c'est de quoi fleurir la vie.
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Jean l'adroit sait tous les métiers Et peut fournir des jours entiers A travailler sans perdre haleine ; Et le soir, pour se reposer, La douce chanson du baiser, Jean le Fort la chante à voix pleine.
Aussi Jeanne chaque matin N'aurait qu'à bénir son destin ; Mais il lui vient mélancolie.
Elle songe, et pleure en songeant.
Qu'avec un peu, si peu d'argent, Elle serait bien plus jolie,
Qu'il est lourd, le bois des sabots.
Que des souliers fins sont très beaux, Que dans la soie on est charmante.
Que sur des cheveux d'or vivant Il est triste, les soirs de vent, D'avoir son tablier pour mante.
Et, tandis que Jean sans le sou Bûche et trime à s'en rendre soûl.
Voici que Jeanne la Coquette
HIER i Oïl
Du seigneur reçoit les cadeaux Et pour lui se met sur le dos, Tant et si bien qu'on en caqueté.
Quand Jean le Simple en est instruit, Il ne fait mine, il ne fait bruit, Se poste un jour en embuscade, Et sur la dame de Tamant, A trousse-jupon, vaillamment.
Tient son serment d'une estocade.
Puis, à Jeanne, aussitôt rentré :
« J'ai fait comme j'avais juré, »
Dit-il, « mais choisis mieux, ma chère, « A la vieille de ton barbon « J'ai donné du raide et du bon « Et l'on m'a rendu maigre chère. »
Qu'il prit la chose aussi gaiement, Jeanne en eut dépit véhément Et n'y trouva d'autre allégeance Sinon rêver nouveau péché.
Dont Jean le Doux fût empêché, Cette fois, de tirer vengeance.
Et comme, à quelque temps de là, Passait en harnois de gala Le régiment de la Feuillade, Jeanne en amoureux affiquet Au colonel porta bouquet Et l'offrit avec une œillade.
Le colonel, d'un air guerrier,
Dit : « Belle enfant, sur létrier
« Pose ton pied, et saute en croupe.
« Mets ma cocarde à tes cheveux,
« Et tu seras, si tu le veux,
« La vivandière de ma troupe,
— Être la vôtre m'est plaisant, »
Répondit Jeanne, en le baisant Si fort, si long, dans la moustache, Que tous les dragons, sabre en l'air, En sentirent comme un éclair Du pompon à la sabretache.
« Parbleu! pensa Jeanne, voici « Qui met Jean le Seul en souci.
« S'il veut cueillir la pimprenelle
A la dame de mon amant, J'ai pour moi tout le régiment Oui défendra la colonelle. »
Mais Jean au cœur audacieux
Est Jean qui n'a pas froid aux yeux ;
Un beau soir, au coin d'une rue,
Attend le colonel armé.
Et lui, sans arme, à poing fermé.
Sur le grand gendarme il se rue.
Quand il le tient sous ses genoux :
' Vaincu, dit-il, arrangeons-nous.
Veux-tu vivre? Qu'à ra ne tienne !
Je te fais grâce; mais, pour prix.
D'aussi bon cœur que lu m'as pris Ma femme, donne-moi la tienne.
— Ma foi, répond l'autre, à ton gré !
" Je te l'accorde et je vivrai.
" Voici la clef d'or de sa chambre.
« Tu sens le pauvre homme et l'oignon ;
Mais tu vaux mieux, fier compagnon, ' Que ses creluchons fleurant l'ambre. »
lOi LA BOMBARDE
Le lendemain, Jean le Vainqueur Vint trouver Jeanne et, l'œil moqueur « Grand merci de ta prétentaine ! , « La colonelle est bien en chair, « Et, comme au mari je suis cher, « Il m'a fait nommer capitaine.
— Parbleu! dit Jeanne, nous verrons « Si toujours affronts pour afTronts «■ A ton loisir tu peux me rendre.
« Je vais choisir tel amoureux « Que tu ne sauras, Jean l'Heureux, « Ce qu'il t'aura pris, le lui prendre. »
Huit jours après, en riche arroi Elle était présentée au Roi Par le colonel plein de zèle.
Et dans le lit du Roi Louis, Dont les yeux flambaient éblouis, Nue, elle entra comme chez elle.
Mais tout à coup, vers le matin, Voilà qu'on entend au lointain Tinter en glas tocsins d'alarmes,
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Sonner clairons, battre tambours, VA la canaille des faubourgs Qui déferle en criant aux armes.
Or, c'était Jean le Révolté Qui, leur prêchant la liberté, Les conduisait à l'escalade.
Courtisans, chanibellans, valets.
S'étaient ensauvés du palais.
Le Roi tremblait pâle et malade.
Quand Jean le Chef est devant lui :
« Or ça, dit-il, le jour a lui « De nous payer vos dettes, sire !
« Et Von va donc, ni plus ni moins, « Devant tous les gueux pour témoins, « Hélas! majesté, vous occire.
« Hormis si Jeanne, ma moitié,
« De vous, son galant, a pitié,
« Et souffre, en ce lit de dentelle,
« Sire, avec votre assentiment,
« Que je tienne encor mon serment,
« Vous faisant cornard devant elle. »
JOG LABOMBARDE
Jeanne s'écria : « Non, jamais !
— Pardon ! intervint le Roi ; mais,
« Très volontiers, moi, j'autorise.
« Vivre est doux ; et d'ailleurs, je crois
(( Ne pas être parmi les Rois
« Le premier qu'on minotaurise. »
Et devant Jeanne et tous les gueux.
Dans le lit chaud, Jean le Fougueux Besogna par trois fois la Reine Qui proclamait en se pâmant N'avoir de mari ni d'amant Reçu jamais pareille étrenne.
Comme Jeanne restait sans voix,
Jean le Bon lui dit : « Tu le vois,
« Je tiens ma promesse quand même.
« De tous, quels qu'ils soient, j'ai raison.
« Rentrons ensemble à la maison
« Et sois encor celle qui m'aime. »
Mais Jeanne dit : « Non, sapristi!
« Je n'en ai pas le démenti.
« Je te veux cocu sans répliques.
« Retourner chez nous ? Plus souvent !
« Je préfère aller au co«vent
« Ou m'inscrire aux filles publiques. »
Et pour punir Jean le Mutin Sa Jeanne alors se lit putain, Courant de bocart à bastringue, Devenant rouleuçe en chignon.
Et, de Jeanne au minois mignon,.
Changée en Jeanne la grandbringue,
Mais en tous lieux Jean le Tèlu, Toujours la suivant suivras-tu, A tous ses amants en ménage Cornait galamment le môme air.
Elle eût été garce de mer Qu'il l'aurait trompée à la nage !
Lasse enfin, vieille et sans cheveux, Elle entra prononcer ses vœux Au moutier des Nonnes Dolentes Où l'on enterre son passé Et ses remords dans Vùi-oace Des dévotions consolantes.
lOS LA BOMBARDE
Mais un soir que, devant l'aulel,
A Dieu, son époux immortel,
Elle offrait une patenôtre,
Voici surgir au Domine
Jean le Juste ; et Jean l'Obstiné
Dit : « Celui-là pas plus qu'un autre !
Et dans ses deux bras l'enfermant,
Jean fut fidèle à son serment
Sur l'autel où l'on dit la messe,
Et s'écria, Jean l'Invaincu :
« Cocu par Dieu ! Dieu soit cocu !
« Je suis Jean qui tient sa promesse.
MIGHAUD-SANS-CASQUETTE
Aux venelles du bois fleuri,
Jouant de la cliquette, L'enfant Michaud le mal nourf i
Va paître sa biquette ; Mais avec elle il a tant ri.
Couru, sauté comme un cabri, Que dans les brondes le bougri
A perdu sa casquette.
Quand môme, l'œil vif et rétu
Sous sa tignasse éparse, Il siffle un gai turlutulu
Et rentre d'un air farce ; Mais sa marâtre au nez pointu
L'a battu, battu, battras-tu.
En criant : « D'où viens-tu, foutu « Mauvais enfant de garce ? »
L'orphelin, dont le cœur se fend,
Piqué par la vipère, Sous l'outrage se rebiffant,
En appelle à son père ; Mais le père point ne défend Ni la morte ni son enfant.
La marâtre et lui s'esclaffant A rire font la paire.
Alors, avec un nom de Dieu Qu'à la barbe il lui lâche,
Michaud, pâle, et droit comme un pieu, Dit: « Ton sang tourne en flâche,
« De souffrir qu'on traite en ce lieu
« De garce la mère à ton fieu.
« Ah ! mieux vaut fuir sans feu ni lieu « Que vivre auprès d'un lâche ! »
Puis, triste, le cœur attendri,
La gorge qui hoqueté :
« Adieu, maison, mon tendre abri,
« Mes fleurs et ma biquette !
« Adieu, tout ce qui m'a chéri ! »
Et, sans que son père ait un cri.
S'en va Michaud le mal nourri, L'orpheliu sans casquette.
Bien des hivers, bien des étés,
Par les terres lointaines, Avec les gendarmes bottés
Pour noirs croquemitaines, Michaud s'en va de tous côtés, Las. et les pieds ensanglantés, Mangeant le pain des charités.
Buvant l'eau des fontaines.
Mais à toujours aller ainsi
Au hasard de sa quête.
Tantôt brûlé, tantôt transi,
A la maie franquette, Il gagnait un cuir endurci Et du poil à son âme aussi Sous la crinière en poil roussi De son front sans casquette.
Si bien qu'un jour, qu'on déclarait
La guerre à grands vacarmes, Tandis que plus d'un en secret
N'y partait qu'avec larmes, Lui, n'ayant rien qu'il y perdrait, Se trouva tout dret et tout prêt, Corps d'aplomb et cœur guilleret
Pour le métier des armes.
Il y fit bon train son chemin ;
Car, la chose est notoire, En ce temps-là, temps surhumain.
Pour acte méritoire, Fût-on hier simple gamin, On pouvait sans autre examen Devenir général demain
Et connu dans l'histoire.
Toujours nu-tête au premier rang.
Son fusil pour raquette,
Au-devant de la mort courant, Avec elle il coquète.
Le v'ià capitaine, et sabrant !
Tous sont grands. Il est le plus grand.
Et le nom lui va demeurant
De Michaud-Sans-Casquette.
Volontiers il en était fier.
Quand d'estoc et de taille
11 faisait flamboyer son fer,
Il redressait sa taille, Pour mieux à tous montrer en l'air Ses crins drus au toupet d'enfer Illuminant d'un fauve éclair
La nuit de la bataille.
A force de risquer sa peau Qu'on vous lui déchiqueté,
Il prend des canons, un drapeau, D'un roi fait la conquête,
Puis culbute un jour en troupeau
Dix mille Allemands dans le Pô ;
1^1 du coup c'est le grand chapeau Qu'a Michaud-Sans-Casquette.
En ce temps-là, comme on passait
D'espoir en espérance.
Lui, ne connaissant ce que c'est
Que la peur ni la transe, La gloire si fort l'embrassait Quil eût pu, ce petit Poucet, Aussi bien qu'un autre, qui sait.
Etre empereur de France.
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Mais l'éternel tambour-baUant
De ce temps militaire, Comme il ronflait toujours pourtant
Et sans jamais se taire, Il pleuvait du fer tant et tant Qu'un soir un boulet l'emportant Renverse Michaud et l'étend Sans ses jambes, par terre.
« Bah ! faut-il en pleurer ? Jamais î (( Deux pieds ! Belle chiquette !
« Tout le mal que je m'en promets « C'est une autre étiquette.
« Sans-Casquette je me nommais;
« Je me nommerai désormais
« Non Michaud-Sans-Casquette, mais « Sans-Pieds-et-Sans-Casquette !
Au pays il est revenu
Sur deux pilons de frêne.
C'est là qu'enfant je l'ai connu
Chez ma grand'tante Irène.
Il nous contait par le menu Ses combats d'un air ingénu.
Sous son front chenu toujours nu Sa lace était sereine.
De son père alors bonnement
Il prçnait la défense, Et même, oubliant le tourment
De sa dolente enfance, A sa marâtre ensemblement, Avec un sourire charmant, De l'ancien mauvais compliment Il pardonnait Toffense.
« Car, disait-il, sans elle, ici « Jouant de la cliquette, « J'aurais vécu couça-couci, « A paître ma biquette, « Tandis que je lui dois merci .. D'être coiffé tel que voici, u Moi que j'ai dans l'histoire ainsi « La gloire pour casquette. »
De ce vieux, dont les mots poilus Chantaient pareil ramage,
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J'ai du fond des jours révolus
Ressuscité l'image.
Gens de nos jours, au cœur perclus, Faites-lui vos plus grands saluts ; Car, de ces vieux, on n'en voit plus,
Et c'est vraiment dommaee.