H 1ER
Dix vieux sous de vieux billon jaune.
Alors, au i.'ras patron (^ui trône Derrière sou boudin tout prêt, Elle dit : « J'en veux un quart d'aune, (' Plus un setier de vin clairet. »
— Tiens ! voyez-vous (;a, la gouIiafTc »
Fait-il, et chacun s'esclalTait.
Mais la vieille, elle aussi, s'esclafTe :
« Eh bien ! quoi ! Gouliaffe, en effet î
« C'est possible. On n'est pas parfait !
« D'ailleurs, je paie, hein ! bons apôtres !
« Puis, après tout, Noël est l'ait
« Pour les gueux comme pour les autres. »
Ea vieille dans son gori^'cret .Met à la place la meilleure Ea lopette de vin clairet Et le bout de boudin qui fleure Le chaud régal de tout à l'heure ; Puis, rechargeant son faix pesant, Sous la bise dont son nez pleure Elle s'en retourne à présent.
Est-ce ton nez qui pleure, ô vieille ? Non, non ! Maintenant J'y vois mieux.
128 LA HOMIJARDE
Pauvre bonne vieille pareille En misère à ton pauvre vieux.
Ce qui pleure, ce sont tes yeux, Et des pleurs d'extase infinie.
En songeant au réveil joyeux Dont va fleurir son agonie.
D'aucuns pourront trouver mauvais Ton désir et d'une âme basse ; Ils penseront que tu devais, A l'heure où ton homme trépasse, Aller lui querre une autre grâce Et d'un réconfort plus divin Qu'un peu de cochonnaille grasse Arrosé d'un verre de vin.
Sans doute ont-ils raison ; et, certe, Je ne discute pas contre eux.
Je conte, ici, point ne disserte.
Le vœu de ton cœur généreux Fut-il ou non malencontreux '?
Qui le sait, en fasse des gloses !
Mais moi je sais qu'aux malheureux Il faut pardonner bien des choses.
Or ton pauvre homme était de ceux Qui dès l'enfance ont triste mine, De ces éternels malchanceux Que la faim sans fin ronge et mine Ainsi qu'une lente vermine, Et qui n'ont pour seul bien réel Qu'un jour de trêve à leur famine, l'ne fois par an, à Noël.
Et tu pensas, dans ta simplesse, Puisque Noël était venu, Qu'avant de tomber en faiblesse Pour s'en aller, tout seul, tout nu, , Dans le noir pays inconnu, R en vraiment ne pouvait paraître Plus nécessaire et plus chenu Que son réveillon au pauvre être.
El sans doute le bon Noël,
Le grand-papa qu'on représente
Barbe blanche, yeux couleur du cielj
Uire aux lèvres, main bienfaisante,
A trouvé ta conduite e?iempte
De blâme en ce jour de bonheur,
Et n'a pas jugé malplaisante Ta façon de lui rendre honneur.
Car à tes vœux, ô pauvre vieille, Regarde comme il condescend.
Il fait pour toi cette merveille Qu'à ton retour le trépassant Renaît à la vie et se sent Repris de soif et de fringale, Et du bon boudin noir au sang Et du vin clairet se régale.
Et Noël fait môme encor mieux.
Ton bois mort dans la cheminée Flambe d'un tel feu que ton vieux En a la tête illuminée.
Et sa face parcheminée Refleurit, parmi les poils blancs, Des roses de la prime année Où s'unirent vos doigts tremblants.
Et Noël fait mieux môme encore.
Pour que votre autour soit pareil A la beauté qui vous décore,
IITER 131
Pour que votre dernier sommeil S'endorme sous un dais vermeil, Il dit au feu : « Flambe, flamboie !
" Plane au-dessus d'eux en soleil, « Soleil d'amour et feu de joie ! »
El le feu grandit, monte encor, . ■
Et la pauvre noire chaumière
N'est bientôt plus que pourpre et qu'or,
Et sa tristesse c'outumière
Se change en palais de lumière
Où l'ange des trépas heureux
Brandit une rose trémière
Que soutient un lys amoureux.
Et dans ton sac en toile bise
Lorsqu'on t'a trouvée au matin,
Pendant qu'au gel et par la bise
Tintait l'Angelus argentin,
Près de ton vieux, mort au festin
Consolateur de tant déjeunes,
Tu souriais à ton destin,
Pauvre vieille aux yeux toujours jeunes !