‹ La bombarde: contes à chanterChapitre 24 sur 59 · REGARD DE PAUVRE · texte numérisé non relu

REGARD DE PAUVRE

Le vieux à gueule de bandit M'a regardé, ne m'a rien dit,

Ni l'humble appel qui rend humain.

Quand, brusque, il a tendu la main,

Ni même un merci chuchoté En recevant ma charité.

Mais ses yeux de loup, ses yeux gris, M'ont parlé, certe; et j'ai compris.

Ils disaient : « Crois-tu, pour deux sous, « M'avoir à tes pieds et dessous? »

i iS LA W 0 M B A R D E

Et moi non plus je n'ai rien dit Au vieux à gueule de bandit.

J'ai mis d'autres sous dans ma main Et, vite, ai repris mon chemin,

Fuyard, honteux, songeant tout bas Qu'il n'avait point tort, n'est-ce pas *?

aujourd'hui et demain 14

Ils disaient : « C'est, en vérité, « Toi qui te fais la charité. »

Ils disaient : « En me les jetant,

« Ces deux sous, toi seul es content. »

Ils disaient : « De donner ainsi, « C'est toi qui te dois un merci. »

Ils disaient : « Deux sous au barbon î « Et l'on est tout fier d'être bon ! »

Ils disaient : « Pour toi quel régal, « D'avilir en moi ton égal ! »

Ils disaient : « Tes deux sous reçus, « J'aurais droit de cracher dessus. «

Ils disaient : « Soit! je prends le don; « Mais n'espère pas mon pardon. »

Ainsi, sans un mot, par ses yeux.

M'a parlé le silencieux.

GOUSSEPAIN

— Eh ! Goussepain, Où t'en, vas-tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain.

Morte étant sa ménagère, Le père dans le coulin S'est remis une au moulin Avec une autre bergère.

Elle a pour lui main légère, Yeux gacloux et cul câlin ; Mais pour le môme orphelin Son cœur est cœur d'étrangère.

loO LA BOMBARDE

— Eh ! Goussepain, Où t'en vas-tu?

— Turlulutu, Gagner mon pain.

Du père elle a fait conquête Avec cuisine à son gré, Soupe grasse, rôt doré, Ragoût, civet et blanquette, Sans compter sa bistoquette Qu'elle tient chaude au serré ; Mais lui, le môme effaré.

Court pieds nus et sans casquette.

— Eh ! Goussepain, Où t'en vas-tù ? *

— ïurlututu, Gagner mon pain.

Gomme le père est ivrogne, Elle avec lui s'assortit A qui le mieux s'abrutit; Et quand ils ont rouge trogne^ Pour peu que l'un des deux grogne De n'avoir plus appétit, C'est sur le dos du petit , Que celui qui cogne cogne.

A IJ or Kl)" Il II Kl DEMAIN 151

— Eh ! Goussepain, Où t'en vas-tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain,

Tant la chèvre broute, broute, Qu'autour d'elle tout est ras.

ïùt il ne resta pas gras Dans la cambuse en déroute, Cependant que par la route, Main tendue au bout du bras, Mendigue le pâtiras Dont la chair n'est qu'une croûte.

— Eh! Goussepuin, Où t'en vas-tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain,

L'àpre gent paysanière

Ainsi qu'à ses doigts velus

A son cœur a des calus

Et n'est pas grande aumônière.

Le môme boit dans l'ornière

Et couche sur des talus,

Et bien vite aux reins n'a plus

Que sa chemise en bannière.

— Eh ! Goussepain, Où t'en vas-tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain.

Rencontra, près d'une meule, Un chemineau besacier, Aussi grand qu'un cuirassier, Aussi tendre qa'une aïeule ; Et sous ses cheveux d'éteule Le vieux bougre aux yeux d'acier Avait un air carnassier Dont s'illuminait sa gueule.

— Eh ! G-oussepain, Où t'en vas-tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain.

Le vieux lui garnit la gève

De pain, de lard, de vin frais.

En disant : « C'est là, tout près,

« Quand qu'on a b'soin, qu'on en lève.

« Gna qu'à voler, et on crève

« Qui qu'os' vous courir après.

« Si teu voulais, t'apprendrais.

(( T'as qu'à dev'nir mon élève. »

— Eli ! Goussepain, Où t'en vas-tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain.

Le petit, jadis en larmes, Est tout en rire aujourd'hui.

Au vieux bougre il a dit oui ; Et malgré les nuits d'alarmes Il a des jours pleins de charmes A vivre aux dépens d'autrui.

N'a pas plus malin que lui Pour se foutre des gendarmes.

— Eh! Goussepain, Où t'en vas-tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain.

A tenir ainsi campagne En volant sans feu ni lieu, Ce n'est pas toujours le jeu Auquel à tout coup l'on gagne ; Et si le vol s'accompagne De sang versé, môme un peu, On risque... Quoi ! nom de Dieu !

Qu'est-ce qu'on risque ? Le bagne.

i'Ôi LA BOMBARDE

— Eh ! Goussepain, Où t'en vas-tu?

— Turlututu, Gagner mon pain.

Peut-être à cette tontine Le gros lot te guette aussi, Pour avoir par-là par-ci Trop saigné qui se mutine :

C'est,. à l'heure clandestine Où le ciel s'est réclairci, De baiser en raccourci Notre-Dame Guillotine.

— Eh ! Goussepain, Où t'en vas-tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain.

Mais, même ça, l'on s'en fiche, Quand on est bon hurlubier.

Chasseur ensemble et gibier, C'est le revers de la fiche Qu'un beau jour le merlifiche Ait son col au colombier Où le suprême barbier En détronché vous affiche.

AUJOURD'nn ET DEMAIN lb5

— Eh! Goussepain, Où t'en vas- tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain.

« Bah ! si tu dois sauter, saute ! « Toile est la leçon du vieux.

« Et qui n'a pas froid aux yeux « Reprend le pain qu'on lui ôte. »

Aussi, brave et tête haute.

Le petit mourra joyeux, Disant : « J'ai fait de mon mieux.

« Le reste n'est pas ma faute . »

— Eh ! Goussepain, Où t'en vas-tu ?

— Turlututu, Gagner mon pain.

En attendant, n'est pas veule.

Et comme le besacier Aussi grand qu'un cuirassier, Aussi tendre qu'une aïeule.

Le môme aux cheveux d'éteule Prend l'air d'un loup carnassier, Et ses yeux couleur d'acier Font flamber d'éclairs sa gueule.

— Eh ! Goussepain, Où t'en vas-Lu?

— Turlututu, Gagner mon pain.

AUJOUnD HUI ET DEMAIN iu7

GHEMINEAU

Par le poussier blanc des routes, Sac au dos, trique à la main, Chemineau va son chemin, Chemineau truchant des croûtes.

Pieds en sang et front en eau.

Ah ! chemine, Chemineau !

La graisse point ne le charge :

Il n'a rien dans son bedon Qui rentre sous le cordon De sa culotte trop large.

lo8 LA BOMBARDE

Plus vidé qu'un vieux tonneau, Ah! chemine, Chemineau !

Du ciel lourd on sent descendre Un soleil de plomb qui fond, Et le sol chaud est à fond De braise ardant sous la cendre.

Noir et cuit comme un pruneau, Ah! chemine, Chemineau !

Quand on a la gorge reche, Bon sang ! que le cidre est bon !

Lui, la gargante en charbon, N'a pas môme un peu d'eau fraîche.

Altéré, tel un fourneau.

Ah ! chemine, Chemineau !

Jusqu'où faut-il qu'il s'en aille Pour voir charitables gens?

Foutre ! Bougre ! Aux indigents Combien le monde est canaille !

Aujouun'iin et demain 159

La bile en jus de cerneau, Ah ! chemine, Chemineau !

Au roulis de sa bourriquette

La paisande roule au marché.

Elle a beau teint, mine frisquette,

Devantier blanc, bonnet ruche.

Or Chemineau s'est approché.

Geignant d'une voix pitoyable :

« J'ai faim, j'ai soif, j'ai tant marché !

« Donnez l'aumône au pauvre diable.

— Passe ton chemin, vagabond ! »

Répond la paisande en colère ; Et la bourriquette, d'un bond S'écartant du patibulaire.

L'envoie aussi faire lanlaire Et lui dit : « Fiche-nous la paix. »

D'une ruade vers le blaire Dans une mitraille de pois. -

Mais Chemineau d'un coup de trique

A l'insolente a riposté,

Et la paisande et la bourrique

Tombant chacune d'un côté

Jambes en Tair ont culbuté,

D'où Chemineau, la gueule en fête,

A vu du bon vivre à planté

Et que la garce était bien faite.

Par terre une jarre de lait, Sur des œufs cassés pêle-mêle Et du beurre en or, ruisselait, .

Cependant qu'auprès la femelle.

Ses souliers montrant la semelle, A rebindaines étalait Entre une fesse et la jumelle Sa boutonnière sans ourlet.

Ainsi soudain à la baguette Chemineau se trouvant servi, Pour la panse et pour la braguette Avait sa pitance à l'envi ; Et le voilà, glouton, ravi De sa double soupe trempée.

Qui tout d'abord s'est assouvi D'œufs et de lait à graud'lippée.

« Filou ! Bringand ! Merligodger î » Hurle la femme en Merlusine, Mais ne peut se désempierger Du bût rompu qui l'embousine Et la tient là comme en gésine, Tandis que Chemineau content Lui dit : « Braillez pas tant, cousine ! « Je suis à vous dans un instant. »

Et tout de suite après, mon brave,

Une fois le ventre joyeux,

Vient sur elle et la désentrave ;

Mais c'est pour la rentraver mieux ;

Car la flamme aux reins comme aux yeux,

Il lui fait voir de bonne sorte

Qu'il n'est pas de flacon si vieux

Dont parfois jeune vin ne sorte.

Quand il en eut tout son assez.

Laissa la commère pleurante Assise dans ses œufs cassés

Appeler sa bourrique errante, Mais lui cueillit une amarante Pendant qu'elle se rattifait, Et dit : « Je n'ai pas d'autre rente « A donner au fieu que j'ai fait. »

Avec le lait qui le leste Et le souvenir galant Dont il va se régalant, Ghemineau part d'un pied leste

Épousailleur sans anneau, Ah ! chemine, Ghemineau !

Qui sait si la belle en larmes Ne court pas en ce moment Conter son désagrément Et prévenir les gendarmes ?

Gibier fuyant le panneau, Ah ! chemine ! Ghemineau !

Al JUl llD'llLl ET DEMAIN 103

Prunds les obscures venelles :

C.endarmes on n'y voit pas, Ht Ton y fait des repas De meurons et de prunelles.

Au sentier du lapineau, Ah ! chemine, Chemineau !

Ding ! dong ! le Salut gazouille.

C'est le soir ! Cherche un bon coin Où tu dormes dans le foin, Ni-vu-ni-connu-j't'embrouille.

Unis li/n sit Domino !

Ah ! chemine, Chemineau !

Car lu fis bien, pauvre hère, De la voler en passant, La fleur rare, ileurissant Les landes de ta misère.

Sans remords, comme mi moineau, Ali! cliomine, Chemineau!

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