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TROP-BEAU-POUR-RIEN-FAIRE

Quand il naquit, si beau, son père Dit, tout gonflé d'orgueil : « J'espère « Qu'en v'ià n'un beau, d'petit Jésus ! » Sa mère ajouta, l'âme en fête :

« Sûr, c'est l'ouvrage la mieux faite « Des quatorze enfants que j'ai-z eus.

« Mais comment l'appeler? » fit-elle.

11 était d'une splendeur telle !

Aucun nom ne les contenta.

Elle dit enfin : « Je préfère,

« L'appeler Trop-beau-pour-rien-faire. »

Et c'est le nom qui lui resta.

Or, h. l'Age où ces petits anges

N'ont d'autre travail dans leurs langes

Que de téter et lâcher l'eau,

Sa vieille mère étant modèle,

Lui, pauvret, il posa près d'elle.

L'aïeule et l'orphelin, tableau !

Souvent môme, il posa sans elle Entre les bras d'une donzelle Dont les seins n'avaient pas de lait.

La Vierge et l'Enfant dans l'étable ! Et lui, nu, tout nu, lamentable.

Et taloche quand il gueulait.

Puis vint le temps où dans la rue

La marmaille libre se rue.

Lui ne l'eut point, ce bon temps-là.

Toujours la pose impitoyable !

Toujours trop beau, c'est bien le diable !

Si beau, qu'un soir on le vola.

Et le voici dans la baraque

D'un saltimbanque, où son corps craque,

Où ses membres estropiés

Sont, SOUS le poing qui les disloque, Flétris, tordus coname une loque.

Travaillant de la nuque aux pieds.

Et lorsque ensuite sur Tarène, Avec sa grâce souveraine.

Fort, mais sans effort, il paraît, Dans les tours les plus difficiles Il a l'air, pour les imbéciles.

D'un bel oisif qui se distrait.

Son fier nonchaloir, nul ne pense Qu'il est la triste récompense De turbins longs et meurtriers.

« Penh ! dit Prudhomme utilitaire, « Il eût fait un beau militaire.

« Mais c'est si mou, ces ouvriers ! »

Môme aux yeux du peuple qui l'aime, 11 passe un peu pour une llemme, Gouapeur moins homme que gamin, Artisse, quoi ! batteur de ilanche.

Cheveux trop bouclés, peau trop blanche. Main trop propre et poil dans la main.

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Et pour prix de tant de journées Âpres, terribles, acharnées Il obtient ce mot : « Dégourdi ! »

C'est tout. Mais le traiter en frère, Pas un n'y consent, au contraire, Parmi ces faiseurs de lundi.

Qu'il travaille en bete de somme, On ne le sait que s'il s'assomme Ou s'éventre en un grand écart.

Encor d'aucuns, à rouge trogne.

Disent-ils : « Pas chançard, l'ivrogne ! Quand il saigne sur un brancard.

Ainsi, saltimbanque ou modèle, Trop-beau-pour-rien-faire, fidèle A son nom si bien démenti, Jusqu'à seize ans peina sans cesse.

Advint alors qu'une princesse Le vit et le trouva gentil.

Princesse, entendons-nous, de celles Qui ne furent jamais pucelles Que pucelles comme chausson,

De celles, ma bonne ma chère, Dont la porte est porte cochère Et dont les culs sont Fécusson.

Mais princesse, enfin; car n'importe Qu'elle eût au-dessus de sa porte Armoirie ou gros numéro; En princesse elle fît l'offrande, Ouvrant sa porte toute grande Pour zéro franc, moins qtie zéro.

Moins, certes, puisqu'au pauvre hère, Toujours dit Trop-beau-pour-rien-faire, Galamment elle fit l'honneur De lui payer son jour de manque, Si bien que l'humble saltimbanque Se réveilla fier souteneur.

C'était la pâtée et la niche.

Soit ! Mais être, comme un caniche,

Caressant du soir au matin.

Et caressé; n'avoir la frousse

Ni des pantes, ni de la rousse ;

De caniche passer mâtin ;

Rester le mec qui le mieux fringue, Roi des Terreurs, coq du bastringue, Toujours prêt, droit sur ses ergots; Les nuits qu'on est trop en rihote.

Rouler de gnons en coups de botte.

Conduit au bloc par les sergots ;

Être d'aplomb, d'autor, de taille

A ne jamais perdre bataille

Dans la rue aussi bien qu'au pieu ;

Tous ces trucs, si tu te figures

Que ce sont là des sinécures,

Ah ! fichtre ! Ah! foutre! Ah! nom de Dieu !

Mais les gas des plus hautes mines,

Les plus rudes mineurs des mines.

Les mieux cuirassés des , marins,

Tous, à ces besognes atroces

Deviendraient des veaux et des rosses,

Sans flamme aux yeux, sans moelle aux reins.

Telle est l'existence sévère

Que mena Trop-beau-pour-rien-faire,

Toujours peinant, jamais geignant,

Et toujours, malgré son courage A ne pas refuser Fouvrage, Traité de lâche et de faignant.

Faignant, lui ! Lui, lâche! Infamie 1 Un soir, on rafla son amie.

Emballée ! Ouste ! A Saint-Lago !

Ainsi tombé dans la mélasse, Qu'auriez-vous fait, vous, à sa place ? Lui, sans honte, il fut mendigo.

Oui, dans sa débine complète, Pour qu'elle eût un peu de galette, Quelques maigres douceurs là-bas, Lui, se grimant en cul-de-jatte, 11 tendit bravement la patte Aux sous qu'on ne lui donna pas.

Rampant, sautelant, misérable, Talons aux fesses, ventre au râble, Il s'écrasa des jours entiers Prostré dans sa posture immonde...

Connaissez-vous de par le monde Beaucoup de plus cruels métiers?

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Lassé de ce hideux martyre, Il se fit voleur à la tire.

Encore un travail, celui-là !

Essayez, vous, monsieur l'habile, Et vous saurez quels flots de bile En Texerrant il r a. val a.

Être le chasseur tout ensemble j

Et le gibier, que vous en semble?

r.uetter et se sentir guetté !

('royez-vous que c'est plein de charmes El que les plus tristes gendarmes N'ont pas un peu plus de gaîté?

Sans compter que grinchir, bien vite A risquer plus ça vous invite.

C/est de voler qu'on a dessein ; Mais un beau jour le volé bouge; Il veut se défendre ; on voit rouge ; Et de grinche on est assassin.

Ah ! pour le coup, monsieur Thonnête, Avouez-le, la chose est nette, (^e n'est œuvre de rien-fouteur.

Parmi vous, je dis des plus crânes, Pour le sauter, ce pont aux ânes, Combien seraient à la hauteur?

Il le fut, Trop-beau-pour-rien-faire.

Il connut l'heure oii l'on enferre La gorge ouverte d'un passant, E ce râle aux glouglous funèbres, Et la fuite dans les ténèbres, Et les pieds dans le sang glissant,

Et les bouges d'où l'on s'ensauve, Effaré, traqué comme un fauve, Quand la peur au ventre vous mord, Et qu'on sent fondre ses entrailles En voyant surgir des murailles Le geste menaçant du mort.

Il connut son dernier refuge Trahi, l'agent narquois, le juge Qui vous passe à son laminoir, L'attente, si longue et si brève Avec toujours le même rêve Dans la nuit blanche et le jour noir.

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Il connut la lutte inutile, L'espoir que chaque heure mutile, L'angoisse où Ton vit doublement, Triplement, infiniment, ivre D'avoir sans repos à revivre Toute sa vie à tout moment.

Il connut la folle torture

De la mort encore future

Et quasi présente pourtant,

Après la sentence rendue,

Quand arrive à marche éperdue

L'instant, l'instant, l'horrible instant !

Il vient. Il va sonner. Il sonne.

Le col du condamné frissonne.

Le vent du matin lui parait Sur sa chair nue et déjà roide Donner de son haleine froide Un premier coup de couperet.

Voici la Veuve et son ministre, La Veuve à la gueule sinistre Qu'il faut baiser. En rechignant

Il la baisa, la noire goule.

El, toujours sans pitié, la foule

Cria : « Fai^mant! Faignant ! Faignant!

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