JEANNE-LA-ROGNE
Sur des ihythmes boiteux battus en bigorne,
Sur des rimes, tantôt d'opulente trogne,
Tantôt blêmes et borgnes,
Par brèves laisses informes
Aux échos qui sont des coups de corne.
Ceci est l'histoire de Jeanne-la-rogne !
En l'écoutant, buvez, les ivrognes !
j 'entends les ivrognes du mauvais vin
Qui est le bon vin,
Du vin que nul n'a goûté en vain.
Du vin dont la lie est un vivant levain.
J'entends les ivrognes ardents, Hôroïquos et imprudents,
Du vin qui mène aux pires accidents,
Les ivrognes outrecuidants
Du vin aux glouglous fécondants,
Du vin âpre qui fait grincer les dents,
Du vin où y a de la poudre dedans.
J'entends les ivrognes toujours en ribote
Du vin que l'orgueil récolte
A pleine hôlte.
Sous la pluie et dans la crotte,
Aux vignes sanglantes de la révolte,
Aux vignes sanglantes où l'aube sanglote.
J'entends les ivrognes du vin pareil
A la nef d'espoir qui appareille,
Du vin léger fleurissant les lourds sommeils,
Du vin noir qui deviendra vermeil
Ainsi qu'un rouge soleil.
Le jour prochain du dernier réveil.
Ceci est l'histoire de Jeanne-la-rogne.
En l'écoutant, buvez, mes ivrognes !
C'est par une froide nuit de Nivôse, ^ Dans un taudis sale où manquaient toutes choses,
aujourd'hui et demain 213
Que Jeanne-la-rogne,sailsJiiit-^5ftn5-caxRe, Xaquit, au hasard éclose, r.omme un bouton de rose.
Elle était déjà rogne, la sagouine !
Avec sa tête de pévouine
Oue le délivre encore embéguine, .
Elle déchira les babouines
Du pauvre ventre au pertuis de fouine
De sa mère la pauvre gouine. '
Et la mère avait beau crier sous TeiTort,
i]n se tordant-je-me-tords,
La petite gale, à peine dehors,
De toutes les forces de son petit corps
(iueulait encore
Plus haut et plus fort,
«iueulait comme un cochon à la mort.
Elle gueulait, d'une gueule avide.
Vers les tétons au bout livide,
Qui étaient vides,
Qui demeuraient flasquement vides.
Qui étaient vides.
Tous les deux vides.
Et la gosseline au suçoir obsédant, Pendue à ces espèces de bas pendants, \ Qui lui devaient du lait cependant, La gosseline, en grondant, Avec ses gencives sans dents Tirait dessus, mordait dedans.
Mais en vain elle s'y entêtait.
Peau de balle ! Rien n'en sortait.
^C'était du vent, du vent c'était, Qu'elle tétait.
Si les verres où vous tétez sont plus pleins Que ceux dont Jeanne-la-rogne se plaint, Buvez-y, mes ivrognes, mes malins, A sa santé videz vos verres pleins, Buvez, Ce^s frères, buvez, les orphelins!
Orpheline elle fut aussi.
Gomme vous tous les gueux au cœur transi. Comme on l'est quand on naît ainsi.
Orpheline elle fut aussi, Jeanne-la-rogne dont nul n'eut souci Parmi les voisins sans merci.
A l J ()( lU)" Il l l ET DEMAIN 21;
Et comment auraitîiit-ils eu les poings ouverts Et l'àme foutue à Fenvers,
es gens aux yeux de cendre, morts et couverts, Pour celle-là dont les yeux verts l lambaient de tous les rêves pervers Senvolant vers ,
lous les diables vauverts ! ;
Ali! ses yeux verts, ses yeux mobiles,
Ses yeux qui dardaient de la bile !
I h\ les sentait déjà si habiles
A satisfaire la haine indélébile
Dont tout révolté, qui se venge, jubile !
:^es yeux verts, ses yeux dardant
Des jets de bile ardents,
Ses yeux dont l'éclair au vrillemcnt strident
touillait tout jusqu'au plus intime dedans,
^es yeux de singe impudent
Volaient les choses rien qu'en les regardant.
Ll ses doigts
N'étaient pas moins adroits
nue ses yeux de singe aux regards étroits,
Ses yeux qui disaient à ses doigts :
« Prends, tu en as le droit.
« Car ce que tu prends, on te le doit. »
Aussi prenait-elle, allez, mes gas.
Prenait à droite, à gauche, en haut, en bas. Ne s'en privait pas, Prenait au tas.
A huit ans, pas plus grosse qu'une botte.
Une botte d'échalote
A six liards la botte.
Cette petite gaupe en marmotte,
Cette petite garce, ce bout de crotte,
Cheffesse d'une bande qui barbotte,
Etait déjà la reine des pégriottes.
Et quand un pante l'attrapait à voler
Dans sa poche où elle aquigeait ses clefs.
Elle se débarrassait du rafale
En se mettant à hurler
Au milieu du populo rassemblé :
« C'est un vieux qui voulait me violer! »
De Jeanne-la-rogne enfant telle est l'histoire, ? De Jeanne-la-rogne, voire,
Qui n\''tait pas Jeannc-la-poire.
FUivez, mes ivrognes, buvez à sa gloire î )
Le bien mal acquis ne profite jamais,
Disent les bourgeois aux crânes en sommets.
Tout de même et mais,
Il lui profita, je vous le promets,
A olle, ah ! mais !
Ainsi besognant sa besogne
Au nez des flics et au cul des cognes,
Nourrie et frusquée à la foire d'empogne,
Elle devint gironde, Jeanne-la-rogne.
\ s.i LMiond.'sse, buvez, mes ivrognes ! }
Elle prenait de belles couleurs
En roses tendres aux jolies pâleurs,
Et ses yeux ensorceleurs,
Ses yeux voleurs.
Ses yeux receleurs.
Ses yeux de singe, se changeaient en fleurs.
Ils étaient verts encore et cependant bleus, D'un bleu changeant et délicieux,
A la fois couleur des vagues et des cieux. Ses yeux,
A la fois ingénus et vicieux, Ses yeux, f Dont les mots silencieux Rendaient écarlates les riches messieurs.
C Ohé ! Ohé ! les suiveurs de filles,
Les jeunes godelureaux et les vieux drilles !
Ohé ! les fils de famille !
Ohé ! les pères de famille !
Montrez patte blanche où l'or jaune brille,
Si vous voulez qu'on soit gentille !
Et dans le garno ou le sapin, (Propice à poser un lapin, Pense tout bas le pante aux yeux de youpiii), Dans le garno sale ou l'ignoble sapin Cher au bourgeois qui rêve le chopin D'un pucelage pour un morceau de pain.
Survient le frangin maiioupin Fouteur de paings.
Payez, casquez, les gens de la haute ! Montres, bijoux, qu'on les leur ôte!
AL'JOrRD'uri ET DEMAIN 219
Fallait pas venir. C'est de votre faute.
Ali ! ce qu'on les ilaupo et ce qu'on les saute !
Videz vos poches pour emplir les noires î
(risquez, payez, les ge-us de la haute !
Sans quoi, les unes après les autres,
On vous défonce les côtes.
Et Jeanne-la-rogne leur rigble au nez.
Buvez, mes ivrognes, buvez, chopinez î HuYoz, l»\s marions, buvez à ses nénés !
Ce qu'on y boit, à ses jolis sefns.
Ce n'est pas, mes crapoussins.
Du petit lait que boivent les petits saints ;
Ce n'est pas non plus de l'huile de ricin ;
C'est, contre tous les tafs malsains,
i.e noir vaccin ;
C'est de l'eau d'af qui vous rend assassin.
Les matous u (jui son amour s'attache,
lUle veut qu'ils aillent la queue en panache,
Oue leur gueule sache'
Crier « mort aux vaches »,
Qu'à nul danger ils ne disent macache,
( iiiil^ I i^Miinit leur tôte comme on crache,
Et qu'ils aient la peau du cœur sans trou ni tache,
L'œil en coup de hache,
Le poing sur l'eustache.
Et du raisiné rouge à la moustache.
« Allez, dit-elle à ses élus,
« Les autres, les autres, il n'en faut plus.
« Quels autres? Je n'en dirai pas plus.
« Vous savez bien qui. Ceux qu'il n'en faut plus.
« Allez, allez, vous qui m'avez plu I
« Allez, mes goulus I
« Allez, mes élus!
« Qui en dégringolera le plus
« Sera mon mâle et mon poilu. »
1 Et pour être aimés de sa Grâce enfantine, i D'aucuns sont allés gaîment chanter matines \ A l'autel de ta chapelle clandestine, I Rouge Notre-Dame-de-la-Guillotine.
Meurs, l'assassin, meurs pas à pas.
Avant de sauter ton dernier pas.
Meurs et ne flanche pas.
Car, à la fenêtre là-bas, Jeanne-la-rogne sourit tout bas.
Elle sourit. Le reste, qu'importe !
Car son sourire doux ouvre la porte De tous les espoirs vivants à ta chair morte. Elle sourit comme une rose, en sorte Que tu sois fort comme elle est forte, Elle dont tout à l'heure il faut que sorte Ton loupiot qu'en son ventre elle porte. Ah ! sois fort comme elle est forte ! Puisqu'elle sourit, le reste, qu'importe !
Meurs en crûne et vomis-leur
Toute ta rancune et toutes vos douleurs !
Meurs en crâne et sans pâleur.
Meurs, regardé, sous l'aube en pleurs,
Par ses yeux de singe aux prunelles de fleur !
Tel est le sourire de Jeanne-la-rogne.
Buvez à son sourire, et grogne qui grogne ! Buvez le vin de sang, buvez, mes ivrognes !
Fils de gueuse et de bandit,
Quand le petit aura grandi,
Il ira loin, c'est moi qui vous le dis,
En vérité, je vous le dis,
Il ira loin par les chemins maudits ^
Des nouveaux paradis.
A ses pareils et frères, en attendant,
Jeanne-la-rogne va toujours grondant :
« Il fait nuit, le jour vient cependant.
« Aiguisez vos dents, loups, aiguisez vos dents. »
Jeanne-la-rogne à présent semble une sphinge,
Avec sa face blanche comme un linge,
Où flambent vert les fleurs de ses yeux de singe.
Et tous les ivrognes du vin mauvais.
Tous les rêveurs des sommeils sans chevets. Tous les louveteaux, les louvards, les louvéts. Tous les pâles zigs aux joues de navet. Tous lui disent : « Oi^i vas-tu? J'y vais ! »
Mais ses regards hagards de folle Vont ici et là à la venvole Comme une chauve-souris vole.
Et ses cheveux longs, épais et roux.
En crinière de cavale qui s'ébroue,
Ses cheveux que fouette un vent de courroux,
Ses cheveux roux,
Sfes cheveux roux,
Sont une pourpre où des éclairs font des trous.
A I JOLUU HUr ET DEMAIN 22^3
Quels éclairs ? (jU^ji i i lilii'S ?
Quels éclairs? Ceux de ses yeux clairs,
Oui ont l'air
D'astres en colère,
Ses yeux clairs,
Ses yeux bleus et clairs,
Ses yeux verts et clairs,
Ses yeux épouvantablement clairs
Devant qui tous les sangs sont tournés en glaires.
Tels sont les regards de Jeanne-la-rogne.
Buvez pendant qu'il tonne.
Buvez à pleine tonne.
Buvez à plein foudre, mes ivrognes, |
Buvez le vin de foudre, mes ivrognes ! /
Depuis des ans, des ans et des ans.
Que tombent sur elle les jours pesants,
Souvenez-vous-en,
Souvenez-vous-en, ^«
.leanne-la-rogne est toujours d'à présent.
Vous la croyez vieille, vieille, très vieille. Détrompez-vous, les durs d'oreille 1
l''.'mii''-l?i-ioLMie est en«;or pareille
A la grappe vermeille
Fraîche éciose sur la jeune treille.
Elle a vingt ans.
Elle a dix-liuit ans.
Elle n'a pas tant.
Elle est d'antan
Et d'aujourd'hui pourtant.
Elle est le perpétuel printemps,
Et l'automne en même temps.
Elle est la venue et celle qu'on attend.
Elle est la grappe à l'aube première, La grappe du prochain vendémiaire, D'où giclera le vin de lumière.
Elle est la vendange du mauvais vin
Qui est le bon vin,
Du vin que nul n'a goûté en vain
Du vin dont la lie est un vivant levain .
Elle est la vendange du vin qu'on récolte
A pleine hotte.
Sous la pluie et dans la crotte,
Aux vignes sanglantes de la révolte,
AUJOUUD nui ET DEMAIN
Aux vignes où l'orgueil fait ribole,
Aux vignes sanglantes où Taube sanglote.
Vive le vin de Jeanne-la-rogne !
Mettez-vous-en l'aube en feu sur la trogne ! liuvez-le à longs traits, buvez, mes ivrognes !
Jeanne-la-rogne a pour amants
Tous les garnements
Tous les enragés écumants,
Tous les déserteurs du banal régiment,
Implacablement,
Eternellement.
Tous les violents qu'iiidij^ne
La ligne, la ligne et toujours la ligne
Où chacun sur son voisin s'aligne,
Tous ceux nés sous le signe
Qui fait que Ton rechigne
A ployer l'échiné
Pour être digne
(Digne de quoi donc, tas de fignes?)
Tous ceux-là, fils de la guigne,
Voilà les vendangeurs de sa vigne.
Vendangez, les gas, vendangez !
Sous les mépris, à travers les dangers, Vengez-vous, les invengés !
Allez, les dérangeurs des rangés !
Petite crotte,
Grosse comme une botte
D'échalotte
A six liards la botte.
Sois à huit ans la reine des pégriottes !
Gigolette aux yeux en pruneaux.
Fais-toi suivre dans les garnos
Par les jeunes richards et les vieux fourneaux L
Et venez-là jouer les jaloux, Roquets montrant déjà des dents de loup. Voyous au blaire en tête de clou, Apprentis marions !
Et dis à tes amis, à tes petits veaux,
Jeanne-la-rogne aux regards faux.
Que pour être ton mâle sans défaut.
Il faut, il faut,
Tirlifaut,
Aller jusqu'à Féchafaud !
Et donne les fraises de tes jolis seins
A des bandits dont tes flancs soient enceints,
(iros de LM-aine d'assassins!
Va, va, tout ça, c'est du bon et du meilleur Pour un autre jour et pour ailleurs, Pour le jour où, lavés par les pleurs, Tous les yeux de singe, les tiens et les leurs, Seront enfin des veux de fleurs.
Ceci est l'histoire de Jeanne-la-rogne !
Buvez à ses yeux, buvez mes ivrognes !
Et si l'on vous cogne
Pour y boire sans vergogne,
Uuvez-y quand même et toujours, mes ivrognes!
Sur les barricades, dans les ruisseaux,
Les vieillards et les puceaux,
On les a saii:n('s comme des pourceaux.
Avec des baïonnettes pointues,
Ou les a lardés à lardoir que veux-tu,
Tue ! Tue ! Tue !
Massacre et tue !
Au nom de l'honneur et de la vertu {
228 LABOMBARDE ^
Sans quartier ni trêve,
A mort tous les rêveurs du mauvais rêve !
Les blessés, qu'on les achève !
Qu'ils crèvent !
Qu'ils crèvent î
Ah ! les gueux, ils ne sont pas au bout! / Dans la terre, dans la boue,
Leurs charognes, dajis la chaux qui bout!} Mais Jeanne-la-rogne est toujours debout.
Relevez-vous, lamentables charognes î Voici le sourire de Jeanne-la-rogne.
Buvez, mes amis, buvez, mes ivrognes !
Jeanne-la-rogne a pour amants
Vous tous, les hideux, qu'elle trouve charmaints.
Vous et jusqu'à vos ossements,
0 déserteurs du banal régiment
Qu'elle ressuscite éternellement,
Eternellement.
Jeanne-la-rogne au sourire d^absinthe, Jeanne-la-rogne, Jeanne-la-sainte, De vos enfants est toujours enceinte.
aujourd'hui et demain 229
lUivoz, mes ivroLines, buvez à sa foi,
Buvei à son renaissant exploit,
Qui est de tuer les devoirs étroits
Kl d'engendrer les larges droits,
Los suprêmes droits,
Les droits abolissant la loi. '
Car de Jeanne-la-rogne tel est l'emploi.
Buvez, mes ivrognes, sans savoir pourquoi Jl
liuvez à la mort de la loi. I
(Juand Jeanne-la-rogne à son tour mourra, <-'est que plus personne ne pâtira, Fralala tradéridera !
Alors, des dix doigts de ses mains ( )n fera pour le genre humain In bouquet de jasmins.
Alors, des fleurs de ses yeux On fera deux soleils précieux Dans le jardin régénéré des cieux.
Alors, de la peau de ses flancs On fera le tambour ronflant, Le tambour blanc,
230 LA BOMHARDE
Qui dira au vieux monde tremblant
llanplanplan,
Rapataplan !
Alors, sur toute Fancienne histoire Notre hymne blasphématoire Ira crier victoire.
Alors, par les faubourgs,
Et par les labours,
Ils "battront, les ronflants tambours.
Les joyeux tambours,
Les blancs tambours.
Battez, tambours! Voici Taurore.
Le jour vient d'éclore.
Encore ! Encore !
Telle est l'histoire de Jeanne-la-rogne, En la chantant rougissez-vous la trogne. Buvez, mes petits,, buvez, mes ivrognes !
Et si, cependant, la nuit est toujours noire. Et si vous n'avez rien à boire,
AUJOUitD'ii II Kl i>i:.\i \ I \ 231
Chantez-la quand môme, son histoire ;
VA pour le voir,
VA pour lavoir,
Co paradis de votre espoii\
o pauvres paires,
Soûlez-vous d'y croire ! |