LONG-J'Y-VAS
0 long-j'y-vas de Prince Charmant!
Tu l'auras désiré vainement, Belle, pauvre Belle au bois dormant.
Son page Myrtil est auprès d'elle.
En noir et blanc comme une hirondelle.
Disant : « Le Prince vous est fidèle. »
Et toujours, toujours, encor, encor.
Il refait l'illusoire décor Du réveil où sonnera le cor.
Ah ! le Prince en galant équipage !
Joie ! Amour ! La vie et son tapage ! Sans trêve il dit cela, le bon page.
AUJOUUD IILI ET DEMAIN 233
Mais, depuis qu'il va le répétant, Il a coulé des jours tant et tant !
Est-ce possible, ce qu'il prétend?
Attendre ! Attendre ! Quelle folie !
Et la Belle avec mélancolie Soupire : « Serai-je encor jolie?
— Oui, princesse, eh ! oui, plus que jamais.
— En es-lu sûr? — Je vous le promets. » Et c'est, entre eux deux, des si, des mais.
Car il défend son maître sans cesse.
« Le Prince est oublieux. — Ah! princesse,
« L'accuser, lui, de telle bassesse !
— Il ne sait plus qu'il doit par la main
« Venir me prendre. — Il viendra demain.
— 11 ne vient pas. — Il est en chemin.
— Comme il s'attarde aux terres lointaines !
— Il guerroie avec ses capitaines.
— Et s'il y courait des prétentaines?
LA BOJVI BARDE
— C'est VOUS seule qu'il cherche. — Ah! Myrtil, « Qu'il cherche mal î Que ne s'y prend-il
« D'un pas plus vif, d'un œil plus subtil !
— La fleur dont il doit vous faire offrande, « Il n'en fleurit qu'une dans la brande.
« Petite est la fleur, la brande est grande.
— Bon page, tu parles doux et beau.
« Mais dans mon cœur chante un noir corbeau.
« Je sens mon lit devenir tombeau.
« Voilà trop, et trop, et trop d'années « Que mes roses d'espoir sont fanées.
« Je n'ai plus de goût qu'aux solanées.
« Tes propos câlins sont superflus.
a Aux illusions où je me plus
« Qu'une autre ait foi ! Moi, je n'y crois plus.
« Moi, je suis lasse, lasse, rendue,
« De tant de patience perdue.
« J'ai soif de la paix. Elle m'est duc.
aujouud'mui et demain 23i
« Adieu, faux ivve qui me trompas 1 « Je veux le sommeil qui ue ment pas, « Le sommeil sans rêves, le trépas. »
FA, dans ce dernier soupir de blâme Souillant son amour comme une flamme, \a\ Relie au bois dormant rendit 1 ame.
Le bon page l'aimait tellement Ouil ne vit pas lafîreiLx dénoûment.
« Belle, pauvre Belle au bois dormant,
« C'est par fatigue et par amertume
« Qu'elle prend, dit-il, cet air posthume.
« Sommeil plus profond que de coutume,
« Sommeil sans rêves, qu'elle appela, « Sommeil qu'elle n'eut point jusque-là, « Suis-lui reposant ! Et laissons-la ! »
Et, depuis tant d'Avrils, de Décembres, Qu'il vivait reclus aux closes chambres. Le sang lourd, des fourmis plein les membres,
Il pensa pouvoir s'offrir un peu, Pour y rafraîchir sa tête en feu, D'air libre, d'arbres verts, de ciel bleu.
Oh ! mais, pendant sa jeunesse absente, Gomme elle avait poussé, florissante, La forêt ! Plus de chemin, de sente î
Pas même une venelle à furet !
Seul, un oiseau s'y retrouverait.
Il s'y perdit, lui, dans la forêt.
Un jour, un jour, une autre journée.
Il va d'une course enguignonnée Sans voir la fin de sa randonnée.
Il les regrette, les noirs donjons.
Il va, mangeant des fruits sauvageons,
Buvant l'eau croupie au pied des joncs.
Et des mois, de semaine en semaine.
Il erre, sans que rien le ramène Vers le seuil quitté du cher domaine.
« Pourvu, pense-t-il à tout moment,
(( Que n'aille pas en me réclamant
« S'éveiller, la Belle au bois dormant ! »
Page, bon page, ne te tourmente !
Envers toi la fortune est clémente.
Ah ! si tu la voyais, la dormante !
Ce n'est plus la Belle que tu crois.
Si tu la voyais, suant d'effrois,
Tes cheveux se dresseraient tout droits.
Quelle épouvantable découverte,
Que cette face boutiîe et verte
Avec des vers dans sa bouche ouverte,
Que ces membres sans forme et fluents Où ribotent ces hideux truands Soûls de vins épais, noirs et puants î
Ça, devant quoi le cœur se rebelle.
Ça, plein de vermine en ribambelle.
Ça, cette charogne, c'est la Belle î
238 LA nOMHAUDE
Mêlas! oui, bon page, page aimaiil.
Mieux vaut ne pas la revoir vraiment, La Belle, la Belle au bois dormant.
Mieux vaut emporter dans ta pensée, Par tous tes souvenirs encensée, Sa claire image de fiancée.
Ainsi toujours tu La re verras.
Hors de la dentelle de ses draps Sortant ses mains pour tendre les bras,
Dans un sourire, à demi levée.
Vers cette apparition rêvée Dont tu lui promettais l'arrivée.
Bon page qui par des mots amis En des songes si bien l'endormis, Est-ce ta faute, si le promis
Ne fut pas fidèle à sa future ?
Non ! Seul il mérite la torture De la contempler en pourriture.
AUJOUHDHUI ET DE.HAIX 239
Fuis donc ! Va-t'eu, bon page, bien loin ! De lant d'horreur ne sois i:)as témoin ! Meurs plutôt toi-même eu quelque coin !
Mcuis comme une bêle qui se terre I Et qu'il fasse seul son inventaire, 1j' mauvais Prince retardataire !
Tant pis pour lui, s'il n'est pas venu Cueillir à temps l'amour ingénu Ou'il a cruellement méconnu !
Tant pis, s'il a, pour ses capitaines, Trop fait la guerre aux terres lointaines, Trop couru de folles prétentaines !
il n'avait, en des galops plus prompts,
Ou'à se hâter à coups d'éperons
Vers nous, oui, vers nous qui l'espérons,
Vers nous, le vieux monde à l'agonie, Pour qui l'attente n'est (ju'avanie Et dont la patience est finie,
Vers nous, devant qui toujours, encor, On refait Tillusoire décor Du réveil où sonnera le cor.
Vers nous, guettant sans fin le tapage Du cher Prince en galant équipage Si longtemps promis par le bon page,
Vers nous qui, dans nos cœurs en lambeaux Entendant chanter les noirs corbeaux, Sentons nos lits devenir tombeaux,
Vers nous, vers nous, vieux monde qui pleure, Tandis que coule l'heure après l'heure Sans montrer l'Avenir qui nous leurre,
Vers nous, pauvre Belle au bois dormant.
Qui l'aurons désiré vainement.
Ce long-j'y-vas de Prince Charmant!
LES LAPxMES
u Belle, que fais-tu de tes larmes?
— J'y fais tremper l'acier des clous
« Par lesquels, mieux que par mes charmes, « Je fixe le cœur des jaloux. »
« Et toi, riiomme eu mélancolie?
— Moi, trahi, le cœur plein de fiel, « Pour me purger de ma folie,
« De mes larmes je fais du sel. » ^
< Toi, vieille, talons au derrière?
— In rosaire où sur le même air « Je dis toujours même prière
« Pour tous mes gas partis en mer. »
« Toi, qu'en fais-tu, gueux qui mendies?
— Des gouttes de feu dont souvent « S'allument de beaux incendies
« Chez ceux qui m'ont repu de vent. »
« Et toi, la Lune trop saignée ?
— Moi, misérable petit veau,
« J'en fais les toiles d'araignée « Dont je tapisse ton cerveau. »
« Les tiennes, poète, où vont-elles?
— Bah! qu'importe? Je ne sais où.
« J'en fais des perles immortelles
« Que je vends au las pour un sou. »
LENTIPON
A la fenêtre grande ouverte Chante l'aurore rose et verte.
Réveillez-vous, loirs qui dormez !
Versez à vos regards charmés La fraîcheur de l'aubade offerte...
A la fenêtre 'grande ouverte Lentipon vient les yeux fermés.
Lison rit et sa gorge est nue.
C'est de désir que l'ingénue A ces rires extravagants.
Pour en calmer les ouragans, Ta main serait la bienvenue.
Lison rit et sa gorge est nue ; Mais Lentipon garde ses gants.
Qui vient vendanger notre vigne?
C'est l'étranger. Son œil la guigne.
Sus au voleur du vin d'autrui !
A la guerre, tous, aujourd'hui î Hardi, les gas ! Et qu'on trépigne Qui vient vendanger notre vigne !
Lentipon est resté cliez lui.
Au gueux qui va criant famine.
Sans parler, rien qu'avec sa mine, Chacun donne. C'est un impôt Que le gagnant paie au capot.
Quand près de lui ce gueux chemine, Au gueux qui va criant famine Lentipon est sourd comme un pot.
Devant le héros qu'on acclame, Penseur dont le verbe de flamme En mots plus bleus que le bluet Jusqu'aux moelles vous remuait Et dans la brute éveillait l'àme.
Devant le héros qu'on acclame Lentipon sourd devient muet.
Mais Lentipon aura beau faire î En vain c'est lui seul qu'il préfère.
Toujouus 24'
Il pourra toiU, et cœlera; Mais être heureux, il ne pourra.
Ce, comme on dit, sort de sa spli'To.
Car Lentipon aura beau faire.
Toujours il lentiponnera.
Il n'aura rien vu de la vie !
Contre tout devoir, toute envie,
Qui peut fleurir de moments pleins
Nos jours brefs aux mornes déclins,
A nous complaindre il nous convie.
Il n'aura rien vu de la vie î /