LA GREVE DES MOTS
Un jour les mots m'ont dit : « Assez ! « A la fin nous sommes lassés « D'être toujours rapetassés
« Pour habiller ton rêve.
« Grâce à lui nous voici piteux.
« Ses caprices sont fous; c'est eux « Qui nous ont faits si loqueteux.
« Nous nous mettons en grève. »
Et les mots, par noirs bataillons, Ceux en bure et ceux en paillons, Tous avec des corps de haillons,
Ils ont pris leur volée.
Et soudain mon rêve si beau
S'éteignit ainsi qu'un flambeau, Et ma tête fut un tombeau De morte violée.
Morte qui n'enfanteras plus, Morte aux secrets appas poilus, Morte en proie aux mouvantes glus
Que fait le cimetière, Telle je te vis désormais Et pour ce jour et pour jamais, 0 reine aimante que j'aimais,
0 ma pensée altière I
Quant à mon rêve, au cher mignon,.
C'était, au bout d'un lumignon Avec sa mèche en champignon.
Un tlocon de fumée.
Un très vague flocon flottant Qui s'en allait dans un instant Être un rien, et même pas tant,
A ma vue embrumée.
« 0 mots, ô mes bons travailleurs, « Pourquoi me fuir? Est-ce qu'ailleurs « Vous trouverez des sorts meiUeurs ?
« Revenez, vers et proses î
« Revenez, mes gais ouvriers, « Vous qui chantez, vous qui riez, « Vous qui du noir des encriers « Tirez roses si roses I
« Revenez, je vous fais serment « De vous traiter plus doucement, « D'être équitable, tendre, aimant,
« Un patron exemplaire, « A preuve que, je vous le dis, « Dans ma boîte, un vrai paradis, 0 Tous les jours seront des lundis,
« S'il faut ça pour vous plaire.
« Mais reviens, ô peuple vivant, « Sans qui je ne suis rien que vent, a Sans qui ce que je vais rêvant
« Ne peut prendre figure.
« Revenez, ô mots précieux « Par qui ma pensée a des yeux « Et des ailes dont s'ouvre aux cieux
« L'infinie envergure. »
Et les mots, étant bons garçons, Sont revenus vers mes chansons, Mais pour les foutre à leurs façons.
Libres, souvent même ivres.
C'est pourquoi, soyez indulgents Et ne faites pas les Jeans-Jeans Si quelquefois ces braves gens
Parlent gras dans mes livres.