GRAIN-DE-BLE
Au soleil de Messidor, Les grains de blé sont grains d"or.
Moissonneur, fais ta javelle.
Moi| je vais sur la moisson Tâcher de broder chanson Qui soit nouvelle
Grain-de-Blé gisait chagrin D'être un simple et pauvre grain Avec ses frères sans nombre Qui, du premier au dernier, Tous en tas dans un grenier, Dormaient à l'ombre.
iO LA BOMBARDE
Quand ils bavardaient entre eux, Grain*de-Blé Taventureux Disait aux autres : « J'ai honte " D'ainsi dormir et moisir.
« Eu moi Je sens un désir « Qui monte, monte.
' Je voudrais voir le ciel bleu, « Aux baisers de Tastre en feu « Craquer en gonflant mes moelles.
" La nuit, sur mes flancs gercés, <' Je voudrais les pleurs versés « Par les étoiles.
0 Je voudrais de l'air, du vent, " Même l'averse crevant, « Même la grêle et le givre, « Tout, plutôt que d'être ici, « Inerte, obscur et transi.
« J'ai soif de vivre. »
Un sage, un vieux grain barbon Lui répondait : « A quoi bon ?
« Ici du moins on repose.
« Mais, vivre, quel agrément ?
« Recommencer mêmement « La même chose !
" Ce qu'ont fait tous tes aïeux, « Tu le feras, et non mieux.
« Pas autre chose n'espère !
^< Quoi qu'il veuille, Grain-de-Blé « De tout temps a ressemblé « A Grain, son père.
« Quand ton corps aura germé, « Tu seras de l'herbe en mai, « Puis en juillet de la paille « Qu'en août on faucillera, <( Guillerette et Guillera, « Chantez^ ma caille !
« Après ce De Vrof midis, « Comme les grains de jadis « Les grains issus de ta gerbe « A leur tour seront en mai, « Quand leur corps aura germé, « Pauvres brins d'herbe ;
« Puis, refaisant tout le rond, « En juillet ils mûriront, « En août redeviendront paille « Dont sans fin et sans répits (( On coupera les épis, (( Chantez, ma caille!
« Et. c'est de ce rêve-lî, « Fou, que tu fais ton gala, (' Et que ton espoir s'enivre !
« Vaut-il pas mieux être ici, « Inerte, obscur et transi ?
« A quoi bon vivre ? »
Grain-de-Blé l'aventureux Dit : « Je suis un songe-creux, « Soit ! Mais, quand même, j'espère.
« En vivant, je peux qui sait?) « Passer où point ne passait FeutGraiu, mon père.
« Puis, vivre, vivre, est charmant, (( Rien que vivre ; et le comment, « Bon ou mauvais, peu m'importe !
PROLOGUES i3
Tout, plutôt que ce grenier!
Gomme il parlait, le meunit Vient et 1 emporte.
Les meuniers, quoique tout blancs, Pour les Grains-de-Blé tremblants Semblent d'un noir effroyable.
Pauvre mignon Grain-de-Blé, Quoique brave, il a tremblé Devant ce diable.
Car ce diable lui disait :
« Tu demandes, marmouset, .< N'importe comment, à vivre ?
(( Tout, plutôt que ce grenier 1 « Bien î N'y sois plus prisonnier.
(' Je te délivre.
0 Mais en retour, mon garçon, u Tu vivras h ma façon, « En souffrant des maux sans trêve, (. Gomme un gueux, comme un maudit. »
Et Grain-de-Blé répondit :
a Vivre est mon rêve.
a Vivre, oui, n'importe comment, « En souffrant, me consumant, « Soit! Je suis prêt à te suivre.
« Fais de moi ce qu'il te plaît.
« Mon vœu s'exauce au complet « Si je peux vivre.
« J'aspire au ciel, à l'azur ; « Je les verrai, j'en suis sur.
« Mets-moi dans ton sac de toile !
« Au plus noir de toute nuit « Mon amour de vivre luit « Comme une étoile. »
Tic î tac ! voici le moulin.
Cra ! cra ! bri ! broie î II est plein De gémissements funèbres.
Ce sont de malheureux grains Dont on écrase les reins Dans les ténèbres.
Grain-de-Blé, quoique hardi.
Se sent un peu refroidi Devant l'horrible machine :
Mais quand même, et bravement.
Sous la meule en mouvement Met son échine.
« Eh ! ricane le meunier, « Es-tu mieux qu'en ton grenier — Certes, car je vis, » dit l'autre.
Et la meule cependant Sur lui, qu'elle va fondant, Gaîment se vautre.
Bri ! broie 1 Ah î pauvre petit, Gomme elle vous l'aplatit !
Son dos rejoint sa poitrine.
Il est roulé, déroulé.
En poussière, et Grain- de-Blé Devient farine.
« Or ça, quel est ton avis? »
Dit le meunier. — « Bon, je vis ! » Fait la farine ravie.
« Qu'importe mon sort changeant !
« J'étais d'or, je suis d'argent, « Vive la vie 1 ».
« Grain-de-Blé n'est pas poltron ! ) Dit le meunier au mitron.
(On sait qu'ils sont deux complices.) « Fais-lui subir à ton tour, « Dans le pétrin et le four, « Nouveaux supplices. »
Grain-de-Blé resta serein Quand il fut pâte au pétrin ; Et quand la pâte enfournée Devint beau pain de froment, Grain-de-Blé dit simplement :
« Chaude journée 1 »
De même il ne geignit pas Quand il fut pour le repas Guillotiné sur la table ; Mais, à se sentir mangé, 11 dit : « Le bon goût que j'ai!
« C'est délectable.
« Et quel sang plein de vigueur « Je vais devenir au cœur « De celui qui me dévore !
« Car je ne meurs pas, non, non !
« Blé, pain, sang, que fait le nom ?
(( Je vis encore.
« Et, sang, d'un réveil nouveau « Je vais fleurir au cerveau, « M'épanouir en pensées.
« Les espérances les plus « Folles de mes jours reclus « Sont dépassées.
(( Vivre, n'importe comment, « Mais vivre immortellement, « Telle était ma noble envie ; « Et dans le verbe, sacré « Peut-être ainsi je vivrai.
« Vive la vie ! »
Et voici que Grain-de-Blé A son rêve a ressemblé.
Le misérable brin d'herbe, L'humble morceau de froment, Est la rime en diamant D'un vers superbe.
Ah! ce vers-là, mes amis, Que je voudrais l'avoir mis Aujourcrimi dans ma javelle, En tachant sur la moisson De vous fredonner chanson Oui fût nouvelle !
JV