HIER IÔ
Du seigneur reçoit les cadeaux Et pour lui se met sur le dos, Tant et si bien qu'on en caqueté.
Quand Jean le Simple en est instruit, Il ne fait mine, il ne fait bruit, Se poste un jour en embuscade, Et sur la dame de l'amant, A trousse-jupon, vaillamment.
Tient son serment d'une estocade.
Puis, à Jeanne, aussitôt rentré :
« J'ai fait comme j'avais juré, »
Dit-il, « mais choisis mieux, ma chère. « A la vieille de ton barbon « J'ai donné du raide et du bon « Et l'on m'a rendu maigre chère. «
Qu'il prit la chose aussi gaiement, Jeanne en eut dépit véhément Et n'y trouva d'autre allégeance Sinon rêver nouveau péché, Dont Jean le Doux fût empêché, Cette fois, de tirer vengeance.
Et comme, à quelque temps de là, Passait en harnois de gala Le régiment de la Feuillade, Jeanne en amoureux affiquet Au colonel porta bouquet Et l'offrit avec une œillade.
Le colonel, d'un air guerrier.
Dit : « Belle enfant, sur létrier
« Pose ton pied, et saute en croupe,
" Mets ma cocarde à tes cheveux,
« Et tu seras, si tu le veux,
<( La vivandière de ma troupe,
— Être la vôtre m'est plaisant, »
Répondit Jeanne, en le baisant Si fort, si long, dans la moustache, Que tous les dragons, sabre en l'air, En sentirent comme un éclair Du pompon à la sabretache.
'< Parbleu! pensa Jeanne, voici « Qui met Jean le Seul en souci.
« S'il veut cueillir la pimprenelle
<( A la dame de mon amant,
« J'ai pour moi tout le régiment
« Qui défendra la colonelle. »
Mais Jean au cœur audacieux
Est Jean qui n'a pas froid aux yeux
Un beau soir, au coin d'une rue,
Attend le colonel armé,
Et lui, sans arme, à poing fermé,
Sur le srand eendarme il se rue.
Quand il le tient sous ses genoux :
« Vaincu, dit-il, arrangeons-nous.
« Veux-tu vivre ? Qu'à ça ne tienne î « Je te fais grâce ; mais, pour prix, (. D'aussi bon cœur c^ue tu m'as pris « Ma femme, donne-moi la tienne.
— Ma foi, répond l'autre, à ton gré !
(( Je te l'accorde et je vivrai.
<( Voici la clef d'or de sa chambre.
« Tu sens le pauvre homme et l'oignon ;
« Mais tu vaux mieux, fier compagnon,
<( Que ses greluchons fleurant l'ambre. »
loi LA BOMBARDH
Le lendemain, Jean le Vainqueur Vint trouver Jeanne et, l'œil moqueur n Grand merci de ta prétentaine !
« La colonelle est bien en chair, <( Et, comme au mari je suis cher, « Il m'a fait nommer capitaine.
— Parbleu! dit Jeanne, nous verrons f< Si toujours affronts pour affronts « A ton loisir tu peux me rendre.
« Je vais choisir tel amoureux « Que tu ne sauras, Jean IHeureux, « Ce qu'il t'aura pris, le lui prendre. »
Huit jours après, en riche arroi Elle était présentée au Roi Par le colonel plein de zèle, Et dans le lit-du Roi Louis, Dont les yeux flambaient éblouis, Xue, elle entra comme chez elle.
Mais tout à coup, vers le matin.
Voilà qu'on entend au lointain Tinter en glas tocsins d'alarmes,
Sonner clairons, battre tambours.
Et la canaille des faubourgs Qui déferle en criant aux armes.
Or, c'était Jean le Révolté Qui, leur prêchant la liberté, Les conduisait à l'escalade.
Courtisans, chambellans, valets, S'étaient ensauvés du palais.
Le Roi tremblait pale et malade.
Quand Jean le Chef est devant lui :
« Or ça, dit-il, le jour a lui « De nous payer vos dettes, sire !
« Et l'on va donc, ni plus ni moins, « Devant tous les gueux pour témoin; « Hélas! majesté, vous occire.
« Hormis si Jeanne, ma moitié,
« De vous, son galant, a pitié,
« Et souffre, en ce lit de dentelle,
« Sire, avec votre assentiment,
« Que je tienne encor mon serment,
« Vous faisant cornard devant elle. »
Jeanne s'écria : <' Non, jamais !
— Pardon I intervint le Roi; mais,
« Très volontiers, moi, j'autorise.
« Vivre est doux ; et d'ailleurs, je crois
>• Ne pas être parmi les Rois
« Le premier qu'on minotaurise. »
Et devant Jeanne et tous les gueux, Dans le lit chaud, Jean le Fougueux Besogna par trois fois la Reine Qui proclamait en se pâmant >s'avoir de mari ni d'amant Reçu jamais pareille étrenne.
Comme Jeanne restait sans voix,
Jean le Bon lui dit : u Tu le vois,
a Je tiens ma promesse quand même.
« De tous, quels qu'ils soient, j'ai raison.
« Rentrons ensemble à la maison
" Et sois encor celle qui m'aime. »
Mais Jeanne dit : « >ion, sapristi I
n Je n'en ai pas le démenti.
f Je te veux cocu sans répliques.
« Retourner chez nous ? Plus souvent !
« Je préfère aller au couvent
« Ou m'inscrire aux filles publiques. »
Et pour punir Jean le Mutin Sa Jeanne alors se fit putain, Courant de bocart k bastringue, Devenant rouleuse en chignon.
Et, de Jeanne au minois mignon.
Changée en Jeanne la grandbringue
Mais en tous lieux Jean le Tèlu, Toujours la suivant suivras-tu, A tous ses amants en ménage Cornait galamment le même air.
Elle eût été garce de mer Qu'il l'aurait trompée à la nage !
Lasse enfin, vieille et sans cheveux.
Elle entra prononcer ses vœux Au moutier des>'onnes Dolentes Où l'on enterre son passé Et ses remords dans Vin-oace Des dévotions consolantes.
i08 LA BOMBARDE
Mais un soir que, devant l'autel,
A Dieu, son époux immortel,
Elle offrait une patenôlre,
Voici surcirau Domine
Jean le Juste ; et Jean l'Obstiné
Dit : « Celui-là pas plus qu'un autre I
Et dans ses deux bras l'enfermant,
Jean fut fidèle à son serment
Sur l'autel où l'on dit la messe,
Et s'écria, Jean l'Invaincu :
« Cocu par Dieu ! Dieu soit cocu !
" Je suis Jean qui tient sa promesse.
MIGHAUD-SANS-CASQUETTE
Aux venelles du bois fleuri,
Jouant de la cliquette, L'enfant Michaud le mal nourri
Va paître sa biquette ; Mais avec elle il a tant ri.
Couru, sauté comme un cabri, Que dans les brondes le bougri
A perdu sa casquette.
Quand même, l'œil vif et rétu
Sous sa tignasse éparse.
Il siffle un gai turlutulu
Et rentre d'un air farce ; Mais sa marâtre au nez pointu
L'abattu, battu, battras-tu.
En criant : « D'où viens-tu, foutu « Mauvais enfant de garce ? »
L'orphelin, dont le cœur se fend,
Piqué par la vipère, Sous Toutrage se rebiffant,
En appelle à son père ; Mais le père point ne défend M la morte ni son enfant.
La marâtre et lui s'esclaffant A rire font la paire.
Alors, avec un nom de Dieu Qu'à la barbe il lui lâche,
Michaud, pâle, et droit comme un pieu, Dit: « Ton sang tourne en flàche,
« De souffrir qu'on traite en ce lieu
« De garce la mère à ton fieu.
(( Ah ! mieux vaut fuir sans feu ni lieu « Que vivre auprès d'un lâche ! »
Puis, triste, le cœur attendri,
La gorge qui hoqueté :
« Adieu, maison, mon tendre abri,
« Mes fleurs et ma biquette !
HIER m
« Adieu, tout ce qui m'a chéri 1 » Et, sans que son père ait un cri, S'en va Micbaud le mal' nourri, L'orphelin sans casquette.
Bien des hivers, bien des étés.
Par les terres lointaines.
Avec les gendarmes bottés
Pour noirs croquemilaines, Micbaud s'en va de tous côtés, Las, et les pieds ensanglantés, Mangeant le pain des charités, Buvant l'eau des fontaines.
Mais à toujours aller ainsi
Au hasard de sa quête.
Tantôt brûlé, tantôt transi,
A la maie franquette.
Il gagnait un cuir endurci Et du poil à son àme aussi Sous la crinière en poil roussi De son front sans casquette.
Si bien qu'un jour, qu'on déclarait La guerre à grands vacarmes, Tandis que plus d'un en secret
?s"y partait qu'avec larmes, Lui, n'ayant rien qu'il y perdrait, Se trouva tout dret et tout prêt, Corps d'aplomb et cœur guilleret
Pour le métier des armes.
Il y fit bon train son chemin ;
Car, la chose est notoire, En ce temps-là, temps surhumain,
Pour acte méritoire, Fùt-on hier simple gamin, On pouvait sans autre examen Devenir général demain
Et connu dans l'histoire.
Toujours nu-tète au premier rang.
Son fusil pour raquette,
Au-devant de la mort courant.
Avec elle il coquète.
Le v'ià capitaine, et sabrant !
Tous sont grands. Il est le plus grand.
Et le nom lui va demeurant
De Michaud-Sans-Casquette.
Volontiers il en était fier.
Quand d'estoc et de taille
Il faisait flamboyer son fer,
Il redressait sa taille, Pour mieux à tous montrer en Tair Ses crins drus au toupet d'enfer Illuminant d'un fauve éclair
La nuit de la bataille.
A force de risquer sa peau
Qu'on vous lui déchiqueté,
Il prend des canons, un drapeau, D'un roi fait la conquête.
Puis culbute un jour en troupeau
Dix mille Allemands dans le Pô ;
Et du coup c'est le grand chapeau Qu'a Michaud-Sans-Casquette.
En ce temps-là, comme on passait
D'espoir en espérance.
Lui, ne connaissant ce que c'est
Que la peur ni la transe, La gloire si fort l'embrassait Qu'il eût pu, ce petit Poucet, Aussi bien qu'un autre, qui sait, Être empereur de France.
Mais réternel tambour-battaut
De ce temps militaire, Comme il ronllait toujours pourlanf
Et sans jamais se taire, Il pleuvait du fer tant et tant Qu'un soir un boulet l'emportant Renverse Michaud et Télend Sans ses jambes, par terre.
« Bail! faut-il en pleurer? Jamais î « Deux pieds î Belle chiquette !
« Tout le mal que je m'en promets <( C'est une autre étiquette.
« Sans-Casquette je me nommais ;
« Je me nommerai désormais
« Non Micliaud-Sans-Casquettc, mais « Sans-Pieds-et-Sans-Casquette !
Au pays il est revenu
Sur deux pilons de frêne.
C'est là qu'enfant je lai connu
Chez ma grand'tante Irène.
Il nous contait par le menu Ses combats d'un air ingénu.
Sous son front chenu toujours nu Sa face était sereine.
De son père alors bonnement
Il prenait la défense, Et même, oubliant le tourment
De sa dolente enfance, A sa marâtre ensemblement, Avec un sourire charmant, De l'ancien mauvais compliment Il pardonnait l'offense.
a Car, disait-il, sans elle, ici « Jouant de la cliquette, (t J'aurais vécu couça-couci, « A paître ma biquette, c Tandis que je lui dois merci a D'être coiffé tel que voici, « Moi que j'ai dans l'histoire ainsi « La gloire pour casquette. »
De ce vieux, dont les mots poilus Chantaient pareil ramage,
J'ai du fond des jours révolus
Ressuscité l'image.
Gens de nos jours, au cœur perclus, Faites-lui vos plus grands saluts ; Car, de ces vieux, on n'en voit plus,
Et c'est vraiment dommage.
HIER in