LES TROIS COQS
C'est à plein cœur, c'est à pleine voix, Que les trois coqs chanteront trois fois, A dit l'Evangile de demain.
Or, les trois cris des trois annoncés, Chacun trois fois, ont été lancés, Sachez-le, pèlerins en chemin!
Mais toi aussi, né de gueux pourtant, Aujourd'hui gras et trop bien portant, Fils d'ouvriers, devenu seigneur, Oui, toi aussi, Thomas éternel, Avant la fin de l'obscur tunnel, Tu seras Pierre le renieur.
aujourd'hui et demain 201
Dans la nuit de charbon et de poix Qui pèse sur nous de tout son poids, Tu l'as cependant bien entendu De tes oreilles en entonnoir, L'appel du premier coq, du coq noir Criant long comme un enfant perdu.
Malgré tous les vacarmes du train Qu'enfle et fond le dôme souterrain En roulement de coups de canon.
Malgré ton vouloir de n'ouïr point Ce chant précurseur du jour qui point, Tu l'as entendu, ne dis pas non !
Ne dis pas non ! A ses cris stridents Je t'ai senti qui claquais des dents Et marmonnais un bout d'oraison Et répétais, blotti dans ton coin.
Que le jour à venir est bien loin Et que le coq noir n'a pas raison.
Et sans doute il faisait nuit encor.
Et le mur du ténébreux décor Par nul rayon clair n'était fendu ;
202 LA BOMB.VUDE
Mais tout de même, cet aigre chant En son annonce d'aube approchant, Ne dis pas non, tu Tas entendu.
Et le chant du second coq aussi Tu l'as entendu, le chant transi Du coq pâle, exsangue et fantômal, Si triste, en sanglots si fatigués, Que les insoucieux les plus gais N'y peuvent songer sans avoir mal.
Ce chant-là, par qui déjà la nuit Comme en un brouillard s'évanouit, Tandis qu'au soufre bleu du matin Une blême lueur va montant.
Ce chant-là que tout le monde entend, Tu Tas entendu, toi, c'est certain.
C'est certain, car ton cœur a frémi, Et, quoique dans la graisse endormi, A senti l'éveil d'une pitié Pour le coq pâle, anémique et las Dont les cris semblaient tinter le glas Du jour naissant et mort à moitié.
Et peut-être bien, en l'entendant,
Lâche, as-tu dit : « Qui sait, ce^jendant 1
« Ce jour naissant, s'il agonisait !
" Si la nuit où je dors à mon gré
'< Durait ainsi tant que je vivrai !
" Ce jour à venir, qu'est-ce que c'est '? »
Tu disais encor : « Ce jour promis « Sera le jour de mes ennemis.
« 0 Nuit, ô Nuit, c'est toi que je veux ! Et sans doute, alors, ce jour qu'attend Le pauvre coq pâle et sanglotant, Tu l'as maudit d'homicides vœux.
Mais tu l'avais entendu, le cri Du pâle coq, dont le chant meurtri Allume du soufre au promenoir Où va s'en venir le bleu matin ; Tu l'avais entendu, c'est certain, Le coq qui chante après le coq noir.
Et tu l'entends aussi maintenant, Le hardi coq rouge, claironnant Que voici, non plus le matin bleu,
Mais le jour lui-même (le vois-tu ?), Le jour superbe et vainqueur, vêtu D'or, de rubis, de pourpre et de feu.
Ce jour, que le coq rouge t'apprend, Que le coq pâle appelle en pleurant, Que le coq noir jadis annonçait, Ce jour, par toi seul craint et maudit. Ce jour qui dans le ciel resplendit, Ouvre les yeux et vois ce que c'est.
Si ton cœur, malgré tout, reste bon, Si la nuit de poix et de charbon Ne l'a pas pour toujours englué.
Que ce jour, délivrant les petits, Derniers nés des gueux dont tu sortis.
Que ce jour par toi soit salué !
Quand tu devrais y perdre au besoin La place où tu ronfles dans ton coin, Et marcher pieds nus vers l'horizon.
Bénis-le, ce jour, et marche, et va Même sans croire au but qu'on rêva !
Les coqs en l'annonçant ont raison.
De ravaiit, et toujours de l'avant !
Vers n'importe quoi, mais en vivant !
Et vivre, ce n'est qu'être en chemin.
Qu'une autre nuit vienne encore après, Toujours les trois coqs diront tout près L'autre jour qui doit poindre demain.
Tu ne veux pas ? Au matin nouveau Tu fermes tes yeux et ton cerveau, Quand tes oreilles en entonnoir Saignent cependant d'entendre l'air Clamé par le rouge clianteclair Après le coq pâle et le coq noir.
Tu ne veux pas ? Né de gueux, pourtant, Aujourd'hui gras et trop bien portant.
Fils d'ouvriers devenu seigneur, Tu tiens à la nuit de ton tunnel.
Crèves-y donc, Thomas éternel, Eternel Pierre le renieur !
20G • r.A H OM BARDE