BONNE-NOUVELLE
Avait nom Bonne-Nouvelle.
Était dame de beauté.
Et d un et d'autre côté Cueillait à pleine javelle Les soucis et les chagrins Aux piteux et mal-en-grains.
Les mots de sa bouche ouverte Coulaient en douces liqueurs Où les plus sinistres cœurs Buvaient l'espérance verte, Ragaillardis et chantants Comme au temps de leur printemps.
Telle une mine d'or jaune Prodiguée à tous les vœux, La clarté de ses cheveux Aux regards faisait l'aumône.
Le moins garni du gousset A la voir s'enrichissait.
Elle n'avait pour toilette Qu'une robe de deux sous ; Mais l'air qui passait dessous Se changeait en cassolette, Et, rien qu'à baiser sa main.
Fleurait l'ambre et le jasmin.
Au plus dégoûté de vivre Vivre redevenait cher En respirant cette chair; Et gai, fort, plein de sève, ivre, On remarchait de l'avant Pour la humer dans le vent.
Fût-on las à rendre l'àme, On allait, suivant ses pas, N'importe où, jusqu'au trépas,
A travers tout, fleuve ou flamme.
Neige ou soleil, soif ou faim, Mais dans l'extase, et sans fin.
Car, prude femme et démente, Elle avait pour tous les gueux.
Les navrés et les fougueux, Des yeux de mère et d'amante.
De ces yeux où Ton se fond Avant d'en trouver le fond ;
Car l'azur de ses prunelles Était un ciel tendre et fol Et soûl, qu'emplissait le vol D'alouettes éternelles Montant aux séjours élus D'où l'on ne redescend plus.
Précédé d'oiseaux funèbres Et de nocturnes félins.
Sous les treize astres malins.
Voici, vêtu de ténèbres Et casqué d'un éteignoir, Sursir un cavalier noir.
Sa monture fume et saigne, Poil mouillé, mors écumant.
C'est une vieille jument Ladre, efflanquée et bréhaigne, Les crins rongés de mal-roux, Les yeux crevés faisant trous.
Sur ses quatre jarrets maigres Elle halte en chauvissant ; Et Ihomme, d'un rude accent Coupé par des rires aigres, Dit, les deux poings aux arçons « Ho ! la garce et les garçons !
« Vous en prenez à votre aise, « Tandis que je souffre! Assez !
« Ah 1 ah ! les jours sont passés « De faire la bouche en fraise.
« Vous la ferez, mes amis, « Comme moi quand je vomis. »
Et soudain, d'un coup de hache, A la dame il fend le front.
Saute à bas, d'un geste prompt Par les chevilles rattache Au bacul de la jument, Puis, hop ! Au galop ! Gaîment !
Et déjà remis en selle,
Ses deux éperons plantés
Dans les flancs ensanglantés
De la jument qui chancelle,
Il traîne par les chemins
Le corps sautant sur les mains.
Et de Tune à l'autre joue La peau s'écorche aux cailloux Avec de hideux glouglous La bouche boit de la boue ; Et sur le silex coupant L'azur des yeux se répand ;
Et courant par tout le monde.
A travers les cris aigus Des fous à jamais vaincus,
aujourd'hui et demain 197
Le triomphateur immonde
Hurle en enragé qui mord :
« Mort ! Mort ! Mort ! Le Rêve est mort. »
Là-bas, au bout de la terre, Là-bas, loin de ses amis, Le cadavre, qu'on a mis Sur un rocher solitaire, N'a plus assez de lambeaux Pour attirer les corbeaux.
Ce n'est qu'une vague loque Qui flotte autour d'os séchés, Et qu'à flocons éméchés L'aile des vents effiloque Et sème en brins amaigris Mangés par les lointains gris.
Encore un juin d'or qui passe, Encore un hiver bisant, Et ce qui reste à présent
Sera fondu dans l'espace.
« Bonne-Dame que j'aimais, « Est-ce fini pour jamais?
« Bonne-Dame, hélas ! regarde,
« Ton bourreau, c'est notre Roi,
« Le glaive de son effroi
(' Est entré jusqu'à la garde
« Dans nos cœurs mous sans vertu.
<( Bonne-Dame, oii donc es-tu?
— Où je suis ? Dans ta cervelle.
« On me croit morte, et j'y dors.
« Au fond des noirs corridors
« Viens chercher Bonne-Xouvelle,
« Et toujours la trouveras
« T'ouvrant sa bouche et ses bras. »
Et las comme un patriarche.
Mais aussi frais qu'un enfant, Malgré le Roi triomphant, Vers elle il se mit en marche ; (^ar il était de ceux-là A qui tout croire est gala.
AUJOURD^IUI ET DEMAIN i9'.»
Or, pour qu'elle se révèle, La Dame aux yeux-paradis Où sont bénis les maudits, La Dame Bonne-Nouvelle, Que faut-il? Ça (l'avez-vous ?) Qu'ont les petits et les fous.
Lui, l'avait. Et de la cendre Bonne-Nouvelle à sa voix Se dresse, et comme autrefois Parmi nous va redescendre, Otant soucis et chagrins Aux piteux et mal-en-grains
0 grande ressuscitée, 0 Bonne-Dame des jours Que Ton espère toujours, Reste, pour mon cœur d'athée.
Dans notre nuit de douleur La dernière étoile en fleur.